DU TITIEN
La Mise au tombeau, hauteur li pieds li pouces, largeur 7 pieds, de la collection des ducs de Mantoue, estimée 120 livres sterling (3,000 fr.).
Le llepas d'Emmaûs, hauteur 5 pieds 3 pouces, largeur 8 pieds, de la collection des ducs de Mantoue.
Jupiter et Antiope, hauteur 6 pieds 6 pouces , largeur 12 pieds 11 pouces, donné au roi d'Angleterre par le roi d'Espagne, estimé 5oo livres sterling et vendu 600 (i5,ooo fr.) , maintenant au Louvre sous le n" 1255.
Tarquinel Lucrèce, hauteur 6 pieds 3 pouces, largeur II pieds 3 pouces.
Le Titien et sa maîtresse, estimé et vendu 100 livres sterling (2,500 fr.), maintenant au Louvre sous le n° 1259.
DE l'ERINO DEL VAGA,
Le Parnasse , provenant de l'Espagne , estimé 100 livres sterling, vendu 117 livres sterling (2,925 fr.).
LDONARDO DA VINCI.
Saint Jean Baptiste, hauteur 2 pieds li pouces, largeur 1 pied 10 pouces, donné à Charles Ier par Louis XIII, estimé et vendu il\o livres sterling ( 3,5oo fr. ).
Jabach acheta en outre les plus beaux morceaux de sculpture et les plus précieuses tapisseries alors estimées à si haut prix.
(75) Celte pnrticulari'é que j'emprunte aux Mémoires de Brienne (ils, avait été omise ou ignorée de l'abbé de Monville auquel nous devons une bonne v ie de Pierre Mignard, petit ouvrage écrit avec assez d'élégance, sur des renseignements exacts fournis par madame de Feuquières. On sait que de retour d'Italie, anobli , enrichi , entouré de considération et nommé premier peintre du roy , il donna sa lille en mariage à M. Jules de Pas, comte de Feuquières.
Toutefois l'abbé de Monville savait que Mignard était bien accueilli à Rome du cardinal de Sainte Cécile , frère du cardinal Mazarin, page 48. La Vie de Pierre Mignard , par M. l'abbé de Monville. Paris, 12°, 1730. Jean ISoudot.
(76) Louis de Siegen , né en Hollande en 1609, passa du service du landgrave de Hesse- Cassel dans l'armée du duc de VVolfenbûitel. En 1657 1 retiré à Cologne il ne s'occupait que de la nouvelle manière de graver dont il était l'inventeur. La généreuse protection accordée aux arts par le cardinal Mazarin avait retenti dans toute l'Europe, Siegen voulut la reconnaître en substituant sur la planche gravée d'une sainte famille d'après Annibal Carrache, une nouvelle dédicace, à la place de celle qui forme le premier état de celte estampe. Voir mon Histoire de la découverte de l'impression et de son application à la gravure , aux caractères mobiles et à la lithographie, tooie v, Histoire de la gravure en manière noiie. Paris, 8°, 1839, p. îaa.
(77) Voici tous les détails qu'on trouve dans l'ouvrage bien connu de Heinecke : idée générale d'une collection d'estampes, p. îeû : « La plus ample collection (de dessins) qui soit venue à ma connaissance, est celle qu'on a gravée d'après les originaux qu'Evrard Jabach de Cologne, célèbre banquier, possédait à Paris. Il avait projeté de faire graver tout ce qu'il avait de dessins; il commença parles paysages et y employa de jeunes artistes, tels que les deux frères Corneille, Pesne, Rousseau et Massé. Après la mort de Jabach, on ramassa tout ce qu'il avait fait graver (il est question, note 2, de 212 planches gravées), et on le distribua en cahiers, ce qui forme un assez grand volume in-folio et en largeur. Il y a six cahiers désignés par les lettres , depuis A jusqu'à F; chaque cahier contient 47 estampes, et le dernier marqué F est de 5i pièces n'excédant pourtant pas le nombre de 47, parce que le n° liS est répété quatre fois et distingué parles lettres G, H, I et K.»
« Il faut observer ([tic les épreuves distribuées du vivant de M. Jabarh, sont sans numéros et sans lettres. On a réimprimé de nouveau cette collection sous le litre de : Recueil de 285 estampes gravées à l'eau forte par les plus habiles peintres du temps , d'après les dessitis des grands maîtres, que possédait autrefois .11. Jabarh, et qui depuis sont passes au cabinet du Roi .»
« II est vrai que le Roi de France fit acheter les dessins de M. Jabacli : mais ce curieux les aimait trop pour se défaire de la totalité. Ainsi II n'en fournit qu'une partie et conserva le reste dont une certaine quantité entra, après sa mort, dans le cabinet de M. Crozat d'où elle a passé depuis, pour le plus grand nombre, dans celui de M. Mariette. Un des petits-fds de M. Jabacb, qui faisait la banque à Livourne et qui y est mort, en avait un certain nombre qui a été vendu en Hollande ; le catalogue en est imprimé : Catalogo délia Racolta di celebri designi, che trovansi appreso Francisco Antonio Jabach. In Livorno, 8».»
«Un autre de ses petits-fils, établi à Cologne, possède aussi quelques uns des dessins de cette collection.»
(78) Je trouve dans une lettre de madame de Sévigné, datée des Rochers, Noël 1675, ce passaue qui se rapporte probablement à la liquidation des affaires du banquier : Pour Jabac nous en sommes désolés ; (Joëlle sotte découverte, et que 1rs vieux péchés sont désagréables! Les anciennes notes de Perin portent : // s'aaissait d'une ancienne dette pour marchandises livrées à madame de Grignan.
MM. Monmerqué et Walckenaer ne donnent aucune explication.
(79) Une fois entré en négociation avec le Roi, il avait hâte d'en finir; j'ai trouvé plusieurs de ses lettres en date des tj , 7, 9 et 16 février 1671, adressées a M. du Metz, trénorier des parties casuelles. Celle du 10 mars de la même année est ainsi conçue :
« Sur l'espérance que vous me donnâtes hier, monsieur, de voir bientôt ma malheureuse affaire de dessins et de tableaux terminée, je vous envoie cy-joint encore un inventaire de 46o dessins qui font partie des 1616 que j'ai mis sur le mémoire à 25 livres. Je donne au plus fin d'en trouver de pareils à 5o livres. Vous savez, monsieur, qu'il y en a 5,5/r.! en tout, desquels je pourrais facilement mettre 7 à 800 à part, qui, l'un portant l'autre, me reviennent à plus de cent escus pièces et en valent plus de 3oo chacun ; aussi ne doivent-ils pas passer pour dessins, mais pour lesmelllcursetplus friands tableaux de l'Europe, lorsqu'ils seront embordurés; tout homme connoissant , vous le peut dire , et monsieur Lebrun mieux que personne, en ayant une connoissance plus achevée. Vous y ferez telle réflexion qu'il vous plaira, pourvu que me sortiez d'affaire et qu'après tant de remise, je
puisse linalement savoir de quelle mort je dois mourir, je seray content. Le seul mal que j'y prévois est qu'ils sont et trop beaux et eu trop grand nombre; s'ils estoienl moins bons et en moindre quantité, leur prix agréeroit davantage et feroit ma condition moins dure, mais comme je vais toujours le grand chemin, je n'en ay rien voulu séparer et y ay tout laissé, jusques aux copies que j'avois fait faire avec soin, pour m'en servir un jour à défaut des originaux; vous les y trouverez au'-si, et voyant de quelle façon j'y vais, vous aurez la bonté de me rendre quelque justice et addoucir mon mal. Je parle à vous, monsieur, ne connoissant autre à qui m'adresser, si monsieur Perrault estoit ici, je le prierois de me traiter en ce rencontre icy, encrestien et non en mons., et surtout de contribuer à l'achèvement d'un ouvrage qui a tant duré de me donner continuellement et m'a donné tant de peine par là. Considérez au nom de Dieu, que je me trouve entre le marteau et l'enclume, et que j'ay à faire à des gens avec qui il n'y a aucun quartier.» (Ribl. roy. Dcpt. des niss.)
(80) Voici le résumé de son inventaire, et sa propre estimation :
263i dessins d'onlon. collés à 100 fr. 263,100 i5i6 id. id. noncollésàs5 37,900 i3g5 id. id. figures etc. à 5 6,973
101 Tableaux reviennent à i53,45o
101 restant chez nous 3a,3oo
Diamants 22,000
Rustes, bas-reliefs et marbres. 28,700
Grands bronzes 6,5oo
Meubles de la maison, vaisselle 12,800
212 Planches gravées i5,3oo
Voici le détail des dessins :
École de Raphaël 64o
— Lombarde 448
— Florence 517
— Carraches 653
— AU. et Flandres 309
Copies 64
Dessins non collés étant le rebut de ma collection a, 911
(81) L'estimation de Jabach fut trouvée exagérée, un expert fut consulté; je donnerai un extrait de son mémoire :
« Le prix que M. Jaback demande de ses dessins paraît exorbitant; à la vérité, il y a quelques grands dessins de Raphaël , Julie Romain et autres grands maistres qui sont considérables, mais il y en a au^si quantité de ces mesmes maistres qui sont fort petits, où il y a peu de travail, et beaucoup de peu finis.
Note m
» Pour la rareté, il est constant qu'il n'y a point de collection de dessins semblable dans l'Europe, ni mesme qui en approche.
» On estime que l'on pourrai t offrir Oo liv. de chacun des 2,63i dessins d'ordonnances
collés qui reviendraient à. 157,860
» Des i,5i6 dessins non collés, 10 ou 12 liv. pièces l'un portant
l'autre i5,i0o
» Des 1,395 dessins de figures
sur le pied de 3 fr. pièces 4,1 85
» Et à l'égard des 101 tableaux, l'on estime que l'on pourrait rabattre le tiers de ce que l'on demande ; il resterait io3,634
» Total 28n,839»
On rabattit encore de celte estimation, car je trouve l'ordonnance de paiment en date du 29 mars 1671. Payement de loi tableaux it de 5,5Aa dessins livrés au cabinet des tableaux par Jabach, 200,000 fr. L'ordonnance porte : pour les dessins et tableaux qu'il m'a vendus et délivrés dans mon cabinet des. tableaux, le tout suivant les ordonnances du sieur Cotbert, surintendant , etc., etc.
J'ai retrouvé à la Bibliothèque du Roi, dans un volume in-folio du fonds Cangé, n" 16, département des manuscrits, la description détaillée de tous ces dessins formant l'inventaire de réception en date du & janvier 1672, et signé, après chaque division par école, de la main de MM. du Metz, Lebrun et Jabach. La présence de ce volume à la Bibliothèque royale est sans utilité , son absence du Louvre est inexplicable.
(82) On a vu plus haut (note 80) un article ainsi conçu :
Dessins restant chez nous.. . 32,3oo fr. peut-être s'agit-il de ces dessins qu'on voit figurer plus tard dans les collections Crozat et Jabach, dessins dont parle Heineche et Mariette, note 77 et 83.
(85) Mariette s'exprimait ainsi :
» M. Jabach dont le nom subsistera pendant longtemps avec honneur dans la curiosité, en vendant au Roi ses tableaux et ses dessins, s'était réservé une partie de dessins , et ce n'étoie.nt pas certainement les moins beaux ; M. Crozat les acquit de ses héritiers. »
(Description du cabinet de feu M. Crozat, par P.-J. Mariette, à Paris, 8", 1741.)
Voir plus haut (note 79) l'extrait de l'ouvrage de Heinecke. En terminant ces notes sur la collection de dessins formée par Jabach, j'ajouterai que je n'ai rien trouvé qui puisse établir que le Cardinal ail fait aucune acquisition de ce genre. Dédaignait-il des esquisses, quand il avait réuni de si beaux tableaux? je ne sais. Un seul fait, trouvé a grand'peine au fond du fouillis de vieilles anecdotes et de bons mots vieillis déjà du temps de Ménage, qu'on a publié en .'1 volumes sous le litre de
Menagiana , n'est pas de nature à changer mon opinion : )/ du Woustier, peintre, aroil un cabinet très curieux de peintures et de dessins, la pluspart de sa main, mais de figures et de postures indécentes qui donnèrent prétexte à M. le cardinal de Mazarin de. le faire saisir et de se l'approprier. Tallemant dit la même chose, mais l'ensemble de la conduite du Cardinal, son respect pour la propriété et ses goûts toujours dignes de son caractère, contredisent celte allégation.
(84) Dans la correspondance inédile de Colbert et de Mazarin ( Bibliothèque royale, fonds Baluze), on voit en date du 12 juin 16Ô/1, qu'une voilure est arrivée de Rome fort bien conditionnée, et qu'une autre venant de Florence esl en roule. Cette recherche n'était pas un luxe futile à une époque où les carrosses n'étaient que des bottes grossières, ouvertes au vent et à la pluie, à peine suspendues.
Le connétable de Luynes ne reculait devant aucune dépense pour atteindre le bien-être. Tallemant , dans la longue historiette qui esl intitulée de son nom, nous apprend qu'il fil faire une fois jusqu'à quinze carrosses pour voir celui qui seroil le plus doux. (fouie II, page Z17. )
Ces carrosses offraient alors un certain luxe extérieur de peintures et de dorures que les réformes voulurent proscrire. Une gravure de ce temps représente des gens occupés à gratter certains ornements, et au dessous les quatre vers suivants :
Que celte dorure effacée Va rendre le cours mal paré; Car sans un carrosse doré, La coquette est mal enchâssée.
On se servait de voilures de louage ou de carrosses peints en couleurs unies et ternes, lorsqu'on voulait échapper aux regards.
Quand la Grande Palatine donna rendez-vous au coadjuteur : elle l'attendit dans un carrosse de louage devant les Incurables. Il y alla aussitôt dans un carrosse gris. (Tome II, page 1 7, Mémoires du cardinal de lïelz.)
Tout enjolivés qu'ils étaient, les carrosses n'eurent des vitres que fort lard; on se contentait de rideaux ( Mémoires de Retz, loine II, p. 95, éd. 12e). C'est ce qui explique comment le Cardinal put sauter par dessus la portière du carrosse de la Reine, un jour que le valet de service se faisait attendre pour l'ouvrir. Les chansons du temps n'oublièrent pasce Irait galant et celte preuve de souplesse:
Devant la Reine, Mazarin A fait une Irivelinade, Il sauta comme Arlequin Devant la Reine, Mazarin.
( Bibi. royale , coll. de Mau repas , tome I, f. 333.)
C'est par exception que les voitures avaient des grillages en, 1er ; Fouquet lut placé par
Note 91.
Lli PALAIS MAZARIN.
Artagnan, après son arrestation, dans une voilure ainsi préparée. (Brienne, Mémoires, (orne II, page 205.)
Le deuil imposait sa couleur aux voilures: un inventaire des biens de la dame de Billy, veuve de Jean de Nicolai , président de la Chambre des comptes, dressé le 24 avril i597, porte cet article : Item un petit coche couvert de drap noir, — prisé dix escus. ( Publié par M. Monteil dans son ouvrage intitulé : Histoire des Français des Divers Hais, tome VI, page 459, note 9..)
Nous voyons que le drap noir était moins lion teint (pie le nôtre, car on courait risque île se barbouiller de noir dans une voiture de deuil neuve : Au sortir de l'hôtel de Chevreuse, dit le cardinal de Retz, madame de Rhodes qui avoit cejourlà un carrosse de deuil tout neuf, me pria de la mettre dans le mien, parce que le sien la barbouilloit. On sait qu'il crut avoir évité des poignards assassins, parce que je passai par la rue Saint- Ilonoré pour aller à l'hôtel de Brissae ou madame de Rhodes loç/eoit, et qu'ainsi j'évitai le quaioù Von m'atlendoit. (Tome II, page 95.) La position de ces deux grandes habitations dont je parle plus loin , explique cette circonstance.
(85) Il en venait aussi d'Italie. Voir une lettre du 12 janvier 1661, datée de La Fère et signée Sylvestre. (Manuscrits de Colbert , Bibliothèque royale.)
(86) J'ai parlé ailleurs d'un envoi fait par Benedelti l'homme d'affaires du Cardinal et qui résidait à Rome.
(87) Le ili juin i65â , le même Benedelti envoie de Rome dix douzaines d'éventails.
(88) Voir sa correspondance avec Colbert et la description d<? son palais par Sauvai.
(89) M. de Thou écrit :
« De La Haye, ce 20 janvier 1661.
» Monsieur, » Je ne sçais pas quel a esté le destin de vostre lettre du 3 du mois dernier, que je ne receus qu'avant-hier par la voie de Flessingue. Elle accusoil la réception du linge damassé, et la satisfaction que son Éminence en avoit tesinoignée, et m'ordonnoit de prendre soin d'en faire faire une pareille quantité de mesine dessin et de mesme finesse. C'est à quoy, Monsieur, je ne manqueray de satisfaire, et pour ce subject, je fais écrire à l'instant à l'ouvrier d'Harlem de me venir trouver, pour luy ordonner de chercher du fil de pareille finesse, et de ne se charger point d'ouvrage pour d'autres, afin de diligenter plus tôt nostre besogne. Je l'attends, niais je ne sçais s'il voudra travailler pour le mesme prix, parce qu'il s'est plaint qu'il n'y avoit pas gaignè sa vie, et que mesme il y avoit perdu.
C'est certainement le meilleur et le plus fidèle ouvrier de la ville, et qui a outrepassé son marché, particulièrement dans les nappes auxquelles lui seul a travaillé. C'est pourquoi je ne hésiterois pas à luy donner quelque chose davantage. Néanmoins nous l'entendrons parler, et afin d'en tirer meilleure composition, madame de Thou traitera avec luy et luy dira que c'est pour elle. »
Il parle ensuite de son avancement et signe : De Thou.
(90) D'après l'agenda de 16^2, il faisait venir à celle époque directement de Gênes : Velluli rasi violctli nncarati e cremesini ; Velluti piani a pelt) delli medesini colori ; Velluli a opéra violelti e negri per far una
robba da caméra ; Qualche drappo a opéra di color conforme
per la fodera; Qualche tapezzeria di vclluto 0 damazio 0
conlralagliato a buon prezzo ; Velluto a opéra ne grande, ne piccolodi colore
isabella e negro con la fodera di drappo; Vnaombrella di Gorgeran (?) cremesino con un
porno d'oro ail' estremita ; Una stora con li bastoni che sia depinta corne
quelli di Savoia per mostra da famé fore
in Francia.
(Carnet n. 1, pag. 23.)
(91) Colbert écrit au Cardinal le 19 novembre 1653 :
« Madame Le Tellier m'a parlé des estoffes, linges et passemens à achepter pour mes damoiselles; avant que de commencer, j'envoyeray à V. E. le mémoire de tout ce qui a esté faict pour madame de Mercœur, altin qu'elle fasse sçavoir, s'il luy plaist, jusqu'à quelle somme elle désire mettre à ces achapts. »
Le Cardinal répond au bruit du canon qui résonne devant les murs d'une ville assiégée :
« Je crois qu'il seroit bon de mettre à l'avance 3o ou Uo mille livres à ces achapts, car il les faut nécessairement faire dans quelques temps, et n'estant pas pressé, on pourra avoir grand avantage dans les prix de toutes choses, et pour faire venir de Flandres, Venise et Gènes les dentelles et le linge qu'il faudra, madame Le Tellier s'y entend fort bien et consent à prendre la peine de m'asister en cela. Je luy seray très obligé , mais comme j'espère que ce siège finira bientôt, à mon arrivée à Paris, on pourra prendre les dernières résolutions la dessus. »
Colbert le presse encore le 25 novembre : à cause de la quantité de mariages qui se feront l'hijver.
Un passage de Tallemant des Réaux feroit croire qu'il y avoit dans ces acquisitions plus que du luxe, et que c'étoit des modèles fournis à l'industrie françoise :
Alors (i6&5) les poincts de Gènes, ni de Ray use, ni d'Aurillac, ni de Venise, n'étaient pas connus (tome 11, page Ç)k) ils devinrent plus lard tellement à la mode qu'il y avait
Note 95
des magasins entiers consacrés à leur débit (Voir le Livre commode, chapitre xn. Du commerce des luibillemens , p. 25. ) On sait au reste que c'était une obligation de ce temps, je dirais peut-être mieux une manie que nous avons vue partagée par nos grand'-mères , d'entasser dans les armoires des approvisionnements de linge, d'étoffes et de dentelles. L' inventaire fait après le décès de monseigneur Colbert est, avec d'autres inventaires du même genre, le meilleur renseignement sur ces sortes d'emmagasinages (Bibl. royale, fonds Mortemarl, n°36).
(92) Loret le gazettier décrit dans les nouvelles du jour (23 août i653), une réception royale au palais Mazarin :
Mardy, Monsieur le Cardinal, Par un apret vrayment Royal, En plais d'argent et porcelaines, Traita le Roy, traita deux Reines ; Monsieur n'y fut pas oublié :
En son rang il fut suplié D'être de ce charmant Régale.
La jeune princesse de Gale Et le Duc de Glocester aussy, Qui depuis trois mois est icy.
Un Courtizan m'a témoigné Qu'illec rien ne fut épargné Pour repaître avec abondance Les plus nobles bouches de France.
Après les friands alimens Vindrent les divertissemens :
Sçavoir d'excellentes Musiques Et de beaux spectacles Comiques; Enfin on s'y réjouit fort Et plusieurs, de commun accord, Protestoient que son Éminence S'entend à la magnificence.
Et qu'il sçait l'art tout à la fois De servir et traiter les Rois.
[Muse Hist., liv. iv. Lettre 3i, p. 97.)
Sur la table, on se servait de vaisselle plate, et dans les grands repas, de simple faïence. Lorsque Louis XIII accepta en 1620 la fête de la Saint-Jean à PHôtel-de- Vi Ile, on brisa, après le repas, un nombre considérable d'assiettes de faïence. Ce genre de prodigalité qui s'est perpétué dans les repas de garnison, est noté par Félibien.
Les vases de porcelaine de Chine servaient dès lors à orner les appartenons. On voit dans les recherches de Sauvai, qu'on avait fait abus de ce. luxe à l'hôtel de Bullion : La galerie de l'hôtel de Bullion étnit couronnée d'une corniche, mais si chargée de porcelaines, qu'on la prend, en entrant, pour une longue et magnifique apoticaircric. (Sauvai, tome 11, p. 193).
(9!î) Son argenterie el son vermeil étaient fabriqués à Paris pour des sommes considérables, comme on peut le supposer par ses grandes réceptions, el comme on le voit posi-
tivement dans la correspondance de Colbert, année 1654. Guy Patin nous donne l'adresse de son fournisseur principal :
On dit que la vaisselle d'argent qui doit faire l'ameublement de ce mariage en partie ( le mariage du duc de Mi rcœur) se fait chez le bonhomme de la liane orfèvre. ( Guy Patin à Ch. Spon, 17 sept. 1649.)
A celle époque, en l'absence de porcelaine et dans l'impossibilité de se servir des faïences de Bernard de Palissy, passées de mode, ou des faïences ordinaires, par trop communes, on avait de la vaisselle plate. Seulement les anciennes maisons l'avaient toute (le grandeur uniforme, un peu noire el très bosselée; les nouvelles l'avaient ornée jusqu'à l'extrême, toute neuve et brillante, quand elles ne se donnaient pas la peine , comme le conseiller d'état Sevin , de la faire rouler du haut en bas des escaliers, pour contrefaire violemment l'action du temps et de l'usage. (Tallemant, vu, 198.)
On porta ce luxe de vaisselle jusqu'à l'exagération : le duc de Savoie donnant une collation à Madame Royale qui jouait de la guitare , la fit servir dans une vaisselle d'argent dont toutes les pièces offraient la forme de cet instrument (Tallemant, x, p. 48, et une autre anecdote du même genre dans un volume précédent).
(94) Sauvai parle du grand tapis de la galerie, el Nanteuil l'a représenté dans sa gravure.
(95) M. d'Aumont, marquis de Nolai, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, qui mourut en 1635, avait mérité par quelques bons mois de figurer dans la rapsodie de Tallemant des Réaux : // disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant, qu'on lui avoit mis un talc comme aux portraits. C'était en effet ainsi qu'on les préservait , dans un temps où les glaces étaient très épaisses et d'un prix si élevé, que le cardinal Mazarin donna 20 mille livres, quarante mille francs de notre monnaie pour un simple miroir. Il est vrai que le cadre entrait pour beaucoup dans ce prix énorme.
Une autre anecdote recueillie également par Tallemant, nous montre qu'on avait introduit ce luxe partout, quoique dans de moindres proportions. Vne fois qu'il y avait du désordre chez M. et madame d'Orgeval, on leur rompit un fort beau miroir : — Monsieur d'Orgeval , cria la dame devant toute l'assemblée , notre grand miroir est cassé; nous en avons pour cinq cents écus dans les fesses, (vin, page 27.)
Dans l'inventaire de l'hôtel Colbert, en novembre 1083, on énumère toutes les glaces, et bien qu'un grand luxe fût répandu partout, la dimension du plus beau miroir n'est que de 62 pouces sur 20; on en compte d'autres de 32 p. sur 24, de 29 p. sur 22, et ainsi allant en diminuant (Bibl. royale, fonds Mortemart , n. 3/i). Dans le livre des adresses de
Noie 97. r.E palais mazarin. 103
la ville de Paris, édition (le iGgi,ai< chapitre xxix , des vitres, (/lares et pavez, on trouve le tarif (1rs glaces et miroirs depuis la plus petite dimension jusqu'à la plus grande , c'està-dire de 1Z1 pouces de haut à dix livres , jusqu'à 4o pouces à 425 livres.
(96) Agenda n. 1, p. 24. — Ver moslra da famé fate in Francia. Les pamphlétaires qui ne pouvaient trouver leur compte à de bons sentimens, attribuent à une misérable spéculation, cette recherche intelligente des meilleures productions de tous les pays : // faisait trafic, par l'entremise d'un sien domestique, de livres qu'il faisait venir de Rome, de tables d'ébène et de bois de la Chine, de tablettes de cabinets d'Allemagne, de guéridons à têtes de more et autres curiosités qui se vendaient publiquement dans une salle del'hostel d'Estrèe, en la rue des lions En fans, qu'il avoit louée pour ce sujet. (Lettre d'un religieux. Paris, 4°, 1649.)
(97) Il est important de fixer la topographie de cette nouvelle création, parce qu'il règne une fâcheuse confusion à cet égard. En entrant dans le Palais Mazarin par la grande porte de la rue de Richelieu on trouvait à droite le vestibule qui mène à l'escalier, en tournant à gauche , on entrait dans la grande et magnifique écurie qui s'étendait dans tout le rez-de-chaussée. Ces distributions répondent sur le plan à droite de la porte d'entrée à la lettre r, et à gauche aux numéros 1, 2, 3, 4 , 5 , 6, 24 et 25. Pour monter au premier on arrivait en voiture parlacourau vestibule t et au grand escalier s qui conduisait d'abord dans une vaste salle décorée de tableaux (lettre )•, 1 , 2, 3 ), puis dans une riche chapelle (no 4), enfin dans la bibliothèque qui avait sa sortie à l'extrémité nord (nus 56, ï4, 25), et se trouvait ainsi au dessus des écuries. Cette disposition fut rudement crititiquée dans le temps, je citerai les passages les plus piquants :
« Le Palais de Mazarin est fort estimé pour une escurie, où l'on peut mettre cent chevaux de front, les mangeoires et les ralleliers y sont faites à la guise de voslre pays, et comme il n'espargne pas la despense, j'estime qu'il en eut fait faire encore une autre semblable, pour y placer autant d'asnes, s'il avoit pensé d'y pouvoir demeurer longtemps. Audessus de cette escurie on void une grande salle, où il a ramassé quelques livres qu'on dit qu'il a fait chercher par tous les endroits (le la terre, traînant les pauvres Muses si mal qu'au lieu de les faire loger sur des fleurs comme elles estoient dessus leur montagne, il les prostitue à l'odeur d'un fumier puant et aux mauvais vents des chevaux crevés d'avoine et de foin. Je vous laisse à penser si c'est le respect qu'on doit aux sciences, mais je ne m'estonne pas de cela, j'en sçay bien le sujet, car estant un pur ignorant , il n'a point ramassé ces livres pour luy mais seule-
ment par une vanité pure et simple, pour quelques personnes qui les voudroient lire et comme il ne fait pas beaucoup de conte des hommes de lettres, il n'a pas voulu leur permettre un accès libre chez luy, mais leur a désigné tout exprès une retraite hors de sa maison, parmy les laquais et les palefreniers, et si les chevaux eussent pu monter par des escaliers, vous devez croire qu'il les eust fait monter au second estage et qu'il eut placé les livres en bas ». ( Dialogue de Rome et de Paris au sujet de Mazarin, 4°, 1749, page 18.)
Ce reproche ne courait pas seulement les rues, il partait d'un peu plus haut. Une madame d'Atis citée parTallemant, (t. v, p. 149) disait à l'époque de, la construction de celte galerie du palais, que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.
Dans un pamphlet du temps on lisait :
Cette superbe librairie, Au-dessus de ton escurie.
Je dis celle de tes chevaux Qui seroient de grands animaux.
S'ils n'apprenoient quelque science Des livres de ton éminence, Ne t'a pas rendu plus sçavant Que tu l'estois auparavant, Cardinal excrément de Rome.
(Satyre contre Mazarin , à Paris, 4", i65i.)
Sauvai la décrit ainsi qu'il suit : Cette merveille (un tableau du Titien) est l'un des plus précieux ornements d'un appartement neuf de ce palais, qui règne le long de la rue de I!irhelieu, la chapelle fait l'une de ses principales richesses, mais la bibliothèque dont il est terminé le met hors de toute comparaison , t. II , P- 179-
Voici ce qu'on lit à la page 1475, livre 29, de l'Histoire de Paris, par Michel Félibien , ouvrage que cet écrivain publia in-folio en 1725 :
« Le cardinal y fit faire trois galeries, une bibliothèque, une escurie, une basse-court , un jardin et de beaux appartements. Ainsi , ce palais médiocre dans ses commencements, estoit redevable au Cardinal de tout ce qu'il avoit de merveilleux. Toutes les portes se répondoient en droite ligne, et conduisoient la veue dans des salons , des chambres à l'italienne, dans la campagne et dans les rues. Il n'y avait pas une pièce qui ne fût rehaussée d'or et ornée de reliefs de stuc, de statues, de bustes, de peintures et de tant d'autres choses riches et curieuses que jamais un tel amas n'avoi lesté fait depuis que les grands seigneurs avoient pris plaisir à faire éclater la splendeur de leur fortune. Enfin la bibliothèque, placée dans une galerie voûtée de trente-trois tnises de long et de quatre toises et demi de large, était remplie de près de trente-cinq mille volumes. »
Tous ces détails pour ainsi dire topographiques ne nous donnent pas le nom de Tar-
is
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chitccie,ci la construction n'a pas un caractère assez tranché pour l'attribuer à un des artistes dont nous connaissons la manière.
M. Walckenaer dit dans une note du deuxième volume de ses Mémoires sur la vie de madame de Sévïgné : Antoine Leonor Houdin, architecte du Louvre, a probablement bâti le Palais Mazarin. Conférez Germain Biïce, description de Paris, 12", 1732, tome I, p. 362. Il y a plus d'une erreur dans cette conjecture. Le Palais Mazarin a été construit de 1633 à 16/19, Houdin n'avait alors aucune réputation, aucune notabilité , c'est vingt années plus tard qu'il fit des projets pour l'achèvement du Louvre.
(98) Avoir une bibliothèque n'était alors ni un luxe ni une preuve de grande libéralité, cela rentrait dans les meubles nécessaires, et n'en pas avoir trahissait dans un inventaire, d'une façon peu (laiteuse, qu'on n'en avait pas eu besoin. Ménage raconte que M. Servien voulait s'acheter une bibliothèque avant que de mourir, tin jour qu'il me fit appeler : Que dirai lon de moi, nie dit-il, si l'on ne trouvait point de bibliothèque a mettre dans mon inventaire, je vous prie de m'en chercher une et de l'acheter pour moi. M. Ilinault étoit mort en ce temps là. Je marchandai la sienne , mais M. Servien n'en voulut pas donner plus de 6,000 fr.y et mourut sans laisser de bibliothèque. (Ménagiana, tome II, p. ûi.) Bautru l'homme d'esprit, qui se moqua de tout le monde, pour éviter qu'on ne s'avisât de se moquer de lui, mourut à l'âge de 77 ans. Ménage assistait à ses derniers moments, il avait été un de ses derniers amis, c'est de lui que nous savons qu'on voulut vendre sa jolie maison de la rue des Petits-Champs , mais qu'il se trouva que la chapelle éiait en désordre et en ruine. // ne faut pas s'en étonner, dit M. de Sevrant, M. de Bautru se soucioit aussi peu de sa chapelle, qu'il avait soin de sa cuisine et de sa bibliothèque. (Ménagiàna, tome I, page 269.)
C'est donc le chiffre des volumes du Cardinal, la composition raisonnée de la collection par Naudé, et plus que toute autre cause la libre entrée accordée à tous les hommes de lettres, qui ont fait la réputation de la bibliothèque Mazarine.
(99) Grotius avait besoin de donner à Isaac Vossius, fils du savant Vossius, une lettre de recommandation pour lui procurer l'entrée dans la bibliothèque du roi ( 22 aoust 1643. Prœslanlium ac erudilorum virorum epistol. ceci, ac theol., ep. DLXXVUI , p. 82a). On lisait encore, en 169 1, dans les Adresses de la Ville de Paris — ( Livre Commode — par Abraham du Pradel, astrologue Lionnois. A Paris, chez la veuve de Denis Nion. M. DC XCL) îles notes comme celle-ci : Les curieux par faveur peuvent avoir quelque entrée dans la ftiblioih'eque du Roy, rue Vivienne, cl dans le cabinet du Louvre (pag. 11). Elle ne devint
réellement publique, et seulement pendant quelques heures, qu'au commencement du dix-huitième siècle. La bibliothèque Saint- Victor avait pris cette extension vers l'an 1652-54.
(100) Je ne mentionne ni la libéralité de saint Louis, ni la tentative du bibliophile Richard de Bury , chancelier d'Édouard III , ni les décisions du chapitre de Rouen, ni la fondation du docteur Nitard, à Ulm, etc. Ce sont des faits isolés, sans rapport avec la pratique générale. J'en parlerai ailleurs; et en réimprimant V avis pour dresser une bibliothèque, ouvrage de Naudé , j'entrerai dans plus de détails sur l'état des Bibliothèques à l'époque où le Cardinal forma sa collection de livres. J'attribue à cette fondation la transformation générale des Bibliothèques de toute l'Europe; j'en ai les preuves. Dans cette note, je reproduirai en entier une des pièces de l'année 16ZI9, antérieure de quelques jours à la grande irritation de la Fronde. C'est la liste burlesque de toutes les Bibliothèques de Paris, classées méthodiquement, en supposant, et c'était un fait alors, chacune de ces collections formée dans le. cercle des études de son savant propriétaire. Presque tous les bibliophiles contemporainsde Mazarin, tous ses rivaux sur le marché des livres, tous ses imitateurs, sont cités dans celle curieuse nomenclature: