‹ De l'origine de la signatureChapitre 4 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

COUP D’ŒIL SUR L’ÉTAT DE L’INSTRUCTION LITTÉRAirfi EN GAULE DU IV* AU XIII* SIÈCLE

ft

Avant de rechercher quelle a été la destinée des traditions romaines sur l’authentication des actes pendant les siècles de barbarie qui suivirent la chute de l’empire d’Occident, il convient d’embrasser d’un coup d’œil rapide l’état de l’instruction littéraire à cette époque; ce sera le moyen d’arriver plus directement à démontrer que le seing manuel , embryon de la signature telle que nous l’entendons aujourd’hui, a été inventé par l’ignorance, ou, pour m’expliquer plus clairement, par ceux qui ne savaient pas écrire.

11 était de la politique de Rome de s’assimiler jusqu’à un certain point les vaincus, et de leur imposer à la fois et son joug et sa langue (1). Défaits, soumis et pacifiés par César, les Gaulois acceptèrent

(1) Opéra data est ut imperiosa civitas , non solum jugura , verum etiam linguam suam gentibus domitis imponeret. (S. Augustinus, De civit., 1. XIX, c. vu.)

aussi la loi commune ; autant ils avaient dépensé de courage et d’énergie à défendre leur nationalité, autant, lorsque tout espoir fut perdu, ils déployèrent de zèle et d’activité à pénétrer dans tous les détails de la civilisation de leurs vainqueurs. Sous leur rugueuse enveloppe gisait une imagination riche et puissante qui ne demandait que la culture pour les élever au niveau de leurs maîtres dans les spéculations de la pensée. Un siècle ne s’était pas écoulé depuis la conquête que déjà la Gaule était romaine par la langue, les mœurs, les arts, les institutions et les alliances (2); bientôt même elle se trouva à la tête du mouvement littéraire imprimé par ses grandes écoles municipales si florissantes de Trêves , Autun , Bordeaux, Lyon, Poitiers, Toulouse, Narbonne, Arles, Marseille, Besançon, Vienne, etc. A la fin du iv e siècle, elle présentait la civilisation la plus avancée.

Au v" siècle, la barbarie, de toutes parts victorieuse, déborde enfin sur le monde romain. Les Francs, les Germains, les Lombards, les Vandales, les Burgundes, de même que les Goths, ont l’instruction en souverain mépris. La force brutale est leur politique, la liberté individuelle leur loi, les armes leur culte, le courage leur vertu. « A quoi servent,

(2) Jam moribus, artibus, aflinitatibus nostris mixtis. (Tacite, Annales, I. II, sect. 24.)

AU MOYEN AGE

disent-ils, les sciences, sinon à corrompre, à énerver et à avilir les âmes? Celui qui s’est accoutumé à trembler sous la férule d’un pédagogue osera-t-il jamais regarder sans frayeur une lance ou une épée (3) ! » Cet argument spécieux, auquel la faiblesse et la chute de l’empire romain semblaient donner raison, servit de règle de conduite pendant près de dix siècles à la race des conquérants.

Une fois en contact avec cette civilisation qu’ils méprisent, les barbares en subissent néanmoins l’ascendant à leur insu et presque malgré eux , en conservant les institutions judiciaires et municipales qu’ils trouvent établies, en codifiant leurs vieilles coutumes, en adoptant certains usages romains dont ils reconnaissent l’utilité pratique, en renonçant même peu à peu à leur rude langage pour employer celui plus harmonieux des vaincus. Si l’instruction reste toujours à leurs yeux comme un luxe plus dangereux que nécessaire , ils ne sont pas moins forcés cependant de lui donner place sur les marches du trône, pour seconder l’action gouvernementale et faciliter l’expédition des affaires politiques et administratives. Clovis 1 er s’entoure de lettrés galloromains, et sous son règne la langue latine devient la langue officielle de la chancellerie royale. Cette

(3) Procope, De bello goth., 1. 1, p. 4, apud script. Basant., vol. 1».

chancellerie conservera bientôt seule , avec le haut clergé, la pratique des lettres et les traditions du droit romain.

Au vi* siècle, en effet, toutes les grandes écoles municipales de la Gaule disparaissent. Quelques écoles ecclésiastiques seules subsistent. Elles forment des clercs et rien que des clercs, qui n’apprennent que ce qui leur est strictement nécessaire de connaître : la théologie, la rhétorique, la dialectique et l’astrologie. Tout le reste est inutile et vain. Le pape Grégoire blâme saint Didier, évêque de Vienne, de ce qu’il étudie la grammaire. Grégoire de Tours, le plus beau génie de ce siècle , nous apprend que la décadence des lettres était telle qu’il ne se trouvait plus personne assez bon grammairien et assez bon logicien pour écrire d’une manière convenable les événements de son temps , et que tout le monde en était réduit à former cette plainte : Que nos jours sont malheureux ! Le goût des lettres est perdu dans notre patrie (4) !

Au vu* siècle, le cadre des connaissances humaines

(4) Decedente atque imo pereunte ab urbibus gallicanis liberalium cultura litterarum, cum nonnullæ res gererentur vel recte vel improbe ac færitas gentiura desæviret, nec reperiri posset peritus quisquam dialectica in arto grammaticus qui hæc aut stilo prosaico aut metrico depingeret versu , ingemiscebant plerique dicentes : Væ diebus nostris, quia périt studium litterarum a nobis, nec reperitur in populo qui gesta præsentia possit promulgare in paginis. (Præf. in Hist. Greg. Tur.)

AU MOYEN AGE

se rétrécit encore. L’engourdissement semble s’être emparé des intelligences. Frédégaire, comparant son époque aux époques antérieures, ne trouve pas d’autre raison pour s’expliquer la faiblesse des conceptions intellectuelles de ses contemporains que celle-ci : « Le monde vieillit et le tranchant de l’esprit s’émousse (5) ! »

Les ténèbres de l’ignorance s’épaississent encore au vm e siècle. La théologie elle-même tombe au niveau des autres sciences. Elle ne conçoit plus ses arguments; elle les compile et les copie. La vie littéraire a disparu de la société et gît agonisante au fond de quelque couvent.

A trente-deux ans, Charlemagne, jusque-là aussi ignorant que ses sujets, se passionne tout à coup pour les sciences et les lettres. Il invite , par une circulaire , tous les évêques et les abbés de son vaste empire à rouvrir auprès des cathédrales les antiques écoles, et appelle à sa cour les savants de son siècle : Pierre de Pise, Alcuin, Clément d’Irlande, Paul Wamefrid, Leidrade, Théodulfe, Paulin d’Aquilée, Riculfe, Angilbert, Éginhard, etc. L’académie palatine, qu’il préside lui -même, ranime toutes les branches des connaissances humaines, et on put croire un instant à leur restauration complète;

(5) Mundus jam senesoit ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit. (In Prol. ehron.)

« mais le jour ne se leva point, et la nuit la plus noire succéda immédiatement à l’aurore (6). »

Après Charlemagne , cependant, quelques hommes de mérite , anciens élèves de l’école palatine , marchent dignement sur les traces de leurs maîtres, et, parmi eux, surtout le fougueux Agobard et le turbulent Hincmar, archevêque de Reims, qui ose dire au pape Adrien : « Yous ne pouvez être en même temps roi et évêque , et vous ne commandez pas à nous qui sommes Francs ! »

Au x' siècle, l’ignorance la plus crasse, la plus barbare, plane sur la société. Les ténèbres sont aussi épaisses qu’avant Charlemagne. Le clergé luimême ne possède qu’une faible teinture des lettres.

Au xi* siècle, le goût des études commence à se réveiller.

Au xii', les intelligences se dilatent; le besoin de connaître, de savoir et d’épancher l’un et l’autre se fait sentir. Les troubadours du Midi et les trouvères du Nord chantent en même temps les douceurs de l’amour et les exploits chevaleresques. Les chroniqueurs recueillent les faits et gestes des soldats de Dieu. L’étude du droit romain est restaurée et mise en honneur. L’Université de Paris se fonde et contrite) Dubos, Histoire de l’établissement de la monarchie française. Discours préliminaire, p. 22.

AU MOYEN AGE

bue de tout le poids de son autorité et de ses privilèges à la renaissance des études classiques. Le moyen âge enfin entre dans la civilisation, mais pas à pas et lentement. Cependant, comme nous l’établirons plus loin, si l’on en excepte le clergé, jusqu’à la fin du xiv' siècle , l’ignorance fut encore la règle et le savoir l’exception.

Page 1