TROISIÈME PARTIE
Le témoignage de la tradition
Comme nous venons de le voir, à la fin de la seconde partie, l’itude des écrits composés vers le déclin du II° siècle nous a mis en présence d’un fait nouveau : des listes d’évèques dressées dans les principales églises de la chrétienté. Il y a là, nous semble-t-il, une donnée historique d'une importance incontestable : elle n’a pas échappé, d’ailleurs, à ceux qui se sont occupés des origines de l’épiscopat. Ces catalogues des évêques, principalement pour Rome, ont été étudiés par des écrivains nombreux et faisant autorité. Qu'il nous suffise de citer les noms les plus connus : Lipsius t, Duchesne ?, Lightfoot * et, tout dernièrement, Harnack *.
Ces auteurs ont soumis à des recherches suivies, à une critique serrée les listes transmises par les écrivains des
! Lipsius. Chronologie der ræmischen Bischæfe — Neue Studien zur Papstchronologie. — Die Aellesten Papstverzeichnisse, dans le Jahrb. für prolest. Theologie, 1880
? Duchesne. Le Liber Pontificalis. Paris, 1886.
3 Lightfoot. Clement of Rome.
+ Harnack. Die Chronologie der allchristlichen Litlleratur bis Eusebius. Leipzig, 1897.
premiers siècles : ils ont analysé les sources d'où elles sont tirées : ils les ont comparées, afin de contrôler les données qu’elles nous présentent. Si tous n'arrivent pas absolument aux mêmes résultats, si l’un ou l'autre n’a pas su se dégager entièrement de toute idée préconçue, il est certain, cependant, que nous pouvons asseoir sur leurs travaux des conclusions bien établies, qui sont favorables à notre thèse.
Le principal témoin dans la question est l'historien Eusèbe de Césarée qui, dans ses deux grandes compilations historiques, à enregistré avec soin tout ce qui avait rapport aux successions des évêques à Rome et dans les grandes églises d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem. Il y ajoute encore, à l'occasion, un certain nombre de détails qui concernent d’autres églises aujourd'hui disparues, détails utiles à cause des relations qu'ils montrent entre ces différents sièges épiscopaux.
On nous objectera, peut-être, que notre témoin n'était pas assez rapproché des événements pour avoir sur eux des notions bien précises : qu'il a dû s’en rapporter à des traditions précédentes. Nous ferons remarquer qu'Eusèbe s’en réfère, en effet, à des écrivains antérieurs : mais il a soin de nous dire qu'il s’est servi d'ouvrages aujourd'hui perdus : il cite les fragments qu'il avait sous les veux : il fait parler les écrivains eux-mêmes. On admettra facilement qu'il n'était pas si éloigné des auteurs pour qu'il ne pût posséder leurs travaux : on admettra aussi qu'il a agl consciencieusement dans ses recherches. Un écrivain. que l’on n’accusera pas de partialité en faveur d'Eusèbe, a dit, en parlant de lui : « Cest le témoin le moins mal informé de la littérature chrétienne dans l'antiquité !. »
Eusèbe, ainsi que nous venons de le dire, a établi les
‘ Réville. Les origines de l’'Episcopat, p. 137.
listes des évèques de Rome et des trois autres principales églises de l'Orient, dans deux écrits : La Chronique et l'Histoire ecclésiastique. Dans le premier, il donne, par rapport aux évêques de Rome et d'Alexandrie, trois indications : 1° l’année correspondante de l'ère d'Abraham. coïncidant, d'autre part, avec le règne d'un empereur romain : 2° le rang de l'évêque dans la liste ; et 3° Ia durée de son épiscopat. Pour les évêques d’Antioche, il se contente d'indiquer les deux premiers points ; quant aux évèques de Jérusalem, il ne donne pas davantage la durée de leurs fonctions : de plus, il n’établit pas la coïncidence avec les années correspondantes du règne des empereurs, sauf pour quelques-uns. À ce sujet, il fait remarquer que, jusqu’à l’année 18 du règne d’Adrien, il y a eu sur le siège de Jérusalem quinze évêques pris parmi les Juifs; qu'à partir de cette époque, en commençant par l’évêque Marc, arrivé la 20% année d’Adrien, il y en eut quinze autres choisis parmi les Gentils. Il ajoute : « Tot in Hierusalem « episcopis constitutis ‘non convenit nobis singulorum « tempora discernere, eo quod non invenimus integros « annos præfecturæ. »
Dans son /isloire ecclésiastique, il donne de même, jusqu'au pape Callixte, l’année correspondante du règne de l’empereur. A partir de ce pape. dont l'épiscopat commence la première année du règne d'Elagabal, il se contente d'indiquer les noms des empereurs sous lesquels les pontifes ont exercé leur épiscopat, mais sans indication de date.
Si, après avoir achevé l'étude de ces deux compilations, on compare les indications qu'elles nous donnent, on s'aperçoit, malgré quelques divergences de chiffres, que, pour Rome en particulier, les deux listes coïncident exactement en ce qui concerne les noms et l’ordre de succession des papes durant les trois premiers siècles.
L'abbé Duchesne, dans la préface du Ziber Pontificalis 1, fait remarquer qu'Eusëbe, pour la rédaction de ces listes, a eu sous les yeux deux catalogues qui différaient notablement l’un de l’autre, non pas sur les noms et l'ordre de succession, mais sur la durée des pontificats. Harnack croit, au contraire, qu'Eusèbe a employé une même source qui contenait la liste des évêques de Rome et d'Alexandrie, avec les années correspondantes du règne des empereurs, jusqu’au gouvernement d'Elagabal. Cette source, ajoute-t-il, n’est autre que la Chronique de Jules l’Africain ?: car celle-ci, qui renfermait les listes des évêques pour Rome, Alexandrie et Antioche, allait jusqu'à la première année du règne d'Elagabal.
Nous ne voulons pas trancher le différend, mais nous constatons, ceci est pour nous plus important. qu'Eusèbe possédait, pour les quatre sièges en question. des listes avec les noms des évêques par ordre de succession : que, pour Rome et Alexandrie, il avait des données sur la durée des pontificats : que, pour ces deux sièges et celui d’Antioche, 1l avait aussi à sa disposition des indications sur les années correspondantes des empereurs, indications provenant soit d’une tradition, soit de ses études particulières.
Quant à Jérusalem, Eusèbe nous dit expressément qu'il possédait un catalogue des noms d’évêques, lequel catalogue lui venait de Jérusalem *. Il nous dit encore qu'il
! Duchesne. Le Liber Pontif. Introd., p. 5.
? Harnack. Die Chronologie der alichristtichen Lilteratur bis Euscbius, vol. 3, p. 123.
3 Eusèb., HE. v., 12 (ai ror œvtrob dixdoyai). Il s'agit du temps de Commode et des évêques pris parmi les Gentils. Quant aux évêques du judaïsme, voici comment Eusèbe s'exprime au livre IV,5 : « Eorum autem episcoporum tempora qui Hierosolymis præfuerunt, nusquam reperire potui. Omnes quippe brevi admodum tempore sedisse perhibentur. Illud tantum ex veterum seriptorum monumentis
avait été instruit de la succession des évêques jusqu’à la destruction de Jérusalem sous Adrien par d'anciens écrits !.
À côté de la liste extraite des ouvrages d'Eusèbe, nous avons, pour le siège de Rome, un autre catalogue plus complet et plus étendu: nous voulons parler du Liber Pontificalis. Il présente une liste des évêques de Rome allant de saint Pierre jusqu'au pape Libère : il indique pour chacun d'eux la durée du pontificat par an. par mois et par jour : de plus. les empereurs sous le règne desquels sest développé leur pontificat, ainsi que les années consulaires : pour l’un ou l'autre, il ajoute quelques notes biographiques. Cette liste, du moins pour la partie qui va de saint Pierre jusqu'à Pontien, ne paraît pas être différente de la chronique d'Hippolyte, aujourd’hui perdue dans le texte primitif, mais qui nous a été conservée dans une traduction latine, sous le nom de Zäber generationis. (est l'opinion émise par l’abbé Duchesne ? et Harnack *. Cette chronique d'Hippolyte aurait mentionné la succession et la durée des pontificats exprimée en années, peut-être en mois et en Jours; les autres annotations chronologiques qui ont rapport aux consuls et aux empereurs auraient été ajoutées plus tard.
La liste du catalogue Libérien contient plusieurs fautes: ainsi : 1° Clément est placé immédiatement après Linus : 2 outre Cletus, on insère un autre pape du nom d’Anacletus ; 3° Anicet est placé avant Pie. Ces erreurs peuvent se corriger, si on compare la liste avec celle d'Irénée. Il ne
didici, ad illam usque obsessionen Judæorum quæ, imperante Adriano, contigit, quindecim episcopos continua successione illi Ecclesiæ præfuisse : quos omnes origine Hæbraeos fuisse memorant et fidem Christi sincere atque ex animo suscepisse. Primus fuit Jacobus, is qui frater Domini vocabatur ; secundus Simeon. »