DEUXIÈME PARTIE
Les temps postapostoliques.
Ecrits de la fin du I* et du Ilr° siècle.
Le textes des auteurs sacrés, que nous avons dû consulter dans la première partie de cette étude, n’ont pu nous donner la solution du problème : nous devons donc aller plus loin et demander aux auteurs qui ont suivi les apôtres, qui ont probablement vécu avec eux, entendu leur parole, reçu leur enseignement, nous devons leur demander comment ils ont compris l’organisation de l'Eglise, quelle idée ils se faisaient de la hiérarchie, de son fonctionnement au sein de cette société spirituelle. L'ont-ils envisagée comme une œuvre divine, établie et réglée par les apôtres ; ou bien n'ont-ils considéré en elle qu'un pouvoir résultant des circonstances de temps et de lieu et pouvant se modifier aussi sous cette double influence ? Voilà ce que nous allons essayer d’éclaireir en consultant les écrits de l’âge postapostolique.
La Didaché ou doctrine des douze apôtres.
Le premier écrit qui s'offre à nous est celui connu sous le nom de Didache ou doctrine des douze apôtres. Sans vouloir préciser d’une façon absolue la date de cet écrit
on peut dire qu'il est un des premiers de cette époque qui à suivi les apôtres !:
La manière dont est dépeinte l’organisation de l'Eglise montre qu'on est encore à une époque de transition. Les charismes auxquels saint Paul fait allusion dans sa lettre aux Corinthiens, ces nombreuses grâces extraordinaires, ces dons de prophétie y tiennent une large place. Mais nous pouvons distinguer déjà deux ordres de personnages ayant une autorité au sein de la communauté : les uns n'y sont qu'en passant, les autres y sont, pourrions-nous dire, à poste fixe. Dans le premier ordre se trouvent les apôtres et les prophètes.
Les apôtres, dont il est ici question, ne peuvent être identifiés avec les douze, ils n’ont point reçu leur mission directe de Jésus-Christ, ils doivent plutôt être assimilés à des évangélistes. Voici comment l’auteur de la Didaché en parle : « Au sujet des apôtres et des prophètes, agissez ainsi suivant la règle de l'Evangile. Que tout apôtre venant vers vous soit reçu comme le Seigneur. S'il s'arrête, qu'il ne reste qu'un Jour, et encore un autre s'il en est besoin; mais s'il reste trois jours, c'est un faux prophète. Lorsque l’apôtre s’en va, il ne doit rien recevoir, sinon assez de pain pour lui permettre de gagner l'endroit où il sera hébergé : mais s’il réclame de l'argent, c'est un faux prophète ?, »
Les prophètes tiennent encore plus de place dans ce document, ils ont des privilèges extraordinaires, ils parlent dans lextase, ïls reçoivent leur instruction par l'inspiration de lEsprit-Saint *. Aussi jouissent-ils d'une
‘ Pour l'authenticité et la date voir : Funk. Opera patrum apost., vol. 1. Editio nova, doctrina duodecim apostolorum adaueta. Tübinguæ. 1887.
2 La Didaché, x1, 3-6.
3 Idem, XI, 1.
grande considération parmi les chrétiens : il est interdit aux fidèles de les juger, ils ne sont pas astreints dans la célébration de l'Eucharistie aux prières ordinaires du culte ; après l’Eucharistie, ils peuvent rendre grâces, comme bon leur semble !. Bien différents des apôtres, ils peuvent, dans certaines circonstances, séjourner dans les localités où ils arrivent : les fidèles sont terus de pourvoir à leur subsistance, de leur offrir les prémices de leurs récoltes, car ces prophètes sont comme les grands prêtres ?.
Cependant, parmi eux aussi, il peut y avoir de faux prophètes, comment les discerner ? C'est d’après leur conduite. Le prophète accomplit-il ce qu'il commande, est-il désintéressé, se borne-t-il à recueillir de l'argent et des aumônes pour les autres, c’est un bon prophète. Est-il, au contraire, cupide, cherche-t-il à gagner de l'argent, sa conduite est-elle en désaccord avec ses paroles, c’est un faux prophète 5.
Après avoir ainsi parlé des apôtres et des prophètes itinérants, la Didaché nous transporte au chapitre xv à un autre ordre d'idées ; elle nous met en présence d’une autre catégorie de personnages : « Choisissez-vous donc des épiscopes et des diacres dignes du Seigneur, des hommes doux et qui ne soient pas avides d'argent, des hommes véridiques et éprouvés ; Car eux aussi ils accomplissent auprès de vous les services des prophètes et des docteurs. Ainsi ne les méprisez pas: ils doivent être honorés parmi vous, à l’égal des prophètes et des docteurs #. »
L'élection de ces ministres se rattache intimement à un fait que l’auteur rapporte au chapitre précédent : « Le jour
1 La Didaché, x, 7.
2 Idem, x.
3 Idem, x1.
4 Idem, xY.
du Seigneur, y disait-il, réunissez-vous pour rompre le pain et rendre grâces, après avoir, au préalable, confessé vos péchés, afin que votre sacrifice soit pur, car telle est la parole du Seigneur : En tout lieu et en tout temps, il faut m'offrir un sacrifice pur, parce que je suis un grand roi, dit le Seigneur et que mon nom est admirable parmi les nations !. » Immédiatement après, il ajoute : « Choïsissez-vous donc des épiscopes et des diacres... »
I y a, on le voit, une connexion intime entre la mission de ces derniers et les fonctions qui viennent d’être mentionnées. Pourquoi faut-il des épiscopes et des diacres ? C’est afin que le sacrifice eucharistique soit célébré chaque dimanche, que la purification des cœurs, la réconciliation des frères divisés soient accomplies. Or, pour peu que l’on veuille bien réfléchir, on voit clairement qu'il s’agit ici du fonctionnement intérieur et régulier de la communauté : le sacrifice eucharistique fait partie essentielle de la vie chrétienne, il doit s’accomplir chaque dimanche, et il faut, pour y pourvoir, des ministres ordinaires et réguliers : ce sont les épiscopes et les diacres. Mais que faut-il entendre sous ce terme général éniçxonouc : faut-il y voir de simples prêtres, ou des évêques, ou bien encore ce qu'on à appelé le presbyterium, c’est-à-dire, l’évêque assisté de son clergé ?
Dans les premiers temps et longtemps encore après l’époque où nous à amenés la Didaché, nous savons que le sacrifice eucharistique n’était point célébré par un simple prêtre. La célébration de la liturgie solennelle était l’œuvre de l’évêque, du moins lorsqu'il était présent. Les prêtres assistent l’évêque à l'autel, mais c’est l'évêque seul qui prononce les prières de la Consécration 2 La persé-
! La Didaché, xrv, 1-3.
3 De Smedt, Revue des quest, histor., p. 354.
cution de Dèce semble avoir introduit un changement notable dans les fonctions attribuées aux prêtres. Les évêques ayant disparu sous le glaive du bourreau ou dans l'exil, les prêtres consacrèrent l'Eucharistie non seulement dans les réunions régulières des fidèles, mais encore dans les prisons où ils allaient visiter et réconforter les martyrs. Toutefois, l'usage de ne célébrer dans chaque ville qu’une messe, réservée à l'évêque, s’est perpétué jusqu'au IVe et Ve siècle. Le P. De Smedt estime que cet usage existait encore à cette époque dans les grandes villes de Rome et d'Alexandrie. L'abbé Duchesne croit, au contraire, que les prêtres de Rome disaient, dès lors, la messe dans les églises titulaires f.
Quoi qu'il en soit de la divergence entre ces deux écrivains de si grande autorité, il est certain, comme nous aurons encore occasion de le voir pour le second siècle, qu'un seul présidait à la liturgie solennelle : l’évêque.
Nous pouvons donc conclure qu'ici également l’auteur a mentionné sous le même titre éxsxonovus ceux qui concouraient à la célébration du sacrifice, c’est-à-dire l’évêque entouré de son presbyterium. Ne pourrait-on pas dire encore que l’auteur, parlant d’une manière générale, sans s'adresser à une communauté spéciale, a voulu mentionner les ministres nécessaires pour la liturgie solennelle, c'est-à-dire les évêques et les diacres ?.
Comme on le voit, la Didaché, si brève, si peu explicite qu'elle soit, nous permet déjà de distinguer quels sont les chefs réguliers d’une communauté : ce sont les évêques : les autres dont il est parlé auparavant, bien que méritant des honneurs égaux n'ont cependant qu'une situation transitoire. Les apôtres ne peuvent rester longtemps dans
1 De Smedt. Cong. scient. inter. 1891, p.73 et suiv. — et Duchesne. Origines du culle chrétien, p. 153.
une communauté, les prophètes non plus : parmi ces derniers, s’il en est qui se fixent, ils ne sont cependant point appelés à diriger la célébration du sacrifice, ce n’est pas leur attribution ordinaire : il y a des ministres particuliers appelés à cette fonction : les épiscopes et les diacres.
L’exposé de la Didaché dans cette matière est très succinct : elle se contente de mentionner les épiscopes et les diacres, d'indiquer en deux mots les qualités qu'il faut exiger d'eux, et c'est tout. Cette concision ne donne-t-elle pas lieu de supposer qu'une telle institution était déjà connue ? S'il s'était agi d’une organisation neuve de tous points, l’auteur n’eût-il pas insisté davantage sur le rôle de ces ministres, n’eût-il pas dû les présenter, en quelque sorte à ses lecteurs, les recommander, expliquer leur origine ? Rien de tout cela. Il se contente de rappeler que, pour la célébration du sacrifice eucharistique, il faut des ministres spéciaux qui ne sont ni les apôtres, ni les prophètes. Ce qu’on peut encore déduire du texte, c'est qu'à cette époque cette organisation n'était pas encore répandue partout en terre païenne, et il n'y a là rien d'étonnant : n'oublions pas que nous sommes aux temps postapostoliques.
La situation des apôtres et des prophètes n’est pas une organisation normale : ils n'apparaissent que de temps à autre, ils n’enseignent qu'en passant, ils ne sont pas partout : leur ministère est tout à fait transitoire : il faut bien qu'en leur absence la communauté soit gouvernée, que le culte y soit célébré, que l'instruction chrétienne soit répandue, par qui ces divers offices seront-ils accomplis? Par les évêques et les diacres : c’est pour cela qu'il faut des hommes désintéressés, doux, véridiques. Ce sont eux qui ont l'administration ordinaire des communautés.
Saint Clément de Rome. -— La lettre aux Corinthiens.
Saint Clément était disciple des apôtres et fut évêque de Rome : c’est là un fait attesté par saint Irénée t et d’autres pères apostoliques. Il fut donc en relations avec les apôtres : ce point, on le comprend aisément, est d’une haute importance pour nous : s’il a vécu avec les apôtres, écouté leur enseignement, s’il a été jugé digne de s'asseoir sur la Chaire de Saint-Pierre, il a dù être à même de savoir ce qu'ils ont fait pour l'établissement et l’organisation de l'Eglise et les données qu'il nous présentera sur cette matière méritent d'être prises en sérieuse considération.
La lettre qui lui est attribuée sous le nom de Zettre de l'Eglise de Rome à l'Eglise de Corinthe est sans nom d'auteur : mais les écrivains les plus anciens n'hésitent pas à reconnaître qu'elle vient de saint Clément. « Hégésippe qui séjourna à Corinthe avant de venir à Rome, vers l’an 130, la mentionne, et Denys de Corinthe écrivant à l'Evèque de Rome vers l’an 173, rapporte qu'il est de tradition dans son église de lire le dimanche, ‘aux assemblées religieuses, la lettre jadis envoyée par Clément saint Irénée lui rend aussi témoignage. L'assurance avec laquelle Eusèbe, qui disposait des témoignages complets des écrivains antérieurs, parle de la lettre de Clément, atteste que, dans les passages perdus de leurs œuvres. ils n’émettaient aucun doute à ce sujet ?.
« Si l’épiître aux Corinthiens, continue Réville, est bien de lui, comme nous le pensons, elle nous éclairera mieux
1 Jren. adv. Her., lib. III, 11, 3.
2 Réville. Origines de l'Episcopal, p.397 — et Funk. Opera patrum apostolicorum.
que des traditions postérieures d’au moins cinquante ans. Mais, même si elle n’est pas de lui, elle n’en apporte pas moins le seul écho contemporain de la chrétienté romaine à l’époque de Clément et, par conséquent, le témoignage le plus digne de foi sur la situation ecclésiastique, les dispositions prédominantes, l’état d'âme, en un mot, de l'Eglise que la tradition a incarnée en lui t. »
Parlant de cette lettre, un écrivain disait récemment : « Le meilleur document pour éclaircir la question est la lettre de saint Clément ; elle a le grand avantage de nous faire mouvoir sur un terrain fixe et déterminé et il s'agit de la plus importante des communautés ?. »
Suflisamment éclairés sur l'authenticité et l'importance de cette épitre, voyons maintenant quelle en fut l’occasion. quelle en est la doctrine par rapport à la question mise à l’étude.
Des troubles venaient de se produire à Corinthe : cette Eglise si florissante, distinguée par la foi et la piété de ses membres, avait vu des germes de division naître dans son sein, des ambitions malsaines avaient surgi. Quelques fidèles obscurs, avides d’honneurs, s'étaient révoltés contre les chefs de la communauté, et avaient même dépossédé de leur emploi ceux qui le remplissaient cependant avec zèle. Une telle conduite avait occasionné un scandale sans pareil et attiré l’attention même de ceux du dehors, c’est-à-dire, des païens. La nouvelle de ces faits désolants était parvenue à Rome: elle semble y avoir été apportée par des délégués de Corinthe chargés de demander à l'Eglise de ‘Rome d'intervenir et de rétablir la paix. Cest la réponse à cette demande qui nous est donnée dans l’épitre de saint Clément aux Corinthiens.
1 Réville. Ouvrage cité, p. 400.
2 Sohm. Xirchenrecht, 98.
L'auteur s'attache d'abord à caractériser le mal qu'il veut guérir, cet esprit jaloux et séditieux, qui est né d'une orgueilleuse satisfaction de soi-même : puis, il presse les schismatiques de rentrer en eux-mêmes, de revenir à des sentiments d'humilité et de paix. Ge n'est que dans la dernière partie de sa lettre qu'il aborde la question ecclésiastique proprement dite, et qu'il recommande à l'Eglise de Corinthe de maintenir dans son sein une organisation bien ordonnée. Aux veux de saint Clément, l'Eglise se présente donc comme une société réglée, composée de membres qui ont des attributions différentes et qui doivent observer l’ordre établi. C'est l’idée qu'il insinue par deux comparaisons très simples. Voyez, dit-il. les soldats dans l'armée : avec quelle régularité, quelle obéissance, ils exécutent les commandements de leurs chefs ! Tous ne sont pas chiliarques, centurions, décurions: chacun fait, à son poste, la besogne qui lui à été fixée : c'est de l'union de tous que résulte le succès. Vorez encore notre corps humain : la tête n'est rien à elle seule, ni les pieds sans la tête, mais les moindres parties du coïps sont utiles au corps tout entier : chaque partie travaille à maintenir le tout sain et sauf f. »
Ces principes établis, saint Clément en fait l'application à l'Eglise, en rappelant d'abord que, dans la Synagogue juive, l'administration et les fonctions n'étaient pas laissées à l'arbitraire d’un chacun. « Dieu à voulu que tout se passe avec ordre : où, quand, par qui doivent être accomplis les offices sacrés, c’est lui-même qui l’a déterminé par un acte de sa volonté souveraine. Que chacun accomplisse à son rang la fonction assignée : car des fonctions particulières ont été accordées au grand-prêtre et un lieu particulier a été fixé pour les prêtres: des
1MCleM AlLCOr XRVIT
services spéciaux incombent aux lévites. L'homme du peuple est astreint à des prescriptions laïques !. »
Or, si Dieu à pris soin d’ordonner ainsi tout Ce qui concernait l’ancienne Synagogue dont la dignité était bien inférieure à celle de l'Eglise : s’il a même fait un miracle pour désigner la tribu à laquelle devait échoir le sacerdoce ? ; aura-t-il pris moins à cœur l’organisation de cette église qu'il a appelée la sienne d’une manière spéciale. qui doit durer jusqu'à la fin des temps, à laquelle il a fait de si magnifiques promesses? Saint Clément ne le pense pas et, à deux reprises, il rappelle que l'ordonnance de cette nouvelle société est l’œuvre des apôtres, l’œuvre de Dieu. « Les apôtres, dit-il, nous ont prêché l'Evangile de la part du Seigneur Jésus-Christ, et Jésus-Christ à été envoyé de la part de Dieu. Le Christ a donc été délégué par Dieu, et les apôtres par le Christ : ces deux délégations ont eu lieu en bonne et due forme de la part de Dieu. Ayant donc reçu leurs ordres et ayant été confirmés par la résurrection de Jésus-Christ, les apôtres partirent fortifiés par le Saint-Esprit pour annoncer l'avènement du royaume de Dieu. En prêchant dans les pays et les villes. ils établissaient leurs prémices, après les avoir éprouvés spirituellement, comme épiscopes et diacres des futurs TOC
Cette idée, que les apôtres, dans les œuvres qu'ils ont établies, n'ont agi qu'en vertu d'une délégation divine, saint Clément la reprend un peu plus loin en précisant mieux sa pensée : « Les apôtres savaient, par Jésus-Christ, qu'il y aurait lutte au sujet de la dignité épiscopale. Ayant, de ce fait, une connaissance certaine, ils établirent les susdits (épiscopes et diacres) et ils donnèrent ensuite
1 Clem. ad Cor., xL, 41.
2 Idem, xLun, voir Num. xvr.
3 Zdem, XL.
DE L'ORIGINE DIVINE DE L'EPISCOPAT Si
comme règle que, lorsque ceux-ci viendraient à mourir, d'autres hommes éprouvés reprendraient leurs fonctions 1. Or, ceux qui ont été établis par eux ou ensuite par d'autres hommes notables avec le consentement de l'Eglise, qui ont accompli sans reproche leur ministère auprès du troupeau de Jésus-Christ, avec modestie, tranquillement et sans arrogance, qui, depuis longtemps, ont reçu de tout le monde de bons témoignages, nous ne croyons pas qu'il soit Juste de les destituer de leurs fonetions. Car, ce n’est pas un petit péché de destituer de l’épiscopat ceux qui ont, d'une manière irréprochable, présenté les offrandes. Or, vous avez éloigné quelques bons administrateurs de la. fonction dont ils avaient été honorés et dont ils s’acquittaient sans reproche ?. » La pensée de saint Clément ressort assez clairement du texte : l’organisation de l'Eglise n'est pas laissée au hasard, ni livrée au caprice humain, ni exposée aux menées ambitieuses des intriwants. Dieu a envoyé Jésus-Christ : Jésus-Christ choisit ses apôtres, ceux-ci ont délégué d’autres disciples recommandables, et, pour couper court déjà aux intrigues! el aux calculs humains, ils ont laissé comme règle que d’autres hommes honorables devraient reprendre les fonctions de ceux qui disparaissaient. N'est-ce pas là une transmission régulière par une chaîne ininterrompue dont le premier anneau vient se souder en Dieu? Pouvait-on mieux dire que la succession des pouvoirs dans l'Eglise est une œuvre divine ? Nous ne le pensons pas.
Mais qui faut-il voir dans ces éniçgronous dont parle saint Clément à plusieurs reprises ? Comme il mentionne à côté
t Voici le texte grec : diè travrmr Tr Guriur ngoyrwouw ElAnpOTec TER HUTECTRCOUY TOUS HOUEOMUEVOUC, HO UETOUEÙ Enivour EdwxUr Gnioç, êdr #olun0dçu, duudeswrrar Ereoor dedoxiudçuesror Gv0vec Tv AsiTovOyiur uérov.
3 Clem., xXLIv.
d'eux les diacres, sommes-nous en présence de deux degrés seulement dans la hiérarchie, ou bien les épiscopes en question désignent-ils évêques et prêtres pris ensemble ? De Pressensé prétend qu'il n'y a là que deux degrés : les anciens ou évêques, puis les diacres : il se base sur un passage de la lettre où saint Clément, après avoir dit que erand serait le péché de rejeter de l’épiscopat ceux qui ont saintement exercé leur charge, ajoute : « Heureux les anciens, nos devanciers, qui ont obtenu une mort parfaite, car ils n’ont pas à craindre qu'on les chasse de leur placef. »
Quant à nous, nous croyons qu'on ne peut tirer du terme mnpesbiregouc, appliqué à Ces personnages, aucun argument sérieux en faveur d’une simple hiérarchie à deux degrés : ce mot, en effet, semble plusieurs fois mis en rapport avec le terme véo (jeunes). Nous ne voulons pas dire qu'il faille le traduire par seniores (âgés). nous croyons plutôt que souvent il désigne les membres de la communauté, distingués par leur zèle, les services rendus à l'Eglise. Mais il ne nous paraît pas devoir être pris au sens de presbyter, puisque. en différents endroits, il est question de presbyteri constituti : il semblerait done qu'il qu'il y aurait des presbyteri simplement désignés sous ce nom et des presbyteri établis en dignité. pourvus d'un emploi ? : ce seraient ces derniers seulement que l'on pourrait regarder comme ayant part à la direction de la communauté.
De plus, nous voyons saint Clément faire mention d'une autre catégorie de personnages qu'il place au-dessus des presbyteri, ce sont ceux qu'il appelle les chefs, ryovueror, Comme le fait remarquer Réville, ceux-ci sont certainement distincts des presbytres : à deux reprises, ils sont cités
‘ de Pressensé. Le siècle apostolique, 2e période, p. 570. 2 Clem., x£L1v, 2.
côle à côte, ce qu'on ne sexpliquerait pas si l'auteur avait voulu parler des mêmes dignitaires. « Vous agissiez en toutes choses, dit-il aux Corinthiens, sans acception de personne: vous marchiez soumis à vos conducteurs el rendant aux presbytres l'honneur qui leur est dû ? ». et à un autre endroit : « Soyons pleins de déférence envers nos conducteurs, honorons les presbytres, instruisons les jeunes dans la crainte de Dieu ?. » Il est facile de voir qu'il v a une nuance dans les termes déférence et honneur, aussi bien qu'il v a une différence dans les mots conducteurs et presbytres : les premiers ont une autorité, un pouvoir à exercer : les seconds semblent jouir plutôt d’une prééminence morale *.
D'autre part, cependant, saint Clément parle des épiscopes comme ayant été destitués de leurs fonctions : ce sont les mêmes personnages que les 7yovuero, puisque le péché des Corinthiens consiste précisément à ne plus être comme autrefois soumis à leurs chefs, à refuser l'obéissance à ceux qui étaient choisis pour administrer la communauté. Nous aurions donc ici un conseil directeur de l'Eglise de Corinthe.
Faut-il voir là-dedans un collège d'évèques, de telle sorte qu'il n'y aurait eu dans l'Eglise de Corinthe que les évêques et les diacres ? Nous croyons qu'on peut apporter ici une explication qui a déjà trouvé place à propos de la Didaché.
D’après les souvenirs auxquels saint Clément fait appel, la dispute de Corinthe parait avoir eu pour cause le fait que certains chrétiens ont refusé de se soumettre aux ordonnances concernant les offrandes et la célébration du
1 Clem., t, 3.
3 Idem, xx, 6.
3 Cf. Réville. Les origines de l’Episcopal, p. 407.
sacrifice liturgique ; or, nous le savons, d'ailleurs, à cette époque le culte solennel eucharistique était accompli par l’évêque célébrant entouré de ses prêtres, aidé par les diacres : comme les prêtres ne remplissaient pas de fonctions spéciales, qu'ils ne faisaient qu'un avec l'évêque le terme éniçxonouç désignerait le collège tout entier évêque et prêtres pris ensemble f.
Ajoutons encore, non comme une chose absolument sûre et claire, mais comme une déduction très plausible des termes dont se sert saint Clément, qu'il laisse pressentir une hiérarchie à trois degrés: nous voulons parler du passage où il est question de la répartition des fonctions d’après une volonté divine. « Dieu n'a pas voulu que l’accomplissement des offrandes et des ministères eût lieu au hasard et sans ordre : des fonctions particulières ont été accordées au grand-prêtre, un lieu particulier a été assigné aux prêtres et des services spéciaux incombent aux lévites ?. On dira, sans doute, qu’en cet endroit saint Clément fait allusion à l'organisation mosaïque : soit, mais nous ferons remarquer cependant que l’auteur parle non plus pour les Juifs, mais pour les chrétiens et qu'il veut montrer à ses lecteurs que la hiérarchie juive établie par Dieu se retrouve aussi dans la nouvelle loi avec sa triple distinction de diacres, de prêtres et d’un pontife élevé au-dessus des autres.
Sans vouloir prétendre d'une manière absolue que saint Clément, dans sa Lettre aux Corinthiens, désigne clairement une hiérarchie à trois degrés, nous pouvons dire, du moins, que ses paroles ne contredisent nullement cette manière de voir, et c'est pourquoi plusieurs écrivains
1 Duchesne, livre cité. — Sohm. Kirchenrecht, p. 138 et ss. — Bickell. Gesch. des Kirchenrechts, Bd I. p. 97, 99. 2 Clém., x1.
n'hésitent pas à avancer qu'elle S'v trouve !. Bien plus, saint Clément aflirme, d'une façon catégorique, que l'organisation de l'Eglise telle qu'elle existe est l’œuvre des apôtres et qu'ils n'ont fait que suivre, en établissant, l'enseignement de Jésus-Christ ?. Réville se rit de cette assertion en Ja mettant sur le compte de l'imagination sacerdotale de l'auteur Ÿ : cependant, il nous semble que saint Clément eût difficilement pu en appeler, comme il le fait, à la tradition # si l’organisation de l'Eglise n'avait été qu'un produit de son imagination.
Saint Ignace d’Antioche
Avec les lettres de saint Ienace d’Antioche, nous arrivons au témoignage le plus important de la littérature qui a suivi l'époque des apôtres. Ce document nous fait faire, comme on le verra, un pas décisif : plus d'un point, jusqu'ici encore obscur, va briller d’un jour plus clair: nous allons rencontrer, sur l’organisation de l'Eglise. sur le fonctionnement de la hiérarchie, sur lunité de lépiscopat. sur la nature de ses attributions. des données d’une portée tout à fait caractéristique. On nous permettra donc d'entrer, à propos de ce témoignage, dans quelques détails plus circonstanciés.
Nous ne voulons pas faire ici l'historique des discussions qui ont été engagées pour ou contre l'authenticité des sept lettres de saint Ignace. Cette matière a été traitée avec compétence par divers écrivains connus et auxquels nous nous contentons de renvoyer nos lecteurs *?. Aujourd'hui,
: Hilgenfeld. Zeitsch. für wissensch. Theol., 1890, p. 234.
3 Clem., XLIv.
3 Réville. Les origines de l’Episcopat, p. 414.
+ Clem., vix, 2.
5 Funk. Opera patrum Apostolicorum. — Ligtfoot. Apostolic
il n'est plus permis à un écrivain sérieux de mettre en doute leur authenticité. Réville, après avoir exposé et réfuté les diverses raisons alléguées par les adversaires, ajoute : « La véritable raison, et la seule vraiment forte. qui, depuis les origines de la critique moderne jJuqu'à nos jours, ait fait disqualifier les épitres d'Ignace, dans leur recension première, c'est l'épiscopalisme ardent qui les a inspirées d’un bout à l'autre !. »
Il avait déjà, dans une précédente étude, fait la même remarque : « Après avoir soumis le travail de la critique à un contrôle précis, on garde, malgré soi, l'impression que toute cette argumentation n'a pas été inspirée par autre chose que par la répugnance, très légitime d'ailleurs, à admettre comme écrits du premier quart du [T° siècle des lettres où la thèse de l'autorité épiscopale est défendue avec tant d'énergie.
Toutes les critiques dont nous avons passé la revue n'ont pas d'autre but que de servir d'appoint à la seule objection véritablement capitale : il est impossible que, dans les premières années du IT° siècle, l’épiscopat ait eu des racines suffisamment profondes dans l'Eglise, pour qu'on pût lui assigner des fonctions aussi importantes et une autorité aussi absolue que le veut l'auteur des épitres ignatiennes ?.
Mais, comme le fait remarquer Réville, « si les écrits apocryphes sont généralement des œuvres de tendance, il ne s'ensuit pas que toutes les œuvres de tendance soient des écrits apocryphes. Dans le cas présent, comme toutes les autres preuves alléguées contre les épîtres ianatiennes
Fathers. Part II, S. Ignatius, S. Polycarp, 2e éd. Londres, 1889. — Zahn. Ignalius von Antiochien Gotha, 1873. — Réville. La valeur du Témoignage d'Ignace d'Antioche, chez Leroux. Paris, 1871.
1 Réville. Les origines de l'Episcopat, p. 478.
2 Réville La valeur du Témoignage d'Ignace. p. 51.
sont dépourvues de valeur, il s'agit de rechercher si les principes de l’auteur relatifs à l'institution épiscopale et si l'idée qu'il se fait du fonctionnement de l'épiscopat sont incompatibles avec l'état des églises de l'Asie hellénique à l’époque où vécut Ignace, ou, s'il est possible que, entre lan 110 et 120 de notre ère, un partisan passionné du gouvernement épiscopal ait pu s'exprimer ainsi sur la mission de l’épiscopat !. »
D’après Réville, il est donc inutile de combattre l'authenticité des épîtres ignatiennes : c’est un point qu'il faut admettre. Toutefois. l'écrivain ne dissimule pas que la doctrine de saint Ienace sur l'épiscopat et ses attributions. ne concorde nullement avec sa manière de voir. « Il ne faut jamais perdre de vue, dit-il, le caractère de l’auteur pour apprécier son témoignage d'une facon équitable. Justement, parce qu'Ignace est passionné, intransigeant. il voit les choses à travers son imagination ardente plutôt que d’une façon conforme à la réalité. Prendre à la lettre les renseignements que ses épitres fournissent sur l'état ecclésiastique de son temps, c'est à peu près aussi raisonnable que de se représenter l'état de notre société moderne d'après les violentes diatribes d'un clérical militant contre la république des francs-maçons où d'un socialiste contre les bourgeois ?.
Si nous avons bien saisi la pensée de Réville, l'état représenté par saint Ignace ne serait donc qu'un idéal auquel il faut arriver, mais ne représenterait pas du tout la situation exacte de l'Eglise à l'époque où les lettres ont été composées. Pour juger cette assertion, 11 faut, avant tout, exposer la doctrine des épitres ignatiennes sur le point particulier qui fait l'objet de notre étude.
: Réville. Les origines de l’Episcopat, p. 480, 3 Idem,
La première chose qui ressort dans ces lettres, C'est une distinction nettement établie entre les trois degrés de la hiérarchie; chacun a son nom, ses fonctions. Au-dessus de tous l’évêque, puis les prêtres formant comme son conseil, ensuite les diacres : « Que tous, dit-il, aient une profonde vénération pour les diacres comme représentant Jésus-Christ, pour l'évêque qui est l’image du Père. pour les prêtres qui sont le conseil apostolique. Sans ces trois ordres différents, il n'y a pas d’'Eglise !. »
Mais, aux yeux de saint Ignace, le personnage qui domine, celui qui est essentiel, c’est l'évêque : on pourrait citer les épîtres presque entières, pour montrer la situation prédominante qu'il occupe: nous sommes obligé de nous borner à quelques passages pris dans les différentes lettres. Il écrit aux Ephésiens : « Celui que le père de famille envoie pour gouverner sa maison, nous devons le recevoir comme celui même qui l’a envoyé : il est donc évident que nous devons recevoir l’évêque comme Dieu lui-même ?. » Et à un autre endroit : « Heureux êtes-vous d'être unis à l'évêque, comme l'Eglise est unie à Jésus-Christ et comme Jésus-Christ est uni au Père *. » « Marcher avec l'évêque. dit-il aux fidèles de Magnésie, ce n'est pas seulement marcher avec lui, mais encore avec le Père de Jésus- Christ, l'épiscope universel » : et quelques lignes plus loin : « Je vous exhorte à tout accomplir en union à la volonté de Dieu sous la présidence de l'évêque qui tient la place de Dieu #. » Il écrit aux Smvrniens : « Obéissez tous à l’évêque comme Jésus-Christ à obéi à son Père »: et encore : « IT est beau de reconnaitre Dieu et l’évêque celui qui honore l'évêque est pris en considération par
iNentadArall Arr ele 3/Ad Eph., vi, 1.
3 Ad Eph., v, 1.
* Ad Magn , 1 et vi, 1.
Dieu : celui qui agit en dehors de l'évêque sert le diable ! » : Aux chrétiens de Philadelphie, il dit de même : « Ceux qui sont à Dieu et à Jésus-Christ, ceux-là sont avec F'ÉVOQUE. 2 »
A ces exhortations si pressantes, si vives, l'évêque d'Antioche en ajoute d’autres dans lesquelles il donne la raison de cette union à l’évêque. c’est qu'il est, dit-il, le gardien de la doctrine, il est le centre de l'administration et le seul qui règle la liturgie et la célébration du Sacrifice eucharistique. Que les évêques soient les garants de la vraie doctrine, c'est un point sur lequel saint Ignace s'explique très clairement : « Jésus-Christ, dont notre vie est inséparable, est la pensée du Père, comme les évêques établis dans les différentes contrées de la terre sont la pensée de Jésus-Christ : voilà pourquoi il faut se conformer à la pensée de l’évêque ?. » L'idée de saint Ignace est évidente : Nous devons, pour avoir la vie chrétienne, nous tenir fermement attachés à l’enseignement de Jésus- Christ. Mais comment distinguer l’enseignement vrai.du Sauveur au milieu de toutes les élucubrations qui se font jour ? Comment peut-on savoir, dans les différer tes communautés, quel est le recueil authentique des paroles du Christ? Il y a, dit-il, un moyen bien simple : c’est d'écouter l'évêque, car les évêques ont été établis par toute la terre précisément pour v être partout l'écho fidèle de la parole divine. Ecrivant aux Tralliens, il les met en garde contre les hérétiques qui sèment l'erreur sous les apparences de la vérité : « Pour y échapper, leur dit-il, ne vous séparez pas de Jésus-Christ et de l’évêque *. »
Mais de même que l’attachement à la doctrine de l'évêque
1 AdSmyrn., VIT, l,et 1x:
2 Ad Philadel., 111.
3 Ad Ephes., 111 et 1v.
PATATTALLPMEVT VIT.
est le meilleur moven de maintenir la pureté de sa foi, de méme aussi l'union avec lui est le meilleur garant de la légitimité du sacrifice : c’est la marque du chrétien catho lique. « Que rien de ce qui concerne l’Église ne se fasse en dehors de l’évêque. La seule eucharistie qu'il faille tenir pour bonne, c’est celle qui est présidée par l’évêque ou par celui qui est son délégué. Que la foule soit là où parait l’évêque, de même que partout où il y a Jésus-Christ là est l'Eglise universelle. Il n’est pas licite de baptiser ou de tenir l’agape à l'écart de l'évêque. Mais ce que celui-e1 Jugera bon, c’est là ce qui sera agréable à Dieu, afin que tout ce que vous faites, vous le fassiez comme une chose sure. 10)
Il est difficile, croyons-nous, de trouver quelque chose de plus fort que ces textes en faveur de l'autorité épiscopale. Comme on le voit, à l'évêque appartenait la célébration du Sacrifice eucharistique: lorsqu'ilne pouvaits’'en acquitter par lui-même. c'était à lui de désigner son remplaçant ainsi se trouve confirmée la donnée fournie déjà par les écrits précédents sur la nécessité de la présence d'un évêque pour accomplir les fonctions liturgiques. A l'évéque encore appartient le droit de baptiser, d'admettre les nouveaux fidèles dans le sein de l'Eglise catholique. à lui d'assurer la bonne marche de la communauté, puisque ce qui se fait en dehors de lui n'a aucune force, aucune valeur.
D'après saint Ignace. par conséquent, l'évêque est le chef unique de la communauté : si parfois il est parlé des prêtres, des diacres, c'est toujours comme de personnages d'un rang inférieur : l’évêque est le garant de la doctrine, la personnification de l'Eglise : rompre avec lui, c’est rompre avec l'Eglise universelle,
1 Ad Smyrn., vu.
De plus, si on y fait bien attention. l'évêque est unique : tandis que saint Ignace parle des prêtres, des diacres au pluriel, il cite l’évêque au singulier, il le considère comme unique dans chaque communauté, — et pourquoi ? — Parce qu'il est le représentant de Dieu, le remplaçant de Jésus-Christ. Nous n'avions jusqu'ici, il faut bien l'avouer. rien vu de plus fort en faveur de l'autorité épiscopale, en faveur de l’épiscopat monarchique.
Pour combattre la portée des paroles de saint Ignace, on a émis l'opinion que l’auteur à décrit plutôt un état idéal que la réalité : «Il ne faut pas perdre de vue, dit Réville. que la nature de son esprit, les circonstances au cours desquelles il écrit ses lettres, le caractère même de son style ne permettent pas de prendre son plaidoyer ardent en faveur de l'autorité épiscopale pour une reproduction fidèle de la réalité ecclésiastique dans ces Eglises. Ses lettres trahissent une situation beaucoup plus tourmentée et dénotent que l’évêque est une autorité morale bien plus qu'un pouvoir doté déjà des moyens d'actions qui pourront seuls en assurer l'exercice £. » |
D'après Réville, saint Ignace aurait donc décrit non pas ce qui est, mais ce qui devrait être. Frappé des dangers que court la foi, par suite des menées de l'hérésie, saint Ignace, voyant l'unité en péril, aurait imaginé une nouvelle organisation, il aurait substitué une autorité unique à celle d'un corps presbytéral, ou de la communauté se dirigeant par elle-même. Il nous semble que toutes les paroles de l’auteur nous enseignent le contraire. Il représente partout l’épiscopat comme une institution établie, essentielle à la bonne marche de l'Eglise : tout ce qu'il dit de l'unité de la foi garantie par l’évêque, de la validité du Sacrifice eucharistique, sous la présidence de l’évêque, ne permet pas
1 Réville. Les origines de l'Episcopal, p. 518.
de supposer un seul instant qu'il puisse s'agir là d'une organisation nouvelle. Comment, en effet, l'évêque serait-il devenu tout d’un coup le représentant de Dieu, la personnification de la vérité ? Saint Ignace, nous semble-t-il, ne fait qu'une seule chose : Voyant les dangers que les hérésies nouvelles vont faire courir à la foi, il engage simplement les fidèles à se serrer de plus en plus autour de l'évêque, pour ne pas se laisser entrainer par les inspirations privées des faux prophètes, des docètes, des judaïsants. Mais comment aurait-il pu élever si haut l'autorité d’un épiscopat unitaire simplement en voie de formation où n'ayant un tel ascendant que dans son imagination ? Comment aurait-il pu frapper de tels ana- {thèmes ceux qui se sépareraient de l'évêque si celui-ei n'avait pas eu une puissance nettement établie et nettement reconnue par les fidèles ?
Certains auteurs prétendent que saint Ignace est obligé d'insister. parce qu'il faut faire pénétrer son idée. « Le zèle avec lequel saint [Ionace s'efforce, par les termes les plus pressants, d'inculquer la soumission à l'évêque, ce zèle montre, dit Lœning, que Fépiscopat unitaire n'avait pas été introduit depuis longtemps et n'avait pas obtenu l’assentiment général. » « On comprend, dit-il en un autre endroit, que saint Ignace témoigne une si tendre affection aux diacres : ceux-ci, sans doute, avaient été un puissant auxiliaire pour la puissance grandissante de l'épiscopat, tandis que les prêtres avaient peine à oublier leur ancienne situation : dans plusieurs Eglises, le changement de conslHitution ne s'était pas opéré sans laisser dans la communauté un trouble profond t. »
On pourrait croire que des auteurs si catégoriques dans
1 Lœning. Die Gemeindeverfassung. Voir aussi Réville, La valeur du Témoignage d'Ignace d'Antioche, p. 13 et 85.
leurs aflirmations vont apporter des preuves, qu'ils vont montrer, par des faits hors de doute. les contestations qui sont nées à la suite des ambitions épiscopales. Mais, il ny à rien : On aflirme: on ne prouve pas : pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas prouver : ce sont les preuves qui manquent. Lœning l'avoue clairement. « Nous n'avons là-dessus, dit-il, aucun écrit et nous sommes réduits à supposer que les membres de la communauté ont cherché dans l'épiscopat unitaire une protection contre les abus dont les prêtres se rendaient coupables f. » « Quoique nous soyons fort mal renseionés, dit aussi Réville, sur l'histoire des communautés jusqu'à la fin du IT siècle, ous en savons assez pour pouvoir aflirmer que le gouvernement épiscopal n'y avait ni l'autorité, ni le développement qu Ignace réclame ?. »
Malheureusement pour ces auteurs, c'est à de pures aflirmations qu'ils s'en tiennent : ils font des suppositions, mais ils ne nous montrent pas sur quel fondement elles s'appuient : c’eût été, cependant, une chose nécessaire el très utile dans une question aussi importante. Aussi, un autre écrivain a-t-il nettement combattu cette manière d'écrire l'histoire. « On peut affirmer, dit Loofs, que le développement de la hiérarchie n'a pu s’accomplir par un de ces changements de constitution pour lequel on doit faire intervenir des luttes qui sont Ssupposées accompagner ces changements. C'est un fait prouvé que l'Eglise catholique, à la fin du Ilsiècle, se considère comme la dépositaire légitime des traditions apostoliques et qu'elle ne sait rien de ces changements si pénibles auxquels elle devrait son existence . »
H y à plus : saint Ignace, dans ses lettres, est si loin de
1 Lœning. Ouvrage cité.
2 Réville. La valeur du Témoign., p. 13. 3 Loofs. Dans Theol. Studien und Kriliken, en 1890, p. 650.
plaider l'introduction d'un épiscopat monarchique qu'il le considère, au contraire, comme une institution reconnue, avant droit de cité non seulement dans un coin perdu de l’Asie-Mineure. mais partout, dans le monde catholique. Voici, en effet, comment s'exprime l'auteur dans un passage que nous avons déjà cité : Jésus-Christ, dit-il, est la pensée du Père, et les évèques établis dans les limites de la terre sont la pensée de Jésus-Christ : où enicxonoi où xara Ta neouru Ooichérec Er Inço® yrour sigtr Le mot zeoas, pris d’une facon absolue, signifie extrémité, région lointaine, fin : la phrase de saint Ignace reviendrait donc à ceci : il y a partout la même foi. parce qu'il y a sur toute la terre des évêques qui sont la reproduction de Ja pensée de Jésus-Christ. Saint Ignace connaît donc un épiscopat non seulement en Asie-Mineure, mais bien au delà, jusqu'aux extrémités de la terre.
Réville a tenté de donner à la pensée de saint Ignace un autre sens. Après avoir cité le texte, il ajoute : « La pensée vénérale de l'auteur est facile à saisir : c'est, sous une nouvelle forme, la mème idée qu'il répète à chaque instant, le même raisonnement typologique déjà signalé : de même que Jésus-Christ est la manifestation de la vérité divine. de même les évêques sont la manifestation de la vérité apportée par le Christ : la bizarrerie de la forme, l'emploi anormal de l'expression xara ru néoura, sans désigner de quelles limites ou de quelles parties extrêmes il s'agit, ne devraient pas étonner des lecteurs familiers avec le style extraordinaire d'Ignace. Le sens ne peut être que celui-ci : Si la manifestation de la pensée divine est unique et universelle en Jésus-Christ, la manifestation de la pensée du Ghrist se fait par un grand nombre d'évêques ayant été établis chacun dans certaines limites. En d’autres termes, si l'autorité du Christ est universelle, celle des évèques est locale.
Bien loin de voir, dans ce passage, une déclaration en faveur de l’universalité de l'épiscopat, déclaration à laquelle nous najouterions pas grande foi dans la bouche d’un homme aussi coutumier de lhyperbole que saint Ignace. nous ne pouvons y trouver que l'affirmation du caractère local de l'épiscopat !. »
Nous ferons remarquer que l'expression xard rà néçura est prise au sens absolu avec l’article, elle signifie donc les limites des confins de la terre ?. M. Réville prétend la traduire par : certaines limites, mais pourquoi l’article ? rénéouræ ne signifie pas : des limites, mais bien : les limites : et, du reste, quelles seraient ces certaines limites que Réville veut y voir ?
De plus, le raisonnement de saint [Ignace n’est pas celui que Réville lui prête : quelle est, en effet, la pensée de saint [Ignace dans ce passage ? Il veut prouver que, pour avoir l’unité de foi avec Dieu, il faut être uni à Jésus- Christ : mais la pensée de Jésus-Christ se reproduit dans les évêques : on ne prétendra pas qu'ici saint Ignace a en vue les seuls fidèles d'Ephèse : sa pensée a une portée beaucoup plus générale, il s’agit des fidèles pris dans le monde entier et, par conséquent, des évêques aussi répandus dans l'univers. L'épiscopat, tel que saint Ignace l'envisage, ce n'est donc pas l’épiscopat local, borné à une communauté, mais l’épiscopat universel, nous dirions presque l’épiscopat catholique.
Cependant, nous dit-on, comment se fait-il, étant supposé que l’épiscopat soit si répandu, comment se fait-il qu'il n'existe pas à Rome? « Il est constant, dit de Pressensé, qu'à l’époque de saint Ignace la constitution d'un épiscopat distinct du presbytérat est seulement en voie de formation :
1 Réville. La valeur du Témoignage d’Ignace, p. 81, 82. 2 Sohm. Xirchenrecht, p. 167 : Cette expression ne peut désigner, dit-il, que les confins de la terre.
s’il existe à Antioche, l'identité première subsiste à Philippes, dans tout l'Occident et très positivement à Rome * ». car saint Ignace, dans sa lettre aux Romains, ne parle pas du tout de l’évêque de Rome, et saint Polycarpe garde Île silence sur l’existence d’un évêché à Philippes.
Quant à ce dernier point, nous pouvons répondre que c'est un simple argument négatif e silentio qui n'a pas en lui-même une valeur bien forte. Nous pourrions très bien admettre qu’il n’y ait pas encore eu d’évêque unitaire à Philippes sans que la thèse de l’épiscopat monarchique universel en souffre le moins du monde. Nous ne sommes cependant pas même obligé de recourir à cette supposition. Saint Polycarpe adresse sa lettre à la communauté de Philippes sans nommer l'évêque qui y aurait résidé, c'est vrai, mais rien ne le forcait à le faire. Saint Clément. dans sa lettre aux Corinthiens, ne parle pas de l’évêque et ne se présente pas non plus comme l’évêque de Rome : peut-on ‘conclure de ce silence qu'il n'ait pas exercé dans Rome le pouvoir épiscopal ? Ce serait donner à l'argument négatif une valeur qu'il n'a pas : nous croyons que cette valeur n'est pas plus grande dans la lettre de saint: Polycarpe : le seul fait du silence gardé par l’auteur de la lettre, par rapport à l’évêque, ne semble pas constituer une preuve suflisante.
« Quant à l'Eglise de Rome, il est bien clair, dit Réville, qu'il n'y à pas d'évêque : il est extrêmement significatif, en effet, qu'il ne soit pas du tout question de l'évêque de Rome, dans la lettre aux Romains, alors que. dans toutes les autres, il est constamment parlé de l'évêque local, de l'obéissance qui lui est due, de la prépondérance qui lui revient de droit. Malgré tous les prétextes allégués. la vérité est qu'Ignace ne peut parler d’évêèque là où il n'y
1 de Presserisé. Ouvr. cité, p. 475.
en à pas encore : tous les documents antérieurs, où nous avons pu trouver des renseignements sur le gouvernement ecclésiastique à Rome, attestent, en effet, que, jusqu'à une époque très rapprochée de celle où Ignace écrivit ses lettres, il n'y avait pas encore d'évêque de Rome !. »
Nous croyons qu'ici encore l'argument négatif invoqué par Réville est loin d'avoir la force qu'il lui suppose et qu'on peut faire valoir contre lui des raisons qui ne sont pas à dédaigner.
Comme le fait remarquer Sohm. ?, saint Ionace recommande aux Romains de se souvenir, dans leurs prières, de l'Eglise d'Antioche qui va maintenant se trouver sans pasteur. « Dieu seul, dit-il, et la charité des autres fidèles pourront y subvenir. » Une Koglise sans pasteur, sans évêque est donc. à ses veux, dans une situation anormale, c'est une famille privée de son chef. De plus, il a dit, dans une de ses lettres. qu'on ne peut concevoir une Eglise où il n'y ait pas un évêque, des prêtres, des diacres : lui-même a fait précédemment le plus magnifique éloge de l'Eglise romaine : « C'est, at-il dit, une Kglise digne de Dieu. une Eglise heureuse, qui tient la loi de Jésus-Christ #. Comment concilier ces louanges avec l’idée que saint Ignace nous donne d'une Eglise parfaite ? Comment s'expliquer que l'Eglise de Rome, si vantée, soit précisément organisée d’après un type différent de celui qui, partout ailleurs, à été représenté comme le meilleur. comme étant celui laissé par Jésus-Christ ?
Le silence gardé par saint Ignace sur l’évêque de Rome peut se justifier encore par la nature même de la lettre aux Romains. Le caractère de cette lettre est tout à fait différent de celui des autres. Saint Ignace dit lui-même
1 Réville. Les origines de l’épiscopal, p. 510. 2 Sohm. Xirchenrechlt, p. 167.
3 Jon. ad Rom , 1x.
qu'il ne veut point donner des ordres aux fidèles de Rome: il ne veut pas même les instruire. Comme il a appris que les chrétiens de Rome veulent s’efforcer d'empêcher son exécution, intervenir pour qu'elle n’ait pas lieu, il leur demande de ne pas donner suite à leur résolution, de ne pas lui ravir la palme du martyre après laquelle il soupire si ardemment. Le fond même de la lettre lui imprime un cachet tout à fait spécial : elle ne fait aucune mention de l’évêque de Rome, et, ajoutons-le, on n'attend pas même cette mention.
Du reste, si, du silence gardé par saint Ignace sur l’évêque de Rome, il était permis de conclure qu'il nv en avait point à Rome, il faudrait admettre encore qu'il n’y à ni prêtres, ni diacres, ni aucun ministre attaché à la célébration de la liturgie : et ce serait là cette Eglise, la principale de toutes les Eglises, celle à laquelle il décerne tant d’éloges ! Ce serait, il faut l'avouer, une communauté bien rudimentaire.
Quelques écrivains ont voulu voir dans les lettres de saint Ignace un plaidoyer per fas et nefas en faveur de Pépiscopat contre la puissance des collèges presbytéraux : on à Cru en trouver la preuve dans l'insistance que met saint Ignace à recommander l'obéissance à l'évêque. dans Paffection toute particulière qu'il semble témoigner aux diacres : ceux-ci, dit-on. secondaient puissamment les vues de lévèque, tandis que les prêtres ne se voyaient qu'avec peine privés d'un pouvoir qu'ils auraient exercé jusque-là !.
Supposition absolument gratuite, qui ne répond nullement au caractère même des épitres ignatiennes. « Le but de ces lettres, dont on ne peut méconnaïtre la haute valeur. dit un autre écrivain protestant, n'a pas été d'élever l'épis-
! Lœning. Die Gemeindeverfassung des Urchristenthums.
copat aux dépens du presbytérat : elles nous représentent l'épiscopat comme une institution qui a droit de cité dans les villes d'Asie-Mineure !. »
Nous pouvons ajouter que ces lettres sont même un excellent plaidoyer en faveur du presbytérat, de sa dignité, du respect, de l'obéissance dont il doit être l'objet. Saint Ignace dit aux fidèles d'Ephèse d'être soumis à l’évêque et au conseil des prêtres ?: à ceux de Tralles, qu'ils doivent être soumis à l’évêque comme à Jésus-Christ, et aux presbvytres, comme aux apôtres % : Mêmes recommandations à ceux de Smyrne, Philadelphie, Magnésie. L'autorité de cette hiérarchie à trois degrés, doit s'harmoniser comme les cordes d'une lyre. afin qu'il n’v ait point de discordance dans l'assemblée des fidèles.
Aussi, quelques écrivains n'ont-ils pas hésité à voir, dans ces recommandations si pressantes en faveur des prètres et des diacres, une preuve que le corps preshytéral n'aurait formé avec l'évêque qu'une seule autorité dans laquelle l’évèque aurait exercé simplement le pouvoir exécutif. « L'évêque, dit Réville, doit être d'accord avec les preshbytres et les diacres : l'hypothèse d'un désaccord entre les presbytres ou les diacres et lui ne se présente même pas. Un pareil conflit ne pouvait pas se produire dans l'organisation ecclésiastique des communautés d'Asie, l'évêque n'étant que l'exécuteur des décisions qu'il a prises en commun avec les prêtres. On ne conçoit pas plus un évêque combattant son presbyterion que l'on ne comprendrait, de nos jours. le directeur d’une société agissant contrairement aux décisions du conseil d'administration dont il tient ses pouvoirs et dont il n'est, à proprement
1 Hatch. Harnack. Die Gesellschafisverfassung der christlichen Kirche im Allerthum. 2. Vorlesung.
2 Ad Ephes,., 11.
s Ad Trall., 11, VII.
parler, que l'agent, quoi que ce soit lui qui intervienne personnellement dans les affaires de chaque jour et dont l'autorité apparaisse seule comme toujours présente el active. Une pareille situation peut donner lieu à des intrigues, aussi Ignace insiste-{-il beaucoup sur la nécessité de l'harmonie entre l’évêque et les presbytres, mais elle ne comporte pas une rupture entre eux ; car, en se séparant ouvertement, ils tariraient, par cela même, la source de leur autorité !. »
Cette conclusion est absolument gratuite : nous n'hésitons pas à dire que le texte des lettres la contredit formellement. En effet, dans les comparaisons ou les exemples qu'il apporte pour expliquer le fonctionnement de la hiérarchie, saint [Ignace établit toujours la supériorité de l’évêque sur les prêtres. S'il compare l'évêque à Dieu lui-même ou à Jésus-Christ, il représente toujours le presbyterion comme tenant la place du collège des apôtres : or, en quoi Dieu ou Jésus-Christ dépendrait-il des apôtres ? De plus, où saint Ignace dit-il que l'évêque tient sa mission des prêtres, qu'en se séparant d'eux, il tarirait la source de son pouvoir? N'aflirme-t-il pas, au contraire, que l'évêque est envoyé par Dieu, qu'il n’y a que le Sacrifice fait par l'évêque ou sous la présidence de l’évêque qui soit légitime et valable?
Du fait de leur présence aux côtés de l’évêque dans la célébration du Sacrifice, les prêtres, sans doute, recevaient une dignité et coopéraient à l'administration : ils partagent ses travaux: ils instruisent les catéchumènes: ils recoivent les dons pour le Sacrifice; en une certaine mesure, ils accomplissent les fonctions de l’épiscopat : on comprend que, dans les documénts plus anciens, moins précis. l’évêque et le presbyterion puissent être considérés comme ne faisant qu'un, qu'on les désigne sous le nom générique
! Réville. Les origines de l'Episcopat, p. 499 et suiv.
DE L'ORIGINE DIVINE DE L'ÉPISCOPAT vil
de presbyteri, mais de là à inférer que l'évêque n'est que l'agent du conseil presbytéral, il v a loin.
D'après les lettres de saint Ignace, nous savons donc que l'Eglise a été établie comme une société organisée : société subsistant avec une hiérarchie à trois degrés épiscopal, presbytérat et diaconat: nous savons encore que l'épiscopat est supérieur au presbytérat : l’évêque visible représente l’évêque invisible : il est le représentant de Dieu, et les chrétiens doivent se rattacher à lui s'ils veulent conserver l'unité de la foi et participer au Sacrifice seul légitime. Voilà des points qui ressortent clairement des écrits de saint Ignace. Mettre tout cela sur le compte d'une imagination exaltée, d’un esprit oriental habitué aux hyperboles, disposé à prendre pour la réalité ce qui ne serait qu'un idéal sans consistance, c’est une manière de voir qu'aucune raison solide ne justifie. Saint Ignace, crovons-nous, au contraire, était à même de décrire ce qu'il voyait : écrivant cinquante ans après la mort des apôtres, ayant vu leurs disciples, ayant été probablement lui-même l'un d'entre eux, devenu évêque d'une cité importante de l’Asie-Mineure, il pouvait savoir comment l'Eglise avait été fondée, sur quel pied elle avait été érigée.
Cette organisation n'a pas encore pris son complet développement ;: plus d’un point sera mieux éclairci dans la suite : certains pouvoirs seront mieux définis. Mais nous pouvons déjà démèêler les principes essentiels à la marche des communautés : nous voyons, en particulier. ressortir mieux la distinction de l’épiscopat et du presbytérat, la supériorité du premier, supériorité qui n'est jamais donnée comme venant de la communauté ou d’un accord des prêtres, mais comme étant l'expression même d’une volonté divine. Chose digne de remarque : jamais l’auteur ne cherche à prouver cette origine de l’épiscopat : il constate le fait que celui-ci existe comme un organe
nécessaire : il se borne simplement à réclamer une union toujours plus grande, une soumission toujours plus parfaite à la hiérarchie, à cause des schismes et des hérésies qui pourraient survenir et dont on voit les germes apparaître déjà çà et là. Si l'épiscopat n'avait pas été reconnu et établi ailleurs, nous ne voyons pas comment saint Ignace eût pu insister si fortement et cependant si simplement sur l'autorité qui lui revient. Si c'eut été là une institution nouvelle, nous ne comprenons pas comment saint Ignace ne se soit pas préoccupé davantage d'établir ses fondements; nous comprenons moins encore comment. dans sa lettre aux Romains, il se présente en qualité d’évêque d’Antioche. sans se mettre en peine d'expliquer mieux cette organisation d'une Eglise qui devait différer des autres. Mais, si on admet que l'épiscopat est déjà répandu ailleurs, à Rome aussi bien qu'en Asie-Mineure. qu'il est reconnu comme le centre et le fondement de l'Eglise locale, on s'explique qu'Ignace ait dit aux Romains : L'Eglise d’Antioche n'a maintenant plus d’autres gardiens que Dieu et votre charité. L'écrivain a laissé de côté certains points qui apparurent plus tard: il n'a pas parlé de l'union à l'Eglise de Rome, maitresse de toutes les Eglises, ainsi que le fera plus tard saint Irénée; y a-t-il là de quoi ruiner l’idée que nous avons soutenue ? Nullement. Saint Ignace n’a pas entrepris de faire sur la matière un traité dogmatique contenant une suite de propositions s'enchainant les unes aux autres : ce que nous trouvons dans ses sept épitres authentiques nous permet d'affirmer qu'à cette époque, c'est-à-dire dans les premières années du second siècle, l'Eglise possédait un épiscopat unitaire à la tête des communautés, assisté du presbytérat et du diaconat, que cet épiscopat était reconnu déjà au loin dans le monde, qu'il était reçu comme venant de Jésus- Christ, comme étant un organe essentiel de l'Eglise, que
DE L'ORIGINE DIVINE DE L'ÉPISCOPAT es
ce n'est done pas une simple dictature de salut public, issue des circonstances locales, ainsi que l’a dit Préssensét, mais bien une institution permanente destinée au maintien de la foi et de l'unité dans l'Eglise : le langage un peu voilé des lettres pastorales permettait déjà de le conclure.
Nous ajouterons un mot, en terminant, sur la lettre de saint Polycarpe à l'Eglise de Philippes, parce que cette épitre a une étroite relation avec celles écrites par saint Ignace : elle témoigne de l'authenticité de plusieurs épitres de ce dernier. L'auteur dit, en effet : « Nous vous avons envoyé, selon vos instructions, les épitres qu'Ignace nous a adressées et les autres pour autant que nous les avons chez nous. Klles sont jointes à la suite de cette lettre *. »
Ce qui nous engage encore à en dire un mot, c’est que, d'après Réville, cette lettre apporte un correctif indispensable aux données historiques que l’on a cru trop souvent pouvoir tirer de ces dernières (lettres d’Ignace). Gette épiître, où il n'est pas même fait mention d’un évêque, a une valeur imcomparable ÿ.
C'est là, paraît-il, aux veux de nos adversaires, le mérite de cette lettre et on n’a pas manqué d'en tirer la conclusion qu'il y a toujours à cette époque identité complète entre l'évêque et les prêtres *. Réville déduit de cette donnée qu'à Philippes l’organisation était différente d'ailleurs : dans cette communauté, les fonctions généralement remplies par les épiscopes étaient confiées aux presbytres °. L'Eglise de cette ville, ajoute-t-il deux pages plus loin, ne devait pas être bien considérable : son conseil presbytéral ne comptait probablement pas beaucoup de membres :
1 de Pressensé. Ouvrage cité, 20e période, p. 475.
2 Polyc. ad Philipp., x.
3 Réville. Les origines de l’'Episcopalt, p. 455.
‘ Ritschl. Entstehung der altkath. Kirche, p. 402. 5 Réville. Les origines de l’Episcopal, p. 503,
pourquoi n'aurait-il pas. exercé directement le pouvoir administratif et disciplinaire qui était propre à l’épiscopat?
Quand bien même nous admettrions qu'il n'y eût pas d'évêque à Philippes, nous ne voyons pas en quoi ce témoignage génerait notre thèse. Nous n'avons nullement prétendu que l’Église ait eu partout, dès le premier jour. la même organisation ; nous sommes d'avis. au contraire. qu'en ce point comme dans plusieurs autres, il y a eu un développement, que telle communauté a été plus vite organisée que telle autre. N°y aurait-il point d’épiscopat unitaire à Philippes, cela ne prouverait pas qu'il ne füt pas établi ailleurs et cela ne diminuerait pas du tout la portée des expressions si « passionnées » d'Ignace. cela n'enlèverait rien à la réalité de l’état qu'il décrit.
Mais nous nous permettrons de faire remarquer qu'il nous parait étrange qu'il n’y ait pas d'évêque dans cette communauté fondée par l’apôtre saint Paul cinquante ans auparavant, et qui a dû, par conséquent, avoir, dès lors, une organisation définitive. Le fait que Polycarpe adresse sa lettre à la communauté ne va pas à l'encontre de cette assertion : d’autres lettres, celles de saint Ignace, sont aussi adressées à toute la communauté. Pourquoi, cependant, l'évêque est-il passé complètement sous silence ? Le sujet même de la lettre ne l'expliquerait-il pas ? Nous savons par saint Jérôme ! que Polycarpe occupait, dans l’'Asie-Mineure, une situation éminente. Instruit par les prêtres de Philippes eux-mêmes, à ce qu'il semble, de ce qui vient d'arriver, Polycarpe adresse des exhortations, des conseils qui conviennent uniquement aux prêtres el aux diacres, mais qui n'avaient pas leur raison d’être pour l'évèque. Quant aux attributions que saint Polycarpe leur donne, il n'y a rien qui contredise ce que nous savons
1 S. Jérôme. De viris illust., &. xvir.
d'ailleurs : les prêtres étaient les coopérateurs de l'évêque dans l’enseignement, ladministration, la réception des offrandes. Il ne leur parle cependant pas de la célébration du Sacrilice, parce que, comme Polycarpe le savait fort bien, cette fonction était réservée à l’évêque. Ge fait même nous incline à croire que précisément il y avait un évêque à Philippes.
Le Pasteur d’'Hermas
Le Pasteur d'Hermas est un écrit du second siècle : la critique la plus autorisée le place vers l'an 140. Toutefois, comme le fait remarquer Funk, dans son ouvrage, des Pères apostoliques, nous ne pouvons appliquer exactement à cette époque les renseignements que l’auteur donne sur l’organisation et les institutions de l'Eglise ;: car Hermas nous donne ses instructions sous forme de visions, qui peuvent donc être reportées à des années antérieures.
Il y a peu de détails, du reste, sur les différentes fonctions dans l'Eglise. L'auteur cite : les apôtres, les prophètes, les énicxonoi, Les docteurs, Les diacres, et à un autre endroit ? les znpeçfitegot, mais sans bien préciser la nature de leurs attributions. Aussi les opinions se sont-elles partagées à ce sujet. Quelques auteurs, parmi lesquels Dœllinger, Krieg, voient dans les docteurs (dédücxaloi) qui se trouvent signalés entre les évêques et les diacres, des prêtres dont la fonction principale était l’enseignement *. Ce que nous savons du rôle des prêtres dans ces temps. semble justifier cette idée : ils avaient à s'occuper surtout
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3 Dœllinger, Æippolylus, p. 310. — Krieg dans Æraus. Real-Encyclopédie, 11, p. 650.
76 DE L'ORIGINE DIVINE DE L'ÉPISCOPAT de l’enseignement des néophytes, sans prendre part directement à l'administration de l'Eglise.
Toutefois, ne pourrait-on pas admettre ici une situation analogue à celle qui est décrite dans La Doctrine des douze apôtres : nous aurions dans les apôtres, les prophètes, les maîtres (d'ddçxuhoi) autant d'hommes dont la mission serait d'aller annoncer l'Evangile aux différentes cités sans s'attacher à aucune communauté particulière.
Resteraient ceux qui sont appelés éxixonoi et noechiteoor. Faut-il les identifier, n'en faire qu'une seule catégorie de personnages, désignés tantôt sous un nom, tantôt sous un autre ? où bien, faut-il distinguer deux classes distinctes, les évêques et les prêtres ? Nous croyons qu'il ne faut pas presser trop fort le sens des mots et que nous pourrions voir ici l’ensemble du collège des prêtres avec l'évêque : c’est à eux que reviennent la direction et la surveillance du troupeau, comme aussi le soin de l’instruire. Ce sont eux qui doivent recevoir les livres dont parle Hermas : il semble que l'un de ces ngecféreooi occupe une place prééminente, c'est le prêtre romain Clément dans lequel plusieurs n'hésitent pas à voir saint Clément lui-même !. Il est chargé de recevoir le volume d'Hermas et de le communiquer aux autres vilies : il serait donc le supérieur des prêtres de ces autres cités.
Cet ouvrage, comme le fait aussi remarquer Zahn ?, ne met nullement en doute l'existence d'un épiscopat à Rome. Le fait que l’auteur parle d’un conseil de agscguregot à la tête de l'Eglise, conseil auquel sont dévolues la direction et l'instruction des membres, ce fait, dirons-nous, n’autorise pas à conclure qu'il n'y avait point d'évêque unique. Comme nous venons de le dire, les prêtres réunis avec
! Sobkowski. Episkopal und Presbylerat, p. 71. ? Zahn. Der Hirl des Hermas. Gotha, 1868, p. 130.
l'évèque dans le presbylérium v avaient leurs sièges d'honneur et assistaient le pontife dans les fonctions liturgiques, ainsi que dans l'administration de la communauté. Ils avaient un prèêtre-président, nom sous lequel on peut très bien voir l'évêque. Le livre d'Hermas n'exclut done point l'épiscopat unitaire : il montre simplement que l'évêque avait auprès de lui des anciens pour la direction et l'instruction des membres f.
Saint Justin
Le philosophe païen converti, qui devint plus tard saint Justin, écrivit, vers le milieu du second siècle, divers ouvrages qui ont surtout un caractère apologétique : son but n’est pas de développer. aux veux des païens, le plan de l’organisation ecclésiastique à cette époque, mais plutôt de laver les chrétiens des accusations d'impiété et d’immoralité qu'on répandait sur leur compte. Il n‘y a donc pas lieu de s'étonner que nous trouvions, dans les ouvrages de saint Justin, si peu de renseignements pour la question qui nous occupe.
Un détail, cependant, sur lequel l'auteur n'insiste pas, mérite d'être pris en considération : mis en regard de certains faits que nous connaissons déjà par des écrits antérieurs, il vient corroborer aussi ce que nous trouvons dans des documents postérieurs.
Saint Justin, dans son apologie, nous parle de la célébration du Sacrifice eucharistique : or, à côté du diacre qui est chargé de lire la parole divine, il nous montre un président (zposçruc) qui consacre, qui Célèbre, qui adresse
1 Sohm. Ouv. cité, p. 170.
la parole au peuple : et l'homme chargé de ces fonctions est unique f.
Or, nous l'avons déjà vu plus haut dans les lettres de saint Ignace, la célébration du Sacrifice eucharistique était toujours accomplie par l’évêque et sous sa présidence : il n'y avait de sacrifice valable, régulier, que celui dirigé par l'évêque. D'autre part, nous savons, grâce à des documents postérieurs, qu’à Rome, les titres presbytéraux ne furent pas établis avant le milieu du III siècle : « Il ressort de «la décrétale d’Innocent [* dans la vie de Miltiade au « Liber Pontificalis. que ceux qui desservaient les titres « preshytéraux de Rome, n'avaient pas le droit de consacrer «les saints Mystères : ils ne célébraient que des messes « blanches et recevaient le Pain eucharistique de l'église « épiscopale, pour le transporter ensuite dans leurs églises « respectives ? ». Il n’y avait donc, à cette époque, qu'un seul Sacrifice véritable, celui célébré par l’évêque. « Or, « ajoute encore le P. de Smedt, s’il en était ainsi du temps « d'Innocent [°', il est plus que probable que semblable « chose existait avant le milieu du IIT° siècle. C'est là «un point pour lequel il n'est pas possible de supposer «un changement de discipline dans un sens restrictif ? ».
Nous avons bien vu, plus haut, que, d'après Duchesne. les prêtres auraient, dès le milieu du III siècle, dit la messe dans les églises titulaires. Gette opinion serait-elle vraie pour l’époque citée, c'est-à-dire pour le temps d'Innocent [°*, 11 n’y a pas le moindre doute que, au milieu du II siècle, C’est-a-dire, au temps où écrivait saint Justin, il ny avait, à Rome, qu'une assemblée eucharistique le dimanche, celle célébrée par l'évêque.
1 Saint Justin. Apol., 1., 65, 66.
2 De Smedt. Rev. des quest. hist., p. 373.
3 Idem, p. 373.
Le témoignage de saint-Justin, sur l'unité du sacrificateur!, si on le rapproche des paroles de saint Ignace, nous permet de conclure que, à cette époque, il n'y avait qu'un évêque par Communauté.
Hégésippe
Cet auteur est presque contemporain de saint Justin : les ouvrages qu'il avait composés sont aujourd'hui disparus : seuls, quelques fragments nous ont été conservés par Eusèbe, qui s'exprime à leur sujet de la manière suivante : « Du nombre de ces écrivains, fut Hégésippe que nous « avons utilisé pour raconter ce qui s'était passé à l’époque « apostolique ! ». Ce témoignage a bien sa valeur.
Quel était done le but d'Hégésippe dans le voyage qu'il fit de Palestine à Rome ? « C'était, dit-il, d'étudier la « doctrine apostolique : il allait consulter les évêques des « différentes villes où il passait et il constata que partout «on conservait fidèlement l'enseignement de la loi des « prophètes et du Sauveur lui-même ? ».
Que l’on veuille bien remarquer le moyen dont se sert Hégésippe pour constater l’uniformité de la doctrine enseignée par Jésus-Christ : il va consulter ceux qui ont recu la succession apostolique, c’est-à-dire, les évêques. Pour lui, par conséquent, vers l’an 150, évêque et successeur des apôtres sont deux qualités qui s'unissent étroitement : c’est là une idée qu'il présente comme naturelle. comme reçue de son temps. Nous voilà bien loin de ceux qui supposent que l’épiscopat unitaire ne doit son origine qu'à des circonstances particulières, à la lutte contre le