DES CROIX
On a déjà pu voir par des citations laites dans les chapitres précédents que le premier seing manuel dont les chrétiens illettrés firent usage ne consistait qu’en une simple croix. Acette époque, la croix était le signe par excellence ; son apposition équivalait en même temps à une invocation , à une profession de foi, à un serment écrit j aussi , du vi c au xu° siècle, si l’on en excepte les monogrammes des souverains et de quelques prélats, les ruches des chanceliers et les seings d’un petit nombre de notaires et de scribes, toutes les signatures ne sont que des croix.
(18) Bibl. imp., Mss. Doat, vol. 40, P> 80.
L’usage voulait que tous les actes portassent comme garanties de vérité la croix des parties et des témoins (19), et c’était pour se conformer à cet usage que des personnes très-évidemment lettrées l’employèrent, non-seulement comme invocation, mais encore comme seing, lors même qu’elles traçaient ou pouvaient tracer leur souscription de leur propre main. Les papes, dans les premiers siècles, bornaient leur souscription à la salutation finale : Bene valete, et la faisaient précéder le plus souvent d’une croix. Nicolas I er la plaçait entre deux croix (20). Au x e siècle, lorsque le Bene valete fut réduit en monogramme [V. pl. ni, n° 2), et que le soin de le tracer fut abandonné aux chanceliers ecclésiastiques, les papes n’en continuèrent pas moins à tracer leur croix. A partir du xi' siècle, ils l’apposèrent dans le haut des cercles concentriques des grandes bulles; au xn c , ils recommencèrent à souscrire d’une croix précédant leur nom.
A l’exemple des papes, les cardinaux et les autres grands fonctionnaires de l’Église firent précéder d’une croix leur souscription consistant ordinaire-
(19) « Sicüt o sus postulat, o (Charte de Philippe I er , de l’an 1076, à la Bibl. imp., Ch. orig. de Cluni, n» 130.) — Une disposition législative de Léon le Philosophe avait même consacré cette manière de signer par la croix pour les contractants illettrés : « Etiam si qui pactum inierunt sua manu sacrosanctæ crucis scriptum signariut. » (NoveUa 72.)
(20) Bulle du 28 avril 863, aux Arch. de l’Empire, L. 208, n“ 1.
AU MOYEN AGE
ment en leurs noms, leurs qualités et quelquefois en une salutation, une formule approbative. Le mot Legimus, précédé et suivi d’une croix, formait la souscription de Léon, évêque de Ravenne. Saint Éloi plaçait aussi une croix (21) devant sa souscription : + In Christi nomine Eligius episcopus subscripsi. Dans la suite cette croix, qui n’avait été adoptée par le clergé que comme une invocation, devint même pour lui une véritable signature et se trouve annoncée comme telle :
« -f- Signum Rodulfi Remorum archiepi- « scopi (22) ; »
« -)- Signum Damberti Senonensis archiepi- « scopi (23). »
La première de ces souscriptions a été tracée par l’archevêque de Reims, la seconde par l’écrivain de la charte.
Plusieurs de nos rois n’eurent pas d’autre signature que la simple croix : Thierry III (PL xxxi, n° 4), Carloman (24) et Pépin le Bref (PL xxxi, n° 5). Plusieurs autres tirent usage de la croix concurremment avec leurs monogrammes, tels que : Henri 1"
(21) V. pl. ni, n» 3, Arch. de l’Empine, K. 2, n° 3.
(22) Arch. de l'Empire, K. 21, n° 8.
(23) Ibid.. n° 4.
(24) Mabillon, pl. xxm, p. 38G.
(PI. xxxvi, n° 3), Louis le Gros (PL iv, n° 7), Philippe I er (PL v, n° 1, et pl. xxxvii, n° 6). Les anciens rois d’Angleterre traçaient aussi une croix au bas de leurs diplômes. Mathieu Paris nous apprend qu’elle était tracée avec de l’encre d’or. Guillaume le Conquérant ne faisait qu’une croix tracée en encre noire (PL v, n° 2).
L’apposition de la croix était annoncée de diverses manières dans les diplômes et les chartes. Yoici quelques-unes des formules employées du vu' au xii c siècle :
« Signum+vir inlust. Radobertomaj. dom. (25);»
« Signum + inlustri viro Pippino majori do- « mus (26) ; »
« Signum + Pippini gloriosissimi regis (27) ; »
« Signum Carolomanno gloriosissimo rege (28) ; »
« + Ego Eadgar, rex Anglorum, sub sigillo « sanctæ crucis corroboravi (29). »
« -f- Ego Cnut, rex Angelorum, almæ crucis signait culo hanc munificentiam consignavi (30). »
(26) Arch. de l'Empire, K. 2, n° 3. — Dipl. de 653.
(26) Mabillon, tab. 46. — Dipl. de 751.
(27) Arch. de l’Empire, K. 5, n° 9. — Dipl. de 767.
(28) Mabillon, pl. uni, p. 386.
(29) De Wailly, t. I« r .
(30) ld., ibtd., p. 267.
AU MOYEN AGE 35
« Ego Conanus, Britanniæ cornes ut hæc ab
« omnibus successoribus meis et certius credantur et « diligentius conserventur, manu propria siguum S.
« crucis in membrana ista effigiavi (31). »
« Ego Hoel, gratia Dei cornes Britanniæ, testis « hujus rei sum cuin signo crucis æterni regis (32). »
« Ego Sanccius gratia Dei Hispaniarum rex
« hune privilegium confirmo et manu propria hoc « signum sancte crucis pono (33). [PI. v, n° 3.] »
« Hoc est sinum (sic) regis Philippi regnantis sua « manu scriptum -f- (34). »
« Ego Bernardus, gratia Dei cornes, confirmo et « manu propria consigna ita + (35). [PI. v, n° 4.] »
« Signum -f- Ludovici regis (36). [PI. v, n° 7.] »
Dans le principe, toutes les croix étaient formées de la même manière, c’est-à-dire par deux traits se coupant à peu près à angle droit. Les dimensions des traits, leur plus ou moins d’inclinaison importai) Dom Morice, Mémoires pour servir h l'histoire de Bretagne , t. 1 er , col. 409.
(32' Id., col. 432.
(33) Bibl. lmp.. Ch. oriff. de Cluni, n» 90.
(34) Ibid., n° 130.
(35) Ibid., n» 146. v
(36) Ibid., n“ 193.
3fi
ORIGINE I)E LA S.GNATIIRE
taient peu au signataire, dont l’intention n’était pas de reproduire exactement un dessin adopté par lui, mais bien de s’engager par un lien d’honneur et de religion à l’exécution de l'acte au bas duquel il avait apposé sa croix. Quelle que soit la manière dont elle avait été faite, sa valeur était la même. Philippe I er , qui d’habitude la traçait au moyen du calame, la traça une fois avec son doigt trempé dans l’encre (37). Cependant, dès le vu' siècle, des grands fonctionnaires et des prélats, appelés à apposer souvent la leur, lui adjoignirent certains détails d’ornementation qui la distinguaient des autres et en faisaient un seing particulier (38).
A partir du x e siècle, il est souvent impossible de reconnaître quelle croix a tracée tel ou tel des témoins toutes les croix se trouvant sans ordre à la suite de cette formule de souscription :
« Signum manuum N., N., testes rogati a N., qui « ibi fuerunt et signum crucis fecerunt (39). »
Dès le x° siècle aussi on rencontre des chartes où
(37) a Crucis signum digito impressi. » (Mabillon, De re dipl.,
(38) V. le diplôme de Clovis II, conservé aux Arch, de l’Empire, K. 2, n» 3, et reproduit par Mabillon , et pl. v, n°* 7-10, les croix des cardinaux souscripteurs d’une bulle du pape Alexandre III. (Arch. de l’Empire, L. 231, n° 49.)
(39) Muratori, 2« vol., 2» p., col. 952, 988, 995, 1000, etc.
AU MOYEN AGE
toutes les croix ont été faites par le notaire qui a reçu l’acte. Quelquefois même les scribes, pour simplifier leur besogne, se contentaient de tracer une ligne horizontale, et sur cette ligne, autant de traits verticaux qu’il y avait de parties et de témoins.
L’usage de signer par la croix se perdit à la fin du xif siècle, non pas cependant d’une manière absolue, car on en trouve encore des exemples, mais de plus en plus rares, dans tous les siècles suivants.