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L'ORIGINE DU LANGAG
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La science expérimentale de l'esprit humain s’est généralement bornée à étudier la conscience parvenue à son complet développement et telle qu’elle est de nos jours. Ce que font la physiologie et l'anatomie pour les phénomènes des corps organisés, la psychologie l’a fait pour les phénomènes de l'âme, avec les différences de méthode
réclamées par des objets si divers. Mais de même
qu'il existe, à côté de la science des organes et de leurs opérations, une autre science qui embrasse l’histoire de leur formation et de leur développement; de même, à côté de la psychologie, qui “essaie de décrire et de classer les phénomènes et les fonctions de l’âme, il y aurait à créer une embryogéme de l'esprit humain, qui étudierait l'apparition et le premier exercice des facultés dont l’action est maintenant si régulière. Une telle science serait sans doute plus difficile que celle qui ,se propose de constater l’état présent de la conscience humaine. Toutefois, il est des moyens sûrs qui peuvent nous conduire de l’âge actuel à l’âge primitif : l’expérimentation directe de ce dernier nous est impossible; mais l’induction, en s’exerçant sur le présent, peut nous faire remonter à l’état spontané, dont les époques réfléchies ne sont que l'épanouissement.
En effet, si l’état primitif de l'humanité a disparu sans laisser de traces, les phénomènes qui le caractérisaient ont encore chez nous leurs analogues. Chaque indiviau parcourant à son tour la ligne qu'a suivie l'humanité tout entière, la
série des développements de l'esprit humain dans son ensemble répond d’une manière générale au progrès de la raison individuelle. De plus, la marche de l'humanité n’est pas simultanée dans toutes ses parties : tandis que par les races nobles elle s'élève à de sublimes hauteurs, par les races inférieures elle se traîne encore dans les humbles régions qui furent son berceau. Telle est l’inégalité de son mouvement que l’on peut, à chaque moment, retrouver dans les différentes contrées habitées par l’homme, les âges divers que nous voyons échelonnés dans son histoire. Les races, les climats, mille causes de déchéance ou d’ennoblissement font exister à la fois dans l’espèce humaine les mêmes variétés qui se montrent comme successives dans la suite de ses révolutions. Les phénomènes qui signalèrent le réveil de la conscience se reproduisent ainsi dans l’éternelle enfance des races non perfectibles, restées comme des témoins de ce qui se passa aux premiers jours. Certes, il ne faut pas dire absolument que le sauvage soit l’homme primitif : l'enfance des di-
verses races humaines dut être fort différente ;
les misérables êtres dont le Papou etle Boschiman sont les héritiers ressemblèrent peu, sans doute, aux graves pasteurs qui furent les pères de la race religieuse des Sémites, aux vigoureux ancêtres de la race essentiellement morale et philosophique des peuples indo-européens.
Mais l'enfance, quelle que soit la variété des caractères individuels, a toujours des traits communs. — L'enfant et le sauvage seront donc les deux grands objets d'étude de celui qui voudra construire scientifiquement la théorie des premiers âges de l'humanité.
Il reste à la science un moyen plus direct encore pour se mettre en rapport avec ces temps reculés : ce sont les produits mêmes de l'esprit humain, les créations poétiques où il s'exprime lui-même, les documents primitifs où il a déposé ses plus vieux souvenirs. Ces créations et ces documents ne commencent à se fixer par l’écriture qu’à une époque déjà bien éloignée du berceau de l'humanité : comment l’homme auraitil légué le souvenir d’un âge où il se possédait à
peine, et où, n’ayant pas de passé, il ne pouvait
songer à l'avenir ? Mais il est un monument sur lequel sont écrites toutes les phases de cette Genèse merveilleuse, monument qui renferme des matériaux de’tous les siècles et peut les rendre à l'analyse; poëme admirable qui est né et s’est développé avec l’homme, qui l’a accompagné à chaque pas et a reçu l'empreinte de chacune de ses manières de sentir. Ce monument, ce poëme, c’est le langage. L'étude approfondie du langage sera toujours le moyen le plus efficace pour aborder les origines de l'esprit humain : grâce au langage, nous sommes vis-à-vis des âges primitifs comme l'artiste qui devrait rétablir une statue de bronze d’après le moule où elle se dessina.
Les langues primitives ont, 1l est vrai, disparu pour la science avec l’état psychologique qu'elles représentaient, et personne n’est désormais tenté de se fatiguer à leur poursuite avec l’ancienne philologie. Mais que, parmi les idiomes dont la connaissance est possible, les uns aient conservé plus que d’autres l'empreinte des lois qui présidèrent à la naissance du langage, ce n’est point
là une hypothèse, c’est un fait évident. L’arbi-
traire n’ayant joué aucun rôle dans l'invention et la formation du langage, il n’est pas un de nos idiomes les plus défigurés qui ne se rattache par une généalogie directe à une des langues que bégayèrent les pères de l’espèce humaine. Il serait puéril de vouloir retrouver la trace du monde primitif à travers le réseau de transformations dont se sont enveloppées quelques langues, à travers les nombreuses couches de peuples et d’idiomes qui se sont superposées dans certaines contrées. Mais il est des langues conservées par des organes plus fermes, moins variables dans leurs mécanismes, parlées par des peuples presque voués à l'immobilité; celles-là subsistent encore comme des témoins, non pas, hâtons-nous de le dire, de la langue primitive, ni même d’une langue primitive, mais des procédés primitifs, au moyen desquels l’homme sut donner à sa pensée une expression extérieure et sociale.
Je dis des procédés primitifs; car pour la langue elle-même, n’espérons jamais y atteindre. De même que le géologue aurait tort de croire le
centre du globe composé des éléments que l’on
DU LANGAGE. re |
rencontre aux dernières profondeurs accessibles + à l'expérience; de même, il serait téméraire de regarder comme absolument primitives les langues qui, dans le sein d’une famille donnée, méritent
le premier rang d'ancienneté.
! Cette comparaison est de F. Schlegel, Philosophische Vorlesungen, insbesondere über Philosophie der Sprache und des
Wortes, p.'74-75.
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Le problème de l’origine du langage semble avoir assez peu préoccupé les anciens philosophest. Platon, 1l est vrai, tourne souvent, trop souvent même, son attention vers les mots; mais
on avouera sans peine que les essais d’étymolo-
1 Sur l’histoire de la philologie générale dans l'antiquité, voir Lersch, Sprachphilosophie der Alten (Bonn, 1838-41).
gie qu'on trouve dans le Cratyle , par exemple, n'offrent guère de traces d’une méthode scientifique. Aristote a donné dans le Ilepi Épurvetas le premier essai d’une grammaire générale; mais la grammaire générale est aussi éloignée de la philologie comparée, entendue dans le sens moderne, que la dialectique l’est de l'analyse expérimentale de la raison. Lucrèce a exprimé sur la
formation du langage des vues remarquablement ingénieuses, mais entachées de la fausse hypo-
thèse qui préoccupait toute l’école épicurienne, l’idée d’une primitive humanité vivant à l’état sauvage et presque bestial ". Entre la solution grossièrement matérialiste qui faisait traverser au langage toutes les phases d’une invention lente et progressive, solution qui paraît avoir été celle des savants ?, et une croyance peu raisonnée
à l’imnéité du langage, croyance qui paraît avoir
1 De Nat. Rerum, Liv, V, v. 1027 et suiv. Les vues analogues d'Epicure peuvent se lire dans Diogène dé Laërte, liv. X, S75 et suiv.
? V. Diod. Sic. Bibl., Liv. I, S 8. Cette solution fut adoptée par plusieurs Pères de l’Église, saint Grégoire de Nysse, par exemple (Contra Eunomium, Orat, xu).
été celle des gens peu instruits 1, l'antiquité ne connut guère de nuance : l’extrême imperfection de la philologie et surtout de la philologie comparée ne laissait point de place à une théorie plus rapprochée de la vérité.
Ce fut surtout au xvtrr' siècle que la philosophie attacha une juste importance à l’étude analytique du langage. Dès la fin du xvrr° siècle, Locke, en plaçant dans son Essai l’étude des mots à côté de celle des idées ; Leibniz, en le suivant dans ses Nouveaux Essais sur cette route intéressante, et en y semant les remarques judicieuses qu'il savait répandre sur tous les sujets, attirèrent de ce côté l'attention des penseurs. Leibniz surtout, avec
1 L'expérience de Psammétique, rapportée par Hérodote (iv. Il, ce. n.—Cf. C. Müller, Fragmenta hist. græc., 1, 22-23), en est la preuve. Ce roi, voulant savoir laquelle des deux nations, des Égyptiens ou des Phrygiens, était la plus ancienne, fit nourrir deux enfants par des chèvres et sans qu'on leur fit entendre aucun langage. Le premier mot que ceux-ci prononcèrent fut B:x55, qui se trouva signifier pain dans la langue phrygienne (Cf. P. Bœtticher, Arica,.p. 33; Gosche, De Ariana linguæ armen. Indole, p. 29), d'où l’on conclut que celle-ci était la langue primitive.Au moyen âge, l'opinion populaire attribua la même expérience à Frédéric IT; mais elle y mit un raffinement de délicatesse : les deux petites créatures, dit le chroniqueur, moururent, faute de chants pour les endormir. (De Raumer, Gesch. der Hohenstaufen, t. III, p. 491.)
76 DE L'ORIGINE une admirable pénétration d'esprit, entrevit les traits essentiels de la méthode comparative et en devina les applications les plus élevées. La plupart des philosophes français, Condillac, Maupertuis, Rousseau, Condorcet, Turgot, Volney, abordèrent plus ou moins directement les problè- . mes relatifs au langage; mais, comme cela arrive d'ordinaire, ils s'attaquèrent aux questions théoriques, avant de s'être livrés à l'étude patiente des détails positifs. On croyait satisfaire par une hypothèse superficielle à l'une des difficultés les plus graves de la psychologie, et on ne songeait pas que dresser une théorie du langage sans l’étude comparée des divers idiomes, c'était renouveler la témérité de la physique ancienne, qui aspirait à créer un système général sur le monde et son origine, avant que l’on eût acquis des connaissances spéciales sur chacune des parties de l’univers.
Bien que les hypothèses du xvrri° siècle soient loin d’être identiques entre elles, voici la manière générale dont les penseurs de ce temps envisa-
Le, serent le langage, et l'esprit qu’ils portèrent dans
DU LANGAGE. 77 le problème de sa première apparition. La philosophie du xvin° siècle avait une tendance marquée vers lesexplications artificielles, en tout ce qui tient aux origines de l'esprit humain ‘. On prenait l’homme avec le mécanisme actuel de ses facultés, et on transportait indiscrèteinent ce mécanisme dans le passé, sans songer aux différences profondes qui durent exister entre les premiers âges de l'humanité et l’état présent de la conscience. 11 semblait que l’homme eût toujours réfléchi, combiné, raisonné comme il fait de nos
jours, et chaque fois que les philosophes de lé-
. poque dont nous parlons veulent nous représen-
ter l’homme primitif, nous sommes surpris de ne voir en jeu que l’homme moderne avec son riche développement des facultés rationnelles. Ainsi le
langage était traité d'invention comme une autre :
1 Turgot seul doit faire exception ; il semble avoir eu sur le langage les vues les plus avancées. (Voir l'opuscule intitulé: Sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues, Œuvres, t. II, p. 103 et suiv.) Quant à Rousseau, bien qu'il ait vivement combattu l'opinion de Condillac, dans son Discours sur l'Origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, il revient, quand il essaye de formuler une hypothèse,
à celle de l'invention successive,
l'homme avait un jour imaginé la parole, comme les arts utiles ou d'agrément. Et cette invention, on l’assujettissait aux mêmes lois de progrès successif que tous les produits de l’intelligence réfléchie. Il y eut un temps où l’homme ne fut, comme l'avait supposé l'antiquité, qu’un mutum et turpe pecus *. Les besoins les plus simples de la société amenèrent d'abord la création d’un langage naturel, consistant en certaines expressions de la physionomie, en certains mouvements du corps, en certaines intonations de la voix. A mesure que les idées se multiplièrent, on sentit combien un pareil langage était insuffisant et l’on chercha un moyen de communication plus commode. Alors on songea à la parole; on convint, on s’arrangea à l'amiable, et ainsi fut établi le
langage artificiel ou articulé”. Ce premier lan-
1 Hor.,liv. I, sat. 11, v. 99.
? Il est surprenant que des psychologues comme Th. Reid et Dugald Stewart aient pu insister sur une distinction aussi superficielle, et croire que l’expression par la parole est moins naturelle que l'expression par le geste. Voyez les Esquisses de D. Stewart, 1re part., sect. x1, et sa Phil. de l'Esprit humain , suite de la deuxième partie.—Reid, Œuvres, +. IT, p. 88 et suiv., 104, etc. (trad. Jouffroy).
gage fut, comme toutes les créations humaines, défectueux et pauvre à son origine. Peu à peu il se compléta et arriva au degré de richesse où nous le voyons de nos jours; à peu près, suivant la comparaïison d’Adelung ‘, comme le canot du sauvage est devenu le vaisseau des nations civilisées. Ainsi le langage se traîna par tous les degrés d’un per-° fectionnement graduel. Selon Smith, il ne se composa d’abord que de substantifs ; selon de Brosses, il débuta par l'interjection ; tous s’accordaient à penser qu'il lui fallut une longue suite de siècles pour arriver à la conquête de ses éléments constitutifs.
Cette hypothèse est peut-être, de toutes celles qui ont été essayées pour expliquer l’origine de la parole, la plus fausse, ou, pour mieux dire, la moins riche en vérité. Les philosophes qui la proposèrent avaient bien compris, il est vrai, que l’homme a tout fait dans l’invention du langage, que e’estde l'exercice naturel de ses facultés
etnon du dehorsqu'il a reçu le don de l’expression
1 Introduction au Mithridate.
articulée; mais ils commettaient une erreur en attribuant aux facultés réfléchies et à une combinaison voulue de l'intelligence un produit spontané de cette force vive que recèlent les facultés humaines, qui n’est ni la convention, ni le calcul, qui produit son effet d'elle-même et par sa propre tension.
La réaction philosophique qui signala le commencement du xiIx° siècle se fit sentir dans la solution donnée à l'important problème qui nous occupe, et amena des aperçus partiels encore, mais plus approchants de la vérité. Déjà Herder et Hamann, avec cette faculté d’intuition qui les caractérisait , avaient entrevu sous une forme peu scientifique, il est vrai, l'unité intérieure, la séve vraiment divine du langage. L'école française obéit à des tendances analogues, et chercha à restreindre en faveur de la raison universelle de l'humanité la part beaucoup trop, large que le xvin* siècle avait faite à la raison individuelle. Le xvin: siècle avait tout donné : la liberté, ou, pour mieux dire, au caprice de
l'homme. Une des écoles qui essayèrent de rele-
ver la cause du spiritualisme et de la religion donna tout à Dieu. Le langage avait été une invention purement humaine ; il devint maintenant une révélation divine. Malheureusement, cette expression, qui, prise comme métaphore, serait la plus exacte peut-être pour exprimer l’apparition merveilleuse de la parole, était entendue dans un sens étroitement littéral. D'ailleurs, la thèse dont nous parlons n’était pas, chez ses auteurs et ses défenseurs, assez désintéressée pour qu'il soit permis de lui donner une place sérieuse dans la science; on la soutenait au profit d’un système théologique et politique, auquel on semblait vouloir donner l'autorité d’un dogme de for.
En un sens, pourtant, on pouvait voir dans l’opinion adoptée avec tant de chaleur par MM. de Bonald, de Maistre, de Lamennais, et plus tard par M. Gioberti, un véritable progrès. La nouvelle école montrait bien l'incapacité de l’homme réfléchi à mventer la parole’; elle retirait ainsi
1 De Bonald, Recherches philosophiques. 1, p. 163 et suiv. 3 édit.).
le langage de la sphère des inventions vulgaires, lui donnait un rang à part, et y voyait l’œuvre de Dieu. Rien de plus vrai, pourvu qu’on sache l'entendre; car ce qui se passe dans le spontané est plutôt le fait de Dieu que le fait de l’homme, etil y à moins de danger à l’attribuer à la cause universelle qu’à l’action particulière de la liberté humaine. Toutefois, une telle opinion, dans son expression rigoureuse, et surtout dans le sens qu'y attachaient ses auteurs, était loin d’être sans venin. Que signifie, en effet, cette révélation du langage? Si on l'entend d’une manière matérielle, si l’on suppose, par exemple, qu'une voix du ciel ait dicté à l’homme les noms des choses, une telle conception est si grossièrement empreinte d’anthropomorphisme , elle s’écarte si complétement du tour de nos explications scientifiques, elle est si antipathique à toutes nos idées les plus arrêtées sur les lois de la nature, qu’elle n'a pas besoin de réfutation pour un esprit tant soit peu initié aux méthodes de la critique moderne. D'ailleurs, comme l’a dit M. Cousin, « l’in-
Stitution du langage par Dieu recule et déplace
la difiiculté, mais ne la résout pas. Des signes inventés par Dieu seraient pour nous, non des Signes, mais des choses qu’il s’agirait ensuite pour nous d'élever à l’état de signes, en y attachant telle ou telle signification ‘. » — Si on entend “par révélation le jeu spontané des facultés humaines, en ce sens que Dieu, ayant mis dans l’homme tout ce qui est nécessaire pour l’invention du langage, peut en être appelé l’auteur, on est alors bien près de la vérité; mais c’est se servir à dessein d’une expression détournée et singulière, quand il y en aurait une autre plus philosophique et plus naturelle pour exprimer le même fait.
Ainsi que je l'ai dit, l'intention et les arguments de ceux qui les premiers soutinrent la révélation du langage étaient surtout théologiques. Is croyaient voir ce dogme capital de leur philosophie écrit dans un passage de la Genèse ; :
mais en cela ils furent, ce nous semble, fort mau-
! Préface aux OEuvres philosophiques de Maine de Biran, t, IV, p. xv.— Voyez aussi le Cours de 1829, 20° leçon. .
vais exégètes. « Jéhova, est-il dit, ayant formé dela terre tous les animaux des champs et les oiseaux des cieux, les amena vers l’homme, pour que celui-ci vit comment il les appellerait, et tous les noms que l’homme leur donna, ce sont leurs noms ‘. Et l’homme donna des noms à tous les animaux, aux oiseaux des cieux et aux bêtes des champs; mais nul ne fut trouvé semblable à lui. » (Gen. 11, 19-20.) Bien qu’il soit peu raisonnable d'appliquer à ces anciens récits, conçus dans l'esprit le plus simple, des interprétations philosophiques auxquelles leurs auteurs étaient. loin de songer, quelle serait la proposition. qui résulterait du passage précité, si on l'envisageait comme un symbole? Cette proposition serait.
je crois, très-différente de celle qu’on a voulu en tirer. Outre qu’il n’est question dans le passage de la Genèse que d’une certaine classe de mots et non du langage en général, outre qu'on expli-
querait tout au plus par ce passage la formation
du dictionnaire, mais non celle de la grammaire,
1 Le narrateur croyait que la langue qu'on parlait de son temps autour de lui était la langue primitive.
le véritable nomenclateur que nous y voyons'en scène, C’est l’homme, l’homme agissant par ses propres forces, sous la présidence de Dieu. Si la: philosophie voulait revêtir d’un mythe poétique ses formules les plus exactes sur l'apparition du langage, elle n’en trouverait pas de plus beau que celui-ci : Dieu apprenant à l’homme à parler commé le père à son fils; Dieu amenant les causes
occasionnelles qui mettent en exercice les facultés, tout en laissant agir les facultés elles-mêmes.
Mais si, au lieu du sentiment vague d’une grande vérité, on cherche dans ces antiques traditions un dogme précis, on en fausse à la fois la lettre et l'esprit, et pour ne pas avoir un mythe, on n’a plus qu’une fable .
Cependant, d'immenses progrès s’accomplissaient dans la science des langues, et préparaient à la philosophie et à l’histoire des secours inattendus. Dès 1808, un homme dont les travers d'esprit ne doivent point faire oublier le génie,
1 Voir les excellentes réflexions de M. Jacob Grimm. sur ce
qu'il faut entendre par révélation dans l'antiquité. Ueber den Ursprung der Sprache, p.23 etsuiv.
Frédéric Schlegel, indiqua, dans son ouvrage intitulé : Ueber die Sprache und Weisheit der I ndier, les traits essentiels de la méthode comparative, et entrevit l'unité de la famille indo-européenne. En 1816, M. Bopp publia son Conjugations system der Sanskritsprache in Vergleichung mit jenem der griechischen, lateinischen, persischen und germanischen Sprache (Francfort), où la méthode nouvelle trouva sa première application. Une nuée de rivaux et de disciples, entre lesquels il convient de nommer Guillaume de Humboldt, Jacob Grimm, Eugène Burnouf, marchèrent sur les pas de ces deux grands maîtres, et fondèrent définitivement la science expérimentale du langage ‘. Au lieu de procéder comme l’ancienne
philologie par des rapprochements artificiels et
1 Outreles ouvrages précités, il faut lire, pour les vues générales. G. de Humboldt: Ueber das vergleichende Sprach- Studium in Beziehung auf die verschiedenen Epochen der Sprachentwicklung , dans les Mémoires de l’Académie royale de Berlin (classe d'histoire et de philologie), 1820-1821, p. 239, et surtout l'admirable introduction que le même savant a mise en tête de son Essai sur le Kawi (Ueber die Kawi-Spracheauf der Insel Java): Einleitung über die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues und ihren Einfluss auf die geistige Ent-
DU LANGAGE. 87 purement extérieurs, on prit le langage comme un tout organique, doué d’une vie propre : on
chercha la loi de cette vie, on reconnut dans chaque famille de langues une végétation assujettie
à des lois uniformes. Le problème de l’origine du langage n'avait pu recevoir que des solutions matérielles et grossières, tandis qu’on avait envisagé chaque langue comme un agrégat morganique, à la formation duquel n'avait présidé aucune raison intérieure. M. de Bonald, qui n’avait point à cet égard des vues supérieures à celles des philosophes du xvrr° siècle, ne faisait au fond que marcher sur leurs traces quand il demandait au dehors la cause du langage, au lieu de la chercher au-dedans. Mais, à partir du jour où la science des langues fut devenue une des sciences de la vie, le problème des origines du langage se trouva transporté sur son véritable terrain, sur le terrain
de la conscience créatrice. Sa génération resta
wickelung des Menschengeschlechts. Les deux discours du docteur Wiseman sur l'étude comparée des langues renferhent des vues ingénieuses, quoique souvent contradictoires, développées avec beaucoup de bonheur,
toujours mystérieuse ; mais on vit du moins à quel ordre de faits il fallait la rapporter et de quel genre de ‘conceptions il convenait de la déduire.
Si le langage, en effet, n'est plus un don du dehors, ni une invention tardive et mécanique, il ne reste qu'un seul parti à prendre, c’est d’en attribuer la création aux facultés humaines agissant spontanément et daus leur ensemble. Le besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est naturel à l’homme : tout ce qu'il
pense, il l’exprime intérieurement et extérieure-
90 DE L'ORIGINE ment. Rien non plus d’arbitraire dans l'emploi de l'articulation comme signe des idées. Ce n’est ni par une vue de convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que l’homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée, mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa production organique, et quant à sa valeur expressive. Si on accorde, en effet, à l'animal l'originalité du cri, pourquoi refuser à l’homme l'originalité de la à . , . \ . 2 .
parole ? pourquoi s’obstiner à ne voir en celle-ci qu’une imitation de celui-là ? Il serait absurde de ! , . .
regarder comme une découverte l'application que l’homme à faite de l'œil à la vision, de l'oreille à l’audition : 1l ne l’est guère moins d'appeler invention l'emploi de la parole comme moyen expressif. L’homme a la faculté du signe on de l'interprétation !, comme il a celle de la vue et de l’ouïe; la parole est le moyen qu’il emploie LU y a L ? - ? 1] È pour exercer la première, comme l’œil et l’oreille
sont les organes des deux autres. L'usage de
1V Ad. Garnier, Traité des facultés de l'âme, t. II, p.451 et suiv.
l'articulation n’est done pas plus le fruit de la réflexion que l’usage des différents organes du corps n’est le résultat de l’expérience. Il n’y a . pas deux langages, l’un naturel, l’autre artificiel ; mais la nature, en même temps qu’elle nous révèle le but, nous révèle les moyens qui doivent servir à l’atteindre. Lucrèce a dit ceci en si beaux
vers qu'on ne peut s'empêcher de les citer :
At varios linguæ sonitus natura subegit
Mittere, et utilitas expressit nomina rerum ;
Non alia longe ratione atque ipsa videtur Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ, Quom facit ut digito quæ sint præsentia monstrent. Sentit enim vim quisque suam quod possit abuti, Cornua nata prius vitulo quam frontibus exstant, Ollis iratus petit atque infensus inurget.
At catulei pautherarum scymneique leonum Unguibus ac pedibus jam tum morsuque repugnant, Vix etiam quum sunt dentes unguesque createi. Alituum porro genus alis omne videmus
Fidere et a pennis tremulum petere auxiliatum,
C'est donc un rêve d'imaginer un premier état où l’homme ne parla pas, suivi d’un autre état où il conquit l’usaÿe de la parole. L'homme est naturellement parlant, comme il est naturelle-
ment pensant, et il est aussi peu philosophique d’assigner un commencement voulu au langage qu'à la pensée. Qui oserait dire que les facultés humaines sont des inventions libres de l’homme ? Or, inventer le langage eût été aussi impossible que d'inventer une faculté. Le langage étant la forme expressive et le vêtement extérieur de la pensée, l’un et l’autre doivent être tenus pour contemporains.
Ainsi, d’une part, la parole est l’œuvre de l’homme et des forces qui résident en lui; de l'autre, rien de réfléchi, rien de combiné artificiellement dans le langage, non plus que dans l'esprit. Tout y est l’œuvre des forces internes de la nature humaine, agissant sans conscience et comme sous l'impression vivante de la Divinité. « Les langues, dit Turgot, ne sont pas l'ouvrage d'une raison présente à elle-même :. » L'erreur
1 Œuvres, t.11,p.139 On est surpris de voir Maine de Biran ajouter, après avoir cité ces paroles: « Je réponds que les langues instituées ne peuvent être l'ouvrage que d’une tele raison.M,.Turgotfaità Maupertuis un reproche que je mesuis attiré moi-même en supposant un philosophe qui forme un langage de sang-froid. Je ne vois pas ce qu'il y a d’absurde dans cette hy-
du xvur° siècle pris dans son ensemble fut d’attribuer à la combinaison, à une volonté libre et se possédant elle-même, ce qui était le produit naturel des facultés. En général, ce siècle ne compritpas assez la théorie de l’activité spontanée. Préoccupé surtout de la puissance réfléchie de l'homme, il étendit beaucoup trop la sphère des inventions humaines. En poésie, il ne sut pas distinguer la composition artificielle de l'inspiration sans arrière-pensée littéraire, qui produit les grandesœuvres originales. En politique, l’hommé créait librement et avec délibération la sociétéet l'autorité qui la régit. En morale, l'homme trouvait et établissait le devoir comme une loi utile. En psychologie, il semblait l’auteur des résultats les plus nécessaires de sa constitution.
Sans doute, l’homme produit en un sens tout ce
pothèse. Sans la faculté de réfléchir, il n’y aurait pas d'institution du langage proprement dite. Pourquoi donc unelan gue ne serait-elle pas formée de sang-froid par un homme réfléchi qui voudrait fixer ses idées et s’en rendre compte? » (Œuvres philosogh., t. 11, p. 323).—Voyez aussi le mémoire du même auteur sur l’Influence de l'habitude sur la faculté de penser, sect. 11, C. I et suiv.
qui sort de sa nature; il y dépense de son activité, il fournit la force brute qui amène le résultat; mais la direction de cette force ne lui appartient pas : il fournit la matière, mais la forme vient d’en haut. Le véritable auteur des œuvres spontanées de la conscience, c’est la nature humaine, Ou, si l’on aime mieux, la cause supérieure de la nature. A cette limite, il devient indifférent d'attribuer la causalité à Dieu ou à l’homme. Le spontané est à la fois divin et humain. Là est le point de conciliation d'opinions incomplètes plutôt que contradictoires, qui, selon qu’elles s’attachent à une face du phénomène plutôt qu’à l’autre, ont
tour à tour leur part de vérité !.
Chaque famille d’idiomes est done sortie du génie de chaque race, sans effort comme sans tâtonnement. La raison, qui réfléchit et combine
! Voir les développements ingénieux de M. Cousin sur l'analyse de la conscience spontanée, dans le Cours de 1818 et dans celui de 1822, 6e et 7e leçon. Voir aussi, dans les Fragments philosophiques, le morceau intitulé Du premier et du dernier fait de conscience. Les mêmes vues se trouvent dans l'introduction de G. Farcy, au 3e volume de la Philosophie de l'esprit humain de Dugald Stewart.
LS
DU LANGAGE. 95 a eu presque aussi peu de part dans la création
du langage qu’elle en a dans ses transformations.
On ne peut admettre dans le développement des langues aucune révolution artificielle et sciemment exécutée : il n’y a pour elles ni conciles, ni assemblées délibérantes ; on ne les réforme pas comme une constitution vicieuse. C’est pour cela que le peuple est le véritable artisan des langues, parce qu’il représente le mieux les forces spontanées de l'humanité. Les individus n’y sont pas compétents, quel que soit leur génie; la langue Scientifique de Leibniz eût probablement été, comme moyen de transmission de la pensée, moins commode et plus barbare que l’iroquois. Les idiomes les plus beaux et les plusriches sont sortis avec toutes Jeurs ressources d’une élaboration silencieuse et qui s’'ignorait elle-même. Au contraire, les langues maniées, tourmentées, faites de main d’homme, portent l'empreinte de cetté origine dans leur manque de flexibilité, leur con- Struction pénible, leur défaut d'harmonie. Toutes les fois que les grammairiens ont essayé de dessein prémédité de réformer une langue, ils n’ont
96 DE L'ORIGINE réussi qu'à la rendre lourde, sans expression, et souvent moins logique que le plus humble patois. Qu'on lise, par exemple, les notes que Duclos a ajoutées à la Grammaire générale de Port-Royal : jamais peut-être la prétention de critiquer la nature, qui domine le xvi‘ siècle, ne s’est plus naïvement avouée. À chaque instant, l’académicien cherche à montrer les inconséquences et les fautes que renferme le langage tel que le peuple l'a fait. Il sourit de pitié sur la bizarrerie de l’usage, etil voudrait en corriger les écarts par la raison des grammairiens, sans s’apercevoir que les tours qu'il veut supprimer sont d'ordinaire bien préférables à ceux qu'il veut y substituer. L'esprit humain, laissé à lui-même, ne recherche point à plaisir les anomalies. La langue des enfants et du peuple est d'ordinaire plus expressive que la langue consacrée par les grammairiens. Ici, comme toujours, l’œuvre artificielle de l’homme, lorsqu'elle s’attribue une mission réformatrice, détruit l’œuvre de la nature. Et combien celle-ci n'est-elle pas plus vivante et plus vraie!
En parcourant le dictionnaire de la langue
française, on remarque que les mots vraiment nationaux sont l’œuvre du peuple, tandis que les mots introduits par les grammairiens conservent toujours la trace du pédantisme et d’une latinité à peine dissimulée!. Nous avons quelques langues qu'on peut appeler artificielles, en ce sens que, partant d’un fond traditionnel, elles le développent. en dehors des besoins et des sentiments populaires ; telle est, par exemple, la langue rabbinique. L’obscurité, la barbarie de ces langues dépassent tout ce qu’on peut imaginer. Le sourdmuet, avant le système mécanique qu’on lui enseigne dans les écoles , est mille fois plus communicatif qu'après son éducation. Abandonné à son génie, il se crée des moyens d'expression avec une force, une originalité, une richesse qui étonnent ?. Mais, de même que l'instinct dans l’animal est en raison inverse de l'intelligence; de même
le sourd-muet, à mesure que les moyens artificiels
1 V.Egger, Notions élém. de gramm. comparée, c. xxr, S 3.
? Voy. une brochure publiée à l’Institut des sourds-muets de Paris : Les Sourds-Muets au x1x® siècle, et Ad. Garnier, Traité des facultés de l'âme, t. IT, p. 461-62.
de communication se multiplient pour lui, perd sa puissance inventive, que ne remplacent point des procédés factices dont l'acquisition est pleime d’ennuis et de difficultés.
Ainsi, l’homme primitif put, dès ses premières années, élever cet édifice qui nous étonne, et dont Ja construction nous paraît si prodigieusement ‘difficile : il le put sans travail, parce qu'il était enfant. Maintenant que la raison réfléchie a remplacé l'instinct créateur, à peine le génie suffit-1l pour analyser ce que l'esprit des premiers hommes enfanta de toutes pièces et sans y songer. C’est que les mots facile et difficile n’ont pas de sens, appliqués au spontané. Quand les plus grands philosophes, dit M. de Bonald, sont 1mpuissants à analyser le langage, comment des enfants sans expérience auraient-ils été capäbles de le créer? Une telle objection ne porte que contre une invention réfléchie. L'action spontanée n’a pas besoin d’ être précédée de la perception claire du but à atteindre et des moyens à employer.
Le mécanisme de l'intelligence est encore plus
difficile à analyser que celui du langage, et pour:
DU LANGAGE. 99 tant l’homme étranger à la psychologie sait faire jouer aussi bien que le meilleur philosophe tous les ressorts de son esprit. L'enfant qui apprend sa langue, l'humanité qui crée la sienne n’éprouvent pas plus de difficulté que la plante ou l'animal qui arrivent à leur complet développement. Partout c’est le Dieu caché , la force infinie, qui, agissant en l'absence ou durant le sommeil de l’âme individuelle, produit ces merveil. leux résultats, et défie la science de comprendre ce que la nature à produit sans effort.
C’est done la raison populaire, c’est-à-dire Ja raison spontanée, qui est la puissance créatrice du langage. La réflexion n'y peut rien; les langues sont sorties toutes faites du moule même de l'esprit humain, comme Minerve qu cerveau de Jupiter. Elles sont, comme l’a dit Fr. Schlegel, «le produit vivant de tout l’homme intérieur. »
De là cette conséquence, que ce n’est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues, mais que, semblable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première apparition, fut doué de toutes
ses parties essentielles !. En effet, dès le moment de sa constitution, l'esprit humain fut complet. Le premier fait psychologique renfermia d’une manière implicite tous les éléments du fait le plus avancé ? : la réflexion savante ne contient pas une donnée de plus que le phénomène intérieur qui révéla l’homme à lui-même. Est-ce successivement que l’homme a conquis ses différentes facultés? Qui oserait seulement le penser ? LACS le langage se montrant à toutes les époques comme parallèle à l'esprit humain et comme l'expression adéquate de son essence, nous SOMMES autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de l'intelligence et les faits relatifs au développement du langage. Il est donc aussi peu philosophique de supposer
1 C'est ence sens que Fr. Schlegel a appelé l’apparition du langage une création d’un seul jet (Hervorbringung im Ganszen), et l'a comparée à un poëme qui résulte de l'idée du tout et non de la réunion atomistique des parties (Philos. Vorlesungen, p. 78-80). C£. Humboldt: Ueber das vergleichende Sprachstu dium etc., p. 247. Gœthe a exprimé des idées analogues: Dichtung und Wahrheit, x°° Buch (t. XXV de ses Œuvres complètes, Cotta, 1830, p. 307).
? Voyez Cousin, Cours de 1818, 5e leçon.
DU LANGAGE. 101 le langage arrivant péniblement à compléter ses parties, que de supposer l'esprit humain cherchant ses facultés les unes après les autres. Les langues doivent être comparées, non au cristal qui se forme par agglomération autour d’un noyau, mais au germe qui se développe par sa force intime et par l'appel nécessaire de ses parties. Il n’y a que les unités factices qui résultent de couches superposées et d’accroissements suc-
cessifs.
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La ,philologie confirme les inductions que nous n'avons établies jusqu'ici que sur des données psychologiques. L'histoire des langues ne fournit pas un seul exemple d’une nation qui se soit créé un idiome nouveau, ou ait fait subir à l’ancien des modifications librement déterminées. Si les langues pouvaient se corriger, pour-
quoi le chinois, dénué de flexions et de catégo-
104 DE L'ORIGINE ries grammaticales, n’est-il jamais arrivé à se donner ce que nous regardons comme essentiel à l'expression de la pensée1? Pourquoi les langues sémitiques n’ont-elles jamais su inventer un système satisfaisant de temps et de modes, et combler ainsi une lacune qui rend si perplexe dans ces langues le sens du discours? Comment se fait-il qu'après des siècles de contact avec des alphabets plus parfaits, et malgré les immenses difficultés qu'entraine l’absence de voyelles régulièrement écrites, les Sémites n'aient jamais réussi à s’en créer 2? C’est que chaque langue est emprisonnée une fois pour toutes dans sa grammaire
1Le chinois vulgaire atteint, il est vrai, une plus grande détermination que la langue classique; mais il ng possède point le principe de la grammaire, dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot. V. A. Bazin, Grammaire mandarine (Paris, 1856).
2 Dr Wiseman, Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée, 1er Discours sur l’histoire des langues, 2e part.
8 Une expérience vulgaire confirme ce résultat. Un homme transporté hors de sa patrie, surtout si on le suppose incapa ble d'apprendre une langue autrement que par l'usage, parviendra au bout de quelque temps à n’employer que des mots reçus dans le nouveau pays qu’il habite; mais il ne saurait se débarraëser de son tour étranger et de ses idiotismes natio-
DU LANGAGE. 105 Elle peut, en subissant des influences extérieures, changer entièrement d’allure et de physionomie ; elle peut enrichir ou renouveler son dictionnaire : mais sa grammaire est sa forme individuelle et caractéristique; elle ne peut l’altérer qu’en recevant un nouveau nom et cessant d’être ce qu’elle est. | Ainsi chaque famille de langues correspondit, dès les premiers instants de son existence, au tout de l'esprit humain. Des recherches approfondies ont obligé les linguistes à renoncer aux tentatives par lesquelles l’ancienne philologie cherchait à dériver l'une de l’autre les parties du discours. Toutes ces parties sont primitives; toutes coexistèrent dans la langue des patriarches de chaque race, moins distinctes, sans doute, mais
avec le principe de leur individualité. Mieux vaut
naux. Ces tours ont vieilli avec lui et se sont, en quelque sorte, assimilés avec sa pensée. A combien plus forte raison n’en doit-il pas être ainsi, quand il s’agit des peuples envisagés dans leur ensemble ! C’est pour cela que, dans la classification des langues, les considérations grammaticales sont bien plus importantes que les considérations lexicogra-
phiques.
supposer à l’origine les procédés les plus compliqués que de créer le langage par pièces et par morceaux, et d'admettre qu’un seul moment il n'ait pas représenté dans son harmonie l’ensemble des facultés humaines. La grammaire de chaque race {et la grammaire, on se le rappelle, constitue la partie essentielle d’une langue) a été faite du premier coup. Le moule d’un idiome une fois jeté constitue une individualité indestructible, une borne posée et qui sera désormais à peine franchie. « On trouve, dit M. de Humboldt, que quelque grands que soient les changements d’une langue sous beaucoup de rapports, le véritable système grammatical et lexicographique de la langue, sa structure en grand restent les mêmes, et que là où ce système devient différent, comme au passage de la langue latine aux langues romanes, on doit placer l’origine d’une nouvelle langue. Il paraît done y avoir dans les langues une époque à laquelle elles arrivent à une forme qu’elles ne . changent plus essentiellement. Ce serait là leur
véritable point de maturité; mais pour parler de
leur enfance, il faudrait encore savoir si elles
atteignent cette forme insensiblement, ou si leur premier jet n’est pas plutôt cette forme même. Voilà sur quoi, d’après l’état actuel de nos connaissances, j’hésiterais à me prononcer !. »
On s'arrête peu à ce doute, quand on voit que les progrès de la philologie comparée , non-seulement n’ont fait découvrir aucune langue qui ait à une époque historique complété son système, mais qu'ils ont établi plus fortement que Jamais l'impossibilité de révolutions vraiment radicales dans le sein d’une langue. Les langues sémitiques sont peut-être, de toutes, celles qui offrent l'exemple le plus apparent d’une transformation organique. Telle est la facilité avec laquelle le système des langues sémitiques se laisse ramener à un état plus simple qu’on est tenté de croire à l'existence historique et à la priorité de cet état,
en vertu du principe, si souvent trompeur, que
la simplicité est antérieure à la complexité. De
1 G. de Humboldt: Lettre à Abel Rémusat sur la nature des formes grammaticales en général, et sur le génie de la langue chinoise en particuher, p. 72.
bonne heure, cette idée se produisit parmi les savants voués à l’étude des langues sémitiques. Elle a été adoptée, au moins comme probable, par Michaëlis, Adelung, Klaproth, Gesenius, G. de Humboldt, Bunsen !, Comme il s’agit d’un fait qui, s’il était constaté, aurait en linguistique des conséquences fort graves, nous devons entrer ici dans quelques développements.
On sait que, dans l’état actuel des langues sémitiques, toutes les racines verbales sont trilitères ; le petit nombre de racines quadrilitères qui se rencontrent en hébreu, en syriaque et en arabe, ne sont pas des racines réelles : ce sont des formes dérivées où composées qu'on s’est habitué à envisager comme des mots primitifs et simples. Mais les racines trilitères elles-mêmes ne semblent pas le dernier degré qu'il soit permis d'attendre. Parmi ces racines, en effet , il est des classes entières qui ne sont trilitères que par une fiction grammaticale : tels sont les verbes dits
On trouvera sur ce point de plus amples détails dans mon
Histoire générale des langues sématiques, p. 84 et suiv., p. 422 et suiv.— Voir aussi Wiseman, disc. cité, 2° part.
DU LANGAGE. Dr100 concaves et géminés, qui restent bilitères et monosyllabiques dans presque toute leur conjugalson. D’autres classes de verbes, quoique plus réellement trilitères, se distinguent par la faiblesse d’une de leurs radicales, qui, dans certains cas, tombe, devient voyelle ou cesse de se prononcer : tels sont les verbes dits faibles ou imparfaits. Enfin, les verbes qui se montrent constamment sous la forme trilitère ne sont pas, pour cela, inattaquables à l'analyse. Parmi leurs trois radicales, en effet, il en est presque toujours une plus faible que les autres et qui parait tenir moins essentiellement au fond de la signification. On est ainsi amené à se représenter chaque racine sémitique comme essentiellement composée de deux lettres radicales. Les monosyllabes bilitères obtenus par cette analyse auraient servi, dans l'hypothèse que nous exposons, de souche commune à ces groupes entiers de radicaux trilitères qui offrent tous un même fond de signification, nuancé par l'addition dela troisième lettre. Ce seraient là en quelque sorte les éléments
premiers et irréductibles des langues sémitiques.
En effet, presque tous les radicaux bilitères sont formés par onomatopée, et, s’il est permis d’essayer quelques rapprochements entre la famille indo-européenne et la famille sémitique, c’est certainement de ce côté qu’il faut les chercher.
Le système de langue simple, monosyllabique, sans catégories grammaticales bien tranchées , auquel on arrive de la sorte, semble, au premier coup d'œil, devoir être considéré comme logiquement antérieur au système actuel des langues sémitiques. Mais est-on en droit de supposer que ces langues aient réellement traversé un pareil état? Voilà sur quoi un esprit sage, persuadé qu'on ne saurait deviner a priori les voies infiniment multiples de l'esprit humain , hésitera toujours à se prononcer. Comment concevoir, en effet, le passage de l'état monosyllabique à l’état trilitère ? Quelle cause assigner à cette révolution ? À quelle époque la placer ? Serait-ce, comme le disaient naïvement les anciens linguistes, lorsque les idées se multiplièrent et qu’on sentit le besoin d'exprimer plus de nuances, ou, comme
Gesenius inclinait à le croire, au moment de
DU LANGAGE. 41 l'introduction de l'écriture? Est-ce par hasard, est-ce d’un commun accord que se fit cette innovation grammaticale ? On s'arrête devant les impossibilités que présentent à l'imagination de telles hypothèses. Le passage de l’état monosyl- ‘ labique à l’état trilitère est de ceux qui n'auraient pu se faire sans une très-grande réflexion. Les seules langues monosyllabiques que nous connaissions, celles de l’est de l'Asie, ne sont jamais sorties franchement de leur état. Rien n’autorise, par conséquent, à transformer en fait historique l'hypothèse du monosyllabisme primitif des langues sémitiques !. Cette hypothèse n’est au fond qu'une manière commode de se représenter les
faits, et la philosophie générale n’est pas obligée
1 Deux hébraïsants allemands, MM. Fürst et Delitzsch, ont récemment essayé de donner faveur à la théorie des racines bilitères, et d'appuyer sur cette théorie un nouveau système de philologie et même d’exégèse. Mais nous nous refusons à voir autre chose qu'un jeu puéril dans les analyses de racines et les rapprochements tentés par ces deux savants. Les racines sont en philologie ce que les corps simples sont en chimie. Sans doute, il est permis de croire que cette simplicité n’est qu'apparente et qu'elle nous cache une composition intime; mais c’est là une recherche qui est comme interdite à la science, parce que l’objet qu’il s’agit d'analyser ne
de modifier pour cette apparente exception ses principes les mieux établis.
Nous avons démontré, ce me semble, que l’homme n’achève pas plus le langage qu'il ne l'invente de propos délibéré. Toutefois, en maintenant que le langage primitif possédait les éléments nécessaires à son intégrité, nous sommes loin de prétendre que les mécanismes d’un âge plus avancé y existassent déjà dans leur complet développement. Tout y était, mais confusément et sans distinction. Le temps seul et les progrès del’esprit humain pouvaient opérer le discernement dans cette synthèse obscure, en assignant
à chaque élément son rôle individuel. La condition de la vie, en un mot, était ici, comme partout, l’évolution du germe primitif et synthétique, la distribution des rôles, et la séparation des organes. Les langues, aussi bien que les
produits organisés de la nature, sont sujettes à
laisse aucune prise à nos moyens d'attaque. Les racines des langues se montrent à nous, non pas comme des unités absolues, mais comme des faits constitués, au delà desquels la philologie ne doit pas songer à remonter, sans encourir les mêmes reproches que l’alchimie.
la loi du développement graduel; mais ce développement n’est pas une concrétion grossière et s’opérant par l'extérieur. Elles vivent de la même manière que l’homme et l'humanité qui les parlent, c’est-à-dire dans un fieri continuel; elles se décomposent et se recomposent sans cesse par une sorte de végétation intérieure et de circulation du dedans au dehors. Un germe est posé, renfermant en puissance tout ce que l’être sera un jour; le germe se développe, les formes se constituent dans leurs proportions régulières, ce qui était en puissance devient en acte; mais rien ne se crée, rien ne s'ajoute : telle est la loi de tous les êtres soumis aux conditions de la vie. Telle fut aussi la loi du langage. Les premiers essais par lesquels l’homme chercha à déterminer ses vagues aperceptions ne furent que rudimentaires; mais ce rudiment contenait les éléments du progres ultérieur. Il y avait loin de l’expression synthétique et obscure dans laquelle s’enveloppait la pensée primitive à la parfaite clarté de l’instrument que s’est créé l'esprit mo-
derne; mais, après tout, l'exercice actuel de la $ 8
pensée diffèreplus profondément encore de la pensée des premiers hommes, sans que nous admettions pour cela qu'aucun principe nouveau se soit ajouté au système général de l'esprit humain.
Rien ne prouve mieux cette séve intérieure du langage que la comparaison des dialectes dans le sein d’une même famille dont l'unité ne puisse être contestée. Prenons encore pour exemple la famille sémitique; le rapprochement des différents idiomes qui la composent démontre : 1° qu’ils sont fort inégalement développés; 2°que ceux-là le sont davantage qui ont plus longtemps vécu, et ont pu s'enrichir des progrès d’un plus grand nombre de siècles. Ainsi l’hébreu serait indubitablement arrivé à un système de formes analogues à celles de l'arabe, s’il eût fourni une aussi longue carrière et traversé d'aussi heureuses circonstances. Il possède en germe tous les procédés qui font la richesse de cette dernière langue; mais, arrêté plus tôt dans son développement, il n’a pu donner à ces procédés l’extension et la régularité dont ils étaient susceptibles. L’hébreu rab-
binique en est la preuve : cette langue artificielle
DU LANGAGE. 115 et scolastique est arrivée à suffire à des besoins rationnels assez avancés; seulement, dans un idiome séquestré de l’usage du peuple, le développement, au lieu d’être un progrès, est devenu un véritable chaos.
C'est par là que les langues se placent décidément dans la catégorie des choses vivantes.
D'une part, en effet, il y à un moule imposé, d'où chaque langue, quelles que soient ses variations, ne peut jamais sortir; de l’autre, ce moule est assez large pour laisser place à des mouvements considérables et à de perpétuelles vicissitudes. L’être organisé qui par une intime assimilation a renouvelé ses parties constitutives est toujours le même être, parce qu'une même forme a toujours présidé à la réunion de ses parties ; cette forme, c’est son âme, sa personnalité, son type, son idée. Il en est de même pour les langues. Si, d’un côté, les caractères de famille sont immuables; s'il est vrai, par exemple, qu’une langue sémitique ne saurait par aucune série de développements atteindre les procédés essentiels des langues indo-européennes; d’un
autre côté, dans l’intérieur des familles, de vastes métamorphoses, non de forme, mais de fond, peuvent s’opérer. Les familles apparaissent comme des types constitués une fois pour toutes, et réduits à se détruire ou à rester ce. qu’ils sont. Au contraire, chaque langue en particulier peut se développer selon son génie propre, et, sans sortir du type général auquel elle appartient, subir toutes les modifications que lui imposent le temps, le climat, les événements politiques, les révolutions intellectuelles et religieuses. Rien de moins philosophique que de dresser une fois pour toutes la statistique d’une famille de langues, et de considérer les idiomes qui en font partie comme des individualités identiques à elles-mêmes pendant toute la durée de leur existence. Chacun de ces groupes naturels ressemble à un tableau mouvant, où les masses de couleurs, se fondant l’une dans l’autre, se nuanceraient, s’'absorberaïient, s’étendraient, se limiteraient par des dégradations insensibles, — mieux encore, à une végétation sur un tronc commun, où le rameau isolé, s’assi-
milant tour à tour les parties qui ont servi à la
vie de l’ensemble, s'accroît, fleurit, s’atrophie, meurt, selon que des causes diverses favorisent ou arrêtent son développement.
Ainsi, dès sa première apparition, le langage fut aussi complet que la pensée humaine qu’il représente; mais ses parties confuses et comme liées entre elles attendaient des siècles leur parfait développement. Il est difficile, dans l’état présent des études philologiques, de tracer avec plus de précision les caractères de la langue que l’homme créa, lors du premier éveil de sa
conscience. Ces caractères d’ailleurs durent être fort divers, si, comme de solides inductions portent à le croire, le langage s’est produit paralle lement chez des fractions distinctes de l’humanité. Il est cependant quelques traits de la spontanéité primitive que l'étude des langues, éclairée par une saine psychologie, nous permet de déterminer.
Le premier de ces traits fut sans doute le rôle prédominant que joua la sensation dans la création, ou, pour mieux dire, dans le choix du signe. De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non de la forme générale, qui ne s'obtient qu’au moyen de l'élimination et de l'analyse, mais de la forme particulière, laquelle est en un sens plus synthétique, puisqu'elle renferme une donnée accessoire confondue avec la vérité absolue ; de même les langues primitives, ignorant presque entièrementl’abstraction, donnèrent une forme éminemment concrète à l'expression de la pensée. Sans doute, la raison pure s’y réfléchissait comme dans tous les pro-
duits des facultés humaines. L'exercice le plus P
DU LANGAGE. 121 humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées. La parole aussi, à son état le plus simple, supposait des catégories transcendantes et absolues; mais tout était engagé dans une forme empruntée à la sensation. C’est ce que révèle d’une manière frappante l'étude des langues les plus anciennes. Tandis que leur système grammatical renferme la plus haute métaphysique, on y voit partout, dans les mots, une conception matérielle devenir le symbole d’une idée. Il semble que l’homme primitif ne vécût point avec luimême, mais répandu sur le monde, dont il se distinguait à peine. « L'homme, a dit M. Maine de Biran, ne se sépare pas de prime abord des objets de ses représentations ; il existe tout entier hors de lui; la nature est lui, lui est la nature.» Ainsi aliéné de lui-même , 11 devient, comme dit Leibniz, le miroir concentrique où se peint cette : nature dont il fait partie. Qui peut, dans notre état réfléchi, avec nos raffinements intellec-
tuels et nos sens devenus grossiers, retrouver
1 T. II de ses Œuvres, p. 42-43,
l'antique harmonie qui existait alors entre la pensée et la sensation, entre l’homme et la nature ?
Le langage primitif fut donc le produit commun de l'esprit et du monde : envisagé dans sa forme, il était l'expression de la raison pure ; envisagé dans sa matière, il n’était que le reflet de la vie sensible. Ceux qui ont tiré le langage exclusivement de la sensation se sont .trompés, aussi bien que ceux qui ont assigné aux idées une origine purement matérielle. La sensation a fourni l'élément variable et accidentel, qui aurait pu être - tout autrement qu'il n’est, c’est-à-dire les mots: mais la forme rationnelle, sans laquelle les mots n'auraient pointétéune lañgue, en d’autres termes Ja grammaire, tel est l’ élément pur ettranscendant qui donne à l’œuvre un caractère vraiment humain. L'erreur du xvim‘ siècle fut de tenir trop peu de compte de la grammaire dans ses analyses du discours. Des sons ne forment point une langue, pas plus que des sensations ne font un homme. Ce qui fait le langage comme
ce qui fait la pensée, c’est le lien logique que
DU LANGAGE. 123 l'esprit établit entre les choses. Une fois qu’on a réservé cet élément supérieur à l'expérience, qui constitue l'originalité de l'esprit humain, on peut sans scrupule abandonner au monde inférieur tout ce qui ne fait, si j'ose le dire, que verser de la matière dans les moules préexistants de la raison.
Le transport ou la métaphore a été de la sorte le grand procédé de la formation du langage. Une analogie en a entraîné une autre, et ainsi le sens des mots à voyagé de la manière en apparence là plus capricieuse; souvent même la signification primitive a disparu, et n’a laissé subsister que les acceptions dérivées. De là, dans le sein d’une même famille de langues, cette diversité extraordinaire qui fait que desidiomes évidemment soris d’une même tige, tels que le français, l’allemand, le russe, l'hindoustani, le persan, ayant divergé de plus en plus, ne se reconnaissent point à distance, et que la science la plus attentive peut seule en retrouver la fraternité. Chaque peuple s’est attaché dans la création des métaphores à des rapports divers, selon son caractère in-
time et la nature qui l’entourait ; les analogies qui ont conduit l’homme du Nord n’ont pas été celles qui ont présidé aux associations d'idées de l’homme du Midi, et ainsi s’est formé cet étrange tissu de dérivations, devenu dans quelques-unes de ses parties absolument inextricable.
Prenons pour exemple l’hébreu, qui nous représente un état fort ancien du langage. On sent que le phénomène qui a servi d'occasion à la création des radicaux de cette langue, et en général des langues sémitiques, a été presque toujours physique. « Je conviens, dit Herder, que le penseur abstrait ne doit pas trouver la langue hébraïque très-parfaite; mais sa forme agissante en fait l'instrument le plus favorable au poëte. Tout en elle nous crie : Je vis, je me meus, J'agis ! Je n’ai pas été créée par le penseur abstrait, par le philosophe profond, mais par les sens, par les passions !.... Cette langue, dit-il ailleurs, est énergique, mais il serait injuste de dire qu’elle est grossière. Je le répète, les mots
le plus rudement exprimés sont des images et
DU LANGAGE. 125 des sensations; la langue à été formée par des poitrines profondes et des organes neufs et robustes, mais sous un ciel pur et léger, et par une pensée vive et pénétrante, qui, saisissant toujours la chose elle-même, la marquait du sceau des passions !. » En effet, si l’on parcourt la série des racines qui nous sont restées de cette langue, à peine en trouve-t-on une seule qui n’offre un premier sens matériel, lequel, par des passages plus ou moins détournés, a été appliqué aux idées morales.
S'agit-il, par exemple, de peindre un sentiment de l'âme; l’hébreu a recours au mouvement organique, qui d'ordinaire en est le signe. Ainsi la colère s'exprime d’une foule de manières également pittoresques, et toutes empruntées à des faits physiques. Tantôt la métaphore est prise du soufle rapide et animé qui l'accompagne ?,
1 Esprit de la poésie des Hébreux, Dial. 1 et 10,
? Le même mot signifie en hébreu nez et colère. Cette image se retrouve chez les Grecs. Kai of si dpupsta xo)à rori pri xéOarat (Théocr., Idyll., I, v. 48).—To® d'apivero Oupôs, àva pivus dE où fn Aprud pivos rpoïtuhs (Odyss. XXI1V, 318).—Ira cadat naso (Perse, Sat. V, 91).— [pos Ty fira.. Tâs fruvds oùdey
tantôt de la chaleur, du bouillonnement, tantôt de l’action de briser avec fracas, tantôt du frémissement, de l’écume qui sort de la bouche de l’animal furieux. Le découragement, le désespoir, sont toujours exprimés dans cette langue par la liquéfaction intérieure, la dissolution du cœur ; la crainte, par le relâchement des reins. L'orgueil se peint par kélévation de la téte, la taille haute et roide. La patience, c'est la longueur [longanimité}; l'impatience, la brièveté. Le désir, c’est la soif ou la pâleur. Le pardon se rend par une foule de métaphores empruntées à l’idée de couvrir, cacher, passer sur une faute un enduit qui l’efface. Dans le Livre de Job, Dieu coud les péchés dans un sac, y met son sceau, puis le jette derrière son dos; tout cela pour signifier oublier. Remuer sa téte, se regarder les uns les autres, laisser tomber ses bras, etc., sont autant de tours que, l’hébreu préfère de beaucoup pour rendre le dédain, V'indécision, l'abattement, aux expressions purement psychologiques. On peut même
xoWüdes (Philostr. Icon. , II, 11 et 12).—< Cf. Winckelmann; Hist. de l'art, t.I, 1. 1v, c. 3:
DU LANGAGE. 127 dire que l'hébreu manque complétement d’expressions de ce genre. Quand il emploie des mots que l'usage à consacrés ultérieurement au sens moral, il aime à y ajouter la peinture de la circonstance physique : « Il se mit en colère, et son visage s’enflamma ! » ;.... « il ouvrit la bouche, et dit » ..…. etc.
D’autres idées plus ou moins abstraites ont reçu, dans la même langue, leur signe d’un procédé semblable. L'expression du vrai se tire de la solidité, de la stabilité; celle du beau, de la splendeur ; celle du bien, de la rectitude ou de la bonne odeur; celle du mal, de la déviation, de la ligne courbe ou de la puanteur. Faire ou créer, c’est primitivement {ailler, couper ; décider quelque chose, c’est trancher ?; penser, c’est parler, comme chez certaine peuplade de l'Océanie, qui, pour penser, dit parler dans son ventre 3. L’os
1«Ilse mit en colère, et son visage tomba» (Gen. rx, 5),pour exprimer un dépit sournois et concentré. 6
2 Le sens des mots décider, allem. entscheiden, peipoust (sépappéyn), xpbetv, decernere, estfondé sur la même HéDhore
3 Gesenius, Lexicon manuale, p. 15.—Journal des Savants, 1817, p. 433 etsuiv,
128 DE L'ORIGINE | signifie la substance, l’intime d’une chose, etsert en hébreu d’équivalent au pronom ipse.
Toutes les langues présenteraient du reste des faits analogues, avec des degrés divers d’évidence, selon qu’elles sont restées plus ou moins fidèles à l'esprit primitif. Ainsi, dns notre langue, les mots penchant, aversion, inclination, et une foule d’autres expriment des états de l’âme par des attitudes du corps. En grec, égiepo, opéyopat, désirer, signifient proprement aller vers, s’étendre vers. Imeuskso, signifie chanter faux (ranvmédoe), et par suite commettre une faute. Le souffle . dans toutes les langues est devenu synonyme de la vie, à laquelle il sert de signe physique. C’est une chose bien digne de réflexion que les termes les plus abstraits dont se serve la métaphysique aient tous une racine matérielle, apparente ou non, dans les premières perceptions d'une race
toute sensitive !. Le verbe étre, dont M. Cousin
% Locke, Essai, 1. III, e, 1, $ 5.—Leibniz, Nouv. Essais sur l'entendement humain, 1. III, ce. 1, $ 5. Comparer une curieuse dissertation de M. Pott, dans la Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung, de MM.Aufrecht etKuhn, t. 11, p. 101 etsuiv.
disait hardiment en 18291 : « Je ne tonnais aucune langue où le mot français étre soit exprimé par un correspondant qui représente une idée sensible ; » le verbe étre, dis-je, dans presque toutes les langues, se tire d’une idée sensible. L'opinion des philologues qui assignent pour sens premier au verbe hébreu haïa ou hawa (étre), celui de respirer, et cherchent dans ce mot des traces d’onomatopée, n’est pas dénuée de vraisemblance. En arabe et en éthiopien, le verbe kâna, qui joue le même rôle, signifie primitivement se {enir debout [eæstare). Koum (stare) en hébreu passe aussi dans ses dérivés au sens d’étre {substantia)?. Quant aux langues indoeuropéennes , elles ont composé leur verbe sub- Stantif avec trois verbes différents? : 1° as (sanscr. as, épi, eut, sum); 2° bhû (ob, fui, allem. bin, persan bouden); 3° sthà (stare, persan hestem), de-
venu partie du verbe étre, au moins comme
1 Cours de 1829, 29e leçon.
2 Gesenius, Thes.s hv
3 CF. Bopp, Conjugationssystem der Sanskritsprache, p. 88 et suiv.—Benfey, Griechisches Wurzelleæicon, I, 24 et suiv., II, 105 et suiv,
auxiliaire, ‘dans les langues modernes de l'Inde et dans les langues romanes (séato, été) 1. De ces trois verbes, le troisième est notoirement un verbe physique et signifie se tenir debout?. Le deuxième a eu très-vraisemblablement le sens primitif de souffler *. Quant au troisième, il paraît se rattacher au pronom de la troisième personne; mais ce pronom lui-même, quelque abstrait qu’il soit, semble se rapporter à un sens primitivement concret *.
Ces passages d'idées si hardis, fondés sur des analogies si déliées, nous étonnent, parce qu'ils n’ont plus de place dans l’état actuel de l'esprit humain. Il faut admettre chez les premiers parlants un sens spécial de la nature, qui donnait à tout une signification, voyait l'âme dans le dehors et le dehors dans l'âme. Ce serait un vrai mal: entendu de considérer comme un grossier maté: rialisme, ne comprenant, ne sentant que le corps, l'état sensitif où vécurent les créateurs du lan:
{ Il faut y joindre l'espagnol sido de situs.
2? Bopp, Glossarim sanscritum; p. 387.
3 Pott, Etymologische Forsthungen, I, p: 217. k Ibid. p. 372.
gage : c'était au contraire une haute harmonie, grâce à laquelle l’homme voyait l’un dans l’autre, exprimait l’un par l’autreles deux mondes ouverts . devant lui. Le parallélisme du monde physique et du monde intellectuel fut le trait distinctif des premiers âges de l'humanité. Là est la raison de ces symboles, transportant dans le domaine des choses religieuses Le procédé qui avait servi au développement du langage; là est la raison de cette écriture idéologique, donnant un corps à la pensée et appliquant à la représentation écrite des idées le même principe qui présida à leur représentation par les sons. En effet, le système de nomenclature que nous avons décrit est-il autre chose qu'un symbolisme, un hiéroglyphisme continuel, et tous ces faits ne se groupent-ils pas pour témoigner de l’étroite union qui, à l’origine, existait entre l’âme et la nature ?
Toutefois, comme un tel état était loin d’exclure l'exercice de la raison, mais la tenait seulement enveloppée dans des images concrètes, nous croyons qu’on doit admettre comme primitifs dans leur signification les mots métaphy-
siques qui correspondent à des catégories essentielles de l'esprit, et sans lesquels les données de la sensation elles-mêmes seraient incomplètes, comme sont les pronoms personnels, les particules simples! et peut-être certaines formes du verbe étre. Ces mots appartiennent tout autant à la orammaire qu'à la lexicologie; or la grammaire est tout entière l’œuvre de la raison; la sensation n’y a eu aucune part. La distinction des mots pleins et des mots vides, qui dominait l’ancienne grammaire ?, trouve ici sa parfaite application. Les premiers, qu’on pourrait appeler mots objectifs, désignant des choses et formant un sens par
1 Quelques philologues ont voulu trouver la raison du vaw, qui dans toutes les langues sémitiques correspond à la conjonction copulative et, dans le sens même du mot va, qui signifie crochet, cheville. De pareilles conjectures sont, du moins, aussi vraisemblables que celle d’après laquelle sé» viendrait de pévo et de de déw. Cf. Hoogeveen, Doctrina particularum linguæ græcæ, c. 14 et 26. Consulter deux dissertations de M. Bopp: Ueber einige Demonstrativstämme und ihren Zusammenhang mit verschiedenen Præpositionen und C'onjunctionen im Sanskrit und den mit ihm verwandten Sprachen (Berlin, 1830), et Ueber den Eïinfluss der Pronomina auf die Wortbildung im Sanskrit und den mit ihm verwandten Sprachen (Berlin, 1832).
2? Grammaire générale de Port-Royal, Il® part., ch. 13, 23.— Cf, Aristote, Poét,, ch, xx.
eux-mêmes, ont tous eu pour cause de leur apparition un phénomène extérieur; les seconds, qu'on pourrait appeler mots subjectifs, ne désignant qu'une relation ou une vue de l'esprit, ont dû souvent avoir une cause purement psychologique. Cette réserve ou, pour mieux dire, cette distinction une fois faite, la loi générale que nous
avons établie conserve sa parfaite vérité.
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Nous avons essayé de montrer comment, dans la désignation des idées métaphysiques et morales, l'humanité primitive se laissa guider par les analogies du monde physique. Mais, dans l'expression des choses physiques elles-mêmes, quelle loi suivirent les premiers nomenclateurs ? L'nnitation ou l’onomatopée paraît avoir été le procédé
ordinaire d’après lequel ils formèrent les appel-
lations. La voix humaine étant à la fois signe et son, il était naturel que l’on prit le son de la voix pour signe des sons de la nature. D'ailleurs, comme le choix de l’appellation n’est point arbitraire, et que jamais l’homme ne se décide à assembler des sons au hasard pour en faire les signes de la pensée, on peut affirmér que de tous les mots actuellement usités, il n’en est pas un seul qui n’ait eu sa raison suffisante, et ne se rattache, à travers mille transformations, à une élection primitive. Or, de motif déterminant pour le choix des mots a dû être, dans la plupart des cas, le désir d’imiter l'objet qu'on voulait exprimer. L'instinct de certains animaux suffit pour les porter à ce genre d'imitation, qui, faute de principes rationnels, reste chez eux infécond. La langue des premiers hommes ne fut done, en quelque sorte, que l'écho de la nature dans la conscience humaine. Les traces de la sensation primitive se sont profondément effacées, et il serait maintenant impossible, dans la plupart des langues, de retrouver les sons auxquels elles du-
rent leur origine ; toutefois, çertains idiomes
conservent encore le souvenir des procédés qui présidèrent à leur création. Dans les langues sémitiques et dans l’hébreu en particulier, la formation par onomatopée est très-sensible pour un grand nombre de racines, et pour celles-là surtout qui portent un caractère marqué d’antiquité et de monosyllabisme. Bien que plus rare ou plus difficile à découvrir dans les langues indo-européennes, l’onomatopée perce encore dans les rameaux même les plus cultivés de cette famille, à tel point que les premiers qui, chez les Grecs, tour-nèrent leurs réflexions vers le langage s’en laissèrent éblouir, et furent entraînés au système dangereux de l’union essentielle du mot et du sens !. La rupture, par exemple, pouvait-elle s'exprimer d’une manière plus pittoresque que par la racine bay (éiyvuu, bicow, buë); sanscrit : rug; celto-breton : rogan; ou par sa forme latine
1 Ta yap Gvépara puunrixt èsre (Arist., Rhétor., 1. II, CIS) La question, célèbre dans les écoles de l'antiquité : düssc à Ovéuara à Oéce, était généralement résolue dans le sens de gVsat, mais souvent par des raisons bien frivoles. (V. Auli
Gellii Noct. Att., 1. X., c. 4). Cf. Egger, Apollonius Dyscole, p. 62 et suiv.; Lersch, Sprachphilosophie der Alten, 1'e partie.
frac; allemand : brechen 1? Frem, strep, strid, ne sont-ils pas également la peinture naturelle du bruit dans ses ‘diverses nuances ? Les anciens philologues ont rassemblé de nombreux exemples de ce genre d'imitation dans nos langues occidentales ?.
On objecterait en vain contre cette théorie la différence des articulations par lesquelles les peuples divers ont exprimé un fait physique identique. En effet, un même objet se présente aux sens sous mille faces, entre lesquelles chaque famille de langues choisit à son gré celle qui lui parut caractéristique. Prenons pour exemple le tonnerre. Quelque bien déterminé que soit un pareil phénomène, il frappe diversement l’homme,
et peut être également dépeint ou comme un
1 La racine frac, brach, est identique à la racine «y. L'f ou le b initial représentent l'aspiration inséparable de l’r et indiquée en grec par l'esprit rude ou le digamma. De même fpcxos éolien pour p#z25. Benfey, Griech. Wurzellex. IT, p. 14.
2 Leibniz, Nouv. Essais, liv. 111, c. 1 et 2. — Voir aussi les travaux de l’école hollandaise, Dan. de Lennep, De Analogia linguæ græcæ, e. 3, et Scheid, Observationes ad Lennep, De Analogia, p. 256, 280, 439,
bruit sourd, où comme un craquement, ou comme une subite explosion de lumière, etc. De là une multitude d’appellations : Adelung dit en avoir rassemblé plus de 353, toutes empruntées aux langues européennes, et toutes évidemment formées sur la nature. Ajoutons que si dans bien des cas l’onomatopée n’est plus sensible, cela tient à certaines particularités d’organe ou de prononciation qui donnent aux articulations une valeur différente dans la bouche des peuples divers. Le mot chinois ley n’est guère imitatif pour le tonnerre ; il le devient pourtant, si l’on considère que représente r (rey), dans les habitudes de cette langue. Il en est de même du groënlandais kallak karrak), et du mexicain tlatlatnitzel [tratrat.…) 1,
C’est par ces racines imitatives que s'opère en apparence la réunion de familles de langues profondément distinctes sous le rapport du lexique et de la grammaire. Le même procédé a amené le même résultat sur plusieurs points à la fois,
et l’unité de l’objet a entrainé l’unité de l’imi-
1 Cf. Adelung, Mithridate, t. 1., Disc. prélim., p. x1v. Comp. J. Grimm, Ueber die Namen des Donners (Berlin, 1855).
tation. C’est ainsi que le radical /h ou /k sert de base à une famille de mots fort étendue, qui se retrouve dans les langues sémitiques et dans les langues indo-européennes pour exprimer l’action de lécher ou avaler. Hébreu : louah (avaler), lahak (lécher); syriaque : lah (Iécher); arabe : lakika (id); sanscrit : Zih (id.), lak, lag (goûter); Aiyw, lingo, ligurio, linqua, lechen, to lick, leccare, lécher !. Il en est de même de grf marquant l'action de saisir, de kr marquant le cri, etc.
Il serait trop rigoureux d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes! La sensibilité était chez eux d'autant plus délicate que les facultés rationnelles étaient moins développées. Les sens du sauvage saisissent mille nuances imperceptibles, qui échappent, aux sens ou plutôt à l'attention de
l’homme civilisé. Peu familiarisés avec la nature,
1 Cf. Gesenius, Leæicon man., p. 527, 529 ; Bopp, Glossarium sanscritum, p. 301, 283 ; Pott, Etymol. Forschungen, I, p. 285; Benfey, Griech. Wurz. II, p. 28.
nous ne voyons qu'uniformité dans les accidents où les peuples nomades et agricoles ont vu de nombreuses diversités. C’est ainsi que la langue hébraïque, d’ailleurs si pauvre, possède une grande variété de mots pour exprimer les objets naturels, comme la pluie, ete. Cette richesse de synonymes est portée dans l'arabe à un point presque incroyable. Un philologue arabe composa, dit-on, un livre sur les noms du lion, au nombre de 500, un autre sur ceux du serpent, au nombre de 200. Firuzabadi, l'auteur du Kamous, dit avoir écrit un livre sur les noms du miel, et avoue qu'après en avoir compté plus de 80, il était resté incomplet, Lemême auteur assure qu’il existe au moins 1000 mots pour signifier l'épée. et d’autres {ce qui est plus croyable]) en ont trouvé 400 pour exprimer le malheur *. La légende peut avoir beaucoup de part en de tels récits ? : mais
un travail qui ne permet aucun doute sur l'exu-
! Pococke, Specimen hist. Arabum, p. 158 (édit. White).
? M. de Hammer m'écrivait qu’un dépouillement exact du Kamous l'avait amené à regarder ces récits comme des anecdotes hyperboliques.
bérante synonymie de l’arabe est celui de M. de Hammer, qui, dans un mémoire spécial, a éntiméré les uns après les autres les mots relatifs au chameau et en a trouvé 5744. Le lapon.compte de mêmeenviron 30 mots pour désigner lerenne selon son sexe, son âge, sa couleur, etc. L'ancien saxon en avait, dit-on, plus de 15 pour désigner la mer, qui pourtant n'offre pas de variétés spécifiques.
Il faut admettre chez les premiers hommes un tact délicat, qui leur faisait saisir avec une finesse dont nous n'avons plus d'idée les qualités des choses susceptibles de servir de motifaux appellations. La faculté d'interprétation, quin’est qu’une sagacité extrême à saisir les rapports, était en eux plus développée que chez nous; ils voyaient mille choses à la fois. N'ayant plus à créer le langage, nous avons en quelque sorte désappris l’art de donner des noms aux choses : mais les hommes
primitifs possédaient cet art, que l'enfant et
1 Das Kamel (Mém. de l’Acad. de Vienne, classe de philosophie etd’hist.t. VIL.) Les noms de vêtements arabes, si savamment recueillis par M. Dozy, dans un ouvrage fort étendu et pourtant incomplet, fournissent un exemple du même genre;
l’homme du peuple appliquent encore avec tant de hardiesse et de bonheur. La nature leur parlait plus qu'à nous, ou plutôt ils trouvaient en eux-mêmes un écho secret qui répondait à toutes les voix du dehors, et les rendait en articulations, en parole. De là ces brusques passages
dont la raison est perdue pour nos esprits accoutumés à des procédés lents et pénibles. Qui pourrait ressaisir les impressions fugitives des naïfs créateurs du langage dans des mots qui ont subi tant de changements et qui sont si loin de leur acception originelle ? Qui pourra retrouver les sentiers capricieux que suivit l'imagination, et les associations d’idées qui la guidèrent, dans
cette œuvre spontanée, où tantôt l’homme, tan-
tôt la nature renouaient le fil brisé des analogies,
et croisaient leur action réciproque dans une in-
dissoluble unité ?
Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que l’imitation par onomatopée ait été le seul moyen qu’employèrent les premiers nomenclateurs. Une foule d'autres procédés, actuellement perdus, ou réduits à un chétif emploi et comme à l’état rudi-
mentaire, durent contribuer au travail d'où sortit le langage. 11 n’est pas d'habitude plus funeste à la science que celle de réduire tous les faits à ressortir d'une même explication, et d'élever l'édifice entier d’une théorie sur une seule base. « En fait de langues, dit M. G. de Humboldt, il faut se garder d’assertions générales.» — « C’est une supposition tout à fait gratuite et vraiment erronée, dit Fr. Schlegel, que d'attribuer partout une origine identique au langage et au développement de l'esprit humain. La variété à cet égard est au contraire si grande que, dans le nombre des langues, on en trouverait à peine une qui ne puisse êtreemployée commeexemple pour confirmer l’une des hypothèses imaginées sur l’origine des langues!. » Ainsi l’'onomatopée est loin de se trouver dans toutes les langues au même degré. Presque exclusivement dominante chez les races sensitives, comme chez les Sémites, elle apparaît beaucoup moins dans les langues indo-européennes.
Le sanscrit possède certains mots qui semblent
1 Ueber die Sprache und Weisheit der Indier, part, lre, c, 5,
n'avoir jamais eu qu’un sens métaphysique. « La langue indienne, dit encore Schlegel, est presque tout entière un vocabulaire philosophique ou plutôt religieux... Elle fournit une nouvelle preuve pour démontrer que l’état primitif de l'homme n’a pas été partout un état analogue à celui de la brute, danslequel l’homme aurait reçu, après de longs et pénibles efforts, sa faible et incohérente participation à la lumière de la raison. Elle montre, au contraire, que si ce n’est partout, du moins dans la région qui nous occupe, l'intelligence la plus claire et la plus pénétrante a existé dès le commencement parmi les hommes.
En effet, il ne fallait rien moins qu’une pareille vertu pour créer une langue qui, même dans ses premiers et plus simples éléments, exprime les plus hautes notions de la pensée pure et universelle, ainsi que l’entier linéament dela conscience, et cela non par des figures , mais par des expressions tout à fait directes et claires ! » Il y a quelque chose à rabattre de cet enthousiasme naturel
!Ibid. Voyez aussi Philosophische Vorlesungen, p. 57, 67-69.
au début d’une étude féconde en résultats nouveaux : le sanscrit ne saurait être plus exclusivement spiritualiste que les autres membres de la famille indo-européenne, dont il fait partie®. Il est certain cependant que plus on remonte vers l'antiquité, plus on le trouve net et immédiat. Les Védas, qui nous présentent un reflet si pur du génie arien primitif, offrent un singulier mélange de métaphysique et d'imagination, où les instincts à la fois philosophiques et poétiques de notre race se trahissent avec beaucoup d'originalité.
En résumé, le caprice n’a eu aucune part dans la formation du langage. Sans doute, on ne peut admettre qu'il y ait une relation intrinsèque entre le nom et la chose. Le système que Platon a si subtilement développé dans le Cratyle?, cette
1 Plusieurs mots se rapportant à des choses intellectuelles sont empruntés dans cette langue à des images physiques. Ainsi comprendre, c’est se tenir au-dessus de. Comparez l’ale
lemand wer-stehen, le grec érésrusSut, érésrusts. La même métaphore existe en arabe.
? Ce système est celui de tous les peuples enfants. Les sauvages se montrent très-curieux de savoir le nom des objets qui leur sont inconnus : ils semblent supposer dans ce nom quelque chose d’absolu. La même idée se retrouvait au fond de l'expérience de Psammétique. Nos aïeux du xir°
thèse qu'il y a des dénominations naturelles et que la propriété des mots se reconnaît à l’imitation plus ou moins exacte de l’objet, pourrait toutau plus s'appliquer aux noms formés par onomatopée, et pour ceux-ci mêmes, la loi dont nous parlons n’établit qu'une convenance. Les appellations n’ont pointuniquement leur cause dans l’objet appelé (sans quoi elles seraient les mêmes dans toutes les langues), mais dans l’objet appelé vu à travers les dispositions personnelles du sujet appelant. Jamais, pour désigner une chose nou-
velle, on ne prend le premier nom venu !; et
siècle prenaient aussi le français pour la langue naturelle de tous les humains, Un des historiens de saint Louis rapporte qu'un jeune homme né sourd-muet, aux extrémités de la Bourgogne, fut guéri miraculeusement au tombeau du saint roi, etse mit incontinent à parler, non la langue de son pays, mais celle de la capitale. (Hist. littér, de la France, t, XVI, p. 159.)
1 Les curieux exemples que M. Charma (Essai sur le langage, Paris, 1846, p. 66), a réunis pour prouver le contraire n'appartiennent point à un langage réel, mais à une sorte d’argot ou de langage artificiel. Or, l’argot ne prouve rien contre notre thèse, laquelle ne s'applique qu'aux langues créées pour l'usage sérieux de la vie. Il serait facile d’ailleurs de prouver que l’argot n'est point aussi arbitraire dans sa formation qu'il le paraît au premier coup d’œil, V; Pott, Die Zigeuner, t; II, in-
si, pour désigner cette chose, on choisit telle ou telle syllabe, un tel choixa sa raison d’être. Rien deplus admirable que lapuissance d'expression de l'enfant et la fécondité qu’il déploie pour se créer un langage propre, avant qu’on lui ait imposé la langue officielle. Les analogies secrètes et souvent insaisissables d’après lesquelles les gens du peuple forment les sobriquets, les noms de lieux et, en général, tous les mots qui ne leur ont pas été imposés par l’usage, ne sont pas pour l'observateur un moindre sujet d’étonnement. Le lendemain du jour où une armée s’est établie dans un pays inconnu, tous les endroits importants ou caractéristiques ont des noms, sans qu'aucune convention soit intervenue. Il en fut de même pour les dénominations primitives. La raison qui a déter-
miné le choix des premiers hommes peut nous
trod.; l'Essai sur les langues fourbesques de B. Biondelli, dans les Stud) linguistici de cet auteur (Milano, 1856), et les Études de philologie comparée sur l’argot de M. Fr. Michel (Paris, 1856). La chimie, qui, à une certaine époque, eutla prétention de ne donner aux corps simples que des noms dénués de toute signification, a renoncé à cet usage, à cause des ridicules et des impossibilités qu’il entrainait.
échapper; mais elle a existé. La liaison du sens et du mot n’est Jamais nécessaire, jamais arbi-
traire ; toujours elle est motivée.
: pe
pt 14 Fa jh LUCE de