C. Mollet
Le Cardinal, comme en toutes choses, renvoya à Colbert pour avoir son avis : l'Intendant économe lui répond : Le jardinier du roy qui a escrit ci V. E. est un homme trop fort en parties pour nous , je feruy travailler le jardinier de Vincennes qui est sur les lieux, et qui fera bien quand il sera bien conduit. Les parties s'entendent des comptes de dépenses.
(194) Le grand Condé en apprenant le rôle que jouait sa femme au siège de Bordeaux, dit a l'un de ses serviteurs : Aurois-lu jamais cru que ma femme (croit la guerre pendant que je culliverois mon jardin. Ce souvenir m'en rappelle un autre; Mabillon dans son lier Italicum anno 1685 , Jnnio , page hi , trouva dans l'église de Notre-Dame de Lorette un modèle du château de Vincennes exécuté en argent et offert, ex voto, par le grand guerrier en souvenir de sa délivrance. Avait-il donc eu peur , avait-il fait des veux si fervens :
In sacrario alia dona infinita, quibus accensetur castelli Vicenarum argenlea icon ex muncre Henrici Borbonii principis Condœi, in memoriam suae ex illius castelli cuslodia eductionis-
(193) Nous trouvons dans sa correspondance de i659 la preuve que les négociations pour la paix élaient toutes communiquées au Roy, que les détails les plus secrets lui élaient confiés : .le vous suplie de participer à la confidente (la Reine) ce que je vous mande du courrier d'Espagne et vous en pourrez aussy parler à M. Le Tellier si vous le jugez à propos, mais vostre service ne requiert pas que vous en donniez connoissance à d'autres, je suis jusques ii la mort le plus passionné et obligé de tous vos serviteurs. (Du 6 juillet i65g. ) Je mande à M. Le Tellier ce qui s'est passé dans la première conférence et surtout de vous informer de quelque chose sur laquelle il faut que j'aye promptemenl response et qu'on y garde le dernier secret.
( Saint-Jean-de-Luz , 15 août 1659.)
On trouvera dans les mémoires de madame de Motteville un détail intéressant sur l'absence du jeune roi au conseil, et sur les réprimandes que lui adresse le Cardinal.
(196) Voir Aubery pour les débuts de cette grande carrière en attendant un meilleur historien.
(197) Il reçut le chapeau de Cardinal à la demande de Richelieu et au nom de la France. (Voir note 17.)
Note 200.
(198) Ses maximes politiques, sa perspicacité, son habileté , la connaissance qu'il avait des personnes et des choses , sa vie politique enfin reçoit une lumière toute particulière de la lecture de sa correspondance et de ses tablettes, véritable réponse aux mémoires du coadjuleur, autant que des notes peuvent répondre à une rédaction savamment étudiée.
Avec le roi il était tout français , avec la reine il restait étranger tout en se dévouant à ce pays d'adoption. Ils le jugeaient ensemble l'un comme italien et l'autre comme espagnole. En 1643 il trace sur ses tablettes ce mémorandum à l'adresse de la reine : Li Franzcsi di qaalunque online, sono intéressait nelle diminutione dell' authorità dcl re : che desiderano e travagliano perche sia debole a fine di esser loro piu considerabili , e sono contrarii alla sua potenza assoluta volendo solamente che sia riguardevole per mezzo loro, e perchio il parlamento, li principi , li governalori di provincie e il parti to degli ugonolti et allri procurano disfare sotlo altri pretesti speciosi quello si fece in tempo del re defunlo per lo stabilimento dell' assoluta authorila sua independente da tutti, e vogliono ridurre le cose corne ncl tempo, che la Vrancia ben chè in apparenza governata da un re , in effetti era republica , e di nessuna cosa potra ilre, essendo maggiore, dolcssipiu che, essendo successo a un Re authorizato et assoluto, per il mal governo, ritrovisi ad esser dependente da suoi suddili, comme e seguito per il passato. Importa adunque a S. M. aver piu riguardo a qucs'.o punto che ad alcun altra cosa , e nel quale non se puol fidar di alcun franceze , per che a interesse nel contrario et un grand ministro, che habbia la vera fedella epassionc per il Re, non puol esser che aborrilo da franzesi, che vi souo direttamenle oppositi. (N° 2, page /|3, lili, U5.)
Quelques mois plus tard à la fin de i6ù3 , il écrit : Li nemici del Cardinale pensano di nuovo a qualche estremita contra lui , perché vedono che si governa in modo che li parlamenti , /(' eiclesiaslici , li grandi et il popolo concorrono ad amarlo , e slimarlo , crederlo necessario, desinleressato e zelante per il benc dello stato, e li detti nemici riconoscono , che ail' aveenire sara sempre piu.(N° >3, page27). Ne jugeait-il pas sa position avec un peu de complaisance.
Sa prudence se marque en beaucoup de chose , se trahit-elle ici : 5. M. ha detto tra diversi che vuol un vescovo che confessi il re per escluder cosi li gesuili , et inciô si commette un grand' errorc, poiche grandissimo pregiudilio puol resullare al servilio di S. M. d'irritar un corpo cosi accreditato e considerabilc corne il d". che in ogni minima sedilione che arrivasse polrcbbe.ro far gran cose parlando ncl disavantaggio délia me. S. (?) di manière che io non sarei mai di parère di far loro questa o/fesa, massime che il re fuori délia minorita potrebbe facilmentepersuadcrsi aristabilir nella piazza di suo confessorc un
gesuita : ma quando S. M. si risolvesse non conviene famé ostentatione ne dichiararsene fuori di tempio. (N" 3, pag. 63.)
Je renvoie à la page 67 pour un long passage, trop long pour le copier, et dans lequel il prouve habilement à la Reine que ses services sont désintéressés et utiles à sa grandeur. Il parle encore en humble serviteur.
Les conseils se rencontrent à chaque page; toute la conduite d'une reine au milieu des difficultés d'un temps d'intrigues s'y trouve tracée. Je ne copierai que ceux-ci : Quando S. M. e in collera con Olforl quella intraprende e la fa far ogni cosa. Si dice per la Corte che le piccole genti fanno far ogni cosa a S. SI. Che apprende di parlât: conviene non sortir cosi spesso, applicar al negotio, conserver la maesta, etc., etc.
(199) J'ai réuni de nombreux renseignements sur l'Académie de France à Rome, sa fondation, la longue série de ses directeurs et les noms de ses lauréats ; je comptais les faire entrer ici, mais je vois l'impossibilité de concilier l'étendue de ce travail avec les dimensions raisonnables d'une note ; je publierai ces recherches à part.
(200) Le Cardinal publiait, en 1643, celte profession de foi (comme on dirait aujourd'hui) : Je suis venu dans le ministère avec cette ferme et inébranlable résolution de n'y considérer jamais mes intérêts , de n'y faire déplaisir à personne, et d'y faire plaisir à qui je pourrai. A la fin de 16A8, il écrivait sur son agenda : « Mettre dans le papier que je n'ay fayt mal à personne , que aux enemys de la France; je n'ay rien pris d'elle , jé contribué à la conquette de beaucoup de plazes et des provinces toultes entières, sauf en prendre pas une, quelqu'offre que la bonté de la Reyne, de consentement de la maison royale , m'en aye faytte.
« Et ceos qui sont emportés contre moy et travaglient à y animer les peuples, n'en ont autre subjet que ma fermeté à ne vouloyr pas conseiller que le Roi soit despuillé de son authoritéet de ses plazes.
■ Car au reste on ne me marquera pas que on aie fayt du mal a personne; La Motte méritoyt, etc., et cependant, etc. » (Bibl. roy. Fonds Baluze, N° 1 1, pag. 38.)
Plus loin, il revient sur l'injustice qu'on lui fait : On parle de violenze et le Parlement a mys plus de gens dans la Rasliglie pour estre serviteurs et officiers du Roy depuis i5 jours, que on n'a fayt depuis la Regenze. (N" 11, pag. 03.)
En i6û3 et 16Û8, il disait vrai sur tous les points; à son retour, en i633, il sauta à pieds joints sur l'article de son désintéressement.
Les paroles suivantes d'Anne d'Autriche valent mieux qu'une longue digression : // est beaucoup trop bon, disait-elle, (7 gâtera tout pour vouloir toujours ménager ses ennemis. L'abbé de Choisy, comme tous les faiseurs de
Note 202.
LE PALAIS MAZAIïKV.
mémoires, ne put résister à une anecdote; il citait celle-ci : le cardinal de Sainte-Cécile, son frère, disait souvent : II mio fratello e un coione, fate rumore , egli havra paura. C'est une niaiserie, car son courage n'est pas plus contestable que sa douceur.
Ce temps si décrié se représentait agréablement à la mémoire de Saint-Evremont ; il écrirait à Ninon de Lenclos :
J'ai vu le temps de la bonne Régence, Temps où regnoit une heureuse abondance Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respiroient que les jeux et l'amour.
Dans l'exil il se rappelait, non sans regret, une politique indulgente ; seulement il a torl de croire que le cardinal Mazarin eût dû, pour sa gloire, terminer alors sa carrière ; les dix années qui ont suivi , tout en déchaînant les passions contre son pouvoir, ont fait la grandeur de son ministère :
Que ne mouroit alors Son Eminence Laissant un nom toujours cher à la France.
(OEuvres, tom. III, pag. 168.)
M. Ch. Labitte soutient que Mazarin fut un minisire cruel et despote (Revue des Deux- Mondes, i836, pag. 472) , mais on n'est pas obligé de croire M. Ch. Labitte ; imposé par Richelieu, vivement appuyé par saint Vincent de Paule (Mémoires de ta Châtre), il fut accepté pour ministre par Anne d'Autriche, quoique créature de son ennemi, quoique cardinal, quoique étranger; son ministère tout entier et son habileté disentassez pourquoi.
(201) Le Parlement demanda l'éloignement du ministre étranger. Voici ce que Mazarin écrivait à la fin de mars 1649 sur son agenda. On sait que cesfeuillets passaientsous les yeux de la Reine, leur contenu au moins lui était communiqué :« Le parlement, appres tous les attentas qu'il a fayt à l'aulhorité du Roy , les manquementes à ce que avoytesté promis de sa part à Ruel, et avoyr fait asses conostre ses intentions etc., donne un arrest le 27 mars ail' istanze des Généraux, que instanze sera faytte auprès de lors Majestés, pour l'eslogniement du Cardinal. 11 ne faut pas entrer dans la matière pour en fayre voyr l'estravagancc de la proposition; mais il faut solement peser l'exemple récent arrivé en Angleterre, pour frémir d'orreur, etc.
« Ce Parlement là qui est composé des grans du royaume, dans la Chambre Haute, et que à bien parler, lorsqu'il est assemblé, devoynt estre au moyns considérés comme les estais en France, insista auprès du Roy, afin que luy remit le vice-roy d'Irlande qui estoit son principal ministre. Le Roy le fit à la fin, et ce que en est suyvi , ça esté que ledit vice-roy eut le coul couppé, tout ce royaume a esté en guerre contre le Roy, et ils n'ont eu jamais du repos que le Roy n'aie fayt la mesme fin. De fazon que il n'y a rien de plus aisé à voyr, que quand un corps semblable à celui-là commence à attaquer la royauté, ne
s'arreste que n'en soyt venu à bout de la perdre. Et il est à remarquer que nonobstant la noblesse qui avoyt tant de part dans ce gouvernement là, les autres se sont rendus mestres de tout, l'excluant presque entièrement des alTayres, avec résolution de le fayre dans peu entièrement, et se servant de tous prétextes pour fayre mourir ceos qui lors tombent entre les mains.
« Que on considère donc ce qu'on doyt crindre d'un parlement de Parys, tout poupulaire, s'il vient à bout de ce qui demande, et sy, sans royauté, se portera bien la maison royale et la noblesse. » (Bibl. royale, fonds Raluze, n. 12, p. 5.)
On ne suivit pas complètement ses conseils; il s'en plaint dans son agenda, vers le mois de juin 1 0/19 :« Nous sommes sortis de Parys pour lier le Parlement. Après nostre sortie, il a fayet plus de mal et commys plus de crimes que n'avoyt jamays fayt, et le sol chattié, c'est le cardinal Mazarin (n. 12, p. i5). Jamais homme fut plus attaqué que jel'ay esté : l'on m'a osté, sans forme de procès, tout mon bien à Parys ; l'on m'a condamné sans m'oyr, e sans en avoyr le pouvoir, car le Parlement ne le pouvoit pas, et pour estre ministre du Roy, et pour estre aussy cardinal.
« On a donné des arrêts pour animer le peuple contre moy, on a permis de imprimer et publier tous les libelles que on s'est avvisé de fayre, on n'a rien oblié pour me fayre tuer, pour me perdre auprès de la Reyne, et enfin jamais le crime feut si rudement attaqué comme la osté l'inocenze en ce rencontre. » (n. 12, p. 17.)
Il jugeait bien alors sa position, mais il se fit illusion plus tard ; aussi marcha-l-il plus vite que la réaction qui se fit en sa faveur, en écrivant dans ces mêmes agendas de la fin de janvier 1600 : <■< La ayne prétendue contre moy cessée. Le Parlement et le peuple de Parys tout pleyn de zèle pour le service du Roy. » (n. îft,
(202) Madame de Chevreuse, madame d'Hautefort, mademoiselle de Beaumont, madame de Reauvais, La Porte et en général tous les anciens serviteurs de la Reine furent obligés peu à peu de céder la place, ne pouvant faire céder leur caractère frondeur, et intrigant. La Porte, le valet de chambre de Louis XIV, nous apprend dans ses mémoires , avec une niaise candeur, qu'il cabale contre le Cardinal ; que placé près du Roi, il n'a pas d'autre soin que de lui rendre odieux son premier ministre. Il s'en vante : Nonobstant tous les soins, je nelaissoispasde frapper de petits coups si a propos, dans les heures où je n'étois observé de personne, que le tioi avait conçu la plus forte aversion contre le Cardinal, et qu'il ne le pouvoit souffrir, ni lui ni les siens (collection Petilot, 2e série, tome LIX, p. ftiâ); puis il s'étonne fort ingénuement de sa disgrâce et de sa destitution.
2/tH LE PALAIS
Je ne sais comment madame de Beauvais, la femme de chambre de la Reine, échappa à cette proscription générale, et sut reconquérir la faveur, car je vois par l'agenda du Cardinal, de l'année 1649, que sa conduite l'indisposait fortement :
« Madame de Bovays ne songe et n'applique que aux affayres d'Estat, elle escoutte touttes les nouvelles et en débite imprudentement. L'Angloys ne travaille que à cela ; M. de Villeroy l'entretient au long, car M. LeTillierà quitté le commerce; les bruits du pont novau et des Alés sont pour elle des choses infallibes; rapporte tout à la Reyne avec aumentalion , et truble bien souvent son repos, et comme on sayt qu'elle entretient S. M., ayant l'honneur de coucher dans sa chambre, et qu'elle n'oblie rien afin que chacun croye de son crédit plus qu'il n'y en a; les discours qu'elle tient sont d'une dangereuse conséquenze, car on les prend comme venant de la source. Il faut remédier absolument à cela et a l'escandale publique que fayt sa conduitte et sa vie. >> (Bibl. royale, fonds Baluze, n. 12, p. 108.)
Sa conduite était fort libre, sa vie fort mauvaise ; mais le Cardinal avait besoin d'une arme contre elle, pour l'attaquer dans sa puissance toute subal terne. La Heine, selon madame de Motteville (tome XXXVIII, p. I10Z), considéroit madame de Beauvais non pas par ses vertus, ni par la beauté' de son ame, ni par celle de son visage, mais à cause de l'adresse de ses doigts, et de son extrême propreté . L'intrigue de Jarzé, dont Catau (la Reine appelait ainsi madame de Beauvais) était l'âme, donna cette arme au Cardinal. Il en profita pour se débarrasser d'elle, au moins momentanément : Madame de Beauvais fut enveloppée dans celle disgrâce, car elle eut ordre de se retirer en sa maison de Gcnlilly, où elle fut un an, et puis elle fut rappelée près de Sa Majesté. (Mém. de Monglat, collect. Pctitot, 2e série, tome L, p. 203.)
Un premier ministre en Angleterre fait changer, dès son avènement au ministère, toute la maison de la Reine, c'est une chose convenue, une règle constitutionnelle dont l'exécution paraît toute simple, et on voudrait que Mazarin eût été moins exigent, au bon temps des intrigues et des conspirations. Je trouve plus juste d'approuver cette conduile, et même cette note un peu sèche que je lis sur son agenda du commencement de i65o : nettoyer la Court des personnes qui, après avoyr tout fayt pour les ramener, continueront à se mal conduire et à viser toujours de former un parti (n. p. lu.)
(205) On remarque l'empreinte de cette irritation dans les Mazarinades de cette année (i65i). Il suffira, pour juger de la distinction des esprits qui écrivaient contre le Cardinal, de citer deux passages : en premier lieu, un aimable frondeur veut la mort de Son Emi-
MAZARIN. iN'otC 203.
nence, et ne trouve rien d'assez bon pour son supplice :
L'empalement des Turcs, les tenailles, le feu; Mourirde faim, de soif, derage,c'est trop peu. Les croix, les chevalets, l'huile, la poix résine, Lentement découlez par le feu sur son dos ; Brulansjusques au vif de la mouelle et des os, Ou tout vif escorché par le ventre et l'eschine.
(La mort funeste du cardinal Mazarin, avec son épitaphe Paris, û°, i65i.)
Un autre écrivain traite ainsi qu'il suit un prince de l'église :
Bougre, bouffon, baudet, badin,
Coquin, croquant, rroqueur d'andouilles,
Gavache, glorieux gredin,
Bougre, bouffon, baudet, badin
Viedaze, vrai villebrequin
De ceux au cl de qui tu fouilles.
Comme le dit spirituellement Voltaire, le devoir de tout bon Français était de haïr Mazarin, et comme le remarque avec raison le coadjuteur : Il y a de certains temps où de certaines gens ont toujours raison; parcelle des contraires, Mazarin avoit toujours tort. ( Mém., édit. 120, 18Z12, tome I, p. 275. Voir encore dans les Mazarinades , le Caresme de Mazarin, ou la suite des Triolets, sur la copie imprimée à Anvers. Paris, 4° 1601.)
L'exagération dans l'injure était devenue un mérite, une obligation pour tous ; les faiseurs de pamphlets n'étaient pas seuls atteints de cette manie : on n'a qu'à lire les Remontrances du Parlement de Paris contre le cardinal Mazarin, on y verra qu'au nombre des crimes reprochés par ces graves magistrats au ministre exilé, se trouve l'infâme projet d'avoir voulu faire mourir de faim, dans la seule ville de Paris, deux millions de personnes. Il est vrai qu'un des pamphlets élève ce chiffre à six millions ; le Parlement était bien raisonnable.
La violence du Parlement ressemble aux fureurs d'un enfant qui rit au milieu de ses larmes. Il mettait au prix de i5o,ooo livres la tête du Cardinal, et un de leurs partisans, Marigny, auteur des meilleures Mazarinades, fait le jour même la répartition plaisante de la somme : tant pour le nez, tant pour les oreilles, tant pour la langue, et les gens d'esprit prenaient en gaîté ces violences; mais les orateurs du peuple et ses écrivains voulaient garder leur sérieux, et il n'est pas de grands crimes dans l'antiquité, qu'ils n'invoquent à leur secours, de grands sentiments patriotiques qu'ils n'appellent à leur aide, pour armer le bras d'un assassin. Dans un millier de Mazarinades qui demandent sa tête, je citerai celle-ci :
Tarif du prix dont on est convenu dans une assemblée de notables, tenue en présente de Messieurs les Princes , pour récompenser ceux qui délivreront la France du Mazarin qui a esté justement condamné par arrest du Parlement. A Paris, 4°, 1602 : A celuy qui,
Note 206.
LE PALAIS MAZAHIN.
ayant loué quelque maison commode près de celle du Mazarin. lui tirera par la fenestre do son logis, un coup de fusil chargé de baies ramées et empoisonnées, et se sauvera ensuite par une porte de derrière, sur un bon cheval qu'il aura soin défaire tenir prest, la somme de six mille escus.
« A celuy qui l'arquebusera lorsqu'il sera dans l'église, chose qui ne doibt donner aucun remords de conscience, attendu la déclaration de la Sorbonne, six mille escus. »
Ces conseils se suivent ainsi sur plusieurs pages, au mépris de tous les sentiments honnêtes. Voir encore d'autres appels aux assassins : Le bonheur (le la. France en la mort de Mazarin et de ses adhérens. A Paris, avec permission, \n-h° (i65t). La liberté de la France et l'anéantissement des ministres étrangers. A Paris, û" , 1649. Marigny, homme d'esprit, écrivait le 3i juillet i652 : On est fort échauffé contre le vilain (Mazarin), il fait une compagnie de Hallebardiers pour l'accompagner , cependant il y a des yens qui sont résolus d'en délivrer le monde. Dieu les bénisse (Corresp. de Lenet. Bibl. roy.) Il ti'a pas tenu à la Fronde, de n'être que ridicule.
(204) Le prince de Condé exigeait la remise du Pont-de-l' Arche au duc de Longueville ; le Cardinal, fidèle à la politique de son prédécesseur , refusait cette concession ; Condé s'emporta et le souffleta. A cet outrage il joignit l'ironie; il lui dit en se retirant : Adieu , Mars , et il lui écrit une lettre a\ec cetlre adresse : A V illustrissimo siqnor Faquino (Mém. de Guy Joly). M. le Prince n'avait pas encore reçu la leçon de modération que lui infligea le comte de Ricux, un an plus tard.
(205) Le cardinal de Retz a fait au duc d'Orléans, son partisan, son appui, la part qui lui revient dans la Fronde. Je ne veux citer ici qu'un passage pris à cette date dans les agendas. Tout en accordant au cardinal Mazarin un grand courage, on a exagéré sa disposition a toujourscéder, tout en admirant la fermeté de la Reine, on a négligé d'en rechercher le ressort. Dans l'agenda de i65o, on lit cette instruction à l'usage de la Reyne : La Reyne peut dire à S. A. B : On m'asseure que vous vous déclarés à tout le monde, que vous aves déclaré que la liberté des l'rinces estoyt nécessaire. Je diray que je ne veus pas consentir ; et comme cela le royaume se perdera, et les princes seront prisonniers. On persécutera le Cardinal, et ccos qui vous conseillent seront ravvis, n'agant d'autre intention. May s je seray forzé à en user insy, et quoique on fasse, quant tout seroyt contre moy, M. le Prince ne sortira, si je ne le veus. C'était fermement parler; Mazarin espérait donner du courage au duc d'Orléans en lui taisant peur ; niais aussitôt rentré chez lui, ce prince trouva d'autres influences, d'autres peurs, et le Cardinal, en se décidant à sortir de France, note sur le même agenda : La
Reyne me fasse escrire par le Roy que ne m'abandonnera, et an povoyr de la Reyne, ou lettre de créante pour les prisoniers, promet tant de ratifier tout ce que 'je promènerai. (Bibl. royale, fonds Baluze, n. 15, p. 3o.l
(206) Je lis dans une Mazarinade écrite avec plus de verve et d'esprit qu'on n'en dépensait d'ordinaire dans ces vulgaires pamphlets :
Il se résolut de partir, De belle nuict, a la frescade, Comme allant a la promenade, Se divertir à Sainct-Germain, Ayant beau temps et beau chemin.
(Le Cardinal Errant, p. h ; (Paris), û", ]65i.)
Loret pesait, dans son bon sens, sa reconnaissance avec les préventions publiques, et il racontait ainsi le départ du Cardinal et l'émotion du peuple :
Le Cardinal, lundy la nuit, Fit sa retraite à petit bruit Il sortit par l'huis de derrière.
Le lendemain, en toute place, Bourgeois, meslierset populace, Monti oient, par des riz redoublez L'aize dont ils estoient comblés ; Car, à moins de rien, la nouvelle Fut, par Paris universelle, Et l'on remarqua maint courtaut, Qui tournoit le visage en haul, Croyant qu'après celte sortie, L'allouetle toute rôtie, Sans rien faire et sortir d'illec, Luy tomberoy dedans le bec.
(Loret. liv. II, p. 23, 1 1 février i65i.) Le gazelier poète décrit ailleurs, avec beaucoup de verve, les allures et les propos des badeaux du Pont-Neuf; on lira cette page avec plaisir. (Lettre du décembre j65i.)
Ce n'était pas la première fois que le Cardinal prenait un déguisement; avec la perruque sur la têleet l'épée au côté, il visitait les postes dans Paris (Aubery Histoire du cardinal Mazarin, tome I, p. /188) ; aussi un libelle s'adresse à lui : Advis d'importance envoyé au cardinal Mazarin, portant conseil de se déguiser, auant que de venir à Paris. (A Paris, 1632.) Quelques vers donnent une idée du goût qui règne dans toute la pièce :
Monseigneur si vostre Eminence Désire revenir en France,
Mais que bien plustost il lui plaise Revenir dedans une chaise J'enlend percée à chaque bout, Où vous puissiez ch... partout.
(Du bureau de la Fronde.) Comme une meute qui abboye après celui qui fuit, les pamphlétaires poursuivirent le Cardinal de leurs sarcasmes, son départ fut le sujet de nombreuses pièces , parmi lesquelles il suffira de citer le Songe burlesque
Note 209.
de Polichinel sur le despart de Jules Mazarin. A Paris, chez la vefue Musnier, U°, i6Ug. On y trouve ce passage, au nombre de ses adieux à loules choses :
Adieu belle bibliothèque
Syriaque, latine et grecque
Où furent comme bien venus
A mes despens entretenus,
Parce qu'ils ne me coustoient guères,
Autheurs tant rares que vulgaires
Dont chacun, jusqu'au plus coquin,
Reueslu d'un beau marroquin,
D'une rauissante manière
Se tenoit à sa chacunière ,
Selon le rang où les mcltoit
Celuy qui nous les achetoit
Et dont l'esprit scientifique
En faisoit une république,
Ou l'aymant ie n'entrois jamais
Pour ne pas en troubler la paix.
Adieu superbes escuries,
Quej'ay si vainement chéries,
Où certainement, si je vaux
Le moindre de tous mes chevaux,
Je méritois bien une place.
Dans la ville d'où l'on me chasse.
( Page !■)
(207) Loret qui n'est frondeur qu'à la condition de garder sa raison , parle du départ des nièces du Cardinal, ainsi qu'il suit :
Le parlement, deux jours après A grands coups d'aretssur arets (Qui sont de furieuses pièces) Fit sortir ses trois chères nièces Tant de Paris que de la cour Mais le généreux d'Hoquincour Ayant l'âme obligeante et bonne Les reçoit, dit-on, dans Péronne.
(il fév. i6âi.)
Leur départ n'était que prudence, puisque quelque mois plus tard un attroupement se forme devant la maison d'une madame Dampus soupçonnée d'avoir donné asyle à la nièce de Mazarin; on força les portes, on chercha partout :
La canaille rien ne trouva
Mais jura de mettre en cent pièces
Tous ceux qui logeraient les Nièces.
(ih sept. i65i.)
(208) Il écrivait de Bruxelles à M. le marquis de Noirmoustier :
Monsieur ,
Le porteur vous dira qu'il m'a trouvé icy dans une solitude où je ne songe plus à la cour , que pour y demander la réparation de mon honneur.
A Brusselle, le aS avril i65i.
( Bibl. roy. Fonds Bélhune, volume o355, f° 58. Cette lettre est seulement signée de la main du Cardinal.)
On doit lire la lettre du Cardinal à la reine en date du 26 septembre i65i : J'ai pris dix fois la plume pour vous écrire, sans l'avoir pu , etc. ( Lettres de Mazarin publiées par M. Ravenel. )
(209) Le îC février 16/19 le parlement avait décrété : Que tous les meubles estons en la maison dud.il Cardinal seront vendus au plus offrant , à la réserve toutefois de la bibliothèque qui demeurera en la garde de Gabriel Naudè lequel s'en chargera et de ce fera le serment et soumission par devant lesdits conseillers qui pourvoiront à ce que ladite bibliothèque soit conservée en son entier. Cette .'■âge réserve n'avait été obtenue qu'à grande peine, on la dut à dejudicieusesobservations présentées par quelques-uns des membres qui n'avaient pas perdu complètementleursens droit au milieu du tiraillement des passions. Ainsi plusieurs étaient d'avis de donner immédiatement cette belle collection de livres à la Sorbonne, M. de Boileau préférait qu'elle fût abandoiumce au chapitre de Notre-Dame qui en paierait une somme honneste. D'autres membres voulaient qu'on choisît un autre lieu pour la conserver au parlement et au public. M. le président de Thon , qui ne démentait point son nom, eut le plus d'influence, on lui dut un moment la conservation de la bibliothèque du Cardinal, il cappella qu'elle, estait desju destinée au public, que par conséquent il estait d'avis de la conserver et que les bibliothèques n'estant considérables qu'en tant qu'elles estoienl entières, ce serait un dommage irréparable pour les lettres , de la dissiper ou diviser. (Voyez y'ouveau journal contenant tout ce qui s'est fait et passé aux assemblées des compagnies souveraines du Parlement de.
Paris , ès-années i6ft8 et 1669 jusques à présent, revue corrigé et augmenté, etc. A Paris, 16^9 , chez Mathieu Colombe!.) Cette décision comptait le eoadjuteur au nombre deses appuis, il prétend dans ses mémoires , avoir compromis sa popularité pour s'en être fait le défenseur : Je faillis à me décréditer dans le public et passer pour mazarin dans le peuple parce que le i3 murs j'avais empêché que l'on ne massacrât le premier président, parce que le 23 et 2/1 je m'étais opposé à la vente de la bibliothèque du Cardinal, ce qui eût été à mon sens une barbarie sans exemple. ( Tome I , page 259, édit. 120. Paris, 18Û2.)
La décision ne pouvait convenir à des esprits prévenus, à des passions aveugles: on réclame les clefs de la bibliothèque, et bientôt après, le 29 décembre i65i , on prononça l'arrêt sauvage dont voici le nerf : Sur la bibliothèque et les meubles du Cardinal qui seront vendus , il sera par préférence pris la somme de iT>o,ooo fr., laquelle sera donnée à celui ou ceux qui représenteront ledit Cardinal à justice mort ou vif.
Loret le gazetlier burlesque appelait lesàrrêts du Parlement des coups d'écritoire qui ne sont pas des coups d'Étal; ici ils eurent force
LA PALAIS MAZAIUN,
de loi, car ils furent mis à exécution, etcomnienl aurait-on écouté des avis meilleurs , plus calmes et plus sages, quand ou entendait des imprécations de ce genre :
F.... de lui et de ses meubles, Ce n'est qu'amuser le peuple Et faire gagner les sergens, Faites venir la reine mère Elle y mettra dans son vaillant Si l'on met son v.... à l'enchère.
(Bibl. roy. Maurepas, tome I,
L'arrêt parut : Arresl de la cour du Parlement, donne' contre le cardinal de Mazarin , publié le trentième décembre mil six cent cinquante et un. A Paris, par les imprimeurs du roy.M.DCLI. avecprivilège de sa majesté. Cette pièceest signée Du Tillet, et l'arrêt fut publiéà sonde trompe dans tous les carrefours de Paris, ville et faubourgs, par Canto, juré-crieur ordinaire du roi accompagné de trois trompettes de sa majesté. Ce genre de sentence ne se rendait même plus contre les pirates (Talon, niém. Jeton l'appliquait à un prince de l'Église. Le gazetier Loret a le mérite d'avoir mêlé quelques grains de raison au milieu île celte avalanche de balivernes qui se disaient et se publiaient dans Paris, il mil ces vers dans sa gazette :
Je l'ay déjà dit bien des fois,
Quand de chacun de ses dix doigts
Il sorliroit trente miracles,
Quand il donneroit des spectacles
Plus beaux que ceux des vieux romains ,
Où le sénat hattoit des mains ;
Quand avec un amour exlresme
Il auroit sauvé J'Estai rnesme
Tout prest de se voirenvahy,
Il en seroil, encore hay
Tout ce peuple vondroit l'occire
Et ses amis devraient lui dire.
Il rapporte l'arrêt de condamnation et la somme proposée pour prix de sa tête :
Assez grande et notable somme
Pour tenter quelque méchant homme .
( 3o déc. i6ji.)
Naudé fut frappé par cet arrêt, comme si une condamnation à mort allait le priver de son enfant ; il écrivit au Parlement le mémoire suivant qui mérite d'être reproduit, ici, parce qu'il fournit plusieurs indications sur la bibliothèque du Cardinal, sur le nombre des livres et la disposition du local dans le palais de la rue Richelieu :