BANS LA GENÈSE
Je n*aî pu qu'indiquer p. 1 8 et 1 9 , les ca* ractères de vérité historique dont la Genèse abonde. Voici, comme développement, la traduction d'un morceau d'El.chhorn que j'avois en vue(*).
(*) Dans toute la tJ^ partie du discours qui précède.
« La forme des récits de la Genèse , voilà la [wreuve la plus certaine de son authenticité pour l'homme capable de sentir le naturel et le simple, de se reporter à l'adolescence du monde , et de se figurer la vie domestique des peuples pasteurs. Le ton de Thistoire doit changer comme les usages des hommes. Il doit ressentir tour à tour Tinfluence variée de chaque peuple, de chaque siècle et de chaque révolution. Or, la Genèse dépeint, avec une vérité remarquable , Fenfance et la jeunesse du genre humain.
Souvent les récits de ce livre se réduisent
î*aî beaucoup emprunte à ce savant célèbre , le Nestor de la critique. Quoique admirateur de son talent, Je suis en général loin de partager ses principes et d*aimer ses hypothèses , mais lorsque prenant une marche plus sûre il consacre à la défense de la vérité sa puissante érudition, je me trouve heureux de pouvoir me livrer aussi à l'espèce d'enthousiasta^ qu'excitent à bon droit les vastes travaux, l'esprit fécond et ingénieux de cet homme étonnant.
à l'histoire domestique de quelques ber* gers; partout aussi on y retrouve la noble et franche simplicité des moeurs pastorales. — Si dans une de ces heures favorables où Fâme s'ouvre d'elle-même aux sentimens paisibles et simples, vous avez lu avec une attention entière et une douce émotion quelque trait de la vie d'Abraham 9 d'Isaac ou de Jacob; lisez ensuite de la même manière quelque portion de celle de David , de Salomon ou de quelqu'un des Juges d'Israël : vous sentirez aussitôt la distance qui sépare les deux histoires comme les deux époques, et toute Finfériorité de ces derniers tableaux. Là, c'est une nature toute simple qui émeut et qui entraine ; ici c'est encore la nature, mais moins véhémente et moins franche. Là , toute la candeur d'une simplicité sans voile, ici déjà plus d'élégance et moins d'originalité. Là , le langage naïf du cœur humain , ici l'em-
preinte des premières formes de la civilisation et du luxe. — Si l'âge et Thabitude vous ôtent la faculté de rappeler^ pour faire cette expérience, les sentimens et les émotions de la jeunesse , essayez-la sur quelque enfant dont Téducationf n'ait point encore faussé le goût y et vous verrez quelle impression diflféreïite cette âme tendre recevra de ces récits si divers.
«Il faut cependant avouer que ces coideurs si Vraies perdent, hors de Fori^ ginal, Une grande partie de leur vivacité. Je ne veux point faire ici le procès aux anciens ou aux nouveaux traducteursi; mais j'affirme qu'aucune traduc-^ tioti ne peut rendre cette simplicité d'une nature sans fard , cette fraîcheur de coloris qui font le charme de la Genèse^ Comment reproduire dans nos langues compassées , abstraites et froides , ce langage simple , antique , libre , vif et
sans parure ? Le patriarche hébreu a certes à se plaindre de ses,) uges modernes.
Ces hommes téméraires ont hardiment condamné sur dlnfidèlés copies un monument original qu'ils ne connoissoient point , dont rien ne pouvoit leur donner une assez exacte idée.
«Allons plus loin. Quel imposteur eût jamais pu retracer avec une vérité aussi exacte les progrès successife de la civilisation et dé la société ? G>mment eût-il conservé cette gradation si peu étudiée > dans des objets si divers , avec des inci- <lens si minutieux, si naturels » si parfaitement liés, et de manière à soutenir le plus sévère examen sans trahir la fraude ?
« Abraham sort de la Mésopotamie^ patrie des peuples bergers , et tous les détails de sa vie dénotent un vrai no^ made. Des hôtes viennent-ils à lui? H court choisir au milieu de son bétail le
jeune veau qu'il apprêtera lui-même, comme le Patrocle d'Homère. Il n oflfre pas de vin à ces étrangers , et cette liqueur, cependant, n'étoit point à cette époque, inconnue à la Palestine (*). Il leur présente dii lait, comme un nomade devoit le faire (**). Isaac au contraire, riche de Théritage d'Abraham, moins étranger aux habitudes des Cananéens amollis, fait usage du vin (***). Un chevreau enlevé du pâturage ne suffit plus à ses goûts comme il suffisait à ceux de son père. Il désire du gibier, il le fait apprêter à sa naanière préférée (****).
Son palais est exercé à distinguer les viandes , et c'est par une ruse que Rébecca réussit à lui faire prendre le change (***^*)- Demi nomade etdemi laboureur, il prend à ferme un champ du roi de Gé*
(*) Genèse XIV, x8. (♦♦) Idem. XVUI. (♦♦♦)/<ArOT, XXVII, 25. (♦»**) Idem, XXVII, 4. (***♦») Idem XXVU,9.
rar, et ne se contente plus d'être riche en troupeaux (*).
« L'écrivain moderne qui aurait inventé cette histoire sous le nom de Moïse , n'eût pas manqué de faire faire à la civilisation de nouveaux progrès avec Jacob. U eût manqué de vérité sans s'en douter^ et l'historien du Pentateuque est réellement plus fidèle aux vraisemblan* ces de l'histoire. La civilisation recule quand Jacob, laissant la Palestine, passé vingt ans en Mésopotamie , au sein de la vie nomade et des habitudes pastorales.
Elle avance au contraire avec Esau, parce que celui-ci demeure en Palestine et s'allie aux Cananéens». .
tf Le commerce multiplie peu à peu les rapports des diverses nations. Au temps d'Abraham , nous ne voyons encore aucun échange de blé entre l'Egypte et
(♦) Genèse XXVI, la.
Canaan. Pour éviter la famine , le Patriarche est obligé de se transporter luimême avec tous les siens , sur les bords du Nil. Au temps de Jacob, ce commerce est établi (*). Pour le faciliter, déjà des caravansérails sont établis sur la route (**). Partant d'Arabie ^ des caravanes ismaélites portent aux Égyptiens des épices , des résines et du baume ; dans l'occasion même ils achètent ou vendent des esclaves (***). Les Egyptiens ne font par eux-mêmes aucun commerce extérieur ; la Genèse le suppose , et l'histoire nous le dit.
« L'Egypte plus anciennement constituée que les nations voisines , Temporte comme de raison en civilisation et en luxe. Déjà au temps d'Abraham les Pharaons ont une cour (****). Abimélec roi d'une colonie égyptienne chez, les Philis-
C^) GenèfieXLI, S7. (**) Idem.ULlU a?. (***)idem. XXXVn, 25. (♦♦♦*) Idem. Xn, 14-f 5.
tins, imite en petit les rois de la métropole ; il a comme eux des serviteurs et des courtisans (*). En Palestine au contraire, le roi de Salem vit comme un simple particulier (**). Entre Abraham et Jacob , le luxe de TÉgypte fait de grands progrès. Au temps de Joseph , nous voyons à la cour d'Egypte de grands dignitaires , des chambellans , des surintendans , de grands ëchansons, de grands pannetiers , un grand visir , une police, une prison d'état (***), des médecins attachés à la personne des grands, et un pdfnpeux cérémonial, Joseph, comme grand visir, est servi à une table à part, et les Égyptiens qui mangent chez lui prennent place à celle de son chambellan (****). Pharaon n'admet point Jacob à une conversation familière.
(») Genèse XXI, 22; XXVI, a6. (♦•) Idem. XIV. (•♦•)/É/fiii»XL. (♦»♦*> /^^nî.Xmi. 32.
(9o) comme avait fait un de ses ancêtres à Abraham , mais aune audience en forme , avec tant de roideur, et une si orgueilleuse affabilité que le style même du récit en garde l'empreinte (*). Diverses solennités accompagnent Tinstallation des fonctionnaires royaux ; Joseph à son entrée en charge , reçoit une chaîne d'or, un costume magnifique , une suite et un ^nneau. En Mésopotamie , où les Cananéens n avoient pas encore étendu leur commerce , on trouvoit , au temps de Jacob, peu d'or et peu d'argent. Les échanges en nature sont, à cette époque , le seul moyen connu de se procurer des objets nouveaux. C'est en gardant les troupeaux pendant vingt années, que le Patriarche gagne ses deux femmes , des esclaves et du bétail. En Canaan au contraire , et dans le voisinage de cette Phénicie qui tenoit
(*) Gen. XLVII, 7.
(9» ) déjà dans ses mains le commerce du monde , au temps d'Abraham on n'a déjà plus recours aux échanges ; l'argent les remplace, comme matière précieuse.^ Il n'a pas encore reçu d'empreinte, mais on le pèse pour déterminer sa valeur (*).
Peut-être cependant les Phéniciens avoient-ils déjà quelques ^nonnoies grossières au temps de Jacob (**)•
« Nulle part il n'est fait mention de chevaux dans les quarante-quatre premiers chapitres de la Genèse. C'est à l'occasion du voyage de Jacpb en Egypte que les chars envoyés par Joseph , nous les montrent pour la première fois en usage. L'histoire nous apprend en effet que dans ces siècles reculés, ils étoient usités en Egypte , mais presque inconnus en Palestine.
« Les formes des conventions civiles
(*) Gen. XXIU, i6. (•*) Idem. XXXHI, ta-
(90 l'appellent chez les Patriairches la plus haute antiquité. Dans Homère , les contrats se font de vive voix, et pour les rendre obligatoires, c'est à la garantie des dieux que Ton a recours; on les accompagne de présens et de cérémonies symboliques* De la même manière , Abraham donne sept brebis à Abimélec en mémoire de Talliance qu^ls renouvellent , et de la cession d'un puits contesté (*). Jacob et Labaïi élèvent un monceau de pierres pour être témoin de leur réconciliation (**) ; ils lui imposent un nom destiné à la rappeler, comme avoîent fait encore Abimélec et Abraham (***). C'est en présence de témoins que ce dernier achète la caverne de Macpela (****); muni de cette seule garantie , il se croit assuré que sa propriété ne lui sera jamais disputée.
C'est ainsi que dans Homère, les Grecs et
(») Gen. XXI, 3o, (♦») Idem. XXXI, 46. {*^*)Ufim. XXI, 3i. (*♦**) tow. XXUL
(93) les Troyens regardent comme certaine Texëcution du traité, parce que les deux armées ont entendu les promesses verbales des contractans»
tt Le pas rétrograde que dans les livres de Moïse la civilisation paroit faire après le déluge , est tout à fait conforme à la pâture des choses. Avant cette catastrophe^ la civilisation semble plus avancée qu au temps d'Abraham. Alors par exemple, on conuoit Tusage du fer; ensuite bien du temps s écoule avant qu'il en soit de nouveau question* D'autres arts encore sont ensevelis dans Tabîme qui ^igloutit le genre humain , et seront une seconde fois inventés dans la suite des, âges.
<c Mais n'étoit-ce donc pas là ce qui devoit arriver ? Une seule famille survit au déluge et peuple de nouveau TÂsie désolée. Pouvoit-elle donc sauver toutes les connoissances et tous les arts ? Les
possëdoit-elle ? et quand nous le supposerions, avoit-elle après le déluge Toccasîon immédiate de les exercer? Elle devoit avant tout pourvoir à son existence ; voilà ce qui exigeoit tout son temps et toutes ses forces ; voilà aussi ce qui excluoit les arts de luxe et ne permettoit d'exercer que les plus communs et les plus nécessaires. Il étoit donc impossible que plusieurs des connoissances du monde antédiluvien, ne demeurassent pas oisives, et ne fussent oubliées après cette grande époque, jusqu'à ce qu'un heureux hasard les vînt restituer aux hommes.
Si donc Moïse , au lieu de laisser paroître ce retard de la civilisation, nous l'eût représentée comme ayant toujours continué sa marche ascendante , c'est bien alors que nous devrions soupçonner la fidélké de l'historien.
« Enfin , que l'on compare les récits de Moïse avec les plus anciennes histoires
(95) de Tàntiquité; on sentira bien vite la^^ quelle de ces diverses sources est la seule pure. Il n'en est pas une qui puisse le moins du monde soutenir le parallèle avec la Genèse, qui puisse au moins retracer quelque ombre de la simplicité , de l'exactitude et de la vérité philoso*phique de ce livre étonnant. Hors de là, ce ne sont plus que traditions populaires et fabuleuses , où les plus profonds érudits y les hommes les plus habiles à démêler les allégories et à expliquer les symboles, ne savent cependant trouver aucun sens. Déjà dans les temps les plus anciens , les histoires dont nous parlons ont été mal comprises des nations qui les conservoient ; déjà alors défigurées par des orhemens déplacés , par des explications ridicules, par des interpolations et des mélatiges , elles étoient devenues inintelligibles : Fidée que renferlupit primîtivemeRt ce corps grossier,
en avoit disparu Ainsi par exemple ^
la plus ancienne philosophie , celle qui recherche et enseigne Torigine des choses ^ devenue le plus souvent absurde et risible chez les autres peuples à force d^ méprises successives, est toujours chez les Hébreux pleine de simplicité , de dignité, de vérité. Elle est tellement indépendante des chimériques imaginations* des autres peuples, tellement supérieure à toutes ces rêveries, que par ce trait seul, la Genèse mériteroit déjà la couronne que nous lui décernons (*). »
Mes lecteurs me sauront gré de leur avoir fait connoitre ce fragment. Je dois seulement les avertir que plusieurs des indices recueillis par lauteur, tiennent à de fort légères nuances du texte original, et que Ton pourroit bien les chercher en vain dans nos traductions. — Une
(97) traduction qui dise tout est une oeuvre impossible , surtout quand le traducteur a à faire à un livre aussi ancien , à des mœurs aussi étrangères , à une langue d'un gënie si différent. Au reste le savant critique que nous venons de traduire , auroit pu fortifier cette dernière remarque par une considération nouvelle. La supériorité de la Genèse sur les antiques fables de TÉgypte, de llnde ou de la Chaldée, est d'autant plus frappante qu'elle a beaucoup de choses communes avec toutes , et qu'elle paroit renfermer le dépôt primitif des vérités défigurées dans les autres. Quelques filets de lumière dérivés de la Genèse ou des sources de la Genèse, modifiés, altérés et presque perdus chez toutes les antiques familles du genre humain , peuvent à la fois expliquer ces ressemblances et faire ressortir la divine supériorité de la version seule authjentique , conservée et trans-
(98) mise par Moïse , sous la direction du Dieu qui Tenvoyoit.