‹ De l'origine authentique et divine de l'Ancien Testament: Discours (volume 3)Chapitre 19 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

OHiKOISSAKCB DU VAU piSU, CHEZ LE PEUPLE JVIF^ COWf^iu AVKVO'SÎOjaS^ DBS PHILO- SOPHES PAÏENS.

Peu de choses peuvent faire "mieux sentir la foiblesse de la raison humaine laissée à ses propres fonces, et la nécessité d'admettre l'intervention divine dans la religion juive, que l'opposition dont il est parlé, p. 26. On s'étonne en Voyant chez les Hébreux des idées si ju^es et si grandes, sur la Divinité» et chez, les

(i56) philosophes païens^ dans leurs écoles les plus célèbres, aux époques où Tesprit humain se développoît avec le plus de vigueur, des conceptions si imparfaites > si erronées. Entrons à ce sujet dans quelques^ détails , que mes lecteurs pardonneront , je me flatte , à l'extrême intiportance de cette matière. Bornons-nous a prendre nos points de comparaison chez les hommes et dans les siècles les plus distingués; je vfeux dire chez les Grecs, de Thaïes à Zénori. C'est dans tout l'éclat de sa gloire, que je veux examiner ici la sagesse humaine. Je ne parlerai que des hommes qui, ^'élevant au-dessus de leui^ contemporains dans la th^Iogie natu* relie comme dans la philosophie, semblent au premier coup-d'cfeil prouver contre nôtre thèse. L'^gument en sera plts décisif.

Les sages de l'école d'Ionie furent les premiers qui raisonnèrent avec un peu

( »57 ) de profondeur sur la nature et la divinité. Leurs raisonnemens incomplets les conduisirent cependant à un mélange d'athéisme et de panthéisme (*); présage eflfrayant pour leur successeurs dans la carrière qu'ils viennent d'ouvrir. Au ndi- Keu des ténèbres où ils se débattent, on aperçoit cependant quelques clartés douteuses qui sembleroient annoncer Rapproche du joui** Un homme grand par son génie et sa vertu , Anaxagore , s'élève eneflfel par lui-même à l'idée du vrai Dieu; « Le premier il comprit clairement i il annonça d'une manière expresse que les phénomènes de l'univers sont étroitement liés entre euk; qu'ils forment un ensemble, un tout; que l'ordre est la grande chaîne qui unit ses parties ; la loi, suprême qui les gouverne; que ce système universel, dans l'unité qui

O Le panthéisme est l'opinion de cetix qui confondent Tuiiivers avec Dieu.

le constitue y auf^ose un ordonnateur uni* que, et par conséquent une intelligence qui le connoit, le dispose et le rëalise^*).» Mais cette apparition brillante, semblable à un des météores enflaauç{^ de la nuit, s'évanouit aus^tôt , et laisse d'autant plus apercevoir la profondeur de robjscurité qu'elle avoit un instant dissipée. Ce ne fut la qu'un [^énomiène isolée dû à un heureux hasard, et sans influenee sur les progrès de l'esprit hu^ main. Les successeurs d'Âoaxagore ne surent point reconnc^tre et conserver la vérité, qu'il avpit mi ipstant dévoilée; ils firent immédiatement retomber la philosophie , dans les, conceptions grpssières de leur siècle et de leur école; tant la raison de l'homme avoit de peine à s'élever au vrai Dieu, par sa prqpre puissance!

(•> De Qeran4o« Hîsùn'ré comparée des systèmes de philosophie; 2/ édition, t^i» H* 36o,

Les Pythagoriciens s^ouvrirent uoe marche nouvelle, mais tcmte la puissance d'une constance infatigable , jointe à une imagination élevée^ à une méditation profonde , ne sauva pas cette école de la grande méprise sur laquelle reposa toute sa philosophie. ^ Us s'élevèrent à cette belle et majestueuse image de Fharmonie de l'univers, qui devint le digne et principal but de leurs contemplatioi^. .... Envisageant la nature sous un tel aspect, ils dévoient se trouver naturellement portés à concevoir des notions justes et âevées sur ta «ause première. Cependant celles qu'on attribue aux praniers Pythagoriciens ne répoi^nt pas entièrement à cette attente.

Us étoient aussi voisins de l'idée d'une intelligence ordonnatrice; mais, ils ne surent point saisir expressément cette conséquence, comme le fit Anaxagore.

Il semble qu'ils croyoient avoir tout ex-

pliqué par les propriétés des nombres , et qu'ayant établi des lois, ils ne smtoient pas le besoin des causes*.... Us ne parvinrent ni à affiranchir la notion de la Divinité d'une condition de lieu dans l'étendue , .... ni k la dégager des iniages matérielles; .«..«^ ils admirent l'antique tradition de l'âme du monde, et conçurent l'univers comme un être vivant et animé (*). »

Vient ensuite l'école d'Élée. Là nom trouvons des hommes plus indépendans, plus réellement, plus profondément penseurs» Us font un pas de plus que tous ceux qui les ont précédés; ils veulent savoir comment et pourquoi quelque chose existe ; mais bieirtôt , punisd'avoir méconnu les forces de leur raison, égarés dans ces abîmes, leur -vue se trouble»

feurs pas chancellait; ils afiirment que

(*) De Gerando etc., p. 414, 4iS,

( i6i ) tout esit apparaiee, que rien n'est réel, Xënophanes leur chef, reconnoît Fexistence de Dieu, mais lui refuse le pouvoir de là communiquer, et nie qu'il ait jamais créé quoique chose. Le génie de ce philosophe s'en^outit et se perd dans les flots d'un idédisoie sans fond et sans rivages; le malheureux est la première victime de sa monstrueuse erreur : sa vie se décolore; il ne voit autour de lui ^e mensonges, ombre, néant; il meurt dans les angoisses de cette incertitude universelle que son cœur repousse, mais dont ses vains rais#nnemens l'environnent et l'oppressent. .

Cependant alloiibi^tdtparottre sur la terre, le sage le plus remarquable, le plus digne, peut-être, de l'admiration et de Famourdeshommes,quele monde ait encore vu, Socrate assit la religion naturelle sur ses véritables bases, il défendit la vraie morale, il enseigna l'inunortalité de Fâme

( i6a ) et iHie râribuiion future. Le premier, au lieu de s'adresser à des disciples choisis , il étendit ses enseignemens à un plus grand ncmibre de ses compatriotes , parce que le premier , il ne vit dans la sagesse qu'un moyen d'être utile, et qu'il aima cette noble tâche jusqu'à lui sacrifier sa vie. Il parut lorsque s'étoient à la fois corrompues l'éloquence, la politique, les mœurs et la philosophie , et il entreprit de tout réformer en même temps. Laissons parler l'auteur déjà cit^ : a Quel est donc celui qui s'élève, qui ose se dévouer pour ce grand ouvrage? Est-ce un homme puissant qui dispose de l'influence attachée au pouvoir, à la fortune, au crédit? Occupe-t-il une magistrature importante dans la république ? est-il appuyé par des amis nombreux et forts?

est-il entouré d'une clientelle qui le fasse respecter ? surpasse-t-il ses adversaires en éloquence?.... Non, c'est un

homme simple et pauvre , dHiiie condition obscure; il est seul, il n'a pour lui que Tascendant de son génie et Taulorite de son caractère ; toute sa puissance est dans sa vertu ; car sa science et son génie lui-même ne B(mt autres que sa vertu* .... La {^ilosopliie s'étoit coirompue..... il falloifc qu'elle retrouvât un organe digne d'elle, un oi^ane dont Tamour des hommes , l'amour de la vérité dictât seul toutes les paroles ...... un organe tel que ^ocrate Ses actions dévoient être en tout la confirmation de ses maximes ; il devoit être en tout cour séquent à lui-même; la plus grande des immolations ,^ devoit lui imjnrinwr le dernier sceau ; le sage qui entreprenoi^cetle réforme devoit être prêt à en devenir la victime volontaire. Il falloit la vie et la mort de Socrate(*). n

(♦) De Gerando; etc. , t. II, p. 124*— 126.

( i64 ) Ah! sans doute, la Rt>vîcfcnce avoit quelque grande vue en donnant à la terre cet homme étonnant! Peut-être avoît-elle dessein d'ouvrir les cœurs des mortels à Tamour de la vertu , en la leur montrant comme personnifiée sous des traits humains aussi simples que touchans. Peut-être jugeôit-elle bon d'apprendre aux h(»iunes ijuel e^ le vrai ca^ ractère de la sagesse , et qwUe est alcwrs aussi sa haute et simple dignité ; jusqu'où rhomlhe peut s'élever pai: elle, qumid ^e se joint à une ^ertu désintéressée.

Peut-être vouloit-eUe! donner d'avance aux païens une brillante mais impar-faite ébauche de l'Être céleste, qui devoit^n jour, comme Socrate , enseigner la vertu, vivre dans la misère et mourir dans les supplices pour le bonheur de l'humanité; mais qui devoit s'élever audessus du sage athénien, par son enseignement, sa vie et sa mort, autant que

(i65) par sa nabire et son pouvoir. Hélas ! So^crate, cet homme prodigieux, qui semble avoir reçu ime vocation divine, et qui se CToyoit honoré de secours surnaturels, Socrate ne réforma cependant ni ses contemporains, ni ses compatriotes; il passa comme Ânaxagore, mieux compris de q^uelques-uns , sans doute, et laissant sa docfarine en dépôt à des disciples {dus dignes de lui ; cependant , ilprodui* sit en tout moins d'effi^t, il fut beaucoup moins utile que tant de grandeur et de vertu n auroient semblé devoir T^tre.

Son histoire démontre au moins à rhonune impartial et réfléchi, îinsufiisance de la philosophie pour éclairer les peuples et perpétuer la connoisgfance de la vérité! Hélas! Socrate étoit si loin d'atteindre ce but , qu^il nesut pas mène omfesser ^vant ses |uges le^ maître imique de Tunivers , ou ne crut {^s atile de le faire. Ce grand honune mourant.

( i66) sembloit encore accorder quelques égards aux divinité mensongères qui d^honoroient sa patrie, et en l'honneur desquelles son sang alloit couler. Quelque grand d'aiMeurs que le {H*ince des sages nous paroisse, quand nous le rapprochons de son siècle et de ses rivaux, si le considérant en lui-même , nous le comparons à ridéal de perfection absolue et de pleine vérité dont le monde avoit besoin , nous serons obligés de reconnoltre que sa vie ne fut pas exempte de taches , sa théologie d'erreurs , sa foi d'hésitation , et son martyre même de quelque déguisement.

Ses disciples conservant le souvenir de ses leçons et parurent quelque temps se faire du Dku suprême , des id^ moins indignes que le reste des païens» GcMiime Socrate avoit étë Fhoomie le ^us vertueux du paganisme, Haton en fut le génie le plus brillant; il parla de Dieu

( ,67 ) à la fois comme un grand philosophe et comme un grand poàte. « La notion qu'il a donnée de la Divinité a captivé la juste admiration des siècles ; elle a obtenu le suffrage de la plupart des Pères de réglise^ elle est Tun de ses premiers titres à la gloire* Dieu', suivant lui, est la peffection, la raison suprême; législateur et juge, exempt de passions comme d'erreurs, source de tou^ ce qui est bon, comme de tout ce qui est vrai, il est la loi morale personnifiée, l'idéal étemel infini , un astre dont la majesté , ^ la pureté, éclairent toutes les créatures intelligentes ; un but dont la créature libre doit tendre à se rapprocher sans cesse (*). >» — Voilà sans doute de belles idées et un noble langage ; mais , de<manderai-je encore , ce langage est-il suffisanmient ckir ? Est-ce ainsi que l'on persuade, que l'on entraine lamul-

(*) De Gerando, etc., t. U, p. 2S$.

titude, que Ton extirpe ridolâixie? Lorsque pour contempler de plus, près la Divinité, cet aigle de la philosophie planoit dans le monde des abstractions , pouvoit-il être suivi du vulgaire, et compris de tout le monde ? Se comprenoit-il toujours bien lui-même?

Platon d'ailleurs admettoit Téfemité de la matière, et cette seule et grave erreur , combien ne rabaisse-t-elle pas f idée qu'il se formoit de Dieu?

Après lui son disciple Aristote se présente sur la scène, avec un genre de talent et de caractère bien opposé. Le philoso[^e de Stagyre avoit appris de Socrate et de Platon à deviner le Très- Haut, et probablement aucun païen n'en a jamais parlé d'une manière plus exacte et plus étonnante* « Aristote ordinairement si firoid, slsec, s'anime subitement et s'élève lorsque la pensée de là Divinité se pr^nte à lui Ce^t un grand et

( '69 ) beau spectacle pour les amis de la vraie philosophie que de voir les deux plus beaux génies de l'antiquité, Platon et Aristote, si opposés d'ailleurs, se retrouver dans un si parfait accord à l'égard de la doctrine sur laquelle reposent les plus grands intérêts de la morale et de rhumanité; se réunissant sur les pas d'Anaxagore et de Socrate , pour offiir rhommage de la raison humaine au suprême auteur de toutes choses (*) ! » — Oui, j'en conviens, c'est-là un grand et beau spectacle ; mais cependant , avec quelle force il peut démontrer encore Finsuffisance de la raison humaine pour acquérir , et surtout poiw conserver la connoissance du vrai Dieu ! Je pourrois insister sur les inconséquences qui déparèrent aussi la théologie d' Aristote, mais je me borne à une seule remar- •

(*) De Gerando , etc. , t. IL p. 356 —358.

que : Ce riche héritage de Socrate, cultivé par deux de ses successeurs, ce fruit laborieux du génie et de la vertu réunis à un degré extraordinaire dans trois hommes , élite de l'humanité , se dissipe et se perd bientôt aj^rès eux; tant ces grandes vérités étoient au-dessus de la portée ordinaire , tant lespeuples laissés à leur seule raison , étoient peu aptes à les comprendre, Straton disciple d'Aristote fut athée ! . . . . Vint ensuite Epiciure, qui, enlevant à l'homme toute force morale, à 1^ société tout esprit public, dépouillant Dieu de sa providence , et Tâme humaine de l'immortalité , fit bien plus de mal aux hommes, que Socrate n'avoit pu leur faire de bien. Il déposa au sein de la civilisation amollie une goutte empoisonnée, et ce principe venimeux , l'infectant bientôt de proche en proche , légitimant tous les crimes, desséchant toutes les vertus, dé-

(I70 veloppant tous les vices, produisit bientôt ces géjfiëratioiîs hideuses et souillées , qui eflfrayèrent le monde de leur corruption. Quelques âmes religieuses et fortes s'indignèrent , il est vrai , à ce spectacle. Le Portique conçut le projet de ramener le patriotisme dans les socié* tes humaines, de rendre à la religion son trône, à la conscience sa félicité désintéressée, son avenir et son Dieu. Mais flottant entre le matérialisme et le panthéisme , les sectateurs de Zénoq ne surent proposer à Fadoration des hommes, que je ne sais quel Dieu corporel, qu'ils composoient de lumière , d'intelligence et de feu , et qu'ils nommoient la Nature.

Arrêtons-nous maintenant, et jetons un regard en arrière. Nous verrons d abordque chez les Grecs, dans le cours de bien des siècles , quatre hommes seulement, aidés les uns des autres, semblent

( 17^) avoir réussi à faire connoître Dieu sous des traits dignes de sa majesté.

Ces hommes, en second lieu, ont eu peu d'influence sur leurs contemporains, et leurs enseignemens ont été mal compris de leurs disciples. Il semble que de telles vérités, une fois découvertes, ne dévoient, ne pouvoient plus être oubliées.

Mais non, il n'en fut point ainsi. Le fait jMTOuve que ce sont celles-là qui étoient presque le moins facilement saisies et le moins sûrement conservées (*).

i*) Les incrédules de dos jours ont-ils donc le droit» pour le dire en passant» de faire honneur à la philosophie» de la thëologîe naturelle dont ils sont fiers? et si le christianisme n'edt jamais ëclairë eux ou leurs pères» est-il bien certain qu'ils fussent plus avancés à cet égvd que les auditeurs de Socrate» et les disciples d'Aristote ou d'Anaxagore ?

L'expérience semble indiquer au contraire que la philosophie laissée à ses propres forces t finit le plus souvent par tomber dans l'un des deux àbimes entre lesquels elle marche toujours, l'athëisme et le pan* tbëisroe.

£nfin, ces quatre hommes ne s'adressoient guères qu'à des disciples choisie, et leur transmettoient, souvent en secret > les vérités de la lumière desquelles le monde entier avoit besoin. Un seul s'est adressé à d'autres qu'à des philc^ophes, aucun au peuple; tous quatre parloient un langage au'^essus de ^a portée.

Portons à présent nos regards «ur le peuple hébreu : nous y ferons précisément les remarques opposées* « Moïse » , dit à ce sujet M. B. Constant (*), «Moïse, avec une sagacité merveilleuse parle à des hommes grossiers la langue qui lecur convient ; et cependant il ne plie que rarement sa doctrine aux exigences de leur grossièreté. Ses concessions consistent dans les mots plus que danos les choses; ce sont des nuages passagers qui n'obscurcissent que pour un instant ce

( 174) qu'il y a de sublime dans les notions de rÊtre suprême. Les questions oiseuses^ les problèmes insolubles , sont soigneusement écartés. Le législateur des Juifs ne recherche point comme les prêtres de rÉgypte ou de Flnde, ou comme les philosophes de la Grèce ^ de quelle substance Dieu se compose, s'il existe dans l'étendue ou s'il existe hors de l'étendue, s'il est fini ou s'il est infini , si son existence est éternelle et nécessaire, ou si elle fut l'œuvre à la fois subite et tardive d'une inexplicable volonté. Le Prophète de Si* naï échappe également à ces écarts d'une imagination déréglée, qui répandent sur les cultes populaires dont les prêtres repaissent la multitude , un vernis tour à tour révoltant et ridicule ; et à ces subtilités toujours sans résultat , qui ont précipité le théisme philosophique de Tlndè dans un labyrinthe, dont le terme est inévitablement l'athéisme ou le pan-

théisme Dans le récit de la création,

auquel il faut sans doute accorder ce que le génie de l'orient exige qu'on accorde à tout récit de ce genre , il n'est parlé ni d'une matière inerte et rebelle qui gêne le Créateur, ni d'un œuf mystérieux, ni d'un géant mis en pièces, ni d'une alliance entre des forces aveugles et des atomes sans intelligence, ni de la nécessité qui enchaîne la raison , ni du hasard qui la trouble.»

Moïse, et tous les auteurs hébreux après lui , parlent constamment de Jéhova conmie dévoient le faire, non des disciples de l'Egypte , mais des envoyés de Dieu. Sa toute-puissance , son omniscience, son unité, son infinité, son immatérialité, toutes ses perfections enfin, si souvent méconnues des sages de la Grèce , sont constamment proclamées par ces grossiers enfans de la Palestine.

Cette connoissance du vrai Dieu n'est

( 176) pas bornée aux écrivains; elle est poptP laire chez les Juifs, parce que le langage de leurs livres sacrés , même sur cm matières, est à la portée de toutes les classes du peuple. C'est, chose admirable, en style simple, clair, plein d'images, que les Prophètes trouvent moyen de donner sur Dieu les idées réellement les plus exactes et les plus relevées , tandis que les philosophes ne réussissoient le plus souvent qu'à envelopper des idées très-peu philosophiques, dans un style obscur à force d'abstraction. En veut-on un exemple ? Que Ton lise le chapitre XL d'Ésaïe; on y verra la puissance, les œuvres, l'unité, l'immensité divines, rappelées sous des formes à la fois claires et poétiques, dramatiques et justes.

Voilà le langage que le peuple peut écouter et aime à entendre ; voilà comme on persuade la multitude en même temps qu'on l'écIaire. «Comment», dit à ce

( ^77 ) sujet un prédicateur dans les écrits duquel je suis heureux et fier de retrouver mes pensées (*), « comment les entendre (ces écrivains) sans étonnement, quand ils nous parlent de la Divinité? S'agit-il de nous donner Tidée de ses perfections , de sar nature? Rien n'est assez grand, assez sublime : // habite une lumière inaccessible : Où irai-je loin de ton Esprit; où fuirai'je loin de ta face? Si je monte au ciel^ tu y es; si je descends au sépulcre^ tu y es encore. Sa justice est comme de hautes montagnes; ses jugemens sont un profond abîme. Il a créé les deux par sa parole et toute V armée des deux par le souffle de sa bouche. Le peîgnent-ils dans ses rapports avec nous? Rien de plus simple et de plus sensible. 11 s'irrite, il s apaise , il se repent, il s'émeut. Ah! voilà le Dieu

(*) CeMmtT y Sermons et prières y t. II, p. 46 ; 2.« ëdit.

( »78) qui forma rbomme. Il sait quel langage il faut lui tenir. Il sait que la divinité impassible du philosophe ne diroit rien à son âme. Il se révèle à sa raison et s'accommode à sa nature. Il dévoile ses perfections à son esprit , et il parle à son imagination, à son cœur : il le prend par ses endroits sensibles. »

Mais encore ; comment arrive-t-il qu'en prenant de la sorte un style tout en images, et en sentimens, un style par conséquent fort éloigné de l'exactitude philosophique, comment arrive-t-il que les docteurs de l'ancien Testament trouvent moyen de ne rien laisser échapper, qui puisse donner au peuple une direction fausse, retarder les progrès de son intelligence et le faire retourner à son idolâtrie? Gonunent arrive-t-il qu'en manifestant l'éclat de la gloire divine aux Hébreux épouvantés, le Pentateuque ne leur montre cependant aucune figure en

Horeb (*)? que ces Hébreux qui entendent la voix céleste (**) , qui voient le trône de FÉtemel sur Sinaï (***) , qui parlent sans cesse de ses yeux, de ses mains, de ses oreilles, ne soient cependant jamais conduits par leurs livres sacrés à lui attribuer une forme humaine? ce qu'ont fait cependant toutes les my thologies des siècles anciens, et toutes les superstitions des âges modernes. Pourquoi les images que les auteurs hébreux sont réduits à employer, pour donner quelque idée de la gloire qui entoure le Très-Haut , et des manifestations extraordinaires de sa présence, ne sont-elles empruntées qu'à des formes vagues et brillantes , propres à inspirer une terreur religieuse , mais trop confuses et trop incertaines pour qu'un peuple enclin à Fidolâtrie essayât de les reproduire et de les adorer? Si

(♦) Deùtëronome IV, la, i5. (*♦) Deutéronome V, 14. (**») Exode XXIV, 10.

Moïse n^est pas un Prophète inspiré, que Ton explique cette ënigme et le contraste marqué que présentent ses leçons et son peuple, avec les leçons et les compatriotes des philosophes païens (*) î Si d'autres Prophètes inspirés n'ont pas suivi Moïse, que l'on explique une autre énigme non moins surprenante : la conserva^

(^) J'aime à consigner ici une déclaration positive de M. B. Constant, (t. H, p. 219— »22i.) « Nous le dirons donc avec d'autant plus de couyiotion que notre opinion s'est formée lentement, et pour ainsi dire, mal-> grë nous. L'apparition et la durée du théisme [uif dans un temps et chez un peuple également incapable d'en concevoir Tidée et de la conserver, sont à nos yeux des phénomènes qu^on ne saurait expliquer par le raisonnement. » Quelques pages plus haut ^. 21 3.) il montre que Moïse n'a pu puiser ses nobles idée& de la Divinité dans les doctrines secrètes du sacerdoce égyptien , doctrines bien éloignées de ce haut degré de pureté. «Le tbéisme, dit^il, qui s*y amalgamoit avec le panthéisme , ressembloit peu à la notion tle Funité de Dieu , telle que les livres hébreux nous la présentent , simple , claire , établissant entre la Divi« nîté et les hommes des rapports moraux. Ce dernier caractère constitue la différence essentielle qui sépare ces deux espèces dethéisme«»

tion du thëisme , de Moïse à Jësus-Chrîst, chez un peuple tout matériel, passionné pour Tidolâtrîe , entouré d'idolâtres, tandis que les disciples même d'Anaxagore ou d'Aristote, ces doctes nourrissons de la Grèce savante , laissoient promptement cette belle lumière s'éteindre entre leurs mains. Y avoit-il donc moins de distance , des sublimes leçons de Moïse à Fintelligence des grossiers enfans de Juda , que des sages enseignemens de Socrate à Fesprit exercé de Straton et dTpicure ?

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