LES ÉGLISES HORS DE LA PALESTINE
L'étude, qui commence avec le présent chapitre, présente un intérêt tout spécial et tout nouveau, mais hâtons-nous d'ajouter aussi des difficultés particulières à cause d'un élément que les textes introduisent dans la question nous voulons parler de l'apparition du terme éxiçronoc en relations avec le mot mossSuregos À quels personnages s'appliquent ces deux dénominations si différentes ? Y a-t-il eu à l’origine une distinction bien nette entre les fonctions attribuées aux uns et aux autres? l’éxicxonoc a-t-il été, dès le début, comme nous le voyons plus tard, le supérieur hiérarchique du ngssBüregos ? où bien les noms de presbytres, d’épiscopes n'ont-ils servi qu'à désigner une même dignité primitive, purement locale, sans marquer aucune supériorité inhérente à l'épiscopat? ou bien encore le terme zpssfuüregos a-t-il été appliqué à une sorte de conseil directeur de la communauté dont l’éniçxonos serait le président ? Voilà autant de solutions différentes qui ont eu chacune leurs partisans : il serait prématuré de décider de prime abord, quelle est la vraie. quelle est celle qui a pour elle, nous ne dirons pas le plus d’adhérents. mais celle qui répond le mieux aux faits, aux données de l'histoire, autant que nous pouvons le conclure des écrits de l’époque.
Ces écrits sont peu nombreux : quelques passages des Actes, l'adresse de la lettre aux Philippiens, deux autres passages des lettres pastorales, un verset de l’épitre de
saint Jacques où il est parlé des noscuregous, sans qu'il soit fait aucune mention d’autres dignitaires, les quelques versets de l’Apocalypse où l’auteur s'adresse aux anges des sept Eglises : voilà à quoi se borne la littérature scripturaire à l’aide de laquelle nous devons tâcher d’éclaircir et de résoudre, si c’est possible, les questions posées plus haut.
‘Avant d'examiner les textes, voyons si nous pouvons déduire quelque chose des mots eux-mêmes, abstraction faite du sens que peut leur donner le contexte.
Pris étymologiquement, le mot éxiçxonoc, n’a pas un sens bien précis : ce nom n’est pas une invention des chrétiens : nous le retrouvons dans les termes d'administration des villes grecques et égyptiennes : il désignait les employés chargés de pouvoir à la constitution des villes : ce même nom s’appliquait aussi à ceux qui, dans les associations religieuses grecques, étaient chargés de contrôler la gestion des finances : plus souvent au lieu du terme éxiçxonog, on rencontre le mot émwuelyriÿs dont la signification est toute semblable : « Les fonctionnaires ainsi désignés, dit Réville, exercaient un contrôle administratif soit sur les finances, soit sur l'application des décrets ou des règleinents organiques ; ils remplissaient un rôle analogue à celui des censeurs dans les conseils d'administration et étaient, en quelque sorte, chargés de faire la police de leur association !. »
Ce même terme se retrouve dans la Version des Septante ainsi que les mots émçronsiv el Emçxomj avec l'idée de visiter, surveiller, inspecter : à ce nom se rattache donc une idée d'autorité.
Le mot noesc@üreoos signifie ancien, vieillard, si on le prend au sens littéral : toutefois, il ne désigne pas nécessairement un homme avancé en âge: il a pu servir à
1 Réville. Les origines de l'Episcopat, p 152 et suiv.
distinguer les membres influents de la communauté, les plus remarquables par leur sagesse, leur zèle, leur dévouement, ceux qui avaient part à la direction de l'association.
Ce qui ressort du sens étymologique, est assez peu concluant, comme on le voit, si peu même qu'il est diflicile de se baser sur ce fondement pour en déduire une distinction entre ces deux sortes de personnages. Un fait a encore contribué à augmenter la confusion, semble-t-il : c'est que les deux dénominations s'appliquent indistinctement aux mêmes hommes désignés tantôt sous un nom, tantôt sous un autre : « On a souvent, dit de Pressensé. fondé les prétentions épiscopales sur les passages des épitres de saint Paul où se trouve le mot d’évêque. Mais il suflit d'examiner les textes pour voir que les mots évêque et ancien (éxicxonoc et noec8üregoc) s'échangent indifféremment, qu'ils sont dans la langue de Paul parfaitement synonymes et désignent une charge identique. Jamais il ne mentionne trois degrés dans la hiérarchie; il n'en connaît que deux : la charge d’ancien ou d’évêque et celle de diacre. Il est également prouvé que plusieurs évèques se trouvaient à la fois dans la même église (ad Phil. 1, 1 ; Act, xx, 17, 28 ;-Epist. Jacobs v, 14) ce qui est incompatible avec la notion d'un évêque supérieur aux anciens. Saint Pierre, dans sa première épitre, pousse si loin cette identification de l’ancien et de l’évêque qu'il recommande au premier d'exercer fidèlement ce qu'il appelle loflice épiscopal en veillant avec soin sur son troupeau (I Petr.. vr1:2).
Cette identité ressort si clairement du Nouveau Testament que toute l'antiquité chrétienne l’a admise, même dans le temps où l’épiscopat commençait à se former !. »
1 De Pressensé. Ouvrage cité, l'e période, p. 235.
Nous aurons occasion de voir ce qu'il faut penser de cette unanimité dont M. de Pressensé s’autorise pour affirmer l'identification complète de l’évêque et de l’ancien : bornons-nous à constater que, dans les passages cités, les deux termes éxisxonos et ngeçBureoos semblent bien, en effet, être pris l’un pour l’autre.
Pour expliquer l’origine de ces termes, les auteurs ont eu recours à différentes hypothèses. Lœning voit dans les noeçBdreoo simplement les successeurs des anciens dans les synagogues : pour lui, épiscopes et anciens remplissent absolument les mêmes emplois : il s'appuie, pour le soutenir, sur les passages du Nouveau Testament déjà cités plus haut f. |
Pour Harnack, l’évêque aurait eu une situation prépondérante due au caractère même des communautés. « La principale raison d’être des communautés chrétiennes était, dit Harnack, de mettre leurs biens, leurs ressources en commun, afin de subvenir aux besoins des pauvres et des nécessiteux : celui qui avait la charge d’administrer ces biens, occupait, par le fait même, une place éminente, comme dans les associations païennes, il s'appelait ÊTigxOn0G ?. »
Winterstein ne voit aussi dans l’évêque que l’administrateur des biens de l'Eglise : « Ce nom, dit il, a été emprunté à l’organisation des municipes et des collèges chez les Grecs *. »
Réville établit de la manière suivante les fonctions réparties entre trois degrés de la hiérarchie. Aux proiïstaménoiï ou preshbytres appartenait de prendre à cœur les
! Cf. Loofs examinant la manière de voir de Harnack et Lœning. dans Theol. Studien. 1890, p. 626 et suiv.
2 Harnack. Ouvrage cité, p. 85, 29 et 76.
3 Winsterstein. Der Episcopat in den drei ersten Jahrhunderten, p. 15 et 27.
intérêts spirituels de tous, d'exercer ce qu'on appelle la cure d’âmes. À une société, entièrement consacrée à une œuvre spirituelle, il faut des conducteurs spirituels.
La gestion matérielle à exercer, les services matériels à rendre, surtout en ce qui concerne les réunions communes, les agapes et l'assistance matérielle, telle aurait été la charge des diacres. Aux épiscopes, enfin, le contrôle sur l'emploi des ressources, la mission d'assurer le respect du droit et de la règle souveraine !. »
Tout en cherchant à spécifier ainsi la diversité des fonctions, les auteurs dont nous venons de résumer les opinions différentes, comme on le voit, s'accordent à dire qu'il ne faut y reconnaître aucune origine apostolique. « Cest là, dit encore Réville, un fait démontré depuis longtemps pour tout esprit non prévenu. Mais l’épiscopat n'est pas davantage sorti du presbytérat, comme on se le représente trop souvent. Il a ses origines propres, il est aussi ancien que le presbytérat, et, comme lui, il est une création de la toute première chrétienté qui a modifié, conformément à ses besoins particuliers, certains types d'organisation sociale, dont les associations religieuses contemporaines lui offraient les modèles ?. »
Essayons, à notre tour, de dégager notre opinion. L’emploi des deux termes éxiçxonos et ngecBôtegos comme s'appliquant aux mêmes personnages ne peut être nié. Nous ajouterons même que cet usage se continuait à une époque où les deux ordres de fonctions étaient complètement distincts, et il n’y a rien là qui doive nous étonner, ces noms ayant été introduits par la coutume, non point par tradition ecclésiastique à une époque où les délimitations
1 Réville. Les origines de l’Episcopat, p. 177 et suiv. 2 Idem, p. 179.
des pouvoirs n'étaient certainement pas tracées d'une facon aussi nette que de nos jours.
Nous ferons remarquer de plus que ces deux termes et d’autres encore ont été employés pour désigner des personnes bien différentes. Les apôtres s'appellent eux-mêmes diéxovor ministri ; ils prennent le titre de moschureooc, ovunoesBurepos (IT Johan., 1, 3; I Petr., v, 1) sans que, cependant, on puisse en inférer qu'ils n'aient été que de simples diacres, ou de simples prêtres. Saint Paul donne même à Jésus-Christ le nom de daxoros (ad Rom., xv, 8).
La simple terminologie ne peut donc suflire à résoudre le problème. Cependant, ainsi que nous l'avons noté en passant, et comme le dit aussi le P. de Smedt !, il y a une nuance entre les deux mots. Le premier semble être plutôt une distinction honorifique, il a une portée beaucoup plus large, et on comprend que saint Jean ou saint Pierre puissent prendre ce nom. Le second suppose une charge, l’éxuçxom, une surveillance et il s’appliquerait à des hommes non seulement constitués en dignité, mais exer- Gant un pouvoir.
Ce point nous semble ressortir de tous les passages où se rencontre le mot éxniçxonoc : l’idée qui s'en dégage est toujours celle d’un homme revêtu d’une dignité effective, ayant une charge, une surveillance à exercer.
On a prétendu, nous le savons, que les premières communautés fondées par les apôtres n'avaient aucune organisation, que saint Paul, pas plus que Jésus-Christ, du reste, ne s'était soucié de donner une constitution aux églises qu'il fondait en terre païenne ?. D’après ces auteurs,
! De Smedt. Revue des quest. histor , p. 337 et suiv.
2 Telle est l'opinion de Lœning qui dit : « L’apôtre laissa aux communautés particulières le soin de prendre l’organisation qui paraitrait le plus conforme aux usages locaux. + — De Pressensé dit
tout aurait été subordonné au règne des charismes, de ces dons extraordinaires dont l’apôtre saint Paul parle dans différents passages de ses épitres (T ad Cor., x11, 28 : ad Rom... xu, 6, 8: ad Eph., 1v, 11). « La lecture des lettres de saint Paul, dit Réville, ne nous révèle aucune unité d'organisation, aucune institution d’un type de gouvernement ecclésiastique par les fondateurs des églises. Les communautés semées par Paul à travers l'Empire romain, sont de petites sociétés démocratiques, dépourvues de charte constitutive, où règne l'inspiration individuelle, où l'autorité spirituelle appartient aux apôtres, aux didascaloï, à tous ceux qui peuvent être considérés comme les organes du Saint-Esprit. Il n’y a pas, chez elles, comme dans la Synagogue juive, une loi nationale et religieuse à faire observer, une tradition à maintenir, des privilèges à défendre : tout cela viendra plus tard. Il n’y a pas davantage chez elles, comme dans les associations religieuses païennes, des sacrifices à célébrer, des processions, des fêtes pompeuses à organiser. Ce sont de petites associations toutes fraternelles, toutes préoccupées de leurs croyances et de leurs espérances, nageant en plein idéalisme !. »
Si nous voulions reprendre les uns après les autres. tous les points qui nous paraissent sujets à caution, il nous serait facile de montrer, par les textes des épitres pauliniennes, que l’organisation des premières commu-
également : « Les églises conservent la plus grande liberté pour leur organisation : elles ont un plein droit de la modifier selon les temps (Le siècle apostolique, 2e période, p. 221). — C’est encore l’idée de Réville : « Il n’y à dans ces communautés, dit-il, ni magistrats, ni fonctionnaires. Il n’y a que des fonctions ou des dignités spirituelles, dues à l’ascendant de la foi, du zèle, du talent, à la puissance des charismes que l'Eternel dispense à ses enfants. Il n’y à pas d’organisation régulière. (Les origines de l'Episcopal, p. 113.) 1 Réville. Les origines de l’'Episcopat, p. 176.
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nautés, si simple qu'elle ait pu être, ne répond pas à l'idée que nous en donne Réville. Nous pourrions faire voir encore que ces petites églises étaient autre chose que de petites associations de charité, et en citant, en particulier, l’épiître aux Corinthiens, nous montrerions qu'il y avait là un sacrifice eucharistique, qu'il y avait une loi à observer, des principes à maintenir. Mais ceci nous entrainerait trop loin. Contentons-nous d'étudier ce qui concerne la direction des communautés.
D’après Réville et d’autres encore, cette direction n’aurait été que celle donnée par les charismatiques. Nous sommes loin de contester la large place qu'occupe, aux commencements de l'Eglise, la diffusion abondante de l'Esprit-Saint. Il suffit d'ouvrir les écrits apostoliques pour voir combien les dons d'inspiration, de prophétie, étaient alors répandus.
Mais, de là à conclure à l’absence de toute organisation, il y à un grand pas. Réville semble oublier que les apôtres étaient toujours les directeurs, les chefs effectifs des communautés. Les nombreuses lettres de saint Paul en particulier, les voyages qu'il fait aux différentes églises qu'il a fondées, nous montrent assez comment il s'occupe des enfants qu'il a engendrés en Jésus-Christ : ne pouvant toujours se rendre en personne dans les communautés, il y envoie des délégués, des personnes de confiance qui devront communiquer ses instructions aux fidèles. Il intervient, à différentes reprises, pour juger, punir les coupables !: pour leur faire comprendre qu'ils ne doivent pas s'attacher à la personne de celui qui prèche, mais à la doctrine qui est enseignée ?. IT garde done bien la direction des églises fondées, il ne les laisse pas livrées à l'anarchie.
LIPAdNCOL. av 2 fdem, 11; ad Gal.,1
Non seulement il y a les apôtres fondateurs des églises; au-dessous, à côté d'eux, nous trouvons des hommes en fonctions : il suffit, pour se convaincre de ce fait, de lire sans préjugé les quelques données qui nous sont fournies sur la fondation des communautés. Au livre des Actes, Paul et Barnabé parcourent les églises d’Asie-Mineure, afin d'y enseigner, d'y confirmer les nouveaux chrétiens dans la foi et, avant de les quitter, ils établissent, dans chacune de ces églises des ngecfuréçous ! : plus loin encore, saint Paul réunissant près de lui les nosçfuréçous d'Ephèse, leur adresse ces paroles : Attendite universo gregi, in quo vos posuit Spiritus Sanctus episcopos, regere ecclesiam Dei ?. Dans ses lettres pastorales, le même apôtre engage ses deux disciples Tite et Timothée à mettre aussi des hommes dignes de confiance à la tête des églises #.
Il nous semble difficile de ne pas voir dans ces hommes établis par les apôtres ou leurs envoyés, avec un rite spécial, il nous semble difficile, disons-nous, de ne pas y voir les directeurs, les chefs des communautés : de pareils faits ne se concilient guère avec le pouvoir souverain que certains auteurs ont attribué aux églises primitives.
La lecture de ces mêmes textes ne nous permet pas davantage d'identifier les roecfiréçouc ni les éniçronovç avec les employés portant ces mêmes noms dans les synagogues ou dans les associations païennes. Le fait que les premiers, aussi bien que les seconds, sont établis par les apôtres avec l'imposition des mains nous porte à croire qu'il faut y voir autre chose que les membres les plus anciens de la communauté, les plus distingués par leur zèle, l'emportant sur les autres uniquement par leur
1 ACt. ApoSt., XIV, 22.
2 1dem, xx, li, 88:
SAUNRIMANS 2er D'OPHAUETIL, 0
ascendant moral : à nos yeux, ce sont des dignitaires revêtus d’une fonction officielle, et cela de par les apôtres : quant à dire exactement quelle était cette charge, c'est un point plus difficile à préciser : mais il n’y a pas danger de se tromper en leur attribuant une partie des fonctions mêmes de l’apôtre : l’enseignement, la direction de la communauté.
Pour ce qui concerne les éniexonovç, l'opinion qui y voit de simples fonctionnaires administratifs, analogues aux Enicxonoiç OU aux émmmilmrai des municipes païens nous parait encore moins fondée. Qu'on lise les exhortations adressées par saint Paul au clergé, à Milet, et surtout qu'on fasse attention aux qualités qu'il demande de ceux qui doivent être portés à l’épiscopat, on se convaincra facilement que la charge de l’évêque dans l'Eglise est bien différente de celle de l’éxigxonoc. Aussi l'opinion de Hatch qui borne toute l’activité des premiers fonctionnaires à l’administration des aumônes !, celle de Harnack qui veut déduire le nom d’êéricxonoc dans le sens d’intendant des finances de l’organisation des villes grecques ?, cette opinion, aujourd'hui, est combattue et abandonnée.
Réville lui-même, bien qu'il identifie encore l’éxiçxonoc ecclésiastique avec l’éxicxonos des villes grecques reconnait que les deux écrivains cités plus haut ont trop restreint la signification du mot. « Ils n’ont pas seulement le contrôle administratif matériel, comme le veut M. Hatch, ils deviennent presque, dès l’origine, les contrôleurs de toute l’activité sociale dans la communauté, comme l’a fort bien vu M. Harnack ; mais de plus, les inspecteurs chargés de veiller à lapplication de la règle commune, à l’accom plissement normal des fonctions communes *, »
! Hatch. Gesellschafisverf., p. 31, 34.
1 Idem, p. 25, 29.
3 Réville. Les origines de l'Episcopat, p. 178 note.
A cet office d'inspection, nous nous permettons d'ajouter ‘ l'office de l’enseignement, le devoir de maintenir la tradition apostolique, et cela non seulement dès la fin du premier siècle, ainsi que l'accorde Lœning !, mais déjà vers l'an 60. Il suflit, pour s'en convaincre, de lire ce que saint Paul demande des évèques. Déjà dans son discours de Milet, il recommande à ceux qui sont appelés éxçxonoi de bien surveiller leur troupeau, précisément à cause des faux docteurs qui vont y pénétrer. Ceci est encore plus évident dans les lettres pastorales, ainsi que nous aurons lieu de Le faire remarquer.
M. Sohm, dans son ouvrage magistral sur l'histoire du droit ecclésiastique, admet cette manière de voir. « D’après le courant dominant jusqu'à ce jour, dit-il, l’évêque ne serait qu'un employé préposé au culte ou un trésorier, il n'aurait point la charge d'enseigner et c’est pourquoi, il y aurait eu dans l'antiquité deux organismes séparés : d’une part, les apôtres, les docteurs ; d'autre part, les évêques. Mais cette idée est fausse, car la direction du culte DpeAes ristique exige le don de l’enseignement ?.
« Le mot eéxiçxonos, dit-il plus loin, a aussi un sens indéterminé : l’usage seul de l'Eglise nous en donne la signification exacte. Ce nom signifie : qui prend soin des âmes ; de là le nom de pasteur noiuyr (cf. T Petr., 11, 25 : Act. apost., xx, 28), l'évêque est le pasteur de la communauté. En effet, les évêques paissent le troupeau par la parole de Dieu : ils remplissent la place de ceux qui ont reçu le charisme de l’enseignement : à mesure que les prophètes et les docteurs disparaissent, l’enseignement épiscopal apparaît : il est à côté de l’apostolat et comme son remplaçant *. »
1 Lœning. Gemeindeverfassung. 1889. Giessen , p. 47 et suiv. 2 Sohm. Xirchenrecht. 1892, p. 84.
3 Idem, p. 87 et suiv.
Quelle est donc l’organisation des communautés à cette époque ? Il est difficile, sans doute, étant donné que le texte n’est pas bien clair, de donner une solution précise, d'autant plus que l’on ne doit pas nécessairement admettre une constitution identique dans chaque communauté.
Si nous consultons l’état des premières communautés, tel que permettent de le voir les premières épitres de saint Paul, il n’est pas facile de dire s’il y a eu là des noefvreooi, des éxiçxonoi, pour directeurs : l’Apôtre est muet sur ces points. Il semble plutôt que, dans ces églises, l’état charismatique domine : l’Apôtre se réserve le droit de direction qu'il exerce soit par ses lettres soit par des délégués. Dans sa première lettre aux Corinthiens, il dit bien : « Que Dieu a établi dans son église des apôtres, des prophètes,
des maîtres, ensuite des dons de guérison, des secours,
des directions, des genres de langues, c’est-à-dire des fidèles possédant ces dons et ces aptitudes !: dans l’épître aux Romains, il leur rappelle aussi que Dieu donne aux fidèles des charismes différents : la prophétie selon la mesure de la foi, le service, l’enseignement, celui qui donne avec générosité, celui qui préside avec zèle, celui qui exerce la miséricorde avec joie ?:; enfin, dans la lettre aux Ephésiens, nous lisons encore une énumération de ce genre, mais beaucoup plus courte : Dieu a établi, dit-il, des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs, des maitres *. » Il est difficile de tirer de ces textes des données précises sur l’organisation des communautés : le contexte fait voir clairement que l’Apôtre n’a pas eu en vue de délimiter les fonctions propres à chaque ordre de dignitaires dans l'Eglise, mais plutôt de montrer aux fidèles les dons nombreux, les grâces abondantes que Dieu répand
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3 Ad Rom., xIx, 6, 8.
3 Ad Ephes., 1v, 11.
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dans son Eglise. Seule la lettre aux Ephésiens pourrait donner quelques indications, parce qu'on y voit mieux marquée une différence de fonctions : mais encore, ne faut-il pas pousser la distinction trop loin.
D'autre part, si nous consultons les derniers écrits apostoliques ou ceux qui ont un caractère plus historique, nous devons reconnaitre, dans la manière de parler de l’Apôtre, une différence assez sensible. Lisez, par exemple, le passage où saint Paul, à Milet, s'adresse à ceux que l’auteur appelle npeo@uregous, majores natu, Ecclesicæ ÆEphesinæ. Sommes-nous en présence simplement d’anciens au sens étymologique du mot? Nous avons peine à le croire. I y à là, en effet, des personnages constitués, dans un but, celui de paître l'Eglise de Dieu. Il y a là plus que cette simple prééminence morale qui revenait aux plus anciens membres soit du fait de leur âge, soit du fait de leur zèle au service de l'Eglise : les directions de l’'Apôtre, l’insistance avec laquelle il les donne ne peuvent convenir qu'à ceux qui ont une charge à remplir, une surveillance à exercer dans la communauté : on ne sait pas, en effet, pourquoi l'Apôtre dirait à ceux qui sont de simples membres, plus anciens que d’autres, si l’on veut, des paroles comme celles-ci : « Veillez sur vous et sur le troupeau qui vous est confié, sur lequel lEsprit-Saint vous à établis éxioxonouc, vous à qui il a donné charge de paître l’Eglise de Dieu. » Pourquoi doivent-ils veiller avec tant de sollicitude ? L’Apôtre va le dire : « Car, je sais
qu'après mon départ, des loups ravisseurs vont pénétrer parmi vous. Du milieu même des fidèles, s’élèveront des hommes, au langage pervers, qui s’efforceront d'entraîner des disciples à leur suite, c'est pourquoi, Je le répète, veillez, rappelez-vous que, pendant trois ans, je n'ai cessé de vous instruire !. »
1 Act. apost., xx, 28-30
Des recommandations si pressantes dans la bouche de l'Apôtre ne s’expliqueraient pas, à notre avis, s’il n'avait pas devant lui des personnages établis au-dessus des autres, ayant charge de gouverner les fidèles et dont la négligence pourrait avoir des conséquences si graves pour l’avenir des chrétientés.
Mais ces personnages sont-ils des évêques, sont-ils des prêtres ? Le texte, il faut l’avouer, ne résout pas la dificulté, puisque, à peu de distance, les deux termes nQE0BUTEROS Énioxon0ç, SOnt appliqués aux mêmes personnages. Si nous nous en tenons à la tradition postérieure qui nous apprend que les simples prêtres ne sont entrés que plus tard dans le gouvernement effectif des communautés, nous pourrions voir là au moins un évêque assisté d’un collège de prêtres : le collège tout entier serait désigné sous ce nom générique de noso6vreoouc et leur charge-à laquelle tous prennent une part serait de gouverner l'Eglise de Dieu, charge qui revient en premier lieu à l’évèque, mais à laquelle les prêtres participeraient aussi. Toutefois, reconnaissons-le, nous ne pourrions, avec ce seul texte, trancher la question : l'existence d'un épiscopat unitaire, dans les premières communautés établies en terre païenne aux premiers temps apostoliques ‘.
Nous sommes obligés de nous en tenir à cette même réserve pour ce qui concerne le premier verset de la lettre aux Philippiens ?. Là aussi, l'Apôtre s'adresse aux épiscopis cum diaconis, Sans faire aucune mention des prêtres. N'y en avait-il pas dans cette communauté, ou bien se
1 A propos de ce texte des actes, nous pouvons ajouter que saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, lequel était lui-même disciple des apôtres, disait qu'il y avait là, à Milet, les évêques et les prêtres non seulement d'Ephèse, mais aussi des cités voisines : dans ce cas, l’emploi du pluriel ne présenterait plus aucune difficulté.
2 Ad Philip., 1, 1,
LE FRERE ROLE ee lperse A te
trouvent-ils confondus sous le terme d'éxoxomoi, c'est ce que le texte de la lettre ne nous dit pas.
Réville, qui voit dans les éxioxonoi de Philippes le pendant des épimélètes des villes grecques, ne fait aucune difficulté d'expliquer le pluriel de l'adresse. «Il y avait. ordinairement, dit-il, plusieurs épimélètes pour le contrôle et l'administration, il en aura probablement été de même à Philippes, dans la communauté chrétienne. Mais ce ne sont pas Ces éxiçxonoi qui sont à la tête de l'Eglise : il y avait certainement des conducteurs analogues aux ngoioTäueroi [ue nous avons rencontrés ailleurs. Les fonctions des épimélètes n'apparaissent nulle part dans le monde grec, comme l'équivalent de la présidence ou de la direction effective des communautés. Ge sont des situations très honorables, mais consistant plutôt dans le contrôle et l'administration que dans la conduite même de la société. Nous verrons plus loin pourquoi dans les églises chrétiennes elles étaient appelées à devenir prépondérantes ; parce qu'il n'y avait pas chez les chrétiens, comme chez les païens, de fonctions sacerdotales supérieures, de telle sorte que le dignitaire chargé de contrôle, muni du pouvoir régulateur, au nom des principes constitutifs de la société, c’est-à-dire, au nom de la tradition, devait nécessairement devenir le chef de la communauté t. »
Nous croyons que Réville aura de la peine à prouver ce qu'il vient d'avancer ici, principalement ce qui a rapport à la supériorité des épiscopes chez les chrétiens et à l'absence de toute fonction spirituelle supérieure : sa manière de voir ne résout nullement la question.
Devons-nous donc renoncer à trouver une solution dans les écrits apostoliques ? Cherchons encore plus loin et consultons les lettres de saint Paul connues sous le nom de lettres pastorales.
1 Réville. Les origines de l'Episcopat, p. 162 et suiv.
Même les écrivains étrangers à notre manière de voir. dans la thèse qui nous occupe, reconnaissent que ces lettres contiennent sur la question des données, sinon tout à fait claires et décisives, du moins beaucoup plus précises.
« Les lettres à Timothée et à Tite, dit Réville, malgré les incertitudes qui entourent leurs origines littéraires apportent néanmoins des témoignages précieux et sûrs à l'enquête sur le gouvernement primitif des églises chrétiennes !. » Telle est aussi l’idée d'Hilgenfeld : d’après lui, les lettres pastorales supposent une triple gradation dans l'office ecclésiastique : l’évêque, constamment mentionné au singulier, qui doit principalement veiller sur la communauté ; les prêtres qui forment le comité, les diacres qui, après avoir bien accompli leur service, peuvent monter à la prêtrise ?. » Weingarten dit dans le même sens : « Ces lettres qui appartiennent au commencement du IT siècle, sont le premier témoignage qui nous montre le changement de l’organisation presbytérale aristocratique en une organisation épiscopale unitaire *. »
La grande préoccupation de ces écrivains, c’est de retarder la date de la composition de ces lettres, c'est de les reporter au second siècle, à une époque où nous savons, d’ailleurs, que l'organisation ecclésiastique est beaucoup plus développée. Réville ne cache pas, du reste, sa manière de voir. « Sans anticiper sur l'enquête à laquelle nous procédons, il est impossible de ne pas reconnaitre que la situation ecclésiastique implique l'existence déjà prolongée des communautés de même que la nature de la controverse dogmatique suppose que la doc-
! Réville. Ouvrage cité, p. 273.
2 Hilgenfeld. Ouvrage cité, p. 244.
3 Weingarten. Die Umwandlung der ursprüng. kath. gemein. Organisation zur Kirche in Sybels Zeitschrift, vol. VL, p. 460.
trine chrétienne a déjà un passé ?. » «Ce sont, dit-il, quelques pages plus loin, des écrits tendancieux ; elles doivent donc représenter comme déjà établies, reconnues, sanc- Honnées par la tradition, des institutions qui sont, au contraire, discutées et qu'il s’agit de faire prévaloir. On peut done fort bien admettre, que tout ce qu'elles nous rapportent sur le rôle de Timothée et de Tite soit une fiction pure et simple destinée à corroborer les principes ecclésiastiques de l'auteur 3. »
Quant à nous. qui n'avons pas les mêmes raisons que Réville et autres, pour reculer la date de ces lettres, qui sommes, au contraire, assurés de leur authenticité. nous sommes très heureux d’avoir dans ces écrits des documents plus certains sur l’organisation de l'Eglise, telle qu'elle paraît se présenter vers la fin de l’âge apostolique.
Nous y voyons un personnage unique, jouissant d’une autorité supérieure, ne relevant aucunement de la communauté : comme le dit Winterstein, « tout part de l’activité d'un seul, et bien au-dessus des prêtres se trouve celui à qui a été remise la direction de la communauté t. »
Quels sont ces pouvoirs? Saint Paul les énumère, y revient à différentes reprises, fait ressortir la grandeur et l'importance qu'ils ont, soit en eux-mêmes, soit dans leurs conséquences. Ge personnage doit d’abord ordonner d’autres prêtres et évêques, afin de pourvoir à l'avenir de
1 Réville. Ouvrage cité, p. 266.
2 Idem, p. 284. Nous avouons que les suppositions de Réville sont ingénieuses, nous dirions même volontiers qu’elles sont charmantes, mais nous avouons, d'autre part, ne pas bien voir les raisons qui militent en leur faveur ; nous demanderions à M. Réville si elles ne contredisent pas les principes établis au commencement de son ouvrage, p. 19 : « On fixe la date de l'écrit, suivant que cette situation de l'Eglise paraît plus ou moins rapprochée des origines. Or, voilà qui est absolument interdit. »
3 Winterstein. Ouvrage cité, p. 31, 32.
l'Eglise à la tête de laquelle saint Paul l’a placé : « Manus cito nemini imposueris, lui dit l’Apôtre, neque communicaveris peccatis alienis *. » De même à Tite : « Reliqui te Cretæ, ut ea quæ desunt corrigas el per civitates constituas presbyteros sicut et ego disposui tibi ?. » Saint Paul développe ensuite assez longuement les qualités qu'on doit exiger de ceux qui seront ordonnés.
Timothée et Tite jouissent du pouvoir législatif et judiciaire, ils ont le pouvoir de juger les prêtres, mais ils ne doivent pas accepter à la légère les accusations portées contre eux : toutefois, si ceux-ci sont prévaricateurs, il ne faut pas craindre de les reprendre, même en public, afin d'inspirer aux autres une crainte salutaire * : personne n’a le droit de les mépriser à cause de leur Jeunesse, car ils ont une dignité supérieure aux autres #. Tous deux doivent s'appliquer surtout à conserver fidèlement le dépôt de la doctrine que saint Paul a prêchée *, se mettre en garde contre les hérétiques, éviter les nouveautés, les fables qui ne font que pervertir l'esprit $. Les exhortations de saint Paul sur ce point sont plus pressantes dans la seconde lettre à Timothée : il veut que son disciple prêche à temps et à contretemps, qu'il avertisse, qu'il reprenne, car il viendra un temps où les hommes ne recevront plus la bonne doctrine : ils préfèreront écouter ceux qui les flatteront, ils détourneront leurs oreilles de la vérité 7.
Voilà done des hommes établis dans des églises séparées, l’un à Ephèse, l’autre dans l'île de Crète, avec des pouvoirs spéciaux, déterminés : ils sont chargés de
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