AD VIS
A nos Seigneurs du Parlement , sur la vente de la bibliothèque de M. le cardinal Mazarin.
« Messieurs, tous les arrêts de votre célèbre compagnie estans comme des coups de foudre
qui écrasent ceux. qu'ils frappent, et rendent muets ou estonnez au dernier point ceux qui les voient tomber ; je vous dirai avec les respects et soumissions possibles, que celui que vous fulminâtes le 29 décembre, contre la bibliothèque de M. l'Eminentissime Cardinal Mazarin, mon maître, a produit ces deux effets avec tant de force et violence, que pour ce qui est de la dicte bibliothèque, il n'y a nulle apparence qu'elle se puisse jamais reh ver des pertes qu'elle a désià souffertes, ny même éviter celle dont elle est encore mena cée, si ce n'est par un effect très remarquable de votre bonté et protection volontaire.
« Et pour moi qui la chérissois comme l'œuvre de mes mains et le miracle de ma vie, je vous advoue ingénuement que depuis ce coup de foudre lancé, du ciel de votre justice, sur une pièce si rare, si belle et si excellente, et que j'avois, par mes veilles et labeurs, réduite à une telle perfection, que l'on ne pouvoit pas moralement en désirer une plus grande; j'ai été tellement interdit et estouné, que si la même cause qui fit parler autrefois le lils de Cyrus, quoique muet de sa nature, ne me deslioit maintenant la langue pour jetter ces derniers accens au trespas de cette mienne fdle, comme celui-là faisoit au dangereux estât où se trouvoit son père, je serois demeuré muet éternellement. Et en effect, Messieurs, comme ce bon fils sauva la vie à son père, en le faisant connoistre pour ce qu'il estoit ; pourquoi ne puis-je pas me promettre que votre bienveillance et votre justice ordinaire sauveront la vie à celte fille, ou pour mieux dire, à cette fameuse bibliothèque, quand je vous auray dit, pour vous représenter en peu de mois l'abrégé de ses perfections, que c'est la plus belle et la mieux fournie de toutes les bibliothèques qui ont jamais esté au monde, et qui pourront, si l'affection ne me trompe bien fort, y eslre à l'advenir.
« Cest-à-dire, Messieurs, qu'elle est composée de plus de quarante mille volumes, recherchés par les soins des roys et des princes de l'Europe, et par tous les ambassadeurs qui sont sortis de France depuis dix ans, pour aller aux lieux les plus eslongnez de ce royaume; car de dire que j'ai faict les voyages de Flandre, d'Italie, d'Angleterre et d'Allemagne, pour en rapporter ce qu'il y avoit de plus beau et de plus rare, c'est si peu de chose en comparaison des soins qu'ont pris tant de testes couronnées pour favoriser les louables desseins de Son Éminence, que je serois coupable d'en avoir seulement la moindre intention.
« Aussy est-ce, Messieurs, à ces illustres soins que cette bonne ville de Pans est redevable de deux cents Bibles traduites en toutes sortes de langes ; de l'histoire la plus universelle et la mieux suivie, qui se soit jamais
Note 200.
vetië; de trois mille cinq cents volumes qui sont purement et absolument de mathématique; de toutes les vieilles et nouvelles éditions, tant des SS. Pères que de tous les autres autheurs classiques; d'une scholastique qui n'a point encore eu sa semblable ; des cousluniiers de plus de cent cinquante villes ou provinces la pluspart estrangères , des synodes de plus de trois cents évéchés ; des rituels et ollices d'une infinité d'églises ; des lois et fondations de toutes les religions, hôpitaux : de manuscrits en toutes langues, en tous les arts tant libéraux que méchaniques, et en toutes sciences.
« Et pour mettre fin à un discours qui n'en auroit jamais, si je voulois spécifier tous les thrésors ramassez dans l'enclos de sept chambres remplies de bas en haut, et dont la galerie de douze toises n'est comptée que pour une; c'est, dis-je, à ces illustres titres que la ville de Paris, mais que ne dis-je plustôt la France, et non seulement la Fiance, mais toute l'Europe , sont redevables d'une bibliothèque dans laquelle, si les bons desseins de Son Éminence lui eussent aussi heureusement réussi qu'il les avoit sagement projetiez, tout le monde auroit maintenant la liberté de voir et de feuilleter, avec autant de loisir que de commodité, ce que l'Égypte, la Perse, la Grèce, l'Italie et tous les autres royaumes de l'Europe nous ont jamais donné de plus singulier et de plus beau.
« Chose estrange, Messieurs, que les mieux fournis jurisconsultes estoient contraints de confesser leur pauvreté , lorsqu'ils voyoient le grand recueil que j'avois laict des livres de leur profession , dans cette riche bibliothèque; et que les plus grands amas de volumes en médecine n'esloient rien au prix de ce que j'avois assemblé en cette faculté ; que la philosophie y ostoit plus belle et plus Mûrissante qu'elle n'a jamais esté en Grèce; que les Italiens, Allemands, Espagnols, Anglois, Polqnois , Flamans et autres nations trouvoient leur histoire beaucoup plus riche et mieux fournie qu'ils ne faisoient chez euxmêmes; que les Catholiques et Protestans pouvoienl y vérifier toutes sortes de passages et y accorder toutes sortes de difficultés.
« Et pour donner le comble à toutes ces perfections, pour les rehausser et les mettre eu leur vrai lustre, n'est-ce pas assez, Messieurs, de vous produire pour des preuves assurés, que Son Éminence en vouloit faire un présent au public, et la donner au soulagement commun de tant de personnes doctes et curieuses qui dévoient y trouver tout ce qui leur esloit nécessaire; n'est-ce pas, dis-je, assez, Messieurs, de produire et représenter ici l'inscription que l'on devoit mettre sur la porte de la Bibliothèque, pour inviter le monde à y entrer avec toute sorte de liberté, et qui y auroit été attachée il y a plus de trois ans, si les guerres et dissentions domestiques n'eussent point davantage préjudicié aux
bonnes intentions de Son Éminence, que u'avoienl laict les estrangères :
ludovico . xiv
FELICITER . IMPERANTE ANNA . AVSTRIACA CASTRORVM . MATRE . AVGVSTISSIMA REGNVM . SAPIENTER . MODERANTE IVL1VS . CARD1NALIS . MAZARINVS VTRIQVE . MINISTER : ACCEPT1SSIMVS B1BLIOTHECAM . HANC OMNIVM
LINGVARVM. ARTIViW . SC1ENTIARVM LIBRIS . IIMSTRVCTISSIMAM
VRBIS : SPLENDORI GALL1ARVM . ORNAMENTO D1SCIPLINARVM . INCREMENTO LVBENS . VOLENS D . D . D PVBLICE . PATERE . VOLVIT CENSV . PERPETVO . DOTAVIT POSTERITAT1 . COMMENDAVIT
MDCXLVHI.
« Voilà, Messieurs, une inscription qui se peut dire ancienne, puisqu'il y a si longtemps que l'on en parle, et qu'il n'y a lieu en Europe où elle ne soit connue. Et quoiqu'elle die et comprenne beaucoup de choses, je puis néanmoins vous asseurer que Son Éminence en méditoit encore une beaucoup plus considérable, puisqu'elle devoit establir et faire valoir le généreux dessein de fonder une bibliothèque publique au milieu de la France, sous la direction et protection des premiers présidens des trois cours souveraines de cette ville, et de M. le procureur général; se persuadant que par un moyen si puissant et si vénérable, la postérité jouirait sans (in d'un dépôt si avantageux et qui pouvoit, sans préjudicier à ces fameuses bibliothèques de Home, de Milan et d'Oxforl, passer non seulement pour le plus bel amas de livres qui ait été laict jusqu'à présent, mais encore pour la huitième merveille de l'univers.
« Et cela estant ainsi, comme en effeclje suis prest de jurer sur les saints Évangiles, que l'intention de Son Éminence a toujours esté telle, pouvez-vous permettre, Messieurs, que le public demeure privé d'une chose si utile et si précieuse? pouvez-yous endurer que cette belle fleur qui respand désià son odeur par tout le monde, se flétrisse entre vos mains? Mais pouvez-vous souffrir sans regret qu'une pièce si innocente et qui ne périra jamais que tout le monde n'en porte le deuil, reçoive l'arrêt de sa condamnation par ceuxlà même qui estoient destinez pour l'honorer et pour la favoriser de leur protection.
« Pensez, Messieurs, que cette perte estant faicte, il n'y aura jamais homme au monde, lequel , à moins d'avoir autant d'authorité dans le ministère et autant de zèle pour les bonnes lettres qu'en a eu M. le cardinal Mazarin , la puisse réparer. Croyez, s'il vous plaist, que la ruine de cette bibliothèque sera
bien plus soigneusement marquée dans toutes les histoires et calendriers, que n'a jamais esté la prise et le sac de Constant! nople.
» Et si mes labeurs de dix ans, à construire un tel ouvrage; si tant de voyages que j'ai l'aicts pour en ramasser les matériaux; si les grands soins que j'ay pris à en disposer ; si le zèle ardent que j'ai eu à la soigner jusqu'à cette heure, ne sont pas des moyens sulïïsans pour me faire espérer quelque grâce de vos bontés singulières, en ce temps principalement où vous avez encore plus de suject d,e les exercer sur cette bibliothèque, que vous n'aviez 11 y a trois ans, lorsque, par un arrêt solemnel, vous jugeastes à propos de la conserver et de m'en donner la garde; permettez au moins, Messieurs, que j'aie recours aux Muses, puisqu'elles sont si intéressées à la conservation de ce nouveau Parnasse, et que joignant le crédit qu'elles ont envers vous, à. mes très humbles prières , je vous puisse dire comme fit l'empereur Auguste, lorsqu'il estoit question de perdre ou de sauver l'Éne'jde de Virgile, laquelle toutes fois, ne nous auroit pas esté plus inimitable que le sera cette bibliothèque à la postérité :
Frangatur potiùs legum veneranda potestas,
Ouum tôt congeslos noctesque diesque lab.ores Hauseril una dies, suprema que jussa senatùs!
Cette pièce a été publiée plusieurs fois. (Francofurti ad Mœnum, U°, îQâi. Dans un journal littéraire de Leipzig : Vergnùgungen miissiger Stunden I s. 42. Dans l'ouvrage de Petit-Radel , Recherches sur les bibliothèques anciennes, etc., page 271, etc., etc.)
La vente eut lieu dans les premiers mois de l'année suivante (1652), elle se fit dans les conditions les plus défavorables , an milieu des plus étranges désordres, sans annonces , sans catalogua, par lots de livres réunis au hasard et abandonnés sans discernement au plus offrant , ainsi Guy Patin , malgré sa haine frondeuse contre le Cardinal , laisse échapper ces vifs regrets : «On vend toujours ici la bibliothèque de ce rouge tyran , seize mille volumes eu sont déjà sortis, il n'en reste plus que vingt-quatre mille. Tout Paris y va comme à la procession ; j'ai si peu de loisir que je n'y puis aller; joint que le bibliothéquaire qui l'avoit dressée, qui est M. Naudé, mon ami de 35 ans, m'est si cher , que je ne puis voir celte dissolution et destruction. «(Lettre à Falconet, du 3o janvier 1652), et six jours après il écrit au même: « On, continue toujours de vendre la bibliothèque Mazarine, oit l'on dit qu'il y avoit 40 mille volumes. M. Naudé, qui est fort en colère contre le Parlement, de voir vendre et dissiper une si belle bibliothèque, a pris tous les livres de médecine pour '^,300 livres.» Il cite ensuite les vers latins composés par M. Caumin, savant homme, sur cette déplorable vente. ( Lettre, à Falconet , 5 mars i65t. Voir aussi le Ménagiana, t. I , rage 99.)
Loret ne laissa pas se commettre cette indignité , sans en entretenir ses lecteurs , mais
l'état des esprits ne permettait pas à un journaliste de manifester ici plus de compassion qu'il n'en témoigne :
Soit que l'on fasse bien ou mal
Des beaux Livres du Cardinal
Qn fait une vente publique,
Et dans Paris chacun se pique
D'aller voir ce triste débris
Qui déplaît fort aux beaux esprits ;
Dedans cette bibliotèque ,
Tous les auteurs en langue grêque
Etoient en nombre fort nombreux ,
Les Syriaques, les Hébreux
De l'impression plus antique,
Y tenoient un rang autentique,
Infinis tomes en latin ,
Par exemple Saint-Augustin,
Sajnt Hiérosme et tous les saints pères
S'y voyoient en beaux caracières,
On y trouva sept cens romans,
Les uns sots les autres charmans,
Cinq cens cinquante Comédies ,
Et trois cens trente tragédies,
Les plnlozophes, les Docteurs,
Et les anciens Orateurs,
lin grand et prodigieux nombre ,
lllec, se reposoient à l'ombre,
Comme aussi maint Auteur nouveau,
L'un en chagrin et l'autre en veau ,
Et, mesme (peut-être pour rire)
Un mien amy m'est venu dire
Et me jurer sa foy-de-Dieu ,
Qu'il avoit vu dans ledit lieu ,
Entre deux Livres Arabesques,
Le Recueil de nies Vers Burlesques ,
Qui par l'Impression passa,
Depuis cinq ou six ans en ça :
Mais, enfin, cette librairie
N'est plus rien qu'une pillerie
Tel vient offrir deux quart-d'écus
De ce qui vaut deux cens écus.
Tel emporte dessous sa robe
Cinq ou six auteurs qu'il dérobe,
Sans crainte d'Archers, n'y Prévôts ,
Et pour tout dire, en peu de mots,
Records, Sergens, et Commissaires,
En sont les Bjbliotécaires.
(Muse historique, iZt janv. i65'2.) Les livres rendant peu , on se mit à vendre les statues et les meubles:» Le 2/1 (juillet 1652), l'on ordonna qu'on ferait une assemblée générale à l'Hôlel-de- Ville , pour aviser aux moyens de trouver de l'argent pour la subsistance des troupes et (pic l'on vendroit les statues qui étoient dans le Palais Mazarin pour faire le fonds de la tête à prix.» (Mémoires de Relz, tome II, page 195, édil. 12°.) Marigny , dans une lettre où il décrit d'une manière dramatique le duel de M. de Nemours avec M. de Beaufort, nous dit par quel hasard il se trouva sur le lieu du combat ( la place des Petils Pères) : Pour aller chc: Renard nous avions commande au cocher de passer par devant le loç/is du Mazarin pour veoir si l'on vendoil ses meubles. (Corresp. de Lenet. Bihl. roy. Lettre du 3.1 juillet 1.652). Cette dilapi-
LE PALAIS MAZAIUN.
daiioii élait pour Messieurs les Frondeurs un sujet de distraction , on allait a celte vente en partie de plaisir avant de se rendre chez le fameux Renard.
Il y avait déjà sept mois que la vente était commencée, lorsque parut dans la gazette de Loret, cette tirade, bien faite pour donner à réfléchir aux acquéreurs trop empressés : Monsieur pithon , monsieur portail, Qui tous deux vendtiient en détail Les meubles de son éminence , Par une royale défeuce Ont cessé leur commission, Touchant cette vendition.
Qui déplaît fort a noire sire Kl me suis mesme laissé dire Qu'afin de les mortifier.
On leur a fait signifier Que des biens dudit inventaire Le roi se dit propriétaire, Par un don dudit mazarin , Qu'il luy fit au retour du Rhin, Et que jusques aux moindres pièces , Fussent les gants de ses trois nièces, Pour sa majesté contenter , Il falloil tout représenter; Sçavoir porcelaines, peintures, Bijoux, cabinets et sculptures , Et mesme à peine en cas de non , D'en répondre en leur propre nom , Si le roy les y veut contraindre , Ces deux bons messieurs sont a plaindre, Et je leurprévoy sur les bras, Un très déplaizant embarras.
(25 aoust i652.) Le roi, l'année précédente, avait usé de son autorité dans une circonstance analogue, mais pour son propre compte , l'éloignement ne l'empêchait pas de parler en maître au milieu de la sédition :
Cappitaine Seguin, aiant eu aduis que l'on avait dessein d'aller dans mon palais Cardinal pour y faire inventaire des meubles qui y sont. Je vous fais la présente de l'avis de la llei/ne Régente , Madame ma mère pour vous ordonner d'en empêcher l'entrée à ceux qui y voudraient aller et de souffrir plutosl toutes violences et tontes ruptures de portes, de quoy vous me donnerez aduis et lapine n'estant à antre fin, je prie Dieu qu'il vous ail , cappitaine Seguin, ensa sainte garde.
lisa it à Saint-Cermai n-rn-l.aije , le xxvnc janvier l6âg.