‹ De l'origine authentique et divine de l'Ancien Testament: DiscoursChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

QUESTICmS BELATIVES A L'rariGRItÉ DES éVAI^GILES.

En vain serions-nous certains de Fauthenticité des Évangiles, et de la véra-

tf aste dirait perdre beaucoup de son intérêt , dès qm les apocryphes comparés étaient contemporains de dos Érangiles. Us étaient trop rapprochés de Thistoire réridiqne de Christ, et même de sa vie, pour ne pas en conserver l'empreinte avec quelque fidélité. Jetés, pour ainsi dire, dans Téclatante aurëole qui entourait le fondateur et les hérauts de notre foi, ils devaient en étie mécessairement éclaires eux-mêmes, et perdre en grande partie leur caractère local, humain, passionne.

Au reste , les' courts fragments qui nous sont restés de ces apocryphes , fortifieraient encore nos arguments, car ils trahissent des vues particulières et peu conformes à l'esprit du Christianisme; ils renferment de plus des méprises tout-^-fait grotesques. Les deux ou trois lignes que nous connaissons de VÉfangile des Égyptiens , prêchent le célibat ; et les embellissements successifs ajoutés à l'Évangile de Matthieu par celui des Hébreux^ contiennent desemprulSts réels, non pas seulement an langage des Gnostiques ou de la Kabbale, mais à leurs dogmes et à leurs généalogies.

cite des évangélistes, si nous avions des doutes^sur Fétat actuel de pureté et d'intégrité de ces écrits. Il importe à notre foi qu'ils nous soient parvenus s^)s altérations graves, et que nous ne^puissions les en soupçonner. Or c'est bien là le véritable état des cboses , et mon plan ne serait pas rempli si je n'en indiquais pas les preuves. Celles-ci reposent d'abord sur la vigilance des hommes pieux ou éruditsqui^dans tous les temps, ont travaillé à conserver les textes sacrés, à en multiplier les exemplaires, à en étudier les mots, à en comparer, en discuter les diversités; puis, sur les résultats positifs et évidents de ces travaux. La nature de ces travaux ne me permet guère d'en entreprendre ici l'exposition. Je me bornerai donc à donner aussi brièvement et aussi clairement que possible, les faits saillants utiles à connaître, et je demande à mes lecteurs indulgence et paie

tience pour cet aride, maiscrart et important chapitre.

Le texte des Évangiles était dispersé avec la religion de Jésus-Christ dans tout Fempire romain. Les nombreuses Églises qu'une main divine semait rapidement sur la face des régions civilisées, vénéraient ces livres comme la base de leur foi. Aussi ce texte était-il lu, commenté, traduit, multiplié partout où se trouvaient des fidèles. Des hommes savants et laborieux n'avaient d'autre profession que de transcrire le Nouveau Testament; des villes faisaient commerce de ces copies; des critiques célèbres employaient leurs veilles a en rechercher , en coUationner les divers exemplaires; et les diversités du texte, même légères ou absolument insignifiantes, excitaient des réclamations , des accusations , des défiances, quelquefois des disputes violentes et des anathèmes. Jamais ouvrage

( ^19 ) profane ne se trouva rëpandu dans autant de lieux, gardé par autant de mains, soumis à une aussi active et inquiète sup* veillance.

Cette excessive niultiplication ellemême, en garantissant la conservation du texte, y introduisait nécessairement de légères altérations* Les milliers de copistes qui le transcrivaient, d'interprètes qui le traduisaient, de commentateurs qui l'expliquaient, de prédicateurs et de docteurs qui le citaient , n'étaient pas à l'abri des erreurs des yeux, de Fatten»

lion, du jugement ou de la mémoire; il était impossible que les erreurs dues à ces quatre causes^ et souvent favorisées par la passion ou l'esprit de parti ,* une

* Dans les premiers sièeles» les docteurs de partie opposes, se prodiguèrent mutuellement, à l'occasidn des moindres variantes, le réproche d*avoir aitëré le texte. Mais la critique a dt montré que cette accusation était presque toujours injuste. On n'a pu même encore

fois introduites, ne fussent pas répétées et souvent propagées. De là sont venues de nombreuses différences dans les cen<taînes de manuscrits, de commentaires , de lectiannairesy* de versions , ou en un seul -mot (pour parler le langage de la science) XinstrumentSy que nous possédons encore. Ce sont ces différences que les critiques nomment variantes ou /e-

Depuis des siècles, ces variantes ont été soigneusenient recherchées et recueillies. N'importe leur insignifiance :

on a voulu , on a dû vouloir tout connais tre, et s'assurer de tout. Les paroles du texte était un dépôt sacré, et Ton a senti

constater un seul cas où elle fût fondée. Toujours il s'est trouve que les variantes employées avec une prëférence, il est vrai» quelquefois partiale, par les docteurs inculpés, étaient plus anciennes qu'eux.

* Recueils èm morceaux choisis des Livres Saints, pour Tusage liturgique.

**.L^tione5, manière de lire.

que pour rendre le sens inviolable, il fallait regarder comme également inviolable jusqu'aux mots et aux lettres. A force de noter les omissions, les addi-^ tions, les transpositions d'un article ou d'une particule, on a réuni plus detrerlte mille variantes.

Ce nombreux appareil de variantes , menace-t-il l'intégrité du Nouveau Testament? Peut-il troubler la sécurité du fidèle ? Au contraire : il fonde et garantit Tune et l'autre. On n'aura pas de peine à s'en convaincre. D'abord , pour qu'il y ait confiance^ il faut qu'il y ait connaissance; et si les dix manières différentes dont on a écrit un même mot, ou tourné certaines phrases, nous étaient inconnues, c'est bien alors que nous pourrions craindre d'ignorer la véritable. On peut affirmer que sur chaque verset des Évangiles, nous savons au moins conament on l'a lu dans les divers âges et dans les

diverses Églises* Nous sommes certains qu'aucune iuterpolation n'a pu s'introduire sans être aperçue. Qui oserait en dire autant des vers d'Homère ou même des phrases de Tacite? L'homme défiant qui 'suspecte d'erreur le texte d'Évangiles étudiés dans cinq cents instruments.

Ut pourtant avec une entière sécurité tel écrivain classique qui n'a pas même été conservé dans cinq.

Si de plus nous examinons les variantes, pour apprécier leur importance , nous nous apercevons bien vite qu'elles n'en ont guère. En nous bornant à celles qui peuvent soutenir un instant l'examen, nous réduirions, nos^ren/e mille ^ des deux tiers. Sur les dix mille qui nous restent, trois à quatre cents, tout au plus, seraient sensibles dans une version, et il n'y en aurait pas une centaine qui eussent réellement quelque influence sur l'idée. Enfin, dans les Évangiles, j'en

connais à peine une ou deux , et dans le reste du Nouveau Testament une douzaine , qui de près ou de loin puissent toucher au dognnre.*

Allons plus loin. Ces variantes , im* portantes pu non , on les étudie , on les discute depuis des siècles, et avec un appareil de recherches, de méthodes, d'érudition, dont les gens étrangers àces matières sont bien loin d'avoir Fidée.

On a instruit le procès de chacune, et on connaît assez exactement sa valeur.

Dès lors rintégrité existe^

Ce n'est pas tout : ce travail a permis

* n est bon de remarque^ que les seuls dogmes auxquels ces douze à quinze variantes aient trait, sont la divinité de Jésus-CIirist et du Saint-Esprit. U est aise de recoanaitre là l'effet naturel de la longue guerre des Orthodoxes et des Ariens. Des discutions prolongées et souvent minutieuses sur le sens des passages, devaient donner plus d'importance aux petites diversités du texte, et y amener assez promptement de Tincerti^ tude.

de découvrir un fait de là plus grande importance pour cette intégrité; un fait qui, par ses conséquences, suffirait à lui seul pour garantir la sécurité du fidèle.

Par cette laborieuse et continuelle application d'un travail gigantesque à de microscopiques résultats, des critiques célèbres en sont venus à constater que les instruments étaient naturellement divisés en familles particulières à certaines régions; que ceux de Constantinople , par exemple, ou bien d'Alexandrie, présentaient à peu près toujours le même texte et les mêmes variantes* Dès lors, avec de la patience et du temps, ces hommes habiles ont pu classer celles-ci, faire en quelque sorte leur histoire, et dire celles qui avaient été usitées de tel siècle à tel autre , dans chaque église et dafis chaque pays. Dès lors aussi ils ont pu séparer les instruments en groupes géographiques , entre lesquels la diseus-

sion à été plus commode, et le choix plus facile. Ce fait im^rtant permet de négliger toutes les variantes qui, singularité d'un instrument, n'ont pas été propres à une Église ou à un âge; il donne de plus la preuve, si intéressante à obtenir, qu'aucune leçon de quelque poids n'est demeurée inconnue. En d'autres termes, il a pour jamais garanti l'intégrité de nos Évangiles; mais pour le prouver avec une clarté suffisante, il faudrait des détails, où nous ne pouvons entrer.*

Cessons donc de redouter les découvertes de la critique, comme si elles menaçaient l'intégrité de nos Evangiles.

La science en est au point qu'aucune découverte ne peut plus porter atteinte à cette précieuse intégrité. Des versions

* Ceux qui seraient curieux de mieux connaître la nature et les conséquences du principe en question « peuvent consulter mon Essai J*une IntroJ, criti^fue^ i'* partie, sect. iv, p. 57 et suir.

(. 2a6 ) nouvelles, de nouveaux manuscrits, seront toujours utiltô et surtout curieux à consulter; mais on peut dllirmer d'avance et avec certitude (quelque paradoxal que cela puisse paraître), qu'ils ne nous apporteront aucune variante à la fois nouvelle, importante et fondée.

Cela résulte nécessairement de ce que les familles d'instruments sont connues, et le texte usité dans chaque pays et dans chaque âge suffisamment étudié. Peu importe, dès lors, que bien des instruments soient encore inconnus.

L'intégrité des Évî^ngiles est donc comme leur authenticité, supérieure aux attaqués et aux doutes, et le Dieu qui nous a donné ces livres par son Esprit, a veillé sur leur conservation par sa Providence.

CMAPITRE QUATRIÈME.

QUESTIOTtS RELATIVES A LA NATURE SPECIALE DE CHAQUE ÉVANGILE.

Jusqu'ici nous avons considéré les Évangiles comme un tout homogène > ce qui n est pas exact. Il faut maintenant indiquer les traits principaux qui les diversifient; cela suffira pour mettre le lecteur sur la voie.

Cette recherche n'est point ^ne affairé de simple curiosité. Pour bien juger les Év^giles il faut les bien connaître. Cette connaissance plus distincte ajoutera beaucoup de force aux preuves de leur authenticité, car elle nous dévoilera dans tous , des caractères de naturel et de sincérité sans cela perdus pour nous.

En revêtant chacun de ces livres de sa couleur propre et de sa forme individuelle, elle leur imprime cette variété

sans laquelle il n'y a ni vérité ni vraisemblance, car toutes les oeuvres de Dieu à nous connues en sont empreintes.

£n nous laissant apercevoir entre eux des diversités prononcées , elle fait ressortir de plus ce qu'il y a de merveilleux dans leur accord. Elle nous explique enfin le motif de particularités, d'omissions, de différences, qui prêtaient aux objections , et elle nous fournit souvent l'entière solution de celles-ci. Mais ne suffirait-il pas de dire simplement en faveur de cette étude, qu'elle nous donne sur nos Évangiles des idées plus exactes et plus claires? celui qui sent le prix de ces livres n'en demandera pas davantage.

Nous allons indiquer les caractères littéraires propres à chacun des quatre, sa tendance dogmatique , et les principales données historiques sur son origine.

SECTION PREMIÈRE

EQangile de Matthieu.

Nous ne savons que trois choses sur la date de cet Évangile et sur les circonstances de sa rédaction : il fut ëcrit avant la ruine de Jérusalem , pour les chrétiens de Palestine, et le premier des quatre^ Ces faits ont été contestés , mais la critique et Thistoire s'accordent à les maintenir, et de là naissent quelques conséquences importantes pour la connaissance de la primitive Ëglise et des Évangiles apocryphes, pour celle des rapports mutuels de nos évangélistes , et par conséquent pour la certitude de leqr inspiration et la recherche de sa nature. Il ne peut entrer dans le plan de cette esquisse d'exposer ces conséquences. Je ne les ai énumérées que pour faire entrevoir en deux lignes, ce que l'on peut gagner aux re-

( 23o ) cherches que cette section est destinée à ébaucher*

Matthieu , envisagé comme écrivain , a un caractère propre très-marqué. Son style est sans art, négligé ^ mais rapide el nourri. L'évangéliste semble dédaigner les détails, pour courir toujours au fait et à l'utile. Dans les discours de Jesus-Christ il choisit ou retient de préférence ce qtiî est pratique et populaire, ce qui règle la conduite et fonde la morale. Rien ne fait mieux ressortir ce caractère de son Évangile, que le contraste de celui de Je^n. Ces d^eux Apôtres étaient tous deux auprès de Jésus quand il parlait sur la montagne ou dans le temple ; l'un et Vautre ont entendu les mêmes discours, mais comme ils diffèrent dans ce que chacun a répété ! Si nous comparons les récits de Matthieu à ceux de Marc et de Luc , l'opposition est moins saillante, mais encore réelle; elle n'est

plus dans' le choix des récits ou des dîfi^ cours, mais dans celui des détails. Matthieu en général en donne moins, et pourtant c'est dans> son livre, que Ton trouTê plus habituellement les idées ou les faits essentiels. Il parait raconter en abrégé; et en moins de mots, il dit souvent plus de choses. Il rapporte les miracles de son Maître, mais à l'opposé des deux autres, il semble bien plus attentif à rapporter ses leçons.* Seul des quatre évangélistes, il a donné en entier et d^ suite le sermon sur la montagne, et il

» Comparez* par exemple, Matth. XXVI, 17-19, avec Marc XIV, 1 2 - 1 5 , et Luc XXII , 7 - 13« Matthieu est le seul qui ne paraisse remarquer rien de miriaculeux dans la prévision de Jësus-Christ , et qui, se bornant au fait principal , passe rapidement sur les circonstances parce qu'il n*y a aucune leçon à en tirer. Relativement au nombre et au choix des détails, comparez , par exemple , Matth. IX, I - 8 , avec Marc V, i - 1 2 , et Luc V, 17- 26; Matth. IX, 9-i3, avecMarcII,i3-i7,etLuc V, 27-325 Matth, XI, i-^, areeLucVII, i8-23, etc.

en a fait à son Évangile un frontispice aussi caractéristique qu'imposant. Souvent il proportionne le développement du récit à l'importance de l'objet; ainsi quand il raconte la condamnation, les souffrances , la résurrection de Jésus- Christ, changeant ^a première méthode ^ il abonde en faits , il rapporte seul nomtwpe de mots, de détails précieux; et le chrétien qui sait le lire, a le cœur plein de joie, taint le caractère, les discours, les vertus de son Maître y resplendissent de tout leur éclat. Puis, reprenant tout à coup son style rapide et abrégé. Matf hieit passe rapidement sur tous les faits postérieurs à la résurrection , et nous laisse en trois petits versets le sommaire* des dernières instructions du Sauveur; «ommaire bien court ^ mais tellement plein de choses , que chaque mot y con-

♦ Matth.XXVm, 18-20.

( 233 ) tient une idée , et qu'on y trouve en principe le dogme , la morale et le culte chrétiens, Tautorité du Maître, les secours promis aux serviteurs, Funiversalité du Christianisme, et le caractère particulier de son action. Les trois autres Évangiles et les Actes réunis, dans ce qu'ils rapportent du Sauveur ressuscité, nous transmettent bien plus de faits, sans doute, mais peut-être moins d'enseignements réels.

Il résulte de ce qui précède que l'Évangile de Matthieu tend essentiellement à la pratique , à la morale, ou plutôt à la vertu chrétienne. Aussi cet Évangile fut cher aux Judaeo- chrétiens, dont Matthieu d'ailleurs était l'Apôtre; il dut l'être de même à tous ceux qui, plus occupés de l'importance des œuvres, l'étaient moins de celle de la foi. Les écrivains inspirés, hommes comme nous, trouvaient dans leurs diverses individua-

(234) lités des rapports plas ou moins grande avec telle ou telle des tendances chrétiennes. De là le caractère spécial de plusieurs des écrits sacrés; de là en partie le merveilleux privilège de la Bible d'à* voir 'ce qu'il faut pour tous les esprits , pour toutes les âmes, pour toutes les positions; de là aussi l'espèce de préférence que telle Église, tel fidèle, telle couleur religieuse ou tel siècle, semblent quelquefois . avoir eue pour tel des Livres Saints. Parmi ces tendances diverses, plus propres à certaines .couleurs religieuses ou à certaines parties de FÊcriture, celle qui recommande surtout les œuvres, et celle qui met plus de prix à la foi, sont au premier rang. L'Évangile de Matthieu, comme l'Épître de Jacques, sont les plus importantes sources de la première. La doctrine chrétienne , on le sait , est un composé de plusieurs éléments qui , réunis dans son sein , plus spéciale-

ment déposes , quelquefois , dans ou telle telle portion des Saints Livres, doivent se combiner toujours dan3 la foi comme dans la Bible, pour produire sans exagération et sans excès, précisément l'effet voulu. Ainsi Ta décidé la Sagesse divine, ainsi le demandaient les besoins infini* ment var^s de Vâme humaine. U n'y a d'opposition entre ces éléments divers, il n'y a de danger à les reconnaître et à les distinguer, que si Ton se permet de les éloigner de leur but et de leur place en les isolant. La théologie est contrainte de les examiner à part, mais la foi les réunit pour agir sur le cœur de l'homme^ la religion est un tout unique, qui ne se divise pas en chapitres. La partager c'est la travestir, et se soustraire réel* lement à sa puissance.

SECTION SECONDE

ÉptmgiU de Marc.

On croit qae le second évangéliste écrivit pour les Romains , et d'après les directions de St* Pierre. Il paraît qu'il se servit du livre de son prédécesseur » et qu'il voulut en faire une édition nou* velle, tantôt abrégée, tantôt complétée, en un niot une révision (peut-être dans un but particulier), plutôt qu'un nouvel Ëvangile.

En effet > Marc a les rapports les plus marqués avec Matthieu dans les narrations et dans les phrases. Souvent il le copie, souvent il extrait ses récits, presque jamais il n'en insère de nouveaux , et il omet la plupart des discours de Jésus-Christ.

Outre quelques rectifications d'ordre, le récit de Marc se distingue d'ordinaire

par une grande abondance de petits détails exacts et précis, du genre de ceux qui donnent de la vie à l'histoire, du naturel au témoignage, et de la confiance aux lecteurs. Que cela provienne du fait de Pierre ou de celui de Marc, toujours ne peut-on méconnaître dans l'auteur du récit un témoin oculaire, narrateur candide et fidèle, qui se souvient avec exactitude et veut tout dire , même ce qui ne va pas droit au but, tant il craint de changer les faits. Comparez dans Marc et dans Matthieu l'histoire du démoniaque des Gadaréniens ,* que de choses de ce genre ajoute le second évangéliste! Par exemple, l'histoire antérieure de ce malheureux, les sépulcres où il faisait sa deijueure, les pierres dont il se meurtrissait, et le nom qu'il se donne. Quand Jésus prédit la ruine du Temple, Matthieu

* "Marc V, I -lo, et Matth. VUI, 18-34.

nous dit simplement* que les disciples lui firent certaines questions à ce sujet.

Marc a soin d'avertir que quatre Apôtres seuls s'adressèrent alors à Jésus, et il les nomme. Pierre, le guide de Marc, était un des quatre et se trahit peutêtre par ce détail. Ailleurs, Marc, racontant l'arrestation <le Jésus, parle d'un jeune homme sans vêtements , qui s'enfuit en laissant son linceul entre les mains des soldats.** Ce jeune homme n'est pas nommé, ce fait ne se lie à rien, n'éclaîrcU rien, semble entièrement inutile et étranger au récit ; mais l'évangéliste le rapporte parce qu'il aime les .détails et tient à la plus minutieuse fidélité, parce qu'il veut sans doute conserver dans son intégrité le récit de Pierre. Celui-ci, en ' eflfet, a dû voir de près cette scène, il a

♦ Matth.XXIV, 3; comparez Marc XIII, 3.

** Marc XIV, 5i , Sa.

SECTION TROISIÈME

Épargné de Luc.

On connaît mal Foccasion, l'époque, le lieu de la rédaction de cet Évangile.

Nous avons cependant sur le but de Luc une donnée toute particulière» et unique en son genre d^is le Nouveau Testament.

C'est le prologue mis par St. Luc à son écrit.* News pouvons en conclure , avonsnous dit dans le discours qui précède, que Luc écrivait à un Romain ^youlait lui adresser une biographie du Christ méthodique et complète. Le style de cet Évangile est plus correct et plus soigné. L'ordre des faits est évidemment plus exact et plus complet. Luc distingue , sépare ou transpose beaucoup de discours et de récits autrement placés par ses deux

* L«ttl, 1-4.

( 24-1 •) prédécesseurs.* Il rapporte beaucoup de choses nouvelles , et fait seul Thistoire d'un voyage entier de Jésus, de Galilée à Jérusalem/* Aces traits divers, nous devinerions facilement un écrivain plus exercé. La profession et la patrie de Luc tendent à confirmer cette présomption.

Il était, dit-on, d'Antioche, et médecin.

Si le troisième Évangile a plus d'ordre et de niéthode, il a d'un autre côté moins de couleur et moinç de vie. On s'aperçoit en lé lisant que l'auteur n'était pas étranger à l'art d'écrire , et qu'il s'é- " tait exactement informé^ mais on croit

* Ainii Luc partage fréquemiDent en deux discours» rapportés à des occasions diverses, ce que Matthieu place en une seule fois dans la bouche du Sauveur. Comparez, par exemple, Matth. XXIV, i5-44, ^^^^ ^"® XVU, 10-37, et XXI, 19.365 Matth. X avec Luc IX» 1 -6, etX, 1-16, etc.

** Luc IX, 5 1— XVIII, 14. n est vrai que les autres ëvangëiistes avaient dëjà rapporté isolément une grande paitie des discours et des événements de ce voyage*

souvent aussi s apercevoir qu'il n'était pas témoin oculaire, et qu'il a écrit d'après les récits des autres/Quoique en général plus enclin à développer, il omet beaucoup de choses , et l'histoire de la passion, en particulier, est chez lui réellement moins complète et moins nourrie que chez St. Matthieu.

Gomme l'Évangile de Matthieu avait été essentiellement l'Évangile des œuvres et des judaïsants, l'Évangile de Luc a été celui dé la foi et des chrétiens sortis des rangs du paganisme* Nous avons vu que Marcion n'en voulut pas d'autre. Au fond, cependant, cet ouvrage n'avait aucune tendance réelle, aucun caractère qui motivât cette préférence.

Elle fut uniquement due à ce que Paul était l'Apôtre de la justification par la foi, et à ce que Luc, son compagnon et son aide, passait à tort pour avoir écrit sous sa direction.

SECTION QUATRIÈME

Éoangile de Jean,

Nous passons au quatrième Évangile, livre admirable, où se réfléchit, comme en une glace brillante, la céleste et sainte dignité du Sauveur!

Tout conduit à croire que cet Évangile a été écrit long-temps après les autres, à la fin du premier siècle, par l'Apôtre d'Éphèse presque centenaire , 4ans le triple but de rectifier quelques détails de Fhistoire ^vangélique, d'y ajouter quelques parties et surtout quelques leçons nouvelles, et de combattre des erreurs naissantes.

Cela seul donnerait un intérêt extrême à cet Évangile; mais combieij cet intérêt est augmenté par ce que nous savons de Fauteur! Jean fut, avec Jacques et Céphas, le témoin privilégié d'un

petit nombre de scènes, dont les autres Apôtres furent écartés. Seul d'entre tous, il fut le spectateur courageux de la passion de son Maître, il le suivit jusqu'à la croix , assista à son supplice, et reçut ses dernières parolea. Fik adoptif de la vierge Marie, il accueillit celle-ci dans sa demeure , et dut puiser dans ses entretiens avec elle , une connaissance plus entière de l'histoire du Seigneur. Il fut plus que tout cela encore : il fut le disciple bien-aimé de Jésus, admis dans son intimité plus avant qu'aucun autre, et sans doute il dut ce privilège à ce qu'il ressemblait davantage à ce divin modèle, à ce qu'il le comprenait mieux, à ce qu'il savait mieux que d'autres s'élever à cette hauteur d'amour et de charité, où le Rédempteur appelait les siens à gravir sur ses pas. C^est cet heureux disciple qui, le dernier, a voulu inettre par écrit la vie de son Maitre , et nous

( ^45 ) a légué le CQuronnement de cette histoire , déjà trois fois racontée. Avec quelle religieuse émotion nouvrironsnous pas son livre?

Dès la première lecture , cet Évangile remplit ou dépasse encore notre attente, et plus Oït le relit, plus on y découvre de richesses pour la piété et pour la foi.

Gomme histoire , il est le plus fidèle des quatre. Dans les légères diversité?

qui distinguent leurs récits parallèles, la plus grande exactitude paraît toujours du côté du quatrième. Il nous transmet . une multitude de faits nouveaux, et des portions entières de l'histoire de Jésus- Christ, complètement inconnues sans cela. En effet, sauf les scènes solennelles qui terminent le ministère de Jésus- Christ, les trois premiers évangélistes ne nous en racontent guère que ce dont la Galilée fut témoin. Dans les voyages du Sauveur à Jérusalem , ils le conduisent

(246) en quelque sorte aux portes de cette ville, puis Tattendent au retour, pour reprendre leurs fonctions de biographes.

Jean, au contraire , s'attache principale-' ment et presque uniquement au ministère de Jésu« dans l'enceinte de la ville de Davi(J, De là vient qu'il nous transmet tant d'enseignements et de faits nouveaux, et que son Évangile, si différent des trois autres , en forme un si parfait çomplénient. Mais ce qui distingue surtout son livre de ceux de Luc , Maxc et Matthieu, c'est le caractère nouveau dont il revêt les enseignements du Sauveur.

Sans doute, Jean a mieux retenu ce que les autres avaient moins compris , .

son âme élevée, qui par instinct cherchait le ciel, a été plus frappée d'enseignements sublimes, peut-être encore au-dessus de la portée du reste des Apôtres; sans doute aussi les, leçons de Jésus étaient plus développées et d'une nature plus

( 247 ) haute en face de ses adversaires, au sein de Jérusalem et dans les parvis du Temple, que sur les monts de Galilée, ou parmi les grossiers pêcheurs de Capernaum» Quoiqu'il en soit, le fait est patent: au lieu du caractère positif et pra.

tique des leçons recueillies par St. Matthieu, du fini des détails rasseinblés par St. Mare, de Tordre et de l'abondance des faits réunis par St. Luc, FÊvangile de- Jean se distingue par de nombreux discours de Jésus-Christ précédemment omis, et d'un ordre plus relevé. Ce n'est *plus un docteur, ce n'est plus un prophète qui parle aux hommes en leur langue, c'est le Fik de Dieu qui fait entendre le langage du ciel ddnt il est des, cendu, mais où il semble respirer encore. Langage divin ! que l'intelligence humaine ne peut toujours saisir en entier, mais qui émeut profondément le cœur. C'est comme une lumière bril^

( 248 ) lante qui éblouit les regards et les attire à la fois. Amour ) éternité, miséricorde, réconciliation de la terre et du ciel , sacrifice sanglant de l'Agneau de Dieu , telles sont les touchantes scènes placées sur le premier plan dç cet auguste tableau. Union du Père et du Fils , divine efficace de l'Esprit- Saint, mystérieux abîmes des conseils de Dieu, gloire et grandeur futures des disciples fidèles, voilà les objets imposants qu'on entrevoit dans sa profondeur. Jean, uniquement occupé de montrer dans Jésus- Christ le Prince de la vie et le Fils de Dieu , semble oublier de voir en lui le Fîk de Marie ; il dédaigne le récit de sa vie terrestre et de son humble naissance. Ge caractère de son Évangile a frappé dans tous les temps. T^tôt on Ta exprimé en donnant à ce livre le nom de Pneumatique ou spirituel; tantôt en disant que les trois premiers évangélistes, ayant

(^49) voulu faire Thistoire de la nature humaine du Christ, Jean avait voulu consacrer le sien à sa nature divine; toujours le» diverses portions de TÉglise ojit manifesté pour cet Évangile le plus haut degré de respect , et les chrétiens fidèles y ont été puiser les inspirations les plus profondes et les plus douces de leur piété. Par-là même les sectes, les Églises, les docteurs, qui tenaient davantage à une religion de sentiment et de mystères, ont été quelquefois tentés de rélever au-dessus des autres , ou d'en faire un usage exclusif. Grave erreur sans doute, puisque la Parole Sainte nous a été donnée tout entière pour régler notre foi , puisque , pour conserver celle-ci pure et droite devant Dieu, il faut recueillir avec soin tous les éléments dont ce Dieu a voulu quelle fut composée, puisque l'homme qui s'attache de préférence à une seule portion du Nouveau

Testament, prouve par-là qu'il suit son sentiment ou son système, plutôt que la doctrine rëelle de la révélation. S'il ne sait admirer et lire qu'une parcelle des Livres Saints, il est bien à craindre qu'il ne soit près d'en abuser.

Notre rapide revue des quatre Évangiles est terminée; et de combien de pa-^ ges sublimes n'a-t-elle pas réveillé chez nous le souvenir ! Du sermon sur la montagne au pardon de St. Pierre, en d'autres termes , des premiers chapitres de Matthieu aux dernières lignes de Jean , que de bienfaits, et que de beautés! Heureux le genre humain- de posséder un tel trésor! N'y a-t-il pas là ce^ qu'il fallait pour les hommes, et pour toutes les classes, toutes les positions, tous les caractères d'hommes! N'y a-t-il pas de quoi satisfaire aux besoins du raisonneur froid, dé l'âme sensible, du cœur pur, de l'imagination ardente , de l'esprit vif et

ambitieux i de Fêtre mélancolique et rê^ veur ! Et pourtant c'est partout le même Dieu, le même Sauveur , la. même vérité, la même vertu! Quelle diversité, et pourtant quelle harmonie !

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