DE LA DIVERSITÉ DES LANGUES
Steinthal a défini le langage : « l'effort fait par l'esprit humain pour se peindre à lui-même (64), » et la langue, suivant G. de Humboldt, « n'est autre chose que la manifestation extérieure de l'esprit des peuples (65). » Mais il est hors de doute que chaque peuple ne manifeste pas son esprit de la même manière et que les efforts qu'il fait pour le développer sont plus ou moins
(62) 4» Conférence de l'Avent, 1866. Journal des Prédicateurs. — L'Emeignement catholique. Janvier 1867, n" 1 .
(63) De l'origine des formes grammaticales, par Guillaume de Humboldi; trartuct. Tonnelle in-8, 1859, p. 47.
(1)4) De la classification des langues considérée comme développement des idées linguistiques; résumé par M. de Cliarencey, in-8, 1859, p. 8. (65) De l'origine des formes grammaticales, p. 48.
énergiques, plus ou moins heureux. De là, des modes très-divers de traduire la pensée humaine; de là, la différence dans les termes de la signification et les signes de forme ; de là, par conséquent, la diversité dans les langues.
Je m'explique.
L'organisme d'une langue dépend, selon Schleicher (66), de sa signification et de sa forme. On nomme « signification » l'objet de la pensée fourni par la perception ou par la réflexion, objet auquel les Allemands ont donné aussi le nom ^'étoffe (stoff), et on nomme « forme « les rapports qui existent entre les objets de la pensée. Le son par lequel on exprime la signification est nommé « racine ; » il se maintient ordinairement pur et net pour se distinguer des sons exprimant la formé. La forme et la signification réunies constituent le mot; de l'expression phonétique de la forme et de la signification dépendent la nature et la physionomie du mot, la formation du mot; et de celui-ci, la construction de la phrase et le caractère de la langue qui n'est autre chose qu'un ensemble de mots. Une langue parfaite serait donc celle qui traduit exactement tous les objets de la pensée humaine et les rapports qui existent entre eux. Une langue imparfaite est celle qui se sert de signes incomplets, douteux, plus ou moins précis, pour exprimer les idées et leurs relations.
Nous voyons ainsi apparaître' des différences dans le dictionnaire et la grammaire de chaque langue. On sait que le dictionnaire ou vocabulaire est une collection de mots ou d'expressions des idées. Mais comme une même chose ou une même personne n'éveille pas chez tous les hommes une même idée, il s'ensuit que l'idée qu'a fait naître cette personne ou cette chose est traduite au dehors par une expression différente, ou du moins si
(66) Die Sprachen Europa's Donii, 184i^ p. 196.
elle ressemble à un son déjà connu, l'esprit y attache un sens différent. Chez les Hébreux le mot âb, et chez les Indo-Européens, pitri et ses dérivés désignent le père. Mais les deux races ont été guidées dans cette désignation par des idées différentes : celle de grandeur, hauteur, élévation, prééminence, supériorité, autorité s'attache au sémitique âb ; celle de protecteur, de conservateur, de nourricier au sanscrit pitri, (de la racine pâ, proléger, conserver). Pour les Germains, l'homme c'est le penseur, mensch, de la racine sanscrite man, penser, (d'oîi est venu le latin rnensj esprit); pour les Romains, c'est le maître, le Seigneur, homo; pour les Hébreux, c'est celui qui est né de la terre, âdmn. Pour les Germains, la fille est celle qui trait, tochter^ dogter, du sanscrit DnmxRi; pour les Néo-Latins, c'est celle qui est engendrée du père et de la mère. Pour les Néo-Latins, le ciel est une cavité ; pour les Allemands, c'est ce qui est couvert, /«"mme/fdu sanscrit himan^ couvrir) ; pour les Anglais, c'est ce qui est élevé, heaven (de heavé) ; pour les Polonais, c'est ce qui est nébuleux, niebo; pour les Celtes et les Hébreux, c'est le haut. Pour les Indo-Européens, l'ours est le meurtrier; pour les Sémites, c'est le tâtonneur. Voilà une des causes de la diversité des langues; elle tient au génie même des nations, et les recherches étymologiques ne feront jamais découvrir des racines communes à tous les idiomes (67).
« Quant à la variété des formes grammaticales que l'on remarque dans les différentes langues, dit Steinthal, elle tient à une diversité dans le but à atteindre ; les peuples n'employaient pas les mêmes formes, parce qu'ils ne voulaient pas exprimer les mêmes choses. Les lingnistes qui n'ont voulu voir dans
(67) « Par l'étymologie^ on croyait retrouver les éléments mêmes de la lan- « gue parlée au temps de nos premiers pères...
« Il laut surtout renoncer à trouver une langue qui soit la mère de toutes les « langues aujourd'hui connues. » Egger, Notions élémentaires de grammaire comparée, in-iC, li" édit. 18oG-b7^ pp. 154 et l'6'à.
DE L'OUîGlXE DU LANGAGE 37
toutes les langues qu'un principe unique diverSv^ment développé en verLu des lois phonétiques se sont lourdement trompés. Nulle forme de substance n'est générale à tous les idiomes. Dans la conscience de chaque nation réside la force créatrice de la langue qu'elle parle (68). »
Ainsi que nous l'avons déjà dit, dans toutes les langues les sons de signification sont des racines, et celles-ci suffisent parfois par elles-mêmes à exprimer la pensée. Alors, l'accent seul supplée à l'emploi des signes de rapport ou de forme; ce procédé produit des idiomes qui se contentent de cette simplicité de moyens.
A cette catégorie de langues appartiennent le chinois et la plupart des dialectes de l'Inde orientale, oîi l'accent change totalement la signification de la syllabe qu'il affecte, et oii le môme mot répond souvent à des idées très-différentes selon la durée du temps que l'on met à le prononcer. Ainsi, en chinois, luâng signifie « roi, » et w.mg « régner; » niù signifie « épouse, » et niû « épouser, n Un mot est-il placé après un autre qui marque l'action, il est substantif; le même mot est-il placé après un autre qui désigne une personne, il devient verbe ; exemple : tsin haio, faire sa dévotion ; yï/i hiao^ l'homme est fidèle (69). II y a cinq sortes d'accents en chinois : 1*^ le naturel, sans élévation de la voix ; 2° l'égal, poussé des profondeurs du larynx ; %'^ l'élevé, suivi aussitôt d'une chute brève de la voix; 4" l'ascendant, profond au début et allongé à la fin; o° le bref, saccadé comme lorsque la peur arrête tout à coup la voix dans le gosier. Les missionnaires ont représenté ces divers accents par des tignes spéciaux dans l'écriture occidentale; on a essayé aussi de le faire au moyen de notes musicales, mais pour arriver à une certaine
(G8) De la classification des langues coimdérée comme développement des idées linguistiques; traduct. Charencey, p. 12, (69) Steinthal, Charaht. pp. 117, 131.
38 DE i;ORlGINE DU LANGAGE
précision, il faudrait avoir vécu parmi les chinois. Avec cette diversité de tons, on a pu multiplier le nombre des sons primitifs, et les trois cent vingt-huit ou trois cent cinquante mots chinois ont ainsi reçu quatre-vingt mille significations différentes.
Voici un exemple frappant de l'influence de l'accent sur le sens de ces mots. Le P. Verbiest, missionnaire flamand en Chine et savant astronome, avait été chargé de dresser une mappemonde pour l'Empereur Kam-hi qui régnait en 1674; il désigna la France sous le nom de Fe-lam-cy-ya. C'est le latin Francia prononcé et écrit à la chinoise. On sait que le chinois sépare par une voyelle deux consonnes qni se suivent et articule r comme /. Mais il paraît que ce mot Fe-lam-cy-ya signifie en chinois : « S'oppposer aux grands et aux seigneurs d'une manière efféminée et servile, cependant être contraint après à résipiscence. » Muliebriter et serviliter sese opponere vins do' minisque suis, deindè tamen ad resipiscentiam compelli. Les jésuites français virent dans cette orthographe une injure à leur pays et ils posèrent sur le e un accent grave et changèrent le premier y en z, ce qui fit Fè-lam-ci-ya, mot dont la signification est celle-ci : « Loi et règle des grands unies avec une grande majesté et gravité. « Lex et régula vivorum cum magnâ majestate et gravitate conjunctœ.
L'othomi, une des quatre langues du Mexique, parlée par des montagnards représentés comme moins civilisés que les Aztèques, est remarquable par un certain nombre de points de ressemblance avec le chinois. « En effet, dit M. Ampère dans ses Promenades en Amérique, comme le chinois, l'othomi est presque purement monosyllabique. Les mots sont en général dépourvus de toute flexion grammaticale; l'accentuation en change entièrement le sens, ce qui, comme on sait, est propre à la langue chinoise. « Leur langage, dit Herrera en parlant des
« Othomis, est fort grossier et bref. Une même chose étant pro- « férée en hâte, posément, haute ou basse, a diverses signiûca- (( tions (TII« décade, liv. IV, ch. xix), n
Dans l'othomi, ainsi que dans le chinois, le même terme peut être employé comme substantif, comme adjectif, comme verbe, et signifier tour à tour, par exemple, amour, aimant, aimer (70). » — « Ce qui est aussi, ajoute M. Foucaux, l'un des « caractères de la langue tibétaine (71). »
Mais d'aussi faibles moyens de signification ne sauraient convenir à toutes les langues et à leur rôle dans la manifestation de la pensée humaine. Le plus simple est encore de désigner les Mations entre les idées par des sons qui leur soient propres. Or, comme chaque forme, considérée d'une manière abstraite, est un objet de la pensée, il a fallu trouver aussi pour la désigner des sons de signification ou des racines nominales. Déjà même dans le chinois, le japonais, le turc et d'autres langues, nous voyons que ce procédé commence à se faire jour. Ainsi, le genre y est exprimé par une monosyllabe qui se combine avec le mot qu'il spécifie ; par exemple, en chinois : Nan, signifie mâle, mw, femelle ; fiou, père ; mou, mère, pour les hommes et les femmes; koung, mâle; mou, mère pour les animaux; nan-jin, l'homme ; niu-jin, la femme ; pe-fou, l'oncle ; pe-mou, la tante; koung-keou, le chien; mou-keou^ la chienne (72). En japonais, le genre s'exprime quelquefois, lorsqu'on parle des animaux, en plaçant devant le nom o (chef, particule honorifique) pour le masculin, et me (femelle) pour le féminin ; exemple : m'tna, un cheval; o m'ma, un étalon; me m'ma, une jument ; inou, un chien; o inou, un chien mâle; me inou, une chienne; tori, une poule (un oiseau en générai) ; o dori, un coq ; me dori, une
(70) B.emedes Bmx-Mondes, 1853, t. IV, p. 93—95.
(71) Grammaire de la langue tibétaine, in-8. Paris, 1858, p. 2Î.
(72) Grammaire mandarine par Bazvi, in-8. Paris, i8S6, p. 22.
40 DE L'OPvlGiNK DU LANGAGE
poule; neco, un chat; o neco, un matou (73). En turc, on distingue le sexe des animaux en ajoutant au nom qui les désigne : erkek pour le masculin, et dichi pour le féminin. En namaqua, on distingue le genre du nom en ajoutant à celui-ci un autre nom signifiant mâle, femelle. Par exemple : auba j koi, homme ; tarasaj koi, femme, etc. (74). A Tahïti, si l'on veut désigner d'une manière spéciale le sexe de l'indi-vidu, on emploie pour les hommes le mot lane, littéralement homme, mâle, et pour les femmes par opposition le mot vahiné. On dit metua tane^ père; metua vahiné, mère. — Metua signifie «parent » et s'emploie indifféremment pour le père et la mère. Mais si l'on veut désigner particulièrement l'un ou l'autre, on ajoute tane ou vahiné (7S). En Wolof, on désigne les genres masculin et féminin en ajoutant au nom le mot gôre, mâle, ou le mot dhigène, femelle. Exemple : Dom'ou gôre, un fils, c'est-à-dire un fils mâle ; dom'ou dhigène, une fille^ c'est-à-dire un fils femelle (76).
En chinois, on forme le pluriel des substantifs qui représentent les personnes, comme on forme le pluriel des pronoms, en ajoutant au singulier la p&rticule 7nen : jjhengyeou ^ l'ami; pheng-yeoii-men, les amis; szèw-5e/2^, le maître; sien-seng-men, les maîtres; 7ao-yè, monsieur; '/«o-yèmen, messieurs, etc. (77). En japonais, quelques noms substantifs admettent une forme du pluriel caractérisée par l'une des terminaisons domo, ra ou
(73) V. Essai de grammaire japonaise, composé par M. J.-H. Donker CurtiuH, et traduit par Léon Pages, in-8. Paris^ 1861, p 33.
(74) Le signe renversé de l'interjection qui précède le mot : koi indique qu'il doit être prononcé avec un son palatal, que l'on fait entendre en plaçant la langue derrière le palais et en aspirant l'air avec un bruit comparable ù celui d'un coup de fouet. H. de Charencey, Eléments de la grammaire hottentote.
■{16) Du dialecte de Tahiti, par P. L. J. B. Gaussi7i, in-8. Paiis, 1853, p. 64.
(76) Grammaire de la langue V\'oloffe, par M. l'abbé Boilat, in-8 . Paris, i858, p 6.
(■^7) Grammaire mandarine, par Bazin, p. 24.
la, nado ou gata^ ou bien cette forme est la réduplication des noms comme en un grand nombre de langues. Exemples : hito^ homme ; hito domo, les hommes; co, enfant ; co domo, les enfants; camisama^ idole; camisama ^«/«, les idoles ; 5«mVa2, un soldat; sam'rai nado^ les soldats, etc. (78). En turc, on forme le pluriel en ajoutant 1er au singulier. La langue australienne, dont la construction rappelle son origine asiatique par l'accentuation du mot qui reste indéclinable, redouble celui-ci pour lui imprimer le caractère de la pluralité : orre, le vent; orre-orre^ les vents. A Tahiti, le pluriel est désigné par le monosyllabe collectif m«n, qui correspond au vieux français gent (79), et qui précède le mot avec lequel il se combine : te ture, la loi ; te mau ture, les lois ; te ohipa, l'œuvre ; te mau ohipa, les œuvres (80). En Wolof, le pluriel d'un nom est indiqué par l'application de l'article déterminatif au mot qui précède. Cet article est toujouis y. Ex. : baye, père; bâye-bœ^ le père; bâye-yœ, les pères ; dôme, enfant; dome-dhiœ, l'enfant; dome-yœ^ leseofants (81).
Ces divers affîxes montrent qu'ils ont reçu leur valeur de signification par transmission ou par abstraction. C'est à un pareil procéda que le tibétain a eu recours pour la formation du genre des noms. H les fait accompagner des monosyllabes po [jjho ou vo) et mo, qui signifient l'un « père» et l'autre « mère, » non pour les confondre dans une même expression, mais pour déteirainer seulement leur genre. Ex. : rgyal-po, le roi; mz-w, l'homme ; r^y«/-mo, la reine; mz-mo, la femme ; rta-pho, L\iQ.Yà\\ rta-mo, iumeni] ra-pho, bouc; ra-?no, chèvre. C'est principalement dans la classe des pronoms que l'abs-
(78) Essai de grammaire japo7iaise, trad. par Léon Pagès^ p. 35.
(79) Gent-trotte-menu, Lafuiitaine.
(80) Du dialecte de Taldti, par Gaussin.
(81) Grammaire de la langue Woloffe, par l'abbé Boilat.
42 DE L'ORIGINE DU LAXGA(il<:
traction s'est fixée, c'est-à-dire, dans les racines qui expriment la relation d'un objet avec celui qui parle ou avec l'action de celui qui parle : Kho-vo, je ou moi, si c'est un homme qui parle; f^ho-mO) si c'est une femme ; kho-pa, kho7ig-pa, il, lui, si c'est d'un homme qu'on parle; kho-ma, khony-ma^ elle, si c'est d'une femme.
Ce système produit des langues qui expriment les rapports par des pronoms personnels. Dans l'idiome hottentot de l'Afrique méridionale, et surtout dans le dialecte nama, les pronoms personnels se joignent au nom sous forme de suffixes : au ou aub, homme ; auta, moi homme ; auz ou auze, toi homme ; aut^ lui homme ; aiihe ou auge, nous hommes; aukhom, nous deux hommes ; taras, fenime ; tarata, moi femme ; tarase, toi femme. C'est ainsi que les Namas remplacent le pronom relatif dont ils sont dépourvus ; car auta \eut dire moi qui suis un homme; auze toi qui es un homme, etc.; tarata, moi qui suis une femme, etc. Il en est de même pour le verbe : mata, je donne ; mata-ge, j'ai donné ; mago, tu donnes ; mab, il donne ; magu, ils donnent. Le pronom seul indique le rapport entre le sujet et l'action exprimée par le verbe qui reste invariable et consiste d'ordinaire dans le thème ou radical pur et simple. Dans la langue jakuta, c'est encore le pronom qui indique le rapport : min aghabxjn, moi père moi, je suis père; min adarbin, je suis jeune ; asigi adargid, il est jeune ; kinilar adardar, ils sont jeunes (82).
On voit par là que les significations de forme se sont combinées avec la racine primitive pour ne produire qu'un seul son, et que le moi qui est résulté de cette combinaison a reçu une empreinte particulière. Il est certain aujourd'hui que les langues
(82) Bœthlingk, Ueber die Sprachen der Jakuten, in Middendorff's Reise in den œussersten Nordcn und Osten Sibirims, vol. 3. Saint-Pétersbourg, 1861, p. '26 5.
qui ne consistent pas en monosyllabes, n'ont pas suivi d'autre voie pour la formation des mots, que celle de la dérivation et de la composition, c'est-à-dire que tous les mots exprimant les idées et leurs relations se sont formés de la juxtaposition de racines substantives qui se sont ensuite fondues ensemble. Dans beaucoup de langues, cette fusion est facile à reconnaître ; elle l'est moins là où la prononciation ou l'orthographe moderne à changé l'état primitif des mots. Abel Rémusat a fait remarquer, dans ses Recherches sur les languies tartareSy que la forme latine amavimus est un composé de quatre racines qui expriment l'idée : ego plures amare cessare (83).
Le principe ou l'agent qui fait que la signification de l'objet et de la forme se fond en un mot unique est le ton de la voix ou l'accent ; c'est lui qui fait ressortir l'idée principale renfermée dans le mot (84). Or, l'idée principale est celle qui est rendue par la racine-objet; il est donc naturel que celui qui parle appuie davantage sur la racine exprimant l'objet de sa pensée, que sur celle qui n'en exprime que le rapport. Il arrive par là que celle-ci, dans le cours du langage, s'étiole, se rétrécit, s'assourdit et devient muette, et il importe alors que l'équilibre soit rétabli entre les syllabes de poids différent. « L'accent, dit M. Benloew, ramasse et réunit toutes ces variétés éparses d'idées, de sons, de quantité, les groupe et les resserre autour de lui, les fond ensemble et les jette comme dans un moule dont le mot sort organisé et vivant (85), » C'est ainsi que l'anglais dotard, radoteur, et drunkard, ivrogne, se sont formés, l'un de dote^ radoter ; l'autre de drink, boire, et du suffixe ard^ qui indique une disposition habituelle et renferme une idée de dépréciation. Ard dérive de l'adjectif gothique hardus, qui si-
(83) Recherches sur les langues tartares. Paris, 1820. Disc, prélim. p. 21.
(84) Die Sprackverioirrwig von Franz Kaulen, in-S, 4^61, p. 44.
(8o) De l'accentuation dans les langues indo-euro^ éennes, in-8, 1847, p. 8.
gniGe fort, véhément, rude, dur, et qui e?t resté dans l'anglais sous la forme de hard^ comme dans les langues germaniques modernes. C'est ainsi encore que l'anglais possède les mots fredom, franchise; earldom, comté ; kingdom, royaume, />o/>edom, papauté ; thraldom , esclavage ; tous mots composés de /ree, libre ; earl^ comte ; kimj, roi ; pope^ pape ; thrall^ esclave, et du suffixe dom^ qui indique l'état, l'autorité, la juridiction et son territoire. Il est probable que ce suffixe a été primitivement un substantif désignant la puissance, et qu'il est dérivé du sanscrit dama, domus, la maison qui est bien le siège de la puissance, ou bien de la racine sanscrite dam, dompter, subjuguer, dominer (86). De même, l'accent a fondu en un mot français les deux mots latins de retro^ derrière, et adretro^ arrière. Dans la langue d'oïl, rétro était devenu rier ^ rière. « Enfin, dit M. Benlaw, dans son Aperçu général de la Science comparative des langues^ on ne considère plus comme dérivées, mais bien comme mots simples, des substantifs et des verbes qui, outre leur thème, ne contiennent plus que les désinences indiquant le cas, la personne, le nombre, le temps, le mode, etc., etc. Et pourtant ces désinences étaient un jour, à coup sûr, des mots indépendants. La philologie moderne a reconnu que conjuguer n'était autre chose que réunir les pronoms personnels à la racine, et primitivement on avait dû dire: donner moi, donner toi^ donner nous, etc. Des formes comme êiSu/xt, iiS'M-i, Sf.ou-Tt sont d'une origine relativement plus récente. Les temps et les modes étaient le résultat de l'adjonction des verbes auxiliaires î, aller ; Os, e-nv, mettre, bhu, as, être. Le passif se forma dans plusieurs langues par l'agglutination du pronom réfléchi r, se [laiido-r laudo-se). La déclinaison n'était que la fusion du thème du nom avec des pronoms et des prépositions.
(86) PoTT, EtymoJog. Forsch. t. 1, l-^^ édit, p. 261.
L'5 du nominatif est le reste du pronom démonstratifs» (en Scr.)\ Vi du datif, probablement la mutilation de la préposition «v, IV, etc. Nous sommes bien loin de connaître avec certitude l'origine de toutes les désinences qui indiquent la flexion; mais les langues analytiques peuvent nous guider dans nos recherches. 0/ the father (aiigl.) signifie proprement éloigné du père; car ofei oyf (loin de) sont identiques. To the father, tendance le père ; car to est identique a zu (allem.), qui vient du verbe allemand ziehen, tirer, tendre. Toutes les racines sont d'origine verbale ou pronominale, quand elles ne sont pas l'un et l'autre à la fois ; et les formes souvent si écourtées des particules, propositions et adverbes qui en descendent s'expliquent par l'effort qu'a fait la langue de les adapter au sens plus général qu'elle vient de leur donner, à la place moins large qu'elles tiennent dans la phrase (87). »
Les langues ont encore d'autres procédés pour exprimer les ''rapports entre les idées. M. de Charencey nous apprend que dans les idiomes do l'Oural, « le génitif a le pas sur le substantif qui le gouverne, l'objet a le pas sur le verbe. Citons par exemple le magyar mulatsàgomot talalom benne, \q trouve ici à m'entrelenir (lilt. colloquium meum i?îvemo hic). — Le lapon jubémleb pittolet (Deum colère). — Le soumi silma on roumin tvalke?is, oculus est corporislucerna, etc., de même en eskuara, lumatu aftean ollasko horiek arta handi behar dute (litt. ad plumis cooperiri iisqne in aviculi isti, cura magna necessitatem habent).
« Il résulte de là que la particule de relation doit suivre son régime, et que la préposition devient forcément une postposition. Citons par exemple : le lapon, kôte 5îs?^^ dans la maison {domo
(87) Aperçu général de la science comparative des langues, par Louis Be^irloew, in-8, 1858, p. 24 à 23.
eV?, — le magyar, hajlek nelkuel^ sans toit {tecto sine) ; l'esthonien armo laebbi {armoire cum)^ etc.
« On pourrait même dire sans trop d'inexactitude, que cette loi d'inversion est la base sur laquelle s'est élevé tout le système grammatical des peuples touraniens. Ils n'emploient guère en effet d'autres signes de relation que des suffixes, lesquels dans le principe étaient sans aucun doute des noms ou des pronoms isolés. Plus tard ils se seront soudés d'une manière plus ou moiwS complète avec le régime qu'elles suivaient. Cette hypothèse se trouve presque changée en certitude par l'étude attentive et la comparaison des dialectes finnois et tartares (88).
Les langues sémitiques placent souvent aussi le signe du rapport tantôt devant, tantôt après le verbe. Ainsi, dans la langue hébraïque, lorsque le pronom le précède, il indique une action à accomplir ; lorsqu'il le suit, l'action est accomplie, exemple : tu tueras, thktl; tu as tué, ktlth.
11 est même des idiomes qui agissent d'une manière tout à fait arbitraire dans la formation des motsj ainsi que nous l'avons vu pour le hottentot ou dialecte de Nama, dont les pronoms personnels se placent indifféremment avant ou après le verbe : tita mahe ou maheta^ je suis donné.
Les langues américaines qui ont pour principe de fondre autant que possible en un seul mot toutes les parties de la proposition, incorporent dans l'expression de l'idée principale les signes de rapport : en algonquin, saiakihakoua^ moi qui les aime, saiakihakick, ceux que j'aime. En iroquois, sonkouanontens, il nous donne à manger; sonkouahonkaraunis^ il nous invite à sa table. Si l'on analyse un mot américain, on voit apparaître aussitôt toutes les parties dont il est composé, et nous
(88) La langue basque et lei idiomes de l'Oural, par H. de Charencey, in-8, 1862, p. 9 à 10.
retrouvons la combinaison des racines comme dans les antres langues. Dans l'iroqnois riatkahtos^ je le vois, on a r, signe de la troisième personne masculin, e, qui représente le pronom relatif /e, et i qui est emprunté au pronom isolé ii et représente le pronom personnelle (89).
Le pochonchi nutat, signifie « mon père, » atatta^ votre père ; quitattacque^ leur père. En décomposant ces mots on trouve nu, mon, et tat, père ; a-ta, votre (pluriel de a ton ») et tai, père. Le groenlandais ne se sert que des deux mots : usoronermik oka7isikserunaran\ pour traduire cette phrase : « Epris d'admiration, je ne puis proférer une parole, » et trois mots lui suffisent pour celle-ci : «j'aurais même voulu partir, mais, empêché par le vent, j'ai été forcé de renoncer à mon projet : auleseyalloa' rama sorasionga annormat. »
Enfin, il est une manière d'exprimer les idées accessoires par la simple modification du signe de l'idée principale. « Les langues tartares indiquent le genre dans le corps du mot, dit M. Rœhrig, par les modifications que subissent les voyelles, suivant le sexe de l'être dont on parle, le squelette du mot, c'est-à-dire l'agencement des consonnes, restant le même au milieu de cette métamorphose. Ainsi en mandchou khakha veut dire homme, mâle ; khekke, femelle ; amkha, beau-père ;
(89) Etudes philologiques sur quelques langues sauvages de l'Amérique, par N. 0. in-8. Montréal, 1866, p. 115.
Voici quelques mots du Pater en langues montagnaise et crise, deux langues parlées par des sauvages de l'Amérique du Nord. Ces deux spécimens m'ont été communiqués par Mgr Vital Grandin, évêque de Satala, missionnaire oblat chez les sauvages de l'Amérique septentrionale qui parlent ces langues.