LE CARDINAL
J'ay fait mon plain , mais je ne puis passer sans bonheur.
Le jeu duDéou le Raphle de la cour. (Paris) 4°, i65o. Les nouveaux jeux du Piquet de la cour. Le second et entier jeu du Piquet de la cour, etc.
Le Cardinal était habile au jeu , comme tous les esprits réfléchis et calculateurs; il aimait les cartes parce qu'il jouait bien :
Peste, quelle aparence (disoit Roque- De jouer contre l'Éminence ; [laure Il nous met tous au breluquet, Aussi bien au Hoc qu'au Piquet
(Loret, 29 novembre i65o.)
Les pièces manuscrites renferment des vers sur la passion du jeu, attribuée au Cardinal. Dans l'une on trouve :
Mazarin je le loue autant que l'on peut dire, De pratiquer les dez, les cornets et tous jeux. (Bibl. royale, Maurcpas, tome I, p. 337.)
Dans un sonnet sur l'humeur joueuse du Cardinal, on lui dit : Dispose
De la reine de pique, trèfle, cœur ou carreau, Mais n'en fais pas ainsi de la Reine de France.
(Maurcpas, tome II, f. 357.)
Et c'est ainsi qu'à propos de tout, on s'attaque à sa passion pour les cartes ;
Que si tu veux que les parentes Épousent des parents du Roy, Tu les peux bien rendre contentes; Car mesme dans ton desarroy, Les rois de carreau et de pique Qui sont les amis domestiques, Donneront à ces belles sœurs, Des valets de trèfle et de cœur.
(Manuscrit du fonds St-Martin, n. 73, Bibl. royale.)
Voir aussi : la sanglante dispute entre le cardinal Mazarin et l'abbé de la Rivière , mil0, 16Û9.
Monglat, qui avait vu la Cour de ce temps par le trou de serrure d'une antichambre, exagère la vérité : Qui que ce soit n'entrnit chez le Cardinal, que les joueurs, car il était grand brelandier. Il étoit adroit aux jeux de main, à faire des tours de carte et de billard, à jouer à la bauchette, où il passait des aprèsdinèes entières (p. i\t\, tome 5i, Monglat). Il est de fait que sur les agendas de Mazarin, dans sa correspondance et dans ses comptes, le jeu, comme gain ou comme perte, n'apparoit que rarement. La seule mention que j'ai rencontrée est celle-ci. Colbert répond a une lettre du Cardinal, qui est perdue : Je ferny paye)' les billets de y. E., pour ce qu'elle a perdu au jeu, à mesure qu'on me les présentera. 2/1 may 16Ô7 ( Baiuzc, armoire VI, paq. ) ). Il est inutile de répéter que Tubœuf n'avait pas perdu sa maison au jeu, comme l'ont dit les Mazarinades, mais qu'il i "a\ ail bel et bien vendue au Cardinal.
Note 166.
Dans rémunération des jeux de caries, que fait Loret en i65i, énumération qui devait rappeler péniblement à sa mémoire l'argent qu'il perdait trop souvent, on trouve le jeu du Hoc :
Adieu, malheureux lansquenet
Qui rend trop souvent le gousset net.
Adieu, jeu de trente et quarante,
Où l'on perd mainte bonne rente;
Adieu Beste, Brelan et Hoc
Où l'on joueroit jusqu'à son Coc ;
Adieu Reversis, adieu Here,
Bref, adieu Prime, adieu Piquet.
(Liv. V, p. 34.)
On attribuait l'invention du hoc au Cardinal ; Scarron lui dit :
On te tient inventeur du hoc,
Ou beau jeu de trente et quarante.
Les libelles du temps se sont emparés de cette supposition, en l'admettant comme un fait prouvé. Je citerai la: Ballade de Mazarin, grand jovevr de hoc. A Paris, 4°, 16Z19, chez Jean Brunei. Elle n'apprend rien et n'a de curieux que ses rimes en hoc, ac, ic, etc.
il y a une autre pièce du temps, intitulée : Le funeste hoc de Jules Mazarin. Paris, li", i6ao-. ('1|(>Z N. Boisset.
Ce reproche adressé par des libellistes de carrefour, était descendu des salons dans la rue, car une madame d'Alis, famille parlementaire, disait que la France élait bien malheureuse d'être gouvernée par un homme qui avait le loisir d'inventer des jeux. Tallemant se moque avec raison de cette femme (Mémoires V, 1/19). Quel qu'ait été l'inventeur de ce jeu, il resta longtemps en vogue, et ses formules avaient pris droit de bourgeoisie dans la langue. La Fontaine fait dire à son loup, devant le cheval malade :
Bonne chasse, dit-il, qui l 'a 11 roi t à son croc, Et que n'es-tu mouton ? car tu me serois hoc.
et Molière dans les Femmes savantes, acte V, scène III :
Mon congé cent fois me fût-il lior,
La poule ne doit paschanter devant le coq,.
Brienne se vantait d'être enfermé comme fou a St-Lazare (tome I, p. 237), mais il y avait dix-huit ans que les verroux pesaient sur lui moins lourdement que. l'ignoble accusation de vole'ir au jeu, qui l'avait conduit dans sa prison. Pour amoindrir ses torts, Il trouvait bon d'en charger le Cardinal : // croyait que tous les gros joueurs ayant la réputation de tromper, il ne lui étoit pas défendu de faire comme les autres, ce qu'il appelait d'un ton plus doux, prendre tes avait' tat/es (Brienne, Mémoires, tome II, p. 17. Voir aussi Des Reaux, non l'auteur des Mémoires, mais le maître des requêtes, dans les Historiettes, VIII, p. 145). Il est probable que le mot a été dit, il est douteux que ce soit par le Cardinal ; car il se rencontre dans des écrivains contemporains, et devait venir à
l'idée de chacun, dans une société de joueurs et de pipeurs. Tallemant a consacré un chapitre entier de ses mémoires, aux joueurs, et il rend la même pensée : A cette heure, tout le monde apprend à piper, sous prétexte que ce n'est que pour se défendre des pipevrs (X, p. 6). Le comte de Bregy, peu favorable d'ailleurs au Cardinal, dit, peut-être, plus vrai : «Il aimoit la dépensée! en faisoiten toutes choses; il jouoit grand jeu et se Iaissoit tromper aisément» (tome I, \). 83, Mémoires de M. de***, pour servi? aïkislxre du tlix-septame s;t: Is. Amsterdam, 12°, 17G0. J'en ai vu des exemplaires imprimés, in-4°, grand papier. Que ce soit le travail du comte de Bregy ou une compilation, ces mémoires ont quelque autorité ; aussi MM. Pelitot et Monlmerqué n'ont-ils pas hésité à les admettre dans leur collection, première série, tomes 58 et 59).
Madame de Motteville a lâché bride à son imagination peu bienveillante, pour fournir aux artistes, un sujet de tableau assez piquant. Elle raconte ce qui suit : « L'étal de maladie où il étoit alors (1660) ne l'empêchait pas de penser à ses trésors, et dans ces mêmes temps, comme il avait des moments de relâche, on remarqua qu'il s'occupait souvent à peser les pistoles qu'il cjagnoil, pour remettre les légères le lendemain au jeu. » (Mém. , édit. in-120. Amst., 2739, t. VI, p. 65.)
(165) Vingt-cinq ans plus tard on parlait encore de cette magnificence. Bussy écrit à madame de Sévigné, le 12 avril 1681 : Je n'avois garde d'avoir un. lot à la loterie du roi , à moins qu'elle n'eût été comme celle que fit le cardinal Mazarin, où personne n' avait mis de ceux à qui it envoya des lots, l'bis tard encore la fable s'était mê.ée à la tradition, la magnificence du Cardinal prenait des proportions fantastiques, la duchesse de Tallard disait : Vous seriez moins étonnés, messieurs et mesdames , de ce que je vous raconte si vous aviez été élevés comme moi par des vieillards qui virent dans leur jeune .temps , le cardinal Mazarin , donner au dessert de ses festins des plats remplis d'or , et ses nobles convives tes empocher comme des olives.. (Barrière, tableaux de genre, conversation de madame de Tallard, page 93. Paris, 83, i8:!8.)
(166) Le Cardinal habitait alors (7 avril 1658) au Louvre. Nous avons vu qu'il donnait ses fêtes et ses grandes réceptions dans son palais, et il eût été inexplicable que pour une surprise de ce genre , il n'eût pas choisi sa demeure et celle de ses nièces. Voici le récit de mademoiselle de Montpensier :
■< M. le Cardinal agit d'une manière fort galante et fort extraordinaire. Il pria h souper Leurs Majestés , Monsieur, la reine d'Angleterre, la princesse sa fille et moi. Nous trouvâmes son appartement fort ajusté ; le souper fut magnifique en poisson. Ce fut un dimanche de Carême ; on dansa après souper; il mena les deux reines, la princesse d'Angle-
Noie 167.
terre et mol, dans une gallei ie qui étoit toute pleine de ce que l'on peut imaginer de pierreries et de bijoux, de meubles, d'étoffes , de tout ce qu'il y a de joli qui vient de la Chine; de chandeliers de cristal, de miroirs, tables el cabinets de toutes les manières, de vaisselle d'argent, de senteurs, gants, rubans, évantails. Celte gallerie étoit aussi remplie que les boutiques de la foire, hors qu'il n'y avoit rien de rebut; tout étoit choisi avec soin. Il ne nous dit point ce qu'il vouloir faire de tout cela; tout le monde voyort bien qu'il avoit quelque dessein, et on disoit que c'étoit pour faire une loterie qui ne coùteroit rien. Je ne le pouvois croire. Il y avoit pour plus de quatre ou cinq cent mille livres de hardes et de nippes; deux jours après, on sut ce mystère. On étoilchez lui, il fit entrer la reine dans son cabinet , où je l'accompagnai , et où l'on tira la loterie. Il n'y avoit point de billets blancs, Il donna tout cela aux dames et messieurs de la cour. Le gros lot étoit un diamant de quatre mille écus, que le sort donna à la Salle, sous-lieutenant des gens d'armes du roy. Je tirai un diamant de quatre mille livres, ainsi chacun eut son fait. Cette galante libéralité fit beaucoup de bruit à la cour, et partout le royaume et aux pays étrangers. Elle étoit extraordinaire, et je pense qu'on n'avoit jamais vu en France une telle magnificence. Il y eut beaucoup de gens qui firent des railleries de M. le Cardinal el de la loterie. Pour moi, je ne trouvai pas qu'il y eût sujet. Assurément, rien n'étoit plus galant et plus honorable. (Mém., collect. Petitot, t. XLII, deuxième série, p. 3o3.)
Je ne cile pas les autres réceptions faites dans ce palais par le cardinal Mazarin, on en trouvera de louangeuses descriptions dans la Muse historique de Loret, mais je rapporterai au moins un passage de cette gazette qui corrobore le récit de Mademoiselle. Loret avait assisté à la fête :
Dimanche au soir Monseigneur Jules ,
Après quelques doux préambules,
Honneurs, respects, civilités.
Traita chez luy, trois majestés,
Avec des chères sans égales,
Deux Belles princesses royales,
Monsieur et pour trancher plus court,
Toutes les Dames de la corn;.
De plusieurs gros Monstres, venus
Du Royaume de neptunus,
Ht savoureux par excellence ,
On admira la corpulence.
Le dessert, après le Poisson ,
Alla de la même façon :
C'est-à-dire avec les délices
De plusieurs diférens services ,
Avec l'ordre et la néleté,
Le beau bufet, la propreté,
Et toute l'exquise abondance
Dont sont servis les Grands de FRANGE.
Faire un Feslin copieux, ample,
N'est pas un acte, sans exemple,
Mais ce que fit, le lendemain, Cet admirable et vrai Romain , D'une généreuse manière, Est chose si particulière , Que, bien loin, d'obliger ainsi, Certainement, jusques ici, L'âme la moins intéressée, N'a jamais eu cette pensée :
Il faut être archi-libéral ; Et j'ay peur que ce Cardinal , (Que d'avarice l'on soupçonne) En cette façon dont il donne, Prévenant même les désirs, Ne trouve pas d'imitateurs.
Je parle de sa loterie , Dont l'argent, l'or, la Pierrerie , Les riches Vases ciselez , Ses beaux cabinets émaillez, Les Tableaux de rares peintures , Les beaux Lits, les belles Tentures; Et bref cent Joyaux éclatans, Jusqu'à cent mille escus conplans , Sans y bazarder chose aucune , Furent au gré de la Fortune , Très obligeament départis A trois cens personnes, gratis , Qui par mérite ou par naissance, Par politique ou bien-veillance, Dans ce procédé généreux, N'ont eu que de billets heureux.
(Muse hist., liv. IX, p. 60.)
(167) Je préciserai ici les dates : Hortense Mancini se maria en 1660, et c'est à cette époque qu'eut lieu cette dissipation. Elle la raconte dans ses mémoires avec un laisser aller charmant. Voici comment elle, ou l'abbé de Saint lîéal pour elle, termine le récit : Celle profusion étant venue à la connaissance de M. le Cardinal, il en eut tant de déplaisir, qu'on mil qu'elle avoit hastée sa fin. Quoy qu'il en soit , il mourut huit jours après, et me laissa la plus riche héritière el la plus malheureuse femme de la chrétienté. ( Mémoires de M. L. D. M. Cologne , 12° , 1676, p. 22. OEuvres de Saint Réal , tome II , page âog. Amst., 120, 1726. Mélange curieux, Saint- Évremond. Amst. in-12, 1739, t. II, p. 18).
Dans l'un des plaidoyers dont se compose le procès du duc Mazarin avec sa femme, on défendait celui-ci de dissipation en aumônes, et pour le prouver, on arguait des dissipations de celle-là en folies: Elle enfin, de qui l'on sait qu'un des divertissements dans su jeunesse étoit de jeter, à poignées, des sacsd'or par les fenêtres du Palais Mazarin, pour avoir le plaisir de faire battre le menu peuple.
Voltaire ou M. de Caumartin, qu'il cite comme son garant, a confondu le cabinet en marqueterie rempli de pièces d'or, et donné à sa future par le duc Mazarin, avec l'argent qu'on prétendait avoir été caché en vingt endroits par le Cardinal. C'est sur des documents de cette valeur que l'auteur du siècle de Louis XIV appuie ses assertions (tome 2tt , page il\ , édition de 1785.)
Noie 169.
LE PALAIS MAZAlilN.
(168) J'ajouterai un passage des Mémoires de Monglat : Le Cardinal ne venait jamais chez le roi, mais il allait plusieurs fois le jour chez le Cardinal , auquel il faisoit la cour comme un simple courtisan , empêchant luimême qu'on entrât , pas même ses principaux officiers, de crui nie qu'on ne l'importunât. Il recevait le roi sans se contraindre ; à peine il se leooil quand il enlroil et sort oit, et jamais il ne le conduisoil hors de sa chambre et ses officiers (/ardaient les portes en présence (le sa Majesté. ( l'âge ni, lome LI de la collection Pelitot.) Monglat était du grand nombre des mécontents qui ne jugeaient la cour qu'avec leurs préventions ; ses informations attestent une entière ignorance des détails, des caractères et des véritables ressorts. Tout ce qu'il dit des rapports du Cardinal avec le roi et la reine mère, de l'amour de Louis XIV et de Marie de Mancini lait pitié. Il était d'accord toutefois avec les Mazarinades et les chansons pour se plaindre de la difficulté qu'on éprouvait à être reçu en audience par le Cardinal :
Fussiez-vous nobles de cent races Fils de comte et de mareschal Jamais au Palais Cardinal L'on ne vous fera faire place.
( Bibl. roy. Maurepas. i65o, tome 23 , f° 126.)
Esï-il si étonnant qu'un premier ministre, chargé du gouvernement de la France, fermât la porte à cette foule de courtisans, dont le temps n'était employé qu'à solliciter dé l'argent, des bénéfices ou des emplois. Il est vrai que les pamphlétaires attribuaient cette invisibilité a toute autre cause qu'a l'étude des affaires de l'État :
Vous estiez toujours inuisible Et l'on pouuoit mettre en escrit Dessus vostre porte , cy gist :
Cependant qu'en vostre antichambre Où fumoit le jasmin et l'ambre, L'Intendant et le cordon bleu Pestoient ensemble auprès du fou, Sçachant bien que pour toute affaire Soit importante ou nécessaire , Vous teniez en main le cornet, Où railliez dans le cabinet Avec Bautru, Lopes et d'autres Qui sont bien d'aussi bons aposlres, Et deux singes sur vos genoux Qui dansoient parfois avec vous.
(Lettre à monsieur le Cardinal, burlesque. A Paris, chez Arnould Cotinet, li" 1649 , page <j.)
Brienne, Monglat, les mémoires du temps et nombre de Mazarinades se plaignent de ces singes, animaux favoris du Cardinal. (Voir le pamphlet intitulé : Le testament de Jules . Hazarin. Paris, îôôi, et la noie 517.)
(169) Les libelles de i65i commencèrent à répandre l'opinion que le Cardinal perver-
tissait le cœur de cet enfant, et laissait dans l'ignorance le jeune Roi. Claude Joly, chanoine et grand chantre de Nolre-Dame-de- Paris, avait quelque prétention à la place de précepteur, qu'occupa si bien l'abbé Beaumont de Péréfixe. Il écrivit un volume de 58/i pages, pour prouver qu'on avait eu tort de ne lui pas confier ces importantes fonctions :
« Il n'a pas esté difficile au cardinal Mazarin, encores qu'il fût mal habile homme en toutes choses, hormis en l'art infâme de Courber, d'imiter en cela ces corrupteurs de princes qui l'ont précédé. — L'innocence du Boy est une table rase sur laquelle il lui a esté aisé d'imprimer tout ce qu'il lui a pieu. — PréCace de l'ouvrage intitulé : Recueil de maximes véritables et importantes, pour l'institution du Roi, contre la fausse, et pernicieuse politique du cardinal Mazarin, prétendu surintendant de l'éducation de Sa. Majesté. » Paris, l'y, i653 de 5o8 pages, (Hollande, Elzevier) de 584 pages. Il y a des exemplaires avec un nouveau titre de iG63. Voir sur cet ouvrage condamné au feu par sentence du Chàtelel de Paris en date du 11 janvier i653, une bonne note dans le manuel de Brunet.
Cette opinion répandue par les détracteurs de Mazarin, était assez généralement connue pour l'être même de ceux qui avaient intérêt à l'ignorer. Lorsque Brienne passa a Lyon , en revenant de son grand voyage en 1635, l'archevesque, fils du maréchal de Villeroi , gouverneur de Louis XIV, lui dit : « Je vous apprends qu'encore que l'on Casse courir le bruit que M. le Maréchal mon père a donné au Roi, par l'avis du Cardinal , une très mauvaise éducation , cela est Caux. Vous verrez si le Roi ne sera pas le plus grand prince et le plus brave héros qu'ait eu la France , depuis Clovis et Charlemagne. — La sagesse du Roi , jointe à son grand jugement, justifiera monsieur le Maréchal des faux bruits qu'on se plait à répandre contre la bonne éducation du Boi. » (Brienne, Mémoires, tome II, p. 297.)
Quelques esprits moins prévenus évitèrent le sentier battu par la banalité des préventions, el jugèrent par eux-mêmes. Le maréchal de Graminont est de ce nombre : « Le cardinal Mazarin, qui depuis longtemps étoit à la Cour, et admis dans les affaires les plus secrètes, fut choisi par la Reine pour être à la tête du Conseil el son premier ministre. Bien qu'il occupât la place d'un des premiers hommes du monde, il ne lui cédoit néanmoins en rien, de toutes les grandes qualités qu'il possédoit. Le cardinal Mazarin avoit un esprit sublime et une intelligence parfaite pour les affaires; il éloit bon, humain, doux, affable, insinuant, agréable de sa personne, capable d'amitié, et d'une société charmante ; aussi l'avons-nous vu venir à bout de toutes les traverses de la fortune, faire bouquer tous ses ennemis dont le nombre étoit grand, conserverie pouvoir suprême jusquesau moment
Note 172.
de sa mon, et stiler son maître dans l'art de régner, qu'il faut convenir qu'il a possédé au-dessus de tous les rois du monde. » (Mém. du mareschal de Grammont; Paris, 12°, 1716, tome I, p. 121.)
Les calomnies de la Fronde reprirent cours à la fin du règne de Louis XIV. Dans les nombreuses éditions du Breviarium polilicum, secwidum rubricas Mnzarinas, Cologne, 12°, 168/1, on lit cette phrase :
« Le Cardinal vouloil régner tout seul, c'est pourquoi il l'avoit fait aussi mal élever que prince le pût estre, ayant mis pour cela auprès de luy des personnes efféminées, et à sa portée, qui, au lieu de ces conversalions relevées qui forment l'esprit d'un prince, ne l'entretenoient que de bagatelles. » Page 95.
(170) M. Barrière a voulu une fois faire mentir sa réputation d'homme d'esprit, en se laissant accrocher par une de ces erreurs qui traînent dans les livres, espèces de chardons qui embarrassent sur la grande route de l'histoire, le promeneur trop distrait. Louis XIV, dit-il, fut élevé, peut-être, avec plus de négligence encore que ne l'avait été son père. Il semblait que Mazarin eût pris à tâche de laisser son esprit sans culture, et d'énerver toutes les dispositions généreuses qu'il avait reçues du ciel. ( Mémoires de Brienne , éclaircissements , tome I, p. 3ç>o.) Pour soutenir cette assertion tranchante , il démontre que Louis XIII, Gaston d'Orléans et le duc d'Anjou ont reçu le fouet ! Les mémoires de feu M. le duc d'Orléans, p. 12, de l'Étoile, tome IV, p. Q9, de l'abbé de Choisy, et une lettre de Malherbe à Peiresc , du 11 janvier 1610, ne laissent aucun doute à cet égard; mais qu'est-ce que cela prouve, sinon le vice commun à l'éducation de toute la jeunesse de ce temps et de nombre d'années plus tard, si notre propre expérience nous donne bonne mémoire.
Voyons donc les autres preuves : il les trouve toutes, ni une de plus, ni une de moins, dans le commérage de ce bon M. de La Porte, premier valetdechanibre de LouisXlV, qui s'élève quelquefois, dans ses mémoires, par l'effort de quelque rancune de laquais, de sa niaiserie habituelle jusqu'à la calomnie la plus indigne. Je n'ai pas besoin d'appuyer sur ce point ; M. Barrière ne donne pas d'ordinaire de si bonnes armes contre lui.
(171) Madame de Lansac d'abord, la marquise de Seneçay ensuite (i643), furent les gouvernantesdu jeune Roi. {Brienne, Mém., tome I, p. 224; Motlcville, Mém., tome II, p. 28.)C'est en septembre 16Z1J, que Louis XIV ayant atteint sa septième année fut placé sous l'autorité des hommes.
La Reine fit connaître au Parlement, par une lettre de cachet datée du i5 mars 1646, qu'elle avait nommé un surintendant de l'éducation du Roi, et un précepteur du jeune prince :
« Après avoir entièrement examiné cette affaire, et par l'avis de mon beau-frère le duc d'Orléans, et même à la prière de mon cousin le prince de Coudé, j'ay creu ne pouvoir faire mieux que de choisir mon cousin le cardinal Mazarin pour se charger du soin du gouvernement du Roy. — J'ay cru que ce choix esloit comme enfermé dans l'honneur que le feu Roy mon seigneur lui avoil fait de vouloir qu'il fut son parrain, et qu'il m'avoit assez désigné par là, que le principal soin de sa conduite ne pouvoit être fié à personne qui fût plus obligé à tâcher de l'élever dans les sentiments et les mœurs d'un grand roy. »
La Gazette du 10 mars avait déjà annoncé celte décision, dont la nouvelle précéda naturellement sa rédaction officielle. Voici comment elle en parle :
« Comme il n'y a rien qui importe plus au repos de la France au dedans, et à sa réputation au dehors, que de bien cultiver et amener à leur perfection, les vertus qui commencent à reluire en son jeune Roy: la Reine ne pouvant mieux suivre les intentions du Roy défunt, qu'en confiant la personne sacrée de son fils, à celui qu'il avoit choisi pour son parrain, a pourveu le cardinal Mazarin (duquel les hauts mérites n'ont besoin pour tonte recommandation, que de jetter les yeux sur la glorieuse posture en laquelle se trouvent aujourd'hui nos affaires) de la charge de surintendant de la conduite et gouvernement du Roy et de Monsieur son frère. Et pour ce que les grandes distractions pour les importantes affaires de cette Couronne, ne permettent pas à Son Éminence de rendre toute l'assiduité qui seroit requise à ce haut emploi, Sa Majesté a aussi pourveu de la charge de gouverneur du Roy, sous l'authorilé de son Éminence, le marquis de Villeroy, non moins recommanda» ble par la singulière confiance que plusieurs de nos Rois ont pris en ses Ancêtres, dans les belles et honorables charges qu'ils ont dignement exercées, que par les grands services qu'il a rendus depuis trente ans, en la conduite des armées du Roy et au gouvernement de ses places, et par la prudence et dextérité connues d'un chacun..... Desquelles charges Son Éminence et le marquis de Villeroy prestèrent hier le serment entre les mains de la Reine. La marquise de Senecey, gouvernante du Roy, ayant pris congé de leurs majestés et de toute la Cour, de s'estre dignement aquitée de ce bel emploi, est retournée près de la Reine, pour la servir en son ancienne charge de dame d'honneur. » (A Paris, du bureau d'Adresse, le 10 mars 16Ù6, avec priv.)
(172) Nicolas de Neufville, marquis de Vil— leroi , naquit en iâg7. Il combattait en Piémont dès 1619, et prit part aux sièges de Saint-Jean-d'Angély et de Montauban,en i6ai. Placé à la tête de six mille hommes, (c'était alors une armée), il rétablit l'ordre dans le Midi et fit avec succès le siège de Montpellier. La guerre le retrouva en Italie, où après avoir
Note 175
servi à l'attaque du Pas-de-Suze (1620) il fut employé à sa défense. Sa brillante valeur le distingua à la bataille de Carignan ; il fut gouverneur de Pignerolet de Casai, prit part aux sièges de Valence (iG36), de Dôle et de Turin (i6ûo). En i6û3, le Cardinal le plaça à la tête des troupes qu'il destinait au rétablissement de l'ordre. On lit sur ses agendas : Un uomo fedele, désintéressai i> e risolulo per commandare — Vileroy. (N- 2, pag. 96.)
Lorsqu'il s'agit de faire choix d'un gouverneur à la fin de i6/|5, le duc d'Orléans n'avait pas perdu encore l'autorité que lui donnait la Régence, et le Cardinal dut s'entendre avec lui; aussi lit-on dans son agenda de ififi5 , 20 niai : Parlai- a Monsieur dcl governatore di S. H. perché il mese di septembre arrivera ehe S.A. non s/ira qui. (Bibl. roy., Fonds Baluze, N° 7, p. 1.)
Nommé gouverneur du Roi en iG7i6, maréchal de France en 1GZ17, duc et pair en i663, il mourut le 28 novembre i685. Il s'était occupé de ses fonctions sérieusement, nous en avons conservé la preuve dans les mémoires du temps et les gravures de l'époque qui représentent le fort construit dans le jardin du Palais-Royal, pour les exercices militaires du jeune roi.Brienne (ils partageait les dangers de ces exercices (Mém., tom. p. ),et Loret en parle plusieurs fois dans sa gazette :
Je visjeudy(i3 janv. i65o) faire la guerre Au fort construit dans le parterre Du jardin du Palais-Royal.
( Loret, I, pag. 9.) Ce fort est représenté dans une gravure d'Israël Sylvestre (Israël delin. et sculp.) , et dans la topographie allemande: Le fort royal fait a". i05o dans le jardin du Palais Cardinal. Kônigliche Lustschanlz.
Le maréchal de Villeroy fit plus quededonneràson élève les éléments théoriques et pratiques de l'enseignement militaire, il lui donna l'exemple de vertus rares à la cour et notamment d'une loyauté inconnue au milieu des intrigues de la politique. Lors de la première édition de ses Caractères, La Bruyère traçait ce portrait : Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable : il es! plein de maximes; l'on y trouve l'histoire du siècle, revêtue de circonstances très curieuses et qui ne se lisent nulle part; Von y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs, qui sont toujours sûres, parce qu'elles sont fondées sur l'expérience (Caract. de l'homme, § 118,) Tout le monde reconnut dans ces lignes le vieux maréchal, h sclcls descaractères acceptèrent cette indication, et je ne puis souscrire au changement proposé par le plusréceutet le plus savant éditeur de La Bruyère, M. Walckenaer. Benserade composa, en 1685, des vers pour mettre sur le tombeau de M. le maréchal de Villeroy : Villeroy sage autant qu'habile Et qui s'acquitta comme il faul Du soin d'élever son pupile, Dont la gloire monte si haut.
Celte opinion avait pris le dessus; les calomnies de la petite Fronde cédaient devant la gloire du grand siècle et le sieur F. de Bretaigne put faire une biographie louangeuse du maréchal de Villeroy, biographie peu connue, assez utile, quoique écrite d'un style ampoulé : Le r>oy mineur ou panégyrique sur la personne et l'éducation de Louis XIV Dieudonné, Roy de France et de Navarre, dédié à monseigneur le maréchal de Villeroy, par M. François de Jlretaigne, conseiller du lloy. — A Paris, chez Jean Henault, U" i65i.
On connaît mieux la vie et les succès de son fils (Saint-Simon, Mém. , XII, p. 235), dont les spirituelles reparties lui ont été à tort attribuées , par M. Wciss, dans son article de la Biographie universelle. Les Mémoires du temps et la correspondance de Madame de Sévigné ne le désignent que sous les noms du charmant , du fastueux, et La Baumelle lui attribue le mol bien connu : A-l-on mis de l'or dans mes poches, que Voltaire revendique pour un financier.
(173) «L'évêque de Ilhodes, Péréfixe, brave homme et pauvre tête.» Tel est le jugement porté par M. de S^-Bouve, manière de juger un peu cavalière, excusable toutefois dans l'auteur de Port Royal (tom. II, pag. 529). Quand on prend en main la défense des Jansénistes, quand on forme de leurs infortunes la matière de plusieurs gros volumes, il est impossible de ne pas faire pivoter les affaires du monde entier autour de ce détail, et de regarder sans dédain l'indifférence de Mazarin pour de semblables querelles, ou l'esprit conciliant de Péréfixe.
(174) On peut rechercher ses décisions dans la question des théâtres.
(17*i) Siècle de Louis XIV. Catalogue de ses écrivains. Voltaire oubliait qu'il avait calomnié le cardinal Mazarin, en l'accusant d'avoir laissé le jeune Roi dans l'ignorance, car c'est le surintendant de son éducation qui a fait le choix de son précepteur. La Bruyère a tracé un beau portrait de Louis XIV; il était vrai lorsqu'il le publia. On y lit cet éloge charmant: Une manière de faire des grâces qui est comme un second bienfait. Et celte phrase : Une étendue de connaissances qui fait que le prince voit tout par ses yeux , qu'il agit immédiatement et par lui-même (Caract. Du souverain, § 35). Le sieur de Brctaigne, cité plus haut, dit du Roi, en parlant de l'évêque Beaumont de Péréfixe : De qui les enseignements dans la connaissance qu'il luy ilonne des bonnes lettres, le mettront un jour dans notre histoire au premier rang des princes seaoanls (p. 95). Il répondait déjà en îô.'ii à des insinuations malveillantes.
Je parlerai sommairement des éditions de l'Histoire de Henri IV, qui ont fourni à Voltaire l'occasion de diriger une petite attaque contre la politique de Mazarin : Les excellais conseils qui s'y trouvent, dit-il, pour gouverner
par soi-même , ne furent insérés que dans la seconde édition, après la mort de Mazarin. Voici la vérité. La première édition de celte histoire parut de format in-a°, en 1661, et du vivant de Mazarin (à Paris, chez Edme Martin). Elle est dédiée : A Monseigneur VEminentissitne cardinal Mazarini, auquel l'auteur adresse ces dignes paroles :
« Monseigneur, j'ai cru que je no pouvois jamais rendre de service plus essentiel à vostre Emlnence, ni [uy donner déplus solides marques de ma fidélité et de ma reconnoissance que de faire voir à toute la terre de quelle manière vous avez désiré de moy que j'instruisisse nostre jeune monarque. .Te dois rendre ce témoignage au public, que vous avez voulu que je I uy donnasse principalement les instructions qu'on doit donner à un Roy, et que pour cet eflet je ne m'arrêtasse pas seulement à luy enseigner quelques préceptes de grammaire et de rhétorique : mais que de bonne heure j'employasse le temps à luy apprendre tout ce qu'il doit sçavoir, premièrement pour se bien conduire soy-mesme et puis pour bien conduire son Estât; et qu'enfin je luy remplisse l'ame des meilleures maximes de la morale et de la politique.
« C'est, Monseigneur, ce que j'ay essayé de faire, surtout depuis six ou sept années, en çà que sous les ordres de Vostre Eminence j'ay composé un sommaire de nostre histoire de France pour l'usage de Sa Majesté, qui en faisoit la lecture tous les jours avec tant de plaisir,qu'il n'est pascroyable que ce puisse estre sans utilité.
« J'espère, Monseigneur, que cet échantillon suffira pour faire juger par avance du reste de l'ouvrage. Je me persuade mesme qu'on ne le verra point sans admirer que sous les ordres du plus puissant ministre qui ait jamais eslé, on ait agi dans une matière aussi délicale qu'est celle-là avec tant de fidélité, avec tant de désintéressement et avec tant d'amour pour le prince et pour l'Estat. Car, après tout, je crois pouvoir dire que c'est un exemple, qui n'en a point eu de pareils avant le ministère de Vostre Eminence. Non seulement elle a toujours porté le Roy à s'instruire parfaitement des choses dont la connoissance luy estoit nécessaire; non seulement elle lui a souvent représenté combien il luy estoit important de s'attacher de bonne heure aux fonctions de la royauté, mais encore elle m'a sollicité moy-mesme de m'acquitter soigneusement de mon devoir. Combien de fois m'at-elle dit que je n'a vois rien de plus important à faire que de gagner sur l'esprit du Roy qu'il s'appliquast bien aux choses qu'il fai oit et qu'il s'appliquast aux choses sérieuses. Eu vérité, Monseigneur, je ne croy pas qu'il y ait rien de plus beau, ni de plus glorieux pour Vostre Eminence, et je suis trompé si ceux qui écriront l'histoire de vosti e \ ie n'ont peine à y trouver un endroit qui mérile mieux leurs éloges que ccluy-là.
Noie 176.
Cette édition se termine par la Couronne mystique à la gloire de Henry te Grand; et ces mots : Et s'il se peut même qu'il le surpasse.
En 1662, il y eut une seconde édition in-Zf, mais dès ifi6i on s'était emparé de cet ouvrage en Hollande ; les Elzévirs l'imprimèrent en 1661, de 522 pages, et en 1662. On les contrefit dans une édition un peu plus grande de 5i/i pages; puis nous citerons encore une édition d'Amsterdam, chez Anthoine Michiels, 1661, 12°, sans frontispice gravé; et l'année suivante, une autre avec un frontispice représentant Henry IV à cheval, couronné par une Renommée qui porte à la banderolle de sa trompette : Histoire du Roy Henry le Grand, composée par Monseigneur Hardnvin de Pire fixe, éuesque de Hodoz, ci-devant précepteur du Roy; et au bas : Jouxte la copie imprimée à Paris, chez Edme Martin, libraire, 1661. Ces deux éditions ont 438 pages, mais la justification n'est pas exactement la même. J'ajouterai que le même libraire donna successivement plusieurs éditions, et fit recommencer son frontispice dans le sens contraire et avec une multitude de fautes.
Jusque-là toutes les éditions sont conformes à la première, mais, en 16GZ1, une édition elzevierienne ajouta à la fin un Recueil de quelques belles actions et paroles mémorables de Henry le Grand, qui n'avaient pu se fondre dans le texte. Elles n'ont rien de politique et ne venaient là que pour donner un nouvel attrait à cette édition, qui contenait en ouire le poème aV Henry le Grand, de l'abbéCassayne. Toutes les éditions, et elles sont innombrables, qui ont suivi celle-là, y compris la jolie édition des Elzeviers d'Amsterdam, in-120, 1678, ont conservé le recueil, quelquefois aussi le poème. Voltaire a voulu voir, ses yeux étaient toujours prévenus,dans un simple remplissage, une addition laite dans un esprit différent du corps de l'ouvrage, et la preuve d'une protestation contre les principes de Mazarin, dans un recueil de pensées, qui ne sont que les pièces justificatives du livre dédié au Cardinalministre.
(176) La Porte n'a pas compris cette intention ; elle était trop peu flatteuse pour lui. Ou recherchera dans ses mémoires ce qu'il raconte sur les lectures d'histoire qu'il fait au Roi, et les commentaires burlesques qu'il y ajoute. Seul il avait droit de s'élonner que le Cardinal se moquât de lui à sou coucher, devant ses familiers, disant qu'il faisoil le gnuverneur du Roy et lui apprenait l'histoire. (Collection Petilot, loin. LIX, pag. 4i3.) On sait tpie Mazarin le lit chasser, lorsqu'il eut ajouté aux lâcheuses impressions qu'il était coupable de donner à son mailre, une sotte calomnie , qui n'avait d'excuse que dans sa niaiserie. Je renvoie ù ses mémoires pour cei ignoble détail, il en remplit la dernière moitié (Coll. Petilot, tom. LIX, pag. Z|33). Voltaire avait trop d'esprit pour prendre de ces armes qui blessent ceux qui s'en servent ; il voulait
LE PALAIS M.AZAHIjN.
Note 179.
déprécier Mazaiïn, et il senlit que son impartialité sur ce poiui lui donnait plus d'autorité sur les autres : // y a dans les Mémoires de Laporte une anecdote sur l'enfance de Lou t'a \ 1 1 qui rendrai t la mémoire du cardinal Mazarin exécrable, s'il avait été coupable du crime honteux que Lapnr le semble lui imputer. Il paraît que Lapone fut trop scrupuleux et trop mauvais physicien, il ne savoil pas qu'il y avoit des tempéraments fort avancés. Il devoit surtout se taire, il se perdit pour avoir trop parlé et pour avoir attribué à la débauche un accident fort naturel. (Siècle de Louis XIV.)
Le Cardinal avait raison d'écarter du Roi toutes ces influences subalternes qui étouffent les instincts les plus nobles, ou les faussent. On voit dans son agenda de l'année i65o, dans les premières pages, qu'il s'inquiétait de l'influence exercée par Mademoiselle de Beaumont sur l'esprit du jeune prince. Il l'ait cette note ; Madamoiselle de Baumon, grand ascendent sur l'esprit du Roy , ly parle bas , avec authorilé et pout estre extrêmement préjudiciable, si on n'y remédie (Bibl. roy., Fonds Baluze, N° îZi, pag. 52). Or, il y remédie.
Ces ridicules mémoires de La Porte me semblaient jugés à leur juste valeur, bien qu'ils eussent compromis la réputation de sagacité de M. Petitot, qui les préféra à ceux de Brienne fils. Quel a été mon étonnement , quand j'ai vu qu'ils avaient induit en erreur M. Mignet , en dépit de tout son esprit ; voici comment ce brillant écrivain s'exprime sur l'enfance de Louis XIV dans son Introduction aux néyociations relatives à la succession d'Espagne (Tom. 1 , pag. XL1X) : Ce prince avait vingt-deux ans quand il commença à régner seul. Son éducation avait été négligée. Lorsqu'il était encore enfant, son valet-dechambre s'étoit fait son maître d'histoire et l'endormait au récit de la vie de ses ancêtres. Jeune il n'aimait pas le cardinal Mazarin. La garde dont le Cardinal étoit entouré, et qui contras/oit avec l'abandon dans lequel ilétoit laissé lui-même, choquait déjà son ame royale et il l'appelait le Grand Turc. Mais il perdit plus lard ou il contint ces sentiments de répugnance Tout ce tableau est pris dans les
mémoires de La Porte; M. Mignet ne cite que celte autorité, et c'est en effet la seule qu'il aurait pu invoquer.
(177) Le Palais Mazarin était la meilleure démonstration qu'on pût donner à Louis XIV. Je n'ai donc pas besoin d'insister sur ce point. J'ajouterai seulement que le Cardinal encouragea de tout son pouvoir la création de Vallot, le premier médecin du roi, et lui paya même les frais d'une grande fête qu'il donna au milieu de son jardin des plantes; manière ingénieuse de faire accepter par l'amusement un enseignement sérieux. Loret nous a conservé la date exacte de cette visite.
Dimanche (8 juin i65o) , le roy notre sire, Qui vers luy tous nos cœurs attire,
Fut au royal Jardin des Plantes.
Le roy se promena partout.
Il remarqua de bout en bout Les fleurs, les plantes et les herbes De ce jardin des plus superbes.
(178) Il serait superflu de donner des preuves de ce goût. Louis XIII malgré sa timidité et ses scrupules dansait dans les ballets, Louis XIV porta jusqu'à la passion ce divertissement qui lui donnait occasion de faire valoir les avantages de sa figure, la grâce de ses mouvements et aussi les ressorts de ses intrigues amoureuses. Je citerai six vers de Loret à cause de la date :
Notre Monarque prend la peine
De danser trois fois la semaine,
Son ballet, qu'on nomme en vingt lieux
Le charmant paradis des yeux ,
Afin que plus de monde voyc
Ce rare spectacle de joye.
(■25 avril i65/|.)
(179) Je renvoie à la gazette de Loret : Pour augmenter du roi l'adresse,
Le sieur Arnolfini le dresse Dans Bourbon, manège royal, En l'art de monter à cheval.
(3i janvier i6,">4.)
Mais le roi ne put s'exempter de cette expérience indispensable à tout bon cavalier, et qui consiste à être jeté par terre, au moins une fois. Scarron dans son épi ire du mars iC55 annonce que cet accident est arrivé dans le manège royal :
Où les rois n'ont nul privilège.
Le même poète dans ses épiires, numéro du g février 1055, parle des manèges de Memont, Arnolfini et Delcamp :
Où l'on apprend à tant par teste A sçavoir monter sur sa beste.
Le Cardinal donna au jeune roi, dès sa jeunesse le goût des chevaux et l'habitua à rechercher les races les plus distinguées. On lit dans Aubery que lorsqu'il était en convalescence de la petite vérole, qui l'atteignit le il novembre 16/17, il désira passionnément voirie cheval anglais, don/ le cardinal Mazarin luy avoit fait présent et qu'il fallut monter exprès à sa chambre. (Tome 1 , page 377.)
Quant à la chasse, les gazettes du temps sont remplies des prouesses du jeune roi dont le courage et l'adresse étaient excités par la présence de l'infatigable Cardinal. Celui-ci cnurrut risque de la vie, dit Aubery, dans une chasse du sanglier, à Fontainebleau. Toutefois il en sortit a son honneur. Car le sanglier ayant enfin percé du làté où ilétoit, pour se lancer sur luy , il le prévint et lui donna, de sonépée à travers le corps avec tant de vigueur, que de l'effort sou cheval s'abattit, sans néanmoins l'abbatlre. (Tome I, page 321.)
La chasse à courre du cerf, du daim et du sanglier était accompagnée de ia chasse à tir
Note 181
où Louis XIV ne se montrait pas moins adroit :
Dimanche le roy bien monté,
Revint en la grande cité
Avec la romaine Éminence.
Louis lequel tire a merveille
Envoya du plomb aux oreilles
De cent cinquante-six lapins,
D'un fusil au bout de ses mains :
Il abasourdit trente lièvres...
(Muse Roy., i3 novembre 1656.)
(180) Madame de Mottevilîe étendait son accusation jusqu'à Colbert. J'ai expliqué déjà la raison du mauvais vouloir de celte ancienne dame d'honneur de la reine contre le Cardinal et contre tout ce qui participait à une influence dont les entourages d'Anne d'Autriche devaient être jaloux : L'avarice du Cardinal Hait telle que la reine n'avait pas d'argent ; toute la dépense de sa maison se faisait par l'ordre de Colbert , créature du Cardinal, qui épargnait sur toutes choses. Cette jeune princesse n'avait pas de quoi jouer, et après son souper nous en mangions les restes , sans ordre ni mesure, nous servant pour tout appareil de sa serviette à laver et du reste de son pain. (Tome VI, page 66. Voir en outre tous les mém. et un couplet dégoûtant des alléluia.)
Il importait de fixer l'époque de celle détresse pour l'expliquer et excuser le Cardinal. J'y suis parvenu au moyen des Poésies burlesques de Loret, recueil qui contient toutes les pièces qu'il a adressées en 16Z16 à différentes personnes de la cour, et qui fut imprimé à Paris format in-/i" en 16Û7. Dans ce volume de trois ans antérieur à la Gazette ou Muse historique, on trouve page i3 une requeste des seigneurs, dames et demoiselles du petit coucher de lu reine à monseigneur le Cardinal :
Nous <lu petit coucher, tant masles, que femelles Escuyers, chevaliers, dames et demoiselles, N'avons le plus souvent, alors qu'il faut souper, Ni chaise pour s'assuir, ni Cousteau pour couper, lllec nostre mouchoir nous sert de serviette L'un n'a point de cueiller, ni l'autre de fourchette Alorsqu'on nous présente un chapon ou poulet, L'un le prend par les pieds, l'autre par le colet Chacun dessus son corps exerce tirannie Le tout sans préférence et sans cérémonie Et l'on diroit de nous, en cette extrémité
Que nous n'avons jamais leu la civilité
La tleyne a rehaussé d'un pain nostre ordinaire... Si nous avons du pain , nous n'avons pas de vin... Ce bien considéré, plaise a son eminence ni chez nostre maitresse a la surintendance , ous oi donner du vin par bonté, par pitié, Far belle courtoisie, ou par pure amitié... Si nous en parlons bien, quand nous n'avons point bu, Usant par Sun moyen de ce charmant breuvage, Nous en dirons du bien mille fois davantage, Et de bouche et de cœur , nous boirons sa santé, Apres celle de l'une et l'autre majesté.
C'est donc au milieu de la guerre que les personnes de la Cour se plaignaient de n'être pas traitées comme il leur appartenait. N'avoir ni chaise pour s'assoir, ni couteau pour couper les poulets, cl pas de vin sur sa table, c'est sans don le un triste ordinaire; mais il faut étudier la vie domestique de ces temps, pour atténuer l'indignation et diminuer l'é-
tonnement qu'on pourrait ressentir.. Le luxe qui débordait aux jours de fêtes, laissait partout, pour l'habitude de la vie, une sorte de détresse. La vie journalière du moyen-âge a toujours été misérable, même dans les plus riches familles, même à la Cour, et il était resté quelque chose au dix-septième siècle de ce manque d'équilibre. Les plaintes de madame de Mottevile étaient exagérées; la requête de Loret le prenait sur le ton qui pouvait convenir à l'état des choses, à l'état des esprits. Une note prise dans l'agenda du Cardinal, de l'année i6âo, vers le mois de juin, établit très bien les raisons et l'époque de la pénurie dont se plaint madame de Moticville; cette constatation d'un anachronisme vaudra mieux que les détails trop longs d'une réfutation concluanie. La Règne pout dire en discours , à S. A. 11. (le duc d'Orléans), qu'elle n'a pas trop songé à ses affayres, veu que après 8 ans de regenze, sont en pire estât que n'estoynl devant.
Elle n'a alimenté d'un sol de revenue ; elle doit 200,000 escus plus que ne devoyt ; elle n'a fayt affaire extraordinaire pour un sol; sa mayson, depuis 5 ans, n'a pas eu le tiers de ce qu'on est accouslumè lui donner, ce que il n'y a jamais eu de faute par le passé ; tous ses serviteurs se playgnenl avec rayion de morir de faym, ce que n'a pas empêché dans le mesme temps, qu'elle n'aye volu fayre des gratifications , et en dons d'argent contant, en revenus et par d'autres moyens, à S. A. /{., et ordonner que sa mayson aumenta de 560,000 livres fort pontuelement payé. (Bibl. royale, fonds Baluze, n. iZi, p. 97.)
Hors ces temps pénibles de la gêne financière et de la guerre civile, Anne-d'Autriche avait une part royale dans les allocations, et le Val -de -Grâce est là pour témoigner des ressources de sa liste civile. Ses familiers et madame de Mottevilîe en particulier, animés de préventions contre le Cardinal, voyaient le passé au travers d'une atmosphère romanesque, et transportaient dans les temps calmes et faciles , ce qui appartenait aux époques de troubles et de malheur, mettant le tout sur le compte de l'avarice du Cardinal, thème fécond en diatribes. Il se pourrait bien d'ailleurs que la Reine se lût trouvée plus tard à court d'argent, pour avoir trop risqué à son jeu, car elle était devenue très joueuse. Lorsque Mademoiselle quiiia St-Fargeau, en août 1637, pour reparaître à la Cour, elle fut étonnée de ce changement : Je trouvai qu'elle était devenue joueuse ; elle ne jouoit jamais quand je la quittai.
Le cardinal de Retz se servit habilemcni, comme il le dit lui-même, d'une semblable détresse où fut laissée passagèrement la beine d'Angleterre : .l'exagérai la honte de cet abandonne/lient , et le parlement envoya quarante mille livres à la reine d'Angleterre, La postérité mira peine a croire qu'une fille d'Angleterre et petite-fille d' Henri-le-Grànd, ait manqué d'un fagot pour se lever, au mois
Note 188.
LE PALAIS MAZAHliN.
de janvier, dans le Louvre (lome I, p. 1^9). On sait le parti que Voltaire a tiré de celte machine de guerre du coadjuteur ; je renvoie aux agendas ceux qui veulent la vérité historique. Ils verront comment la détresse financière atteignait tous les services, et les dispositions favorables que le Cardinal prit à l'égard de la royale émigrée. A l'année 1GÛ6, on lit : Cento mila lire alla Regina d' Inghilierra , e farla pagare délie 40 mila lire il mese puntualmente (n. 8, p. 74).
(181) Mémoires de La Porte (collection Petitot, 28 série, tome 59, p. 432). L'exagération de ses préventions, éiait, chez ce vieux serviteur, le résultat de l'amour - propre blessé. Il écrivait dans sa vieillesse, longtempsaprès les événements dont sa mémoire ne lui conservait qu'un souvenir confus. Il s'agit du siège d'Etampes en i65o, et voici les termes dont il se sert : Le Roi voyoil quantité de soldats malades et estropiés qui courraient après lui, demandant de quoi soulager leur misère, sans qu'il eût un seul douzain à leur donner ; de quoi tout le monde s'étonnoit fort. (V. la note 17O.)
(182) Siècle de Louis XIV, page 291, édit. de 1785, OEuvres, tome XXIII, p. 30. Je ne me rappelle pas où Voltaire a pris ce passage.
(183) Dès 1O57, c'est-à-dire trois grandes années avant son mariage, le Boi avait une maison complète. La Muse royale parle du
Royal et beau Train
De ce ravissant souverain
(Ce qui, certe, avoit de grands charmes) .
Les Chevau-Légers, les Gens d'armes,
Les Mousquetaires bleus, botés,
Et jusqu'au tambour, bien montez.
(il mars 1G57.)
On peut rechercher : L'ordre el règlement qui doit estre tenu et observé en la maison du Roy. Paris, 1637, Marin Léché. — Estai de la France, comme elle estait gouuernée en l'an M.DC.XLVlll, où sont contenues diverses remarques et parlicularitez de l'Histoire de nostre temps ( Hollande, à la sphère ) 8°, 10Y19. Il y a une autre édition, même texte, même date, aux trois fleurs de lys et imprimée avec un caractère beaucoup plus petit. — La Marinière : Estât général des officiers, domestiques el commensaux de la maison du Roy. Ensemble l'ordre, et règlement qui doit estre tenu et observe en la maison de Sa Majesté, tiré des mémoires de M. de Saint ot, maistre des cérémonies de France. Paris, 8°, 16O0, Jean Guigna ni. Près de six mille personnes dépendaient de près ou de loin de la maison royale, et des lors quelle magnificence !
(184) Lettre autographe adressée au Roi, de Libourne, le 1/1 juillet 1659. (Baluze, papdes ami. 11.)
(185) Il n'y a pas une des magnificences de Louis XIV, dont on ne retrouve le modèle dans les magnificences de Mazarin : Bals, ballets, chasses, carousels, el jusqu'aux loteries de Marly (i085) qui ne rappellent qu'imparfaitement la loterie généreuse du palais Mazarin, en 1 650. (Voir note 555, la leçon (pie reçoit le jeune roi et qu'approuve le Cardinal.)
(186) Leilre du Cardinal, adressée au Roi, de Villefaignan, le 8 juillet 1OÔ9. (Bibl. royale, fonds Baluze, pap. desarm. II.)
(187) Il serait inutile de citer un grand nombre d'exemples ; je n'en prendrai que deux : l'un touche à l'administration de Richelie u , l'autre au ministère de Mazarin. Guy Patin écrit le 29 août i636 , à Belin : Le Roy ayant demandé du secours au Parlement et autres grandes compagnies de celle ville, en cas si urgent, notre doyen assembla noire faculté, spcciali articula, où il fut conclu que nous donnerions pour cet effet, au Roi, ex aerario nostro, mille ecits comptant : ce qui a été fait avec bonne quittance qu'en a tirée notre doyen. Le cardinal Mazarin mel cette note sur son agenda à la fin de 1648 : Escrire à Ervarl de s'enga:er en toultes sortes de faizons, et y obliger Aline, toutes les pierreries de la Rcyne, de S. A. R., de M. le Prince et les miens se doueront pour gazes. ( Bibl. royale, fonds Baluze, n. 11, p. Û7.)
Guy Patin écrit aussi vers le même temps: On a trouvé chez l'abbé Mondin , après sa mort , pour 1,500,000 florins de bagues , joyaux, diamants, perles, etc., qu'il lenoil en gages de la Reine, du Mazarin et de la duchesse de Savoie. — On cherche maintenant de l'argent nouveau sur ces mêmes joyaux, afin d'avoir de quoi contenter les Suisses qui veulent avoir de l'argent ou s'en retourner. (Lettre à Ch. Spon, ier avril 1GÔ0.)
(188) La construction du palais Mazarin, les agrandissements de Vincennes et les bâtiments qu'il éleva dans ses gouvernements, sont les preuves de cette assertion. En voici une autre moins connue : le 17 septembre 1657, Colbert lui propose l'acquisition, pour 10 à 12 mille livres, d'une chapelle dans l'église Sl-Eustache, parce que son palais est dans cette paroisse. Le Cardinal répond en marge : Dans le dessein quej'ay de bastir une église, il me semble que la chapelle que vous proposez n'est pas nécessaire.
Dans les agendas de 1642-Û3, je trouve cette brève mention : La Capella dorala (n. 1, p. 54); j'ignore de quelle chapelle dorée ou à dorer il voulait se souvenir en la consignant dans ce mémento. Le sieur Batabon, dont le nom se trouve un peu plus bas, dans une citation de Loret, fut le dernier surintendant des bâtiments avant Colbert; c'est lui qui confia la construction du Louvre à Louis Levau. On trouvera l'histoire de ce monument dans ma troisième lettre. (Bibl. royale, fonds Baluze).
LE l'ALAlS MAZAKIK.
Note 192.
(189) Beneuclti, l'Iionime d'affaires du Cardinal, résidait à Rome; il voulait envoyer un architecte italien , mais sa proposition ne fut pas acceptée; c'est alors que Colbcrt écrit au Cardinal : II me semble qu'on ne se peut servir pour cela que du sieur Levnu, du sieur Mansnrt ou du sieur Lemuet. V. E. me fera savoir s'il luy plaît lequel des trois elle désire que j'emploie.
(190) J'ai retrouvé deux lettres écrites de la main de Philippe de Champaigne et adressées à Colbert; elles nous apprennent d'abord la véritable orthographe de son nom, la même qui se trouve sur la planche du portrait du cardinal Mazarin, peint par lui et gravé par ÏNanteuil (n. 2(3 de mon catalogue), par conséquent différente de celle qu'on a adoptée dans la Biographie universelle -.Champagne (Phil.); ensuite nous voyons le prix qui avait été fixé pour lui et ses aides, enfin les retards et les difficultés apportés à son paiement parla mort du Cardinal :
A Paris, le i«r may 1661.
« Monsieur, « Nous avons entièrement achevé l'ouvraige des peintures et dorures que vous m'avez faict l'honneur de me commander, dedans le département du Roy à Vincennes qui montent cnsemblement à la somme de 35,238 livres 10 soulz, sur quoy nous avons resu 19,100 liv. Je vous supplie très humblement de ni'ordonner quelque somme pour m'aider à satisfaire mes gens qui me pressent fort, en attendant que mes parties que j'ay dressées seront arrêtées. Je vous prie de pardonner la liberté que je prens de vous escrire, mais la nécessité mi contrint ; pour mon particulier je ne vousseré jamais importun, parce que j'ay l'honneur de connoîlre vostre générosité par les témoignages que vous m'avez fait l'honneur de me faire resentir dedans locasion, qui m'obligent particulièrement à estre de tout mon cœur
Monsieur
Vostre très humble et très obligé serviteur ,
P. de Champaigne.»
Le 28 juillet 1661, P. de Champaigne réclame encore : Je demande qu'on me fasse justice de mes ouvraiyes que j'ay faict à Vinceine au département du Roy. — C'y l'on faict monter mes ouvraiyes moins que à trente-deux ou trente-trois mille livres Je ne suis point salis faict, carie gain ne m'a pas porté à le faire.
(191) On acheta les tapisseries du cardinal Antoine pour cet ameublement, qui se continua depuis la mort du Cardinal, et dont on trouve !<• détail dans les papiers de Colbcrt (volumes de 1 60 1). C'était le président Tubcul qui les surveillait.
(192) Je ferai suivre ici quelques extraits de la correspondance de Colbert, avec les réponses du Cardinal, presque toujours écrites en marge.
Colbert écrit le 29 novembre 1653 :
« Je menay hier M. de Beaumont à Vincennes pour visiter le parc, prendre son avis surtout ce qui sy peut faire pour les plaisirs du Roy. Il juge que Ion ny peut mettre que des daims, lièvres et gibier, et que pour cet effet il laut labourer dans le parc jusqu'à Il ou 5oo arpens de terre, et même qu'il seroit nécessaires de joindre a la capitainerie du parc les colines des environs. »
7 juin 1654. « Jespère que nostre ménage de Vincennes donnera satisfaction à V. E. Sy la cour s'approche, je lui en enverray des fruicts. Je n'entends aucunes nouvelles des vaches qui doibvent venir de Flandres. Sy V. E. me fait sçavoir à quy je me doibs adresser pour en avoir des nouvelles, j'en escriray.» Le Cardinal répond en marge : « Je suis bien ayse de ce que vous me mandez de Vincennes et pour les vaches, c'est le comte de Broglio et l'archevesque de Bruges qui me les ont promises. »
1 juillet 1654. « Le grand bastiment de Vincennes s'advance, les fondations seront bientôt au rez de chaussée et l'on fera toute diligence pour le rendre logeable au caresme prochain pourveu que l'argent ne manque point. Celuy du logement de V. E. va plus vite et j'espère que dans la fin d'octobre il sera achevé. La mesnagerie estestablie, nous avons trois veaux qui sont nourris par six vaches avec force œufs frais, le premier seroit excellent à présent. Je fais apporter toute industrie pour le conserver, jusques à ce que le Roy vienne à Compiègne affin que l'on en puisse envoyer trois, en trois semaines consécutives. J'ay escrit à M. de Broglio pouravoir encore des vaches de Flandres et M. de Bourges m'en fait venir d'Auvergne; nous avons six douzaines de poulets d'Inde, autant de poules et poulets qui sont fort bien nourris et qui seront excellans, cent moutons ou brebis pour avoir des agneaux de bonne heure; la petite truye d'Inde a fait six cochons dont trois sont morts et les autres trois auront peine à en eschaper parce quelle na point de laict ; j'establisà présent deux vollières de gros pigeons. J'auray soin que le faisandier vienne sy establir au mois d'aoust. Les collines circonvoisines sont fort bien gardées et il y a force gibier dans le parc. Je fais travailler aussi dans le petit parc à rendre toutes les allées fort belles et fort propres, il y aura toutes sortes de légumages. »
28 juillet. Les veaux sont toujours nourris avec grand soin, mais je crains fort que l'âge ne les fasse maigrir. Comme je doute de l'industrie des François pour les bien nourrir, j'ay escrit à Rome que l'on m'envoyasl un mémoire de la manière que l'on cslève les Vcdels-Monganes ( Vitelle-Mongane).
LE PALAIS MAZAU1N.
Je renvoie pour celte espèce de veaux aux anciens voyages en Italie; c'était une illusion caressée par tous les gourmands de ce temps, car on en trouve des traces dans tous les ana, remplis comme on sait de propos de tables. Rabelais, dans son Encyclopédie bouiïonne n'a pas manqué d'y faire entrer ces veaux succulents, et Tallemant de Réaux en fait mention dans ses bavardages. Ménage dit qu'ils sont nourris de lait et de jaunes d'œufs, et qu'on ne souffre pas qu'ils mangent d'herbes (Ménag., tom. III, pag. 120).
Il paraîtrait qu'en 1657 on proposait au Cardinal d'autres plans pour les constructions de Vincennes, car il écrit à Colbert qu'il les trouve trop vastes, car quand par mon crédit la chose seroit établie comme on le propose', cela auroit peine à estre exécuté de mon vivent.
Il ne reste plus rien ou presque rien de toutes ces dépenses, la galerie sur l'entrée a été élevée de manière à cacher les ailes; les tours carrées ont été abattus , la clôture vers le donjon est supprimée; les deux grands bâtiments de Levau, transformés depuis longtemps en caserne, ont souffert toutes les injures auxquelles sont exposées les casernes. Heureusement qu'il faut à une forteresse et à des soldats un commandant , que celui-ci a besoin d'un appartement, et les chambres du Roi et de la Reine décorées des peintures de Philippe de Champaignc ne lui ont pas paru trop belles. Elles sont situées à l'extrémité de l'aile de droite, qui regarde sur la Ste-Chapelle. Il reste encore des anciennes décorations deux plafonds bien conservés; l'un représente les Saisons et l'autre une apothéose de Louis XIV jeune. Ces décorations n'ont ni plus ni moins de mérite que toutes les peintures de l'artiste, qui n'excellait que dans les portraits. Aujourd'hui M. le duc de Montpensier a fait son appartement de cette partie du château et l'a décoré avec goùl de trophées d'armes , de modèles d'artillerie et de tableaux modernes. Il a même poussé la délicatesse jusqu'à ne faire restaurer ni les anciennes peintures, ni les dorures; c'est une réserve bien rare et qu'on ne saurait trop louer.
Au dehors, le terrain, plusieurs fois mis en mouvement pour former des glacis, des retranchements , des dépôts d'artillerie et de munitions, n'a rien conservé des jardins.
(193) Le jardinier du roy C. Mollet s'adressa directement au Cardinal pour être chargé de la création des jardins de Vincencennes, il espérait le séduire en lui montrant ses plans.
Paris, 8 aoust i(35A .
Monseigneur , S y vostre eminence veut aussy avoir des fleurs an son parterre il est temps à la fin de ce mois d'y planter le buis pour former le dessein que j'en ay fait voir a V. E. ayant fait préparer la place avec peine à cause du mauvais fond qui y rstoit.
J'ose vous dire que je prétends vous servir avec plaisir et sans intérêt et vous assurer que sy Ion suit mes advis en ce lieu, que vous y aurt z le plus beau jardin que vous ayez jamais veu, et je feray mon possible pour y tnesnager la despense.