‹ De l'organisation des bibliothèques dans ParisChapitre 4 sur 54 · SYSTÈME DE LAW, EN · texte numérisé non relu

SYSTÈME DE LAW, EN

La vie si traversée du cardinal Mazarin se termina sous l'empire de deux préoccupations : d'abord, l'intérêt de la France; immédiatement après, l'agrandissement de sa fortune et l'illustration de son nom. Nous savons quels services il rendit au royaume, et de combien de millions il disposa à sa mort; voyons ce qui est resté de ce nom. Vivant, Mazarin l'avait imposé au duc de la Meilleraye610 ; mourant, il voulut que son palais, son collège, et jusqu'à dix-huit gros diamants qu'il laissait à la couronne, répétassent à la postérité ce nom dont il pressentait l'anéantissement. Aujourd'hui, les diamants se sont perdus dans la foule des autres; l'Institut de France a remplacé le collège Mazarin ; le tombeau du cardinal, profané par les mauvais jours de la révolution, a été enlevé de la chapelle, qui n'a pas même conservé sa pieuse destination311; et le palais Mazarin, devenu une banque, puis un tripot, heureux enfin de pouvoir s'abriter sous le modeste titre de Bibliothèque royale, esL menacé à cette heure d'être jeté à bas et desevoir transformé en un bazar. Ainsi vont nos projets.

A la mort du cardinal, LouisXlV sojj— jeta dans les bras du duc de G r a mmont, et lui dit, en pleu-jff rant : « Maréchal, nous venons de perdre un Wjmsk^é à

bon ami. » Sa douleur était vraie, elle élail juste, el prouvai! la cénérosité

LE PALAIS MAZAIiliN. i-îi

de son cœur : car il venait d'hériter, du cardinal Mazarin, d'un royaume pacifié, agrandi, prospère512. Le duc de la Mcillcraye, qui ne pleurait pas, succéda au cardinal dans une partie de son palais, celle qui conserva son nom et qui contenait ses plus beaux objets d'art513. Philippe Mancini, duc de Nevers, eut en héritage l'autre partie, la plus récemment construite 51\ Mais autant s'accrut l'éclat de la couronne royale, autant le nom deMazarin perdit de sa splendeur. I! semble que le duc de 1a Mcillcraye fut écrasé par la beauté de sa femme, le luxe de son palais, les souvenirs de son bienfaiteur.

Cependant la grande protection accordée par le cardinal Mazarin aux lettres et aux arts ne mourut pas avec lui : elle se perpétua par les nobles penchants de sa famille. Leduc de Nevers et ses sœurs reçurent cet béritage, et s'acquittèrent dignement dune si douce obligation.

Le palais du cardinal Mazarin avait réuni tout ce que la société offrait alors de plus illustre, le roi compris, ce qu'elle avait de plus gracieux parmi les plus belles de la cour, ce qu'elle pouvait présenter déplus spirituel et de plus original en beaux esprits, en écrivains déjà illustres. 11 eût donc été facile au duc Mazarin de retenir dans sa demeure cette élite de la cour, de la ville et de la littérature : son nom et ses charges, les talents de son beau-frère, les grâces de sa femme et de ses belles sœurs, enfin les resïT^pî sources de son immense fortune, mettaient entre ses mains tout ce f!flB-«aSijui crée la mode et la retient, tout Jce qui l'ait un salon et perpétue ses ?.J agréments. Il ne le voulut pas, ou, |s-.-..j..:| du moins, il ne le voulut qu'un in- IL-J-J staot. Profitons-en pour dire quelques mots de ses botes les plus familiers. Madame la duchesse iL-'-ji Mazarin, Hortense, la plus belle | | * rt —a des Mancini5 , était devenue 1

ritière de la fortune de son on- , sans posséder plus parti-

rir

NCV: l'S

sa beauté, se marier

d'accord ocsiiuc le

culièrement son affection: mais avec cette circonstance, qu'elle était seule en âge de cardinal sentit approcher

a lin, lircnl son bonheur

ou plutôt son malheur : le inonde confond souvent l'un avec l'autre. Les nombreuses gravures qui reproduisent ses traits ne permettent pas de douter de sa beauté; Saint-Réal et Saint-Evremont ont, en outre, tracé son portrait selon la mode d'alors : de beaux yeux, de la physionomie, une belle taille, tous les agréments de la figure, avec toute la vivacité de la passion, avec toutes les séductions de l'enjouement et de l'esprit : telle était la belle maîtresse de maison 817 que le roi Louis XIV visitait assez souvent pour faire parler la cour. Mais lorsque les attelages du Louvre piaffaient d impatience, après une longue attente, dans la cour du palais Mazarin, si la curiosité était vivement excitée, c'est qu'il y avait dans ces visites un mystère : la présence de Marie de Mancini518 laissait indécis et donnait un champ libre aux conjectures.

On ignorait, à la cour, où l'on n'y eût pas compris, que Marie eût plus d'amour que d'ambition; et cependant il était vrai qu'après avoir renoncé à la couronne que lui avait offerte le jeune roi, elle dédaigna le rôle secondaire et honteux que tant d'autres ambitionnaient, et s'abandonnant à l'amour que lui inspirait le duc de Lorraine, elle demanda au roi l'autorisation de l'épouser. Louis XIV ressentit un vif dépit de ce changement ; par esprit de vengeance, il lui proposa tous les partis, excepté celui qu'elle désirait. Le connétable de Colonne avait tout pour lui : nom, rang, fortune, agréments personnels ; il se mit sur les rangs s19, et Marie accepta ce mariage comme un sacrifice fait à la raison, sacrifice que l'amour trouva trop fort320. A l'époque dont nous parlons, la cour ignorait ces secrets et devisait sur des apparences trompeuses. Madame de la Fayette, mieux informée, savait que le roi, en venant au palais de la rue Neuve-des-Pctits-Cbamps, n'auraitpu rester indécis que « s il n'eût pas connu « qu'entre tous les partis qui se présentoient alors pour l'épouser, elle sou- « haitoit ardemment le duc Charles, neveu du duc de Lorraine. Le public « ignoroit ce secret dépit, et, comme on voyoit souvent le roi aller au palais « Mazarin, où Marie Mancini logeoitavec madame Mazarin, sa sœur, onnesça- « voit si le roi y éloit conduit par les restes de son ancienne flamme ou par les « étincelles d'une nouvelle, que les yeux de madame Mazarin étoienl biencapa- « bles d'allumer. «

A ces deux beautés B2' se réunissait souvent leur dernière sœur, Marie-Anne, ducliesse de Bouillon. Née à Rome en 1 049, elle vint en France en 1054, et dès son arrivée ou s'amusa de la précocité de son esprit 5'\ Elle avait épousé, en I 002 5-\ Godcfroi de la Tour, due de Bouillon, et quitta Paris dès 1 004 S24, pour vivre retirée à Château-Thierry, duché-pairie de son époux, qui s'en allait, sous les ordres de Monlecuculli, guerroyer contre le Turc. C est dans ce château qu'elle retrouva La Fontaine.

Notre grand fabuliste, noire admirable couleur, avait déjà acquis quelque célébrité par des stances, des ('loges et des descriptions, genre de compositions peu favorables à sou talent . mais que lui imposait Fouquet, eu échange d'un

LE PALAIS MAZAUIN.

NT

patronage libéral. Le surintendant prodiguait son argent, mais pour en acquérir davantage, et les fumées d'un encens louangeur lui parurent propres à cacher l'origine de ses richesses, et, en relevant l'éclat de ses mérites personnel s, à endormir la clairvoyance du jeune roi.

Il manquait donc à La Fontaine un esprit et un cœur pour le comprendre Marie- Anne Mancini, duchesse de Bouillon, vint à lui. Celte Italienne, d'un naturel enjoué, d une imagination vive, n'avait rien de la prude, et savait tenir une conduite convenable 328 , en encourageant une littérature qui l'était bien peu ; lui eu ferons-nous un crime, si en révélant au bon La Fontaine les véritables tendances de son génie, elle a été pour quelque chose dans la création de ces fables inimitables qui grandissent avec chacun de nous, el de ces contes charmants, la plus innocente! licence de nos vieux jours. En (oui cas, le surnom du Ftibi'ivr 520 lui appartient, le génie du bonhomme lui semblait destiné à ce genre de littérature, comme un poirier à porter des poires, et elle lui marquait par celle piquante expression sa vocation présente et sa gloire future 327.

Si la duchesse de Bouillon a deviné La Fontaine, c'est par lui que nous aimerons à connaître cette charmante femme; pour le caractère, voici ce qu'il écrit : « N'admirez-vous pas madame de Bouillon qui porte la joie partout ? « C'est un plaisir de la voir grondant , jouant et parlant de tout avec tant « d'esprit, que l'on ne saurait s'en imaginer davantage. Si elle avoit été du « temps des payons, on aurait déifié une quatrième Grâce pour l'amour d'elle. » Elle appliquait son esprit à tout : « Toutes sortes de sujets vous conviennent, « lui dit-il, aussi bien que tou te sorte de livres, pourvu qu'ils soient bons. »

Tout vous iluit l'histoire cl la fable, Prose et vers, latin el françois.

Le poète lui dédia son roman de Psyché S28, celui de tous ses ouvrages qui lui a coûté le plus de peine, sans être le meilleur. Il se fait l'écho dans son épître de ce que n toute la France publie de la beauté de son âme, de la vivacité de son esprit, el de son humeur bienfaisante. » C'étaient, en effet, ses qualités; quant aux charmes de sa figure, c'est encore La Fontaine qui sera son peintre :

Peut-on s'ennuyer en des lieux, [Château-Thierry.) Honorés par les pas, éclairés par les yeux

D'une aimable el vive princesse, A pieil blanc el mignon, à brune el longue tresse? ÏNez troussé, c'est un charme eneor selon mon sens,

C'en est même un ries plus puissans »-■>.

Le bonhomme, dira-t-«#, s'éprenait facilement: en croira-t-on plutôt une

SX QUATRIÈME LETTRE.

femme, et une femme qui s'y connaissait. Je veux citer mademoiselle deLenclos. Ninon, encore belle à soixante et dix ans, écrivait en I6SG, à Sainl-Évremont, encore jeune à soixante-treize ans : « Madame de. Bouillon est comme à dix-huit « ans, la source des charmes est dans le sang Mazarin830. » L'abbé de Chaulicu devint le poète familier de madame de Bouillon 531, lorsque le gai conteur fut devenu, en expiation de ses péchés, le traducteur sévère des hymnes et des psaumes 532. Elle ne gagnait certainement pas au change, si nous n'examinons que le talent des deux poêles, mais elle ne pouvait mieux tomber si, répandue comme elle était dans la société du Temple, elle voulait un gai commensal, un ami toujours aimable 5S\ un vrai disciple d'Épicure 534. Les distractions lui étaient nécessaires pour échapper aux tourments d'une imagination trop vive, aux tendances d'une nature trop accessible à toutes les impressions. On sait qu'en I 6S(>, une chambre ardente fut créée sous le coup d'une panique générale qui faisait voir des empoisonnements et surtout des empoisonneuses partout. Malgré leurs noms, malgré leurs rangs, la comtesse de Soissons et sa sœur, la duchesse de Bouillon, suspectes de s'occuper de magie, furent citées devant ces formidables juges. Celle ci se rendit à cet appel suivie de son mari et de toute sa famille, et répondit à toutes les questions qui lui furent adressées, avec tant d'esprit et une ironie si fine5 5 , qu'elle prouva en même temps l'innocence de ses recherches et le ridicule de son arrestation 536 . Madame de Sévigné nous a conservé quelques-unes de ses spirituelles reparties, et termine ainsi son récit : « Elle se lève, et en sortant elle dit tout haut : Vraiment je n'eusse jamais « cru que des hommes sages pussent demander tant de sottises. Elle fut reçue « de tous ses parents, amis et amies avec adoration, tant elle était jolie, naïve, « naturelle, hardie et d'un bon air et d'un esprit tranquille. »

Depuis lors jusqu'en 1714, époque de sa mort, elle vécut paisiblement à Paris, entourée de tous les beaux esprits de son temps, ayant pour amis tout ce qui, avait du talent et de l'esprit, et les réunissant journellement à l'hôtel de Bouillon S37, dans son salon, et dans sa belle bibliothèque 538, ou bien sous les beaux ombrages de Navarre, près Evreux 539.

Réunies ensemble au palais Mazarin, soit avant d'être mariées, soit après, les trois sœurs se rappelaient peut-être le temps où, enfermées au Brouage S4°, elles rêvaient ou redoutaient une couronne : Marie et Hortense, confiantes dans leurs illusions, Marie-Anne plus sensée, s'en tenant aux volontés de son oncle su. Dorénavant elles eurent chacune, un but différent : Hortense de s'amuser de tout, Marie de vivre parle cœur, et Marie-Anne de chercher dans l'esprit les seules jouissances de la vie. La poésie avait été cultivée, par Hortense842 et Marianne \ c'était pour elles un passe-temps, ce que la poésie doit être pour une femme ; le duc de Nevers, Philippe Mancini, en fit l'occupation de sa vie. D'un caracLère rêveur cl sauvage B44, il lie se plaisait qu'avec ses sœurs cl voyageait sans cesse de Home à Paris cl dp Paris à Rome, partageant

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ainsi ses affections entre Hortense, duchesse de Mazarin, et Marie, connétable de Colonne :

Avec la belle Hortense ou la sage Marie, Ainsi de sœur en sœur, je vais passant ma vie

Le temps qu'il ne donnait pas à ses sœurs, il le consacrait à ses goûts littéraires et à ses compositions poétiques. 11 nous est difficile de les juger à cette heure : car, outre qu'elles n'ont jamais été réunies et traînent, manuscrites, dans quelques bibliothèques, le moyen de soumettre à l'analyse cette littérature légère, toujours improvisée, qui empruntait son principal mérite de l'impromptu, de la circonstance et d'une foule d'allusions perdues pour nous? Des gens de beaucoup d'esprit ont été charmés de ces productions :U3 , c'est tout ce que nous pouvons en dire.

Le duc de Nevers écrivait de Lyon, en 1702, à l'abbé de Chaulieu, une de ces épîtres en petits vers, dont le mérite consiste dans la difficulté vaincue, et dont il se tirait avec grâce :

Par saint Cir, Si Chaulieu,

De plaisir Dans ce lieu,

J'eusse été Fût venu, ele Transporté,

L'ablu*. lui répond surlemême ton :

Grand Nevers, De Ion chef:

Si nies vers De rechef;

Découloient , J'aurois jà

Jaillissoicnt, De pieeù

De mon l'onil Répondu.

Comme ils l'ont

Callières l'appelle « un beau génie; » Saint-Evremont, « un talent qui réunit la nouveauté au bon sens; net madame de Sévigné écrit à M. de Coulangcs :

De Grignan, 17 décembre ÎG'JO.

« Apportez-moi, si vous pouvez, les poésies de M. le duc de Nevers : elles « sont d'un goût si relevé et si singulier, qu'on ne peut s'empêcher de blâmer « le soin qu'il prend de les cacher si cruellement. Quoi ! vous êtes admis dans '< les sacrés mystères de ce solitaire ménage ! Je vous admire d'avoir osé atta- « quer le caprice du mari eL la délicatesse de la femme ; je savois bien qu'elle « étoit adorable, mais je vous avoue qucje ne croyois pas que ce fût pour vous316.» Plus tard, le 25 juin 1091 , elle écrit encore : « Vos lettres ont quasi toujours « été accompagnées des ouvrages de M. de Nevers, dont j'ai fait un petit re- «cueil que je ne donnerois pas pour bien de l'argent 5". » Elle l'appelle, ailleurs ;2 5 juillet 1091), « vrai lils d'Apollon et des Muses. » et ne tarit pas

<!<) (JUATIilÈMlî LETTRE.

d'éloges dans sa lettre de Grignan, du 10 avril 1(191. Que servirait-il d'examiner sévèrement la valeur de ce jugement ? Ce qui, mieux que tout le reste, doit désarmer la critique, si elle pouvait être sévère pour un écrivain étranger et grand seigneur, ce sont ces vers où le duc de Nevers se juge lui-même avec une modestie qui n'est pas sans bon sens et sans grâce :

Quoi ! mes vers, Bourdelot, sans grâce et sans beautés,

Vivent dans ta mémoire et sont par toi cités !

Du profond de l'oubli tirant leur destinée,

Tu redonnes le jour à ma muse étonnée !

Moi, qui sur le Parnasse, apprenti téméraire,

Ai fait parler ma muse une langue étrangère,

Et qui n'ai dans mes vers, écliapés au hasard,

Que l'audace pour règle, et la bon sens pour art.

Pour orner le françois de nouvelles parures,

Je hasarde en mes vers d'insolentes figures,

Qui, par le choix des mots et l'adresse du tour,

Eblouissent l'esprit de l'éclat d'un faux jour 3'*8.

Cette facilité était, en effet, le caractère de sou talent, genre de mérite commun alors, mais rare de tout temps chez un étranger. Malheureusement pour sa réputation, elle le poussa à la singularité, qui entraîne presque toujours au mauvais goût. Quoi qu'il en soit, quelques-unes des pièces qui nous restent de lui sont remarquables, et justifient la place qu'il availprisc, etque lui a donnée Voltaire, parmi les écrivains du grand siècle.

Le palais Mazarin et l'hôtel dcNcvers, ayant conservé une communication, réunissaient toutes les conditions d'une société charmante, tout ce qui fait l'agrément d'un salon. Malheureusement, le nouveau maître de cette moitié qui conservait le nom de palais Mazarin n'avait aucune des qualités convenables à son rang et à sa fortune ; il était trop petit dans ses goûts pour vivre grandement dans son palais, trop entier dans ses caprices et changeant dans ses volontés pour comprendre et diriger la tète ardente de la duchesse. Six ans se passèrent en tiraillements pénibles, en voyages fatigants sans cesse renouvelés 549, et, au rebours des autres ménages, où le temps émousse les aspérités des caractères, où les enfants, et ils étaient nombreux 550 resserrent les liens qu'on n'a bientôt plus la force de rompre, chaque année vit s'augmenter l'aigreur et s'élever entre les époux celte formidable ligure de l'antipathie, qui grandit sans relâche quand elle ne diminue pas.

En ICG7, le mal était à son comble: le duc Mazarin s'était donné tous les torts d'un jaloux, avant d'avoir aucune raison de l'être; de ce moment, sa femme voulut avoir les bénéfices d'une humeur dont elle avait jusqu'alors gratuitement supporté foules les charges*1"1. Elles étaient nombreuses. Tantôt c'était un domestique qu'il changeait, ou une femme de chambre qu'il imposait. Un jour, il défendait le jeu de colin-maillard; l'autre jour, il proscrivait

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les mouches; il exerçait enfin sur cette jolie femme une tyrannie intolérable.

II faut lire ces détails dans les mémoires de madame la duchesse Mazarin582, écrits fort sérieusement, et non sans charmes, par l'abbé de Saint-Réal. J'en ferai ressortir deux passages. Dans le premier, elle parle d'une de ces brouilles conjugales à la suite de laquelle elle passe dans les appartements de son frère par la portede communication qui n 'avait cessé d'exister entre lesdeuxhabitations. L'hôlel de Ncvers était, dans ce cas, un terrain hospitalier, un asile, où l'on convoquait la famille et les amis, pour négocier un rapprochement. Ce moyen conciliateur ne convenait pas au duc Mazarin; il faitmurerles portes. A quelque temps de là. nouvel le brouille. Madame Mazarin veut se rendre à l'hôtel de Nevers, et se mettre encore sous la protection de son frère ; son mari s'y oppose, et lui barre le passage. « Mais, la douleur me donnant des forces extraordinaires, dit- « elle, je passai malgré qu'il en eût ; et, quoiqu'il se tuât de crier parla fenêtre « qu'on fermât toutes les portes, et surtout celle de la cour, personne, me « voyant tout en pleurs, n osa lui obéir. Je fis le lourde la rue, où il y avoit « grand monde, dans ce triste étal, seule, à pied, et en plein midi, pour me « rendre à mon asyle ordinaire. » Elle y arriva au grand ébahissement des passants des rucsNeuvc-des-Petits-Champs et de Richelieu , qui ne s'expliquaient pas qu'une si grande dame, une si fière beauté, fût contrainte , dans ce désordre de toilette, les cheveux pendants, et les yeux eu pleurs, de sortir du palais Mazarin pour se réfugier à l'hôtel de Nevers.

Celte l'ois encore, elle y trouva l'appui de sa famille, de nombreux amis, et l'assurance que M. de Colbert, et même le roi, s'entremettraient volontiers pour obtenir un accommodement. En l'attendant, elle dut se retirer au couvent, qui était alors, pour la cour, la retraite silencieuse de tant de bruyants scandales; mais celte épouse malheureuse, celle mère inquiète sur le sort de ses enfants, s'y conduisit comme une espiègle. Les sœurs trouvaient de l'encre dans le bénitier, des mares d'eau dans le dortoir, et, la nuit, cllesétaient réveillées en sursaut par madame la duchesse, qui, suivie de ses petits chiens et d'une autre folle, madame de Courcelles , les animait en courant et en criant : ii Taïaut! taïaut! » Une si profonde douleur devait cependant attendrir des juges; elle obtint, à la troisième chambre des enquêtes, un arrêt par lequel « Madame « Mazarin iroit demeurer au palais Mazarin, et M. Mazarin à l'arsenal, et qu'il « lui donnerait vingt mille francs de provisions SS3. >» Sa cause était gagnée, et elle va nous dire comment: « Cette chambre cl oit presque toute déjeunes gens « fort raisonnables, et il n'y en eut pas un qui ne se piquât de me servir. »

M. Mazarin, ou le pense bien, ne se tint pas pour battu, et porta sa plainte à la grand'chambre où des juges plus âgés lui promellaient plus d impartialité ; mais le roi intervint, et tout rentra dans l'ordre Madame la duchesse obtint dans son hôtel un appartement et un domestique séparés; M. le duc s'élablil dans un autre, et tout sembla pour le mieux. Cependant.

!»•> QUATUIÈMË LETTUE.

bien que séparés, on se voyait les après-dînées, et un soir, madame la duchesse Mazarin, qui avait fait dresser dans son appartement un théâtre pour y faire jouer la comédie, fut fort surprise et très mécontente d'avoir à annoncer à sa société que son mari l'avait fait abattre sans l'en prévenir et pour l'unique raison « que c'étoit jour de fête s5i. » Nouvelle brouille, nouveau procès; mais ici on a affaire à la grand'chambre, c'est-à-dire, « aux vieux, » et on est sûre d'être condamnée. C'est alors que la duchesse se décida à fuir en Italie, croyant qu'en quittant la maison conjugale, qu'en brusquant une rupture éclatante, elle aurait plus facilement satisfaction et obtiendrait l'indépendance, la seule ebose qui pût la rendre heureuse et qu'elle ne pouvait demander à son mari.

Le jeune duc de Rohan n'était peut-être pas étrangerà une décision si irrégulière, qu'elle avait sans doute quelque raison qui ne l'était pas moins ; lié intimement avec le duc de Nevers, il avait trop d'occasions de voir la duchesse, pour ne pas devenir le confident de ses malheurs, et trop d'agréments pour ne pas faire accepter ses consolations ; il se trouva d'accord avec elle et son frère 558 pour faciliter une évasion qui leur parut le seul moyen de mettre la belle Hortense à l'abri des mauvais traitements d'un mari insupportable. Le plan fut arrêté, et sa réussite prouva qu'il était bien combiné Dans la nuit du mercredi 15 juin -1668, quelque passant attardé put voir sortir du palais Mazarin, par la porte de la rue Neuve-des-Petits-Cbamps, deux hommes de si petite et do si line taille, qu'il les aurait aisément reconnus pour deux femmes déguisées. En ce temps-là, au surplus, cela n'avait rien de très-surprenant, les aventures étaient fréquentes, les déguisements de rigueur 556 . La duchesse Mazarin et Nanon, une de ses filles, étaient accompagnées de trois gentilshommes, le duc de Nevers, le duc de Rohan et Gourbeville, qui lui appartenait, plus un des gens de M de Nevers, nomme Narcisse. A la porte Saint-Antoine, elle trouva un carrosse à six chevaux et des relais préparés sur toute la route, qu'elle fit en partie à franc étrier.

Sans suivre plus loin notre héroïne vagabonde, il suffira de dire que, reconnue partout, accueillie et fêtée partout où elle s'arrêtait, elle arriva à Milan, où sa sœur, la connétable, était venue pour la recevoir, qu'après quelque temps passé à Rome, avec les ressources de ses petites pierreries, elle revint en France solliciter du roi des moyens d'existence.

Louis XIV, comprenant que, entre la duchesse et son maniaque d'époux, tout rapprochement était désormais impossible, lui imposa de payer à sa femme 12,00(1 livres de frais de voyage, et -'i,n00 livres de pension, laissant à celleci le choix du lieu de sa retraite et la liberté de s'y rendre 557 . Elle choisit Rome, s'y installa, et acheva de compromettre de plus en plus sa réputation en s'associa ni corps et âme à toutes les folies de sa sœur, la connétable de Colonne On vil pour la seconde l'ois la belle Hortense en costume d'homme.

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suivre ou conduire sa sœur Marie, battant les grandes routes ou se hasardant en pleine mer. Elles débarquèrent en Provence dénuées de tout ; madame de Grignan, qui se trouvait dans le gouvernement de son mari, à Aix, lorsqu'elles y passèrent, leur envoya à chacune une douzaine de chemises, avec une lettre qui commençait ainsi : « Vous ê'cs comme des héroïnes de roman, force « pierreries et point de linge blanc S58. « Le roman de Marie Mancini, qui avait commencé sur les degrés du trône de France, se termina dans un couvent de l'Espagne; Hortense alla continuer le sien à Ghamhéry, retenue par le duc de Savoie, qui, dix ans avant, avait sollicité sa main, et en ce moment s'attaquait à son cœur.

Le monde finit par s'habituer à ces extravagances; mais la première évasion, que la présence et la fatuité du duc du Rohan permettait de qualifier du nom plus romanesque d'enlèvement SS9, fit parler la cour et la ville, et parvint, sous forme de post-scriptum diplomatique, dans toutes les chancelleries étrangères. Dès les trois heures du matin, le duc Mazarin, en rentrant dans son palais d'où il avait voulu proscrire la comédie, s'aperçut du triste rôle qu'il allait y jouer et. le prit au plus tragique. Mais que faire, le roi avait donné sa parole de ne plus se mêler de cet imbroglio conjugal, et la puissance du mari ne s'étendait pas au delà des frontières de la France.

Il rentra dans ses grands et riches appartements, désormais trop grands et trop riches pour son isolement, accablé sous le poids d'un malheur qu'il avait jusqu'à un certain point provoqué; mais loin de rien changer à ses habitudes, désormais débarrassé d'une cri tiquesouvent exagérée, quoique toujours salutaire, il s'abandonna à toutes ses manies, qui ajoutèrent des ridicules personnels à la fausseté de sa position. Jaloux, il avait été trompé 360 ; dévot, il fut volé. Sans goût pour les arts S61, il mutila lui-même les chefs-d'œuvre •pie la fortune confiait à sa garde. On le vit, la nuit, suivi d'une troupe d'ouvriers, se ruer comme un insensé sur des statues très-inoffensives. Laissons parler un témoin :

« Le cardinal Mazarin avoit recueilli dans toute l'Europe des statues avec « des dépenses et des soins immenses, ils les avoit léguées également à M. Mail zarin et à M. de Nevers et substituées par son testament. Quel droit avoit « M. Mazarin de les mutiler et défigurer, lui qui n'en étoit que le dépositaire? « Il part de Vincennes à la pointe du jour pour celte fameuse expédition, il « fait lever Tourolles, son garde-meuble, à présent garde-meuble de la cou- « roime, lui fait ouvrir une des galeries, il y entre avec un masson qui tra- 'i vailloit chez lui, prend de sa main un pesant marteau et se jette avec furie « sur ces statues. Tourolles, fondant en larmes, lui représente en vain la sub- « stitution et la ruine qu'en fera M. Colbert, et la ruine de tant de chefsii d'oeuvre : sa lassitude l'ut la (in de son travail. Sur les sept heures du soir, « M. Colbert y arrive. M . Mazarin le suit, il y voit ce massacre, pour ainsi dire,

i)i QUATRIÈME LETTRE.

« traite le fou de meurtrier, et le quitte percé d'une véritable douleur. M Mali zarin s'en va souper tranquillement, et sur les neuf heures, accompagné de « cinq ou six de ses domestiques, il passe à l'atelier où les massons laissoient « leurs outils, donne un marteau à chacun des siens, retourne à la galerie « avec son escorte ainsi armée, il anime les uns par son exemple, il reproche «aux autres leur lâcheté ; il choisit pour partage ce sexe qu'il fuit et qu'il « désire, se jette sur leurs parties les plus éminentes et avec tant d'emporte- « ment, que l'on voyoit bien à la fureur de ses coups que ces marbres froids « et insensibles l'avoient quelquefois échauffé, et que son repentir vengeoit « peul-ètre les erreurs de son imagination. C'étoit le samedi, minuit sonne; « ce signal du jour du dimanche et du repos du Seigneur fait cesser la be- « sogne — Le lendemain, le roi envoya un exempt et trois gardes du corps ii s'emparer de son palais avec deffense d'en sortir jusqu'à ce que les commis- « saircs eussent dressé leur procès-verbal. »

Le duc de Saint-Simon et madame de Sévigné nous racontent, d'autres manies moins désastreuses, mais plus ridicules encore, s'il est possible; nous renvoyons aux mémoires 502 de l'un, à la correspondance de l'autre 563, il est trop attristant de voir aux grandes choses un mauvais emploi : ce beau nom de Mazarin rendu risible, une grande fortune dissipée, et le riche palais que nous décrivons dépouillé de tous ses attraits, de sa belle maîtresse 564, de ses collections et de son luxe. Il n'était pas cependant abandonné, et pendant les absences de son stupide propriétaire, il reprenait toute sa splendeur; soit que le duc résidât à l'arsenal ou à Vincennes 565, soit qu i] voyageât dans ses gouvernements ou sur ses terres, le palais Mazarin s'illuminait tantôt de feux de joie comme à la naissance du Dauphin 500, tantôt des torches qu'on allumait pour recevoir les hôtes illustres qui, par une vieille habitude, venaient, s'y reposer. C'étaient, entre autres, des ambassadeurs extraordinaires, un cardinal d'Esté 5GT, un légal du pape 508 et tant d'autres.

La société dispersée au palais Mazarin se recomposa à l'hôtel de Ncvcrs. En héritant de l'autre moitié de l'habitation du cardinal, le duc de Nevcrs lui avait donné son nom500 ; c'était la partie la plus neuve et la plus solide, mais la moins bien ornée et lapins incomplète, tant par l'absence des dépendances que par l'enlèvement des boiseries de la bibliothèque, qui rendait inhabitable une partie de la galerie. Garçon, militaire 570 et presque continuellement en voyage 611 , il était facile à loger; mais devenu l'époux de la jolie mademoiselle de Thianges, bile du marquis de ïhianges et de la sœur de madame de Montespan, une Mortcniart 512, qui lui valait la restitution de toutes ses charges, c'est-à-dire, mieux qu'une grande fortune, il mit de côté sa sauvagerie naturelle, l'éloignement qu'il avait eu jusque-là pour le monde, et disposa le mieux qu'il put ce fragment de palais pour la jeune duchesse, pour ses enfants à venir et pour lui-même, laissant sans emploi les salles de l'ancienne biblio-

f,i: l'A LAIS MAZAR1N. 95

llièque S73, et transformant en orangerie B74 et en remises une partie des grandes écuries de son oncle, trop vastes désormais pour l'usage d'un simple seigneur S73.

Il n'entre pas dans mon plan de faire la biographie de chacun des nobles habitants de cette grande demeure ; mais je m'arrête malgré moi à des détails qui nous ramènent;"» son fondateur. Ainsi, dans les fêles splendides auxquelles donna lieu le mariage du duc de Nevers avec la parente et la fille adoptive de la nouvelle maîtresse du roi S7li, je vois un théâtre ; sur la scène, la nouvelle tragédie de Bérénice, et j'entends, au milieu des applaudissements, retentir le nom de Racine : comment oublier ce que le théâtre français doit à la protection du cardinal et des membres de sa famille?

Madame deMontespan donnait sa nièce au duc de Nevers et la comblait de faveurs, plus lard elle voulut y ajouter la plus grande de toutes, à son avis, eu lui abandonnant le rôle amoureux qu elle soutenait avec peine, à la condition toutefois de conserver le pouvoir qu'elle croyait exercer fort bien. Nous ne savons pas si le duc de Nevers entra dans ce complot, s'il fut consulté ou laissé de côté. Poète, il devait être distrait ; assez peu homme du monde, il pouvait n'être pas très-clairvoyant, et d'ailleurs, à celte époque, lorsqu'il s'agissait de la maîtresse du roi, l'opinion était tellement faussée, les règles de la morale avaient si peu cours S77, que les mères ambitionnaient cet honneur pour leurs filles S7S, les maris pour leurs femmes 5'°, les hommes les plus honorables pour leurs parentes 58°. La duchesse de Nevers est-elle excusable de l'avoir désiré pour elle-même? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle se prêta à la combinaison intéressée de madame de Montespan, et que I hôtel de Nevers fut un instant pour la cour, pour Paris, pour l'Europe, le point de mire d'où le soleil d'une puissance nouvelle semblait devoir s'élever. Maison s'élait trompé SS1 sur les intentions du grand roi, la morale lui défendait de léser les lois du mariage ; mademoiselle de Fontanges ne lui inspira pas les mêmes scrupules.

Le duc de Nevers ne semble pas s'être aperçu du danger qu'il courut 082 ou de la chance qui lui échappait, il continua à se livrer à ses goùls littéraires et à mener une vie tant soit peu nomade. Un voyage à Rome était pour lui une simple promenade, et souvent la duchesse de Nevers, assise dans sa voiture et coslumée pour le monde, entendait avec le bruit de la portière qui se ferme, son mari donner cel ordre à son cocher : A Rome 5S:i.

Une femme du monde ne se soumet à de semblables excentricités que par manière d'acquit. La duchesse de Nevers avait de ces loris qui foui l'indulgence; le sort n'ayant pas voulu qu'elle succédai à madame de Montespan, son cœur avait parlé en laveur de M. le duc.

Le lils du grand Coudé tenait de son père toutes les qualités aimables et galantes 58i. Louis XIV ne lui donna pas I occasion de développer ses talents militaires, force lui lui de consumer dans les galanteries de la cour, cl en géne-

rosités devenues proverbiales, un besoin d'activité qui sollicitait vainement un plus noble théâtre. Le duc de Nevers se douta si peu de son infortune, qu'ayantun jour laissé surprendre le projet d'un de ses grands voyages, sa femme en prévint son amant, qui s'empressa d'inviter toute la cour à la plus brillante des fêtes dont Chantilly eût été le témoin, fête qu'il avait eu l'habileté de se faire demander par Monseigneur (le Dauphin). En même temps il vient à l'hôtel de Nevers chercher le poète, le seul capable, ce jour-là, d'accompagner de ses vers les féeries destinées à la noble assemblée. On n'est pas poète pour rester insensible à de pareilles propositions, pour résister à la séduction d'un auditoire aussi brillant. Le duc de Nevers consentit à porter sa lyre à Chantilly, la fête eut lieu. Que les vers fussent bons ou mauvais il importait peu, pour les deux amants l'important c'est qu'on ne partît pas pour Rome 58S.

Ces goûts littéraires et cette nature indépendante ne disposaient pas le seigneur de l'hôtel de Nevers à se plaire aux réceptions de la cour, ou à trou ver plaisir dans les salons que n'animait pas la conversation des beaux esprits de ce temps.

Paris comptait alors, en dehors de la cour, deux sociétés d'un caractère bien tranché 586 : l'une qui s'était formée, sous l'influence de madame de Maintenon, dans les salons de madame la duchesse du Maine S81, et qui se retrouvait à un rang moins élevé dans ceux de madame de Lambert, l'autre qui avait son centre au Temple, et ses relations aux hôtels de Nevers et de Bouillon, aux châteaux d'Anet. de Sully et de Navarre. La première descendait en ligne directe de l'hôtel deRambouillet, car on y était aussi précieux qu'il était possible, après les satires répétées de Molière 588, on y conservait des traditions de manières un peu prudes, de délicatesse passablement recherchée et de piété tant soit peu théâtrale. La seconde chantait au Temple, elle réunissait tout ce qui avait pu échapper d'esprit français, sceptique, naturel et joyeux, aux magnificences empesées de Louis le Grand. Gaie, lascive, joueuse, elle avait pour guide moral Épicure, et pour dieu le plaisir.

Le duc de Nevers pouvait choisir entre ces sociétés, il était sûr d'être accueilli dans toutes. En homme sage, il conduisait sa femme dans la première589, que Malczieux appelait avec plus de vérité qu'il ne pensait, «les galères de l'esprit « ; en homme de plaisir, il fréquentait la seconde. Là il trouvait ses alliés, les ducs de Vendôme, ces petits-fils de Henri IV, qui n'avaient rien perdu des qualités de leur père.; brillants comme lui au combat, aussi gais que lui le verre en main, ils n'avaient ajouté que quelques vices de plus d90 aux goûts galants du Gascon. Hommes d esprit avant tout, ils s'étaient entourés de tout ce qui était spirituel : La Fontaine comptait parmi leurs pensionnaires bM, et lit pour eux ses derniers contes; l'abbé de Chaulieu devint leur intendant. ; Lafare, leur ami ; et je citerai parmi leurs commensaux : ,T.-B. Rous-

seau, Hamilton, l'abbé Gourtin, Quinault, Gampistron, Palaprat832, et tant d'autres, jusqu'à Voltaire sn, qui se proclamait l'élève de cette joyeuse liguée et eu était le maître. Qui aurait osé, avec moins de gène, appeler le seigneur du logis, « l'Altesse Chansonnière; » qui pouvait dire avec plus de grâce devant les ducs de Vendôme et de Nevers : « Sommes-nous tous princes « ici, ou tous poètes '"'' ? »

Les femmes du monde venaient au Temple ; mais nous ne citerons que madame la duchesse de Bouillon, qui tenait aux Vendôme par une parenté assez rapprochée, et aussi par quelque faiblesse de cœur 898 ; la spirituelle mademoiselle de la Force 8JS, dont La Fontaine a décrit gravement le romanesque procès ; la Champmelay, qui inspirait Racine et que Racine inspirait 591 ; enfin, mademoiselle de Lenclos, qui, pour plus d'un habitué du Temple, avait été la belle Ninon et l'était encore.

Donner une idée de cette société, rappeler l'esprit qui y régnait, me semble impossible898; comment décrire ces soupers 539 oùtous les vices étaient conviés, et, par une séduction toute nouvelle, y donnaient la main à toutes les distinctions de manières, aux raffinements les plus délicats de l'esprit. La Fontaine |î0°, Voltaire 601, J.-B. Rousseau, et d'autres témoins, l'ont essayé, leurs vers assurent à ces folles réunions une célébrité que les galeries de Versailles ont consacrée de nos jours f'02.

Parente des joyeux hôtes du Temple, la duchesse Mazarin réunissait à Londres une société qui sympathisait de tous points avec la leur. La poste ou les courriers de l'ambassade transportaient les épîtres de M. le duc de Nevers à la belle Hortense, les lettres de celle-ci à la piquante duchesse de Bouillon, ou les vers de Saint-Evrcmont qui se croisaient en route avec ceux de La Fontaine, d'Hamilton, de Chaulieu et de Voltaire.

Disons en peu de mots ce qui tenait éloignée de Paris, de son palais, de ses parents et amis, cette belle duchesse Mazarin. Nous l'avons laissée en Savoie, consolant le souverain du refus qu'il essuya jadis, et répondant du milieu de sa nouvelle cour 603 à toutes les propositions de rapprochement avec son mari, par le fameux cri des frondeurs : « Point de Mazarin ! point « de Mazarin 604 ! »

Si nous jugions, selon les lois d'une rigoureuse morale, une femme qui s'échappe de la maison conjugale, une mère qui abandonne ses enfants, et des attachements par trop variés pour être bien sincères, nous jugerions sans équité, ce serait oublier que les femmes de la cour, à peine sorties des désordres galants de la Fronde, n'eurent devant les yeux que les exemples d'un roi entouré de ses favorites; dans un pareil milieu, les règles de la morale restent les mêmes sans doute, les fautes seulement ont leurs circonstances atténuantes.

Les maîtresses royales étaient alors dans toute leur puissance; cette non-

vcllc (Vole politique s'était rapidement propagée en Europe G05. Les inconvénients d'un système de gouvernement aussi singulier se cachèrent sous des douceurs qui séduisirent tous les souverains, et il était naturel qu'après avoir recruté en tous pays les grands politiques pour en faire des ministres, on fit appel aux plus grandes beautés pour en faire des maîtresses. Dans ces conseils féminins, les changements n'étaient pas moins fréquents que dans les autres, et la belle Hortense écouta les ouvertures d'un parti considérable qui, dans l'intérêt des libertés anglaises, l'invitait à se rendre à Londres pour renverser mademoiselle de Kéroual, devenue la duchesse de Portsmoulh et la toute-puissante maîtresse de Charles II e0B.

Son arrivée à Londres K0~ et sa réception à la cour furent des triomphes, sa rivale et son parti pressentaient leur défaite envoyant le faible Charles 11 pousser l'énergie jusqu'à prétendre à de nouvelles chaînes; mais ne voilà-t-il pas qu'un prince de Monaco renverse tout cet échafaudage politique. II était bien fait, aimable, très-amoureux surtout; et que vaut le pouvoir, un ministère, la couronne même quand on aime C08'?

Avec son esprit facile et ce cœur qui ne l'était pas moins, la duchesse Mazarin pouvait renoncer à la politique co9 sans cesser d imposer cet empire qu'exercent dans le monde toutes les séductions de la grâce, du rang et de la beauté. Son salon, salon français par l'esprit et les manières, fut à Londres, pendant vingt-quatre ans, l'asile de la science qui sait se faire comprendre, de l'esprit qui veut être aimable et des manières galantes qui ne cessent pas d'être polies. Sainl-Réal, Hamilton, Vossius, Waller. Saint-Evremont, animaient la conversation de leurs piquants propos cl°, et des détails de la correspondance qu'ils entretenaient avec les hommes de lettres les plus illustres de Paris. Un jour, on conspirait sur les bords delà Tamise contre la grande ville que baigne la Seine; madame Mazarin, d'accord avec ses habitués, le duc de Devonshire, les lords Jlontaigu et Godolphin, voulait enlever La Fontaine aux ducs de Vendôme, au prince deCondé, à tous ses admirateurs. Il ne fallut rien de moins que l'ambassadrice d'Angleterre, madame Harvay, pour conduire les fils de celle mystérieuse trame, qui ne put l'emporter cependant sur la tranquille insouciance du poêle et les doux charmes de la vie qu'il menait dans la maison de son amie, madame de la Sablière. 11 répondit aux avances de l'ambassadeur par la fable du « Renard anglois. » qu'il dédia à madame Harvay, en la priant de transmettre à Londres ses hommages :

Ne pourriez vous l'aire

(hic le même hommage pût plaire \ celle qui remplit vus climats d'habilnn's,

Tirés <lr l'ilc do Cyllièrn ?

Vous vovez que par In j'entends, Ma/.arin, des amours dresse lulélaire

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