CHAPITRE X
ERREURS ORDINAIRES DANS LA MANIÈRE DE JUGER l'ancien TESTAMENT.
Les objections qu'on élève contre l'ancien Testament, tiennent souvent au point de vue erroné sous lequel on l'envisage. Ce point de vue est le résultat d'un principe respectable et fort naturel; je veux parler de la haute idée qu'un homme religieux se forme d'un livre -■I III II t I I II I
argument en faveur de la tendance pure et humaine des lois mosaïques.
4f Les rites que les livres juifs prescrivent, quelques bizarres qu'ils paroissent à nos esprits empreints d'une civilisation plus avancée « sont moins sanguinaires , moins corrupteurs, moins favorables à la superstition, que ceujc des peuples asservis au poljrthëisme sacerdo- ■ tal. Quand nous retracerons les cérémonies, les coutumes , les modes d'adoration de ces peuples , nous verrons toujours en première ligne, les sacrifices bumains et les fêtes obscènes; les Hébreux durent à Moïse d'être préservés de ce double opprobre* »
annoncé comme divin. Dès que le mot de Parole de Dieu^ a retenti à nos oreilles , comme il réveille en nous la pensée de l'Être parfait, devant lequel nos vertus, notre savoir et notre grandeur ne sont encore que souillure , ignorance et bassesse , nous nous attendons à trouver un langage toujours sublime, et des choses toutes pleines de grandeur et d'éclat, dignes pour la forme comme pour le fond, d'être adressées par Jéhova lui-même aux intelligences célestes prosternées devant son trône. Nous ne réfléchissons pas cependant que cette Parole de Dieu a dû , pour être utile , passer par les mains des hommes, en être comprise, être subordonnée aux conseils de Dieu à leur égard. Nous demandons en un mot à l'ancien Testament la perfection absolue de son auteur , et non la perfection relative que comportoit son objet. C'est là Terreur à laquelle je fais
a&usion, p. 36, et que je voudroiâ essayer de rectifier ici.
Cherchons maintenant à nous faire une idée exacte de la nature et des conséquaices de cette méprise, et distinguons, pour les examiner séparément, les trois idées fausses dont elle me parolt se composer*
SECTION L
On cherche dans T^acien Testament une i*évélation adressée à toute la terre , imposée à tout le genre humain , tandis qu'il renferme, avant tout, une religion spéciale , donnée à un seul peuple , dans un but particulier et momentané ; en un mot, une législation recelée. L'ancien Testament doit par conséquent être étudié , compris, jugé relativement au peuple et au but dont nous parlons. Sans doute 9 ce livre étoit aussi destiné à don-
ner au genre humain tout entier des leçons utiles ; sans doute , devant conduire à Jésus-Christ et être accompli par lui seul, il renfermoit dWance le germe de la religion universelle du Sauveur.
Ne fût-ce que par ses rapports avec elle , ii est de la plus haute importance pour les chrétiens; mais sa destination immédiate n'en étoit pas moins, de produire un effet déterminé sur les hommes d'un certain temps et d'un certain pays, et voilà ce qu'cm ne se dit point assez.
Celte vérité s'accorde avec la forme successive , sous laquelle Dieu a donné aux hommes l'ancienne loi. Ne l'oublions pas :
Dieu a parlé aux ancêtres du Christ, en diî^rs temps et en diçerses manières • Or dwers temps demiandoient diverses choses , supposoîent divers homnies et nécessitoient diverses manières. Toutes ces révélations partielles avoient d'abord chacune un but immédiat, relatif au mo-
ment et au Ueu ; puis le but plus ëtendu, mais encore restreint, commun à Tan* cien Testament entier* Puis elles dévoient toutes aussi concourir pour leur part 9 à la révélation universelle et dernière qu'elles contribuoient à préparer.
Il est aiséj en lis^t les livres de Fancienne alliance sous ce point de vue ^ de s'apercevoir qu'il les explique et les ëclaircit. Le Pentateuque est destiné à fonder la législation , à constituer le peuple hébreu; les livres historiques à conserver la mémoire des bienfaits et des ordres divins; à instruire les Israélites par l'histoire des «jugemens de Dieu sur leurs pères ; les Prophètes, à réveiller la piété endormie , à ramener le peuple au poste où Dieu l'avoit placé entre les nations ; les livres sententieux et moraux , à déduire, à amplifier, à généraliser les vérités qui constituoient l'ensemble de la religion des Hébreux , à les leur ren-
dre présentes» aies leur appliquer. C'est ainsi que tous ces livres sont directement adressés aux Hébreux , se rapportent avant tout à leur instruction , à leur perfectionnement. Ce principe une fois saisi, les difficultés de détail qui peinoient le lecteur chrétien > diéparoissent avec sa méprise.
Peut-être il étoit choqué de la forme peu méthodique d'un livre, qu'on lui présentoit comme un code religieux , et dans lequel il ne rencontroit aucun ordre systématique, aucun plan clair et suivi? Eh bien, il comprend à cette heure, que Dieuavoit choisi l'ordre successif, l'ordre des temps, parce qu'il étoit le seul qui pût remplir son but, en apportant à chaque génération , précisément la leçon qui lui étoit néces* saire; en produisant à chaque instant, donné, TefTet partiel, voulu par le plan général de la révélation.
Peut-être il s^étonnoit de trouver dans Tancienne loi tant de choses qu'il ne peut s'appliquer, tant de préceptes auxquels il ne peut obéir, tant de leçons qui ne sont pas en rapport avec son intelligence ?U voit, à cette heure, que cette loi étoit surtout destinée à un autre peuple , à un autre climat, à un autre temps ; que c'étoit là le but avoué de son auteur; qu'il faut donc la juger seulement sur la manière dont ce but a été atteint.
Peut-être encore souflBroit-il de tant de détails, d'expressions, de récits peu conformes aux traits nobles et purs dont son imagination se plaît à revêtir les pensées et les leçons de Dieu ? Maintenant cette objection ne peut plus exister.
Il est inutile de répéter ce qui a été dit à ce sujet p. 87 — 89. Je dois seulement faire observer que ce ne sont là que des conséquences nécessaires du principe
que je viens de poser, et de celui que je vais établir (*).
SECTION n.
Onparoitsupposeifeiifiecond lieu, que la tçorale de .rancien. Tiestament doit être d'une perfection absoluis , et ses en-
(*) C'est ici le lieu de relever vtMë méprisé fréquente^ à Toccasion des récits de ranciem Testament.
En reconnoissant les livres historiées des Hébreux pour sacrés , les oHrétîenA ne prétendent pas regarder oomipe4oaal>les on excosabies tons les faits qu'ils ra* content» et que les Hébreux contemporains n'ëtoient pas le plus souvent assez avancés pour juger, mais ceux-là seulement qui sont disertement loués par les écrivains. Encore ces ûdts ne sontr-tls bien souv^it pxésentes comme dignes d'approbation, qu'en partie, on relativement à l'intention, au temps, au lieu, à la nécessité , au but spécial de la religion juive , à la mission du peuple qui Tavoit reçue, ou à sa grossièreté. Cela paroit.si clair, qu'on jugera peut-être cette note superflue. Malheureusement elle ne l'est pas, ainsi qu'il seroit facile de le prouver par les attaques diverses dont l'ancienne révélation est encore l'objet.
(^47) seignemens d'une exactitude mathëmà-* tiquement philosophique. On devroit s^ demander avant tout si dans ce cas les Hébreux auroient compris et obéi. L'ancien Testament en effet , étoit destiné à les constituer et à les instruire , et non pas à donner à la terre un témoignage à tous égards accompli , des pensée^ et des perfections divines. Dieu n'est pas un ouvrier, qui ait besoin de faire connoitre son talent par un chef-d'œuvre inutile ; mais dans Tancien Testament, si j'ose employer cette image , il se montre semblable à un mécanicien de génie, qui compose pour un résultat déterminé là machine la plus propre à l'atteindre y mais qui n'a garde de la compliquer par des omemens sans bût, ou par une nuisible symétrie.
Elevons-nous à une image plus rap* prochée encore de la vérité , et moins indigne du Très-Haut. Quand Dieu dé-
cide de se révéler à rhomme , non sans doute pour éblouirles humains de Féclat de sa gloire , ou pour manifester cette grandeur incompréhensible» que des êtres créés ne pourront jamais mesurer , mais pour le salut et le bonheur de sa créature, mais par amour et par pitié; poœroit-il ne pas imiter le père à la fais ingénieux et tendre qui développe avec bonté les idées imparfaites de son fils , et se met à sa portée pour en être com* pris? Prenez le plus grand philosophe, le savant le plus distingué de Tunivers ; écoutez comment il instruit Tenfant qui lui doit le jour, et dont Tavenir lui inspire un si pressant intérêt : vous ne vous apercevrez de la supériorité de son génie, quà la plus grande simplicité des expressions , qu au soin de sacrifier leur exactitude à leur clarté, qu'au choix adroit de ce que l'enfant peut comprendre et de la tâche qu'il peut accomplir.
Voilà Kmage de Dieu parlant à Thomme.
Et quel homme saisirait sa rëvélatîon, si elle nous dévoiloît la vérité dans sa majestueuse étendue ? Quel zèle ne seroit épouvanté, s'il nous imposoit la vertu absolue, telle que sa pensée la contient?
Bien plus; par cela seul que Dieu emploie les idiomes humains pour se faire connoître aux hommes , n'en résulte-t-il pas qu il accommode cette révélation à leur foiblesse, car où les langues des mortels trouveroient-elles des mots , en rapport avec cet ordre de choses supérieur et parfait?
Cela sera mieux compris encore , si Ton se demande de qui se compose la majorité de ce genre humain , auquel la révélation s'adresse. Elle se compose de la classe inférieure , et cette portion de la société n'est pas seulement la plus nombreuse, elle est encore la plus misérable, la plus ignorante, la plus dé-
nuëe , celle à qui les directions divines étoient par conséquent le plus nécessaires (*) , ou qui avoit du moins le plus de titres à les obtenir. Cela prouve clairement que la révélation , tout en conservant assez de sublimité pour exciter Tadmiration des esprits les plus relevés, assez de profondeur pour fournir toujours de nouveaux alimens à leurs méditations, a dû cependant se proportionner, à certains égards, aux bornes de
(^) Je àésire qu*on ne se méprenne pas sur le sens de cette expression ; à Dieu ne plaise que je regarde la rëvâation conune peu nécessaire à qui que ce soit, fût-ce au premier sage du monde. Je pense » au contraire , que celui-cz en sentira le besoin plus vivement qu'un autre, par cela même que son intelligence est plus vaste et plus active. Mais on m'accordera , Je pense, que Dieu avoit plus fait cependant pour Socrate et Platon , qne pour les portefaix du Pyrée on les Uotes de Lacëdëmone, et que ces pauvres victimes de Torganisation sociale, semblent, par leur ignorance, leur malbeur, leur corruption et leur nombre, avoir dû trouver encore plus de compassion dans le sein de notre Père ^ui est aux cieur.
rintelligence du grand nombre. Sans cela elle fût devenue, comme nos distinctions sociales le deviennent souvent , un nouveau privilège réservé à ceux qui sont déjà privilégiés., et c'est aux sim.' pies et aux enjans y que Jésus*Ghrist remercioitî son Père de s'être révélé de préférence.
Ces principes sont incontestables, mais combien ne deviennent-ils pas plus évidens encore , quand, au lieu de parler de la révélation en général, nous les appliquons plus spécialement à l'ancienne loi!
L'ancien Testament s'adressoit à des Juifs, peuple à peine civilisé, dépourvu de docilité, d'intelligence, à un point extrême. Cette nation, de plus, par suite du but même que Dieu se proposoit en la constituant, n'étoit point des« tinée à une civilisation progressive ; elle devoit rester presque stationnaire. La législation mosaïque ne lui imprimoit
pas le mouvement et ne Tanimoit pas du feu sacré; elle la fixoit au contraire » la saisissoit, pour ainsi dire^ pour la péné* trer à toujoi^s de son suc > la transformer comme la femme de Loth en tme statue immobile et durable* II ne faut donc pas nous ëtonner si les enseignemens et les préceptes que reçurent les Hébreux y sont quelquefois au-dessous du niveau que le christianisme nous a fait prendre; si la polygamie, le divorce, la veijgeance , l'esclavage, sont tolérés chez des hommes roides de col et durs de cœur; si Moïse, tout en > leur donnant une idée réellement exacte et philoisophique des attrîtuts divins, entoure cette idée auguste d'images brillantes, mais nécessairement inexactes; s'il place le trône de ce Dieu au sein d'une flamme resplendissante, ou d'une vive lumière; s'il {NX)met que l'Éternel marchera devant les enfans d'Israël , ou s'il annonce
comme une menace , cju^il ne^fera qu'envoyer son ange. Pou voit- il donc faire tout-à-coup «ix cent mille philosophes »
de ces six cent mille nomades à peine échappés de Tesclavage? Non, ce n'est pas dans un sublime idëal de vérité et de vertu, sans rapport avec notre foiblesse , sans utilité pour des êtres bornés et finis, que nous devons chercher et reconnoitre Finspiration divine; ce sera bien plutôt dans une condescendance indispensable pour les limites de nos forces et de notre intelligence. Ce qui fera toujours briller le caractère divin de cette condescendance ^ c'est qu elle ne sera jamais de nature à dégrader la foi, à faire reculer l'intelligence ou à souiller la vertu, mais au contraire à avancer les progrès déboutes trois (*).
(*) Voyez encore à ce sujet ce qui a été dit chapitre IX, p» 224 -«-226.
SECTION UL
Enfin on se représente souvent l'inspiration , comme faisant subir aux hommes saints une transformation complète , leur ôtant non-seulement leurs erreurs , mais encore leurs habitudes et leur caractère , et remplaçant toutes leurs idées antérieures , toutes leurs connoissances acquises, par Faction unique et toute puissante de TËsprit divin. Puis on s'étonne qu'une inspiration de cette nature , laisse subsister çà et là dans l'ancien Testament, les traces des goûts ^ de l'éducation , des connoissances imparfaites ou des préjugés des auteurs* Mais l'objection que Ton tire de là contre ce livre, est nulle, parce qu'elle repose sur un principe faux.
Toute l'Écriture est diçinement inspirée ^ c'est elle-même qui le dit ; mais elle nous dit aussi , et si ce n'est pas en
tout autant de termes , elle nous le prouve bien réellement du premier au dernier verset , que cette inspiration divine n'avoit pas les effets qu'on se plaît à lui supposer. Elle rectifîoit sans doute les idées de Fauteur sacré, eUe dîrigeoit ses actes, elle épuroit ses coxmoissances , elle acçroîssoit ses facultés; mais elle agissoit à des degrés différens, suivant les hommes , les temps et les ministères ; toujours elle laissoit plus ou moins à Tobjetdeces glorieux privilèges, les résultats de ses travaux , de son éducation, de ses habitudes intellectuelles et morales. En un mot l'inspiration le développoit sans le métamorphoser. Pour montrer comment cette vérité résulte de toute l'Écriture , comnient elle y est écrite à chaque page, prouvée par les raisonnemens et le ton de chaque auteur, par la forme et le style de chaque livre , il faudroit plus de place que npus ne pou*
vons en consacrer dans cet ouvrage k, cette intéressante recherche. Je prie donc mes lecteur^ d'admettre cette doctrine comme un iemn^ie , dont il leur sera facile de trouver eux-mêmes la dénionstrati(|n; il Jeur suffira pour l'obtenir , de la chercher dans la Bible , en lisant quelquefois la Parole sainte sous ce point de vuç 9 et en apportant à cet examen , du bon sens et une entière bonne foi (*).
£n attendant, remarquons avec quel succès cette manière de concevoir l'inspiration, achève de, faire disparoitre les ombres du code sacré. Y rencontronsnous quelquefoi$ (en matières de peu d'importance), des narrations incom-
• (*) J'ai développe un peu darantage la même idée dans mon Essai d'un^ introduction critique au nout^eau Testament^ p. 394 — 401. Voyez sur les preuves de cette vérité des thèses remarquables publiées à G«nève en 1-824 , par M. A. M* » sur la nature de Vinspiration des apôtres.
plètes, des expositions peu mëihodi^ ques, des vestiges d'opinions GontempO' jaines, de légères contradictions hîstcH riques? — Tout cela est expliqué par les habitudes individuelles de chaque auteur y OU par la source première de ses connoissances , et tout cela ne contredit point, n'affoiblit point TinsjHration, puis^ qu'elle conserve toute sa force pQur ce qui tend d'une manière plus directe à l'enseignement de la foi* Josué peut croire que la terre est immobile, ou le psalmiste , que l'aigle centenaire reprend une jeunesse nouvelle i. peu importe :1e premier n'en sait pas moins que sa voix obtient un miracle, et la miséricorde que chante le second n'en est pas moins certaine. Ce point de vue une fois admis , nous ne sommes plus surpris de voir chacun des écrivains sacrés nous apparoître avec son style et son caractère propre. Ésaïe se distingue d'Êzéchiel,
David de Moïse lors même qu'ils compo^ sent des écrits analogues ; chacun porte encore l'empreinte de ses habitudes et de son siècle. Mais en vain se montrentils divers , indëpendans et originaux ; dès qu'il est question de ce qui doit éclairer et sanctifier les hommes, conduire ou constituer le peuple , ils tendent réellement au même but; la différence de leurs points de vue , fait seulement atteii^dre à la fois ce but par des routes diverses, Si le Dieu qui les conduit, veut exciter leur action bien plutôt qu'agir à leur place, je m'aperçois que, toujours semblable à lui-naême, il suit, jusques dans le$ voies de l'inspiration, la marche qu'il a choisie pour celles de la grâce et de la nature ; mais je n'en reconnois pas moins visiblement son oeuvre j j*eii découvre même d'autant mieux une direction sumaturielle , tant l'infirmité de ces écrivains , l'incapacité de leur nature ,
les bornes cTe leurs idées propres , contrastent avec les choses divines qu'ils sont pourtant chargés de proclamer.
Si nies lecteurs m'ont compris, ib sauront appliquer d'eux-mêmes les principes de ces trois sections aux objections de détail*