‹ De l'origine du languageChapitre 4 sur 54 · PORTA E · texte numérisé non relu

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Un autre caractère que les progrès de la philologie comparée nous autorisent à assigner aux langues primitives, comme en général aux premières créations de l'esprit humain, c’est la synthèse et l’exubérance des formes. On se figure trop souvent que la simplicité, qui relativement à nos procédés analytiques est antérieure à la complexité, l'est aussi dans l’ordre des temps.

C’est là un reste des vieilles habitudes de la scolastique et de la méthode artificielle que les logiciens portaient dans la psychologie. De ce que le jugement, par exemple, se laisse décomposer en idées ou pures appréhensions dénuées de toute affirmation, l’ancienne logique concluait que la pure appréhension précède dans l'esprit le jugement affirmatif. Or, le Jugement est, tout au contraire, la forme naturelle et primitive de l’exercice de l’entendement : l’idée, comme l’entendent les logiciens, n’est qu’un fragment de l’action totale par laquelle procède l'esprit humain. Loin que celui-ci débute par l’analyse, le premier acte qu'il pose est au contraire complexe, obscur , synthétique ; tout y est entassé et indistinct. « Des hommes grossiers, dit Turgot, ne font rien de simple. I] faut des hommes perfectionnés pour y arriver !. »

La formation des catégories grammaticales fournit un exemple du principe que nous cher-

chons à établir. En analysant les langues les plus

{ Œuvres, t. IT, p. 109.

anciennes, on voit peu à peu s’effacer les limites de ces catégories, et on arrive à une racine fondamentale qui n’est ni verbe, ni adjectif, ni substantif, mais qui est susceptible de devenir tout cela. Il y a même quelques langues qui n’ont Jamais dépassé ce premier état, et qui ne sont jamais parvenues à se faire un système complet de catégories grammaticales. Telle est, par exemple, la langue chinoise, qui ne fonde point sa grammaire sur la classification des mots, mais fixe par d’autres procédés les rapports des idées. Telles aussi auraient été à leurorigine, selon une séduisante hypothèse, les langues sémitiques : il est certain du moins qu’en perçant profondément sousleur forme actuelle, on voits’évanouir toutes les catégories, et apparaître un radical neutre et apte à revêtir toutes les formes. Est-ce là une rai-

son pour dire que le radical pur a en effet précédé la distinction des noms et des verbes ? Non,

certes. Le thème primitif qui.se cache sous les formes dérivées, bien qu’il constitue seul la partie essentielle de ces formes, n’a jamais existé à

l’état simple. Dire qu’il n’y avait à l’origine ni

noms ni verbes est aussi faux que de dire qw’il n’y avait à l’origine que des noms et que des verbes. L'idée s’est exprimée d’abord avec tout son cortége de déterminatifs et dans une parfaite unité.

L'histoire des différents systèmes de conjugaison donne lieu à des considérations analogues. Dans nos langues modernes, le sujet, le verbe, ainsi que plusieurs des relations de temps, de modes et de voix, sontexprimés par des mots isolés et indépendants. Dans les langues anciennes, au contraire, ces idées sont le plussouventaccumulées dans un mot unique et exprimées par une flexion. Le seul mot amabor renferme l’idée d'aimer, la notion de la première personne, celle du futur et celle du passif. L’allemand en disant : Ich werde geliebt werden représente ces quatre notions par quatre mots séparés. Éyw eiue Ajwv serait sans doute beaucoup plus analytique que Xw, et, à entendre les grammairiens, on serait parfois tenté de croire que telle était la forme primitive. Pourtant, il n’est pas douteux qu'on n'ait débuté par l'expression composée, et que l'esprit,

DU LANGAGE. 155 avant de disséquer la pensée et de l’exprimer partie par partie, n’ait d’abord cherché à le rendre dans son unité !. L’agglutination dut être le procédé dominant du langage des premiers hommes, comme la synthèse ou plutôt le syncrétisme fut le caractère de leur pensée. De là cette in-

fluence réciproque des mots, grâce à laquelle la pé- riode est comme un tout dont les parties sont connexes. De là cette construction savante, disposant les parties de la phrase avec tant d’harmonie que l'intelligence de l’une d’elles suppose la vue collective de l’ensemble. De là, enfin, dans l'écriture ancienne, cette absence de ponctuation, cette réunion des mots qui semble ne faire de tout le discours qu’une seule proposition.

L’étudedes langues confirme ces résultats d’ane manière décisive. La langue del’enfant, en appa- rence plus simple, est en réalité plus compréhensive et plus resserrée que celle où s'explique terme à terme la pensée de l’âge mûr. Les linguis-

1 Tout ceci a été fort bien entrevu, avant la création de la philologie comparée, par Adam Smith, dans ses Considérations sur l’origine et la formation des langues, à la suite de sa Théorie des sentiments moraux.

tes ont été surpris de trouver chez les peuples qu’on peut regarder comme primitifs des langues synthétiques, riches, compliquées, si compliquées même que &’est le besoin d’un langage plus facile qui a porté les générations postérieures à analyser la langue savante des ancêtres !. Aïnsi le groënlandais ne fait qu’un seul mot de tous les mots d’une phrase, et conjugue ce mot comme un verbe simple?. L’aztèque et la plupart des langues américaines poussent jusqu’à un point que l’on croirait à peine la composition et l’agglutination des

mots ? : chaque phrase de ces langues n’est qu'un

1 Cette grande loi n’a été exposée par personne avec plus de ! développements et de précision que par M. Fauriel. Voir son ouvrage posthume : Dante et les Origines de la langue et de la littérature italienne, t II, 1, 2et 3° leçon. On peut consulter aussi un article du même auteur dans la Revue indépendante 25 juillet 1843 et la notice de M. Ozanam: M. Fauriel et son enseignement (Correspondant, 10 mai 1845).

2 Cf. Balbi, Atlas ethnographique, tab. xxx vt.

3 A. de Humboldt, Vues des Cordillères, texte, p.59 et316; G. de Humboldt, Lettre à Abel Rémusat, p. 52; Du Ponceau, Mémoire sur le système grammatical de quelques nations indiennes de l'Amérique du Nord, Paris, 1838. Pour quelques restrictions, voir l'article sur les langues américaines de M. Aubin, dans l'Encyclopédie du XIX® siècle.

verbe dans lequel sont insérées toutes les autres parties du discours. Le lapon et les langues de la mer Pagçifique donnent lieu, selon M. Abel Rémusat et M.G. de Humboldt, à lamême remarque !. Le mongol décline un firman tout entier, et le sanscrit, surtout celui des commentateurs, remplace la syntaxe par des flexions, déclinant aussi en quelque sorte la pensée elle-même. Le basque enfin, que M. G. dé Humboldt regarde comme une des langues restées les plus fidèles à l'esprit primitif, possède Jusqu'à onze modes pour le verbe?, et une prodigieuse variété de formes grammaticales et de flexions ?.

Il serait possible, en prenant l’une après l’autre les langues de tous les pays où l'humanité a une histoire, d'y vérifier cette marche de la synthèse à l’analyse, qui est la marche même de l'esprit humain. Partout, une langue ancienne a fait place

1G. de Humboldt, Lettre à Abel Rémusat, p. 74.

2Indicatif, consuétudinaire, potentiel, volontaire, forcé, nécessaire , impératif, subjonctif, optatif, pénitudinaire, infinitif.

8 Voir l’Essai sur le basque de G. de Humboldt, à la suite du Mithridate d'Adelung et Vater.

à un idiome vulgaire, qui ne constitue pas à vrai dire une langue différente, mais plutôt un âge différent de la langue qui l’a précédé. Celle-ci, plus savante, chargée de flexions pour exprimer les rapports des mots, plus riche même dans son ordre d’idées, bien que cet ordre fût comparativement restreint, semble une image de la spontanéité primitive, où l'esprit confondait les éléments dans une obscure unité, et perdait dans le tout la vue analytique des parties. Le dialecte moderne, au contraire, plus clair, plus explicite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant les mécanismes de l’ancienne langue pour donner à chaque idée et à chaque relation son expression isolée, correspond à un progrès d'analyse et à un besoin de plus en plus impérieux de prompte compréhension. |

Si nous parcourons, par exemple, les diverses branches dela famille indo-européenne, au-dessous des idiomes de l’Inde, nous trouverons le sanscrit avec son admirable richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six-modes, ses désinences nombreuses qui énoncent avec l’idée

principale une foule de notions accessoires. Mais bientôt ce riche édifice se décompose. Dès l’époque d'Alexandre, nous trouvons des dialectes vulgaires issus de la langue antique employés dans les édits du gouvernement; les premiers écrits bouddhistes eux-mêmes paraissent avoir été fortement empreints d’une physionomie populaire 1. Le pali, qui représente ce premier âge d’altération, est empreint d’un remarquable esprit d’analyse. « Les lois qui ont présidé à la formation du pali, dit M. Eugène Burnouf, sont celles dont on retrouve l'application dans d’autres idiomes; ces lois sont générales, parce qu’elles sont nécessaires. Les inflexions organiques de la langue mère subsistent en partie, mais dans un état évident d'altération. Plus généralement elles disparaissent, et sont remplacées, les cas par des pañticules, les temps par des verbes auxiliaires. Ces procédés varient d’une langue à l’autre, mais le

principe est toujours le même; c’est toujours

1 Burnouf, Introd. à l’hist. du Buddh. indien, I, p.105, et Le Lotüs de la bonne loi, append. x.—Lassen, Indische Alterthumskunde, II, p. 222, 486 et suiv.— Weber, Akademische Vorlesungen über indische Literaturgeschichte, p. 167 et suiv.

l'analyse, soit qu'une langue synthétique se trouve tout à coup parlée par des barbares, qui, n’en comprenant pas la structure, en suppriment et en remplacent les inflexions; soit qu'abandonnée à son propre cours, et à force d’être cultivée, elle tende à décomposer et à subdiviser les signes représentatifs des idées et des rapports, comme elle décompose et subdivise sans cesse les idées et les rapports eux-mêmes. Le pali parait avoir subi ce genre d’altération : c’est du sanscrit, non pas tel que le parlerait une population étrangère pour laquelle il serait nouveau, mais du sanscrit pur, s’altérant et se modifiant lui-même à mesure qu'il devient plus populaire !. » Le prâkrit, qui représente le second âge d’altération de la langue an-

cienne ?, est soumis aux mêmes analogies : il est

1 V. Essai sur le pali de MM. Burnouf et Lassen, p. 140-141. Je dois dire cependant que, selon d’habiles connaisseurs, le pali serait un idiome primitif parallèle au sanserit et non dérivé du sanscrit. On trouve, en effet, dañis le pali des formes propres de déclinaison et de conjugaison qui ne s'expliquent pas suffisamment par l’aliération de la langue classique. 11 en serait de même de plusieurs autres dialectes de l'Inde.

2]bid., p. 158-159, 189.—Lassen, Institutiones linguæ pracriticæ, p. 39, 59 et suiv.

moins riche, moins savant, plus simple et plus plat. Le kawi, enfin, autre corruption du sanscrit, formée sur une terre étrangère, participe aux mêmes caractères. C’est du sanscrit privé de ses inflexions, et employant à leur place les prépositions et les verbes auxiliaires des dialectes de Java, — Mais ces trois langues elles-mêmes, formées par dérivation du sanscrit, éprouvent bientôt le même sort que leur mère. Elles deviennent à leur tour langues mortes, savantes et sacrées : le pali, dans l’île de Ceylan et l’Indo- Chine; le prâkrit, chez les Djainas ; le kawi, dans les îles de Java, Bali et Madoura; et à leur place s'élèvent des dialectes plus populaires encore : l’'hindouï, le bengali, le mahratte et les autres idiomes vulgaires de l’Hindoustan.

Dans la région iranienne, le zend, le pehlvi, le

pazend ou parsi sont remplacés par le persan mo-

derne. Or le zend, avec ses mots longs et compli-

ués, son manque de pré ositions et sa manière )

# Cf, Crawfurd, Asiatic Researches, de la Société de Calcutta, vol XIII, p. 161; W. Schlegel, Indische Bibliothek, t. 1, p. 407 et suiv., et surtout W. de Humboldt : Ueber dieKawi-Sprache auf der Insel Java (Berlin, 1836-39).

d'y suppléer au moyen de cas, représente une langue éminemment synthétique. Le persan moderne, au contraire, est une des langues les plus pauvres en flexions qui existent : on peut dire sans exagération que toute la grammaire persane tiendrait en une dizaine de pages. Dans la région du Caucase, l’arménien et le géorgien modernes succèdent de même à l’arménien et au géorgien antiques. En Europe, l’ancien slavon, le gothique, l’ancien nordique, l’ancien haut-allemand, se retrouvent au-dessous des idiomes slaves et germaniques actuels. Enfin, c’est del’analyse du grecet du latin, soumis à un long travail de décomposition durant les siècles barbares, que sortentle grec moderne et les langues néo-latines. Que sont, en effet, l'italien, l'espagnol, le français, le valaque ? Du latin mutilé, privé deses riches flexions, réduit à des tronçons de mots écourtés, suppléant par des entassements de monosyllabes à la savante organisation de l’idiome ancien. Qu'est-ce que le grec moderne? Du grec ancien décomposé, simplifié, appesanti. Ces idiomes dérivés sont abso-

lument aux langues dont ils tirent leur origine

DU EANGAGE: 163

ce que le pali, le prâkrit, le bengali et les autres dialectes modernes de l’'Hindoustan sont au sanscrit!. La similitude avec laquelle s’est opérée la décomposition d’idiomes aussi divers et séparés par d'aussi longs intervalles est certainement un des faits les plus extraordinaires de la linguistique. Que l’homme du peuple, en Italie, en France, en Espagne, en Grèce, sur les bords du Danube et du Gange, se soit trouvé amené à traiter exactement de la même manière la langue ancienne pour laccommoder à ses besoins: que deux langues aussi distantes dans le temps et

l’espace que le pali et l'italien, par exemple, se

trouvent occuper vis-à-vis de leurs langues-mères

des situations absolument identiques ?; c’est là, sans doute, la meilleure preuve de ce qu’il yade nécessaire dans la marche des langues, et de la tendance irrésistible qui porte les idiomes à se dépouiller d’un appareil trop savant pour revêtir une forme plus simple, plus commode, plus populaire.

1 V. Fauriel, Dante et les Origines de la langue et de la littér. îtal., t. IT, 3° leçon.

? Burnouf et Lassen, Essai sur le pali, p. 141, 187, ete.

Bien que les langues sémitiques présentent une marche beaucoup moins décidée vers l'analyse que les langues indo-européennes 1, on y trouve également de nombreuses traces du penchant qui porte le peuple à substituer des tours plus développés aux tours ‘plus complexes du vieil idiome. L'hébreu, leur type le plus ancien, montre une tendance marquée à accumuler l'expression des rapports autour de la racine essentielle : l’agglutination y est un procédé constant; non-seulement le sujet, mais encore le régime pronominal, les conjonctions, l'article n’y forment qu'un seul mot avec l’idée principale. « Les Hébreux, semblables aux enfants, dit Herder, veulent tout dire à la fois. 1 leur suffit presque d’un seul mot où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des monosyllabes inaccentués précèdent ou suivent en boitant l'idée principale; chez les Hébreux, ils s’y joignent comme inchoatif ou comme son final, et l’idée principale reste dans le centre, formant avec ses dépendances un seul tout qui se pro-

1 J'ai essayé d'indiquer les causes de cette différence dans mon Histoire générale des langues sémaitiques, 1. V,c.i1,$S2et3.

duit dans une parfaite harmonie!» Vers le temps de la captivité, on remarque dans l’hébreu une certaine propension à remplacer par des périphrases les mécanismes grammaticaux de l’ancienne langue, et cette tendance est encore bien plus forte dans l’hébreu moderne ou rabbinique. L’hébreu, d’ailleurs, disparaît à une époque réculée, pour laisser dominer seuls le chaldéen, le samaritain, lesyriaque, dialectes plus analytiques, plus longs et quelquefois plus clairs. Ces dialectes vont à leur tour s’absorber dans l'arabe, qui pousse l'analyse des relations grammaticales beaucoup plus loin que les anciennes langues sémitiques. Mais l'arabe est aussi trop savant pour l'usage vulgaire d’un peuple illettré. Les grossiers soldats des premiers khalifes ne peuvent en observer les flexions délicates et variées ; le solécisme se multiplie et devient le droit commun, au grand scandale des grammairiens : on y obvie en abandonnant les flexions finales et en les remplaçant

par le mécanisme plus éommode de la juxtaposi-

1 Esprit de la poésie des Hébreux, 1* Dial.

tion des mots. De là, à côté de l’arabe littéral, qui devient le partage exclusif des écoles, l'arabe vulgaire d’un système beaucoup plus simple, moins riche en formes grammaticales, moins élégant, mais parvenu sous quelques rapports à un degré plus avancé de détermination.

Les langues de l’ Asie centrale et orientale présenteraient plusieurs phénomènes analogues, dans la superposition du chinois ancien et du chinois moderne, du tibétain ancien et du tibétain moderne. Mais les faits que nous venons de citer suffisent pour prouver que, dans l’histoire des langues, la synthèse est primitive, et que l’analyse, loin d'être la forme naturelle de lesprit humain, n’est que le lent résultat de son développement. |

Ce n’est donc que par une hypothèse purement artificielle qu’on suppose à l’origine de toutes les langues un état monosyllabique et sans flexions. Sans doute, les radicaux essentiels des langues primitives ne furent en général composés que d’une seule syllabe, puisqu'iln”y a guère de motif, comme l’a très-bien dit G. de Humboldt, pour

désigner, tant que les mots simples suffisent aux besoins, un seul objet par plus d’une syllabe, et que d’ailleurs, en cherchant à reproduire l'impression du dehors, impression rapide et instantanée, l’homme ne dut en saisir que la partie la plus saillante, laquelle est essentiellement monosyllabique!. Mais, en accordant que l’expression nue de chaque idée fût telle (ce qui peut-être demanderait encore bien des restrictions)?, au moins faut-il maintenir que, dans le discours, le mot se produisait complet et avec toute son unité : bien plus, les idées, en se groupant, contractaient entre elles un lien si étroit que la proposition jaillissait, comme un tout, et ressemblait a ce qu'est le mot dans notre état analytique. En effet,

plus on remonte dans l’histoire des langues, plus

1 G. de Humboldt, Ueber die Kawi-Sprache, Einleitung, p. cccLxxxIx et suiv. Comp. Adelung, Mithridate, t. I, disc. prélim., p. x et suiv.

3 M. Abel Rémusat a montré avec quelles réserves il faut attribuer le monosyllabisme au chinois, qui est pourtant la langue monosyllabique par excellence (Fundgruben des Orients, IIT, p. 279). V. aussi Bazin, Mém. sur les principes généraux du chinois vulgaire, dans le Journal Asiatique, juin et août 1845. é

on trouve une tendance prononcée vers l’agoelutination, c’est-à-dire le . penchant à souder en un tout compacte ce que plus tard on s’est contenté de juxtaposer. Les langues qui furent tout d’abord monosyllabiques sont toujours restées telles. Le chinois, qui a réussi à accomplir de véritables progrès en détermination, l’a fait sans perdre son caractère essentiel !. Le tibétain et le barman, qui, sous l'influence d’autres langues, ont fait de bien plus grands efforts vers la grammaire, ont toujours gardé l'empreinte ineffaçable de leur forme primitive. On peut donc affirmer que, si les autres langues avaient traversé un pareil état, elles n'auraient jamais

. ’ e L4 =) mieux réussi à le dépouiller.

1V. Bazin, Grammaire mandarine, p. xvrr et suiv.

L'exubérance des formes, l’indétermination, | l’extrême variété, la liberté sans contrôle, caractères qui, si on sait les entendre, sont étroitement liés entre eux, durent ainsi constituer un des traits distinctifs de la langue des premiers hommes. Le peuple, d’une part, aspirant sans cesse à plus de clarté, simplifie instinctivement

la langue qu’il parle, sans avoir aucun souci de

l'élégance ni même de la correction. L’anglais, le persan montrent à quel degré de dessèchement et de pauvreté grammaticale peuvent ainsi arriver les plus beaux idiomes. Le travail littéraire, d’un autre côté, loin d'ajouter à la richesse des langues, ne fait en un sens que les appauvrir en les

régularisant. Les idiomes anciens sont toujours plus riches en formes que ceux qui ont subi la révision des grammairiens. Le rôle de ceux-ci consiste à faire un choix dans la richesse excessive des langues populaires et à éliminer ce qui faisait double emploi. La langue grecque et la langue latine, par exemple, présentent une foule de mots qui ne possèdent point toutes les formes ordinaires, et qui suppléent à leurs lacunes en empruntant à d’autres mots les formes qni leur manquent; tels sont dép, oo OU %0w, ev-éyx0 5 fero, tuli, etc. Personne ne croira sans doute que fero,tuli, soient les temps d’un même verbe. Ce sont deux verbes incomplets dans l’état actuel de la langue, qui, après avoir vraisemblablement existé comme indépendants, n’ont pu échapper à l'élimination des superfluités qu’en

soutenant leurs débris l’un par l’autre, et formant ainsi un seul verbe factice, suffisant aux besoins de la langue. réglée et définie. En effet, la racine bhri, ber possède dans toutes les autres langues indo-européennes les formes qui manquent en grec eten latin à fero: la racine tul se retrouve complète sous la forme (ollere, Thñvau !, Quand on voit yuri faire au génitif yuve- #66, peut-on croire à la légitimité d’une pareille dérivation? N’est-il pas plus vraisemblable que, dans les formes surabondantes de la langue originelle, ici l’on disait yuwi, là yuvai£?, et que quelques membres de ces deux formes sont seuls arrivés à la consécration grammaticale ?

Cette grande loi ressort surtout avec évidence de l'examen des conjugaisons dans les idiomes divers. Les langues les plus parfaites, quand elles n'ont point subi de refonte grammaticale, le

1Le supin latum se rapporte à la même racine, comme abrégé de tlatum. Cf. Pott, Etymol. Forsch. I, 265. Sur oi9s et évéyxu, v. Pott, I, 122, 156 ; Benfey, Griechisches Wurzelleæikon, I, 356; II, 21-22.

2? La forme uv paraît venir de yv4 et de tx (aix, Erzhos), imago feminæ, comme #puros de &vdp6s et de 6, facies hominis. Comp. l’allem. Weibsbild, V. Pott, II, 45, 440; Benfey, II, 118.

grec, l’hébreu , par exemple, diffèrent considérablement, pour la manière de traiter le verbe, des langues réformées, comme le latin. En hébreu, les verbes dont la racine est le plus évidemment monosyllabique peuvent souvent se conjuguer de deux ou trois manières différentes, et ceux qui participent à une même racine bilitère, bien que différents pour la forme et la signification, se confondent souvent entre eux 1, Le

même fait se retrouve dans la langue grecque, surtout chez Homère et les poëtes anciens. Et, je

vais, tire ses temps de &w, étw, to, non que tous ces verbes aient réellement existé, mais parce que le radical primitif est successivement traité selon ces types divers. OX, opliordve, dpeiho, 6pélw, ne sont que des variantes de la racine primitive 64 Baivo, Bio, fi; — Kio, ele, neuat, néouat (xéovrai); — xvdw, 2V0@, xviCo, peuvent être considérés de .même. Il semble au premier coup d'œil que &2w, par exemple, doive être regardé comme la forme primitive,

d'où, par suite, se seraient formés 9loxw,

1 Cf. Gesenius, Lehrgebäude der hebr. Sprache, $ 112 et 113.

phioudve, etc.; mais Ce sont au contraire ces dernières formes qui, avec bien d’autres encore, existaient à-l’origine comme variétés capricieuses d’un langage tout d’instinct.

I] faut tirer lamême conséquencedes confusions que les plus anciens poëtes grecs admettent, comme les Hébreux, entre des verbes très-divers pour le sens, mais analogues pour la forme. Aëuo, signifiant bâtir, est très-différent de daudo, davéto, dauvmu, etc.; mais l'identité du radical du suffit pour établir entre eux une communauté de temps : déuo se rencontre au parfait et à l’aoriste passif avec daudw (dédunxa, dédunuar, du Onv), et réciproquement dauéto tire son aoriste second passif (ééun) de la forme déuw. Le radical diw à produit die, datouu, daivuu, dioddorw, verbes qui, avec des significations très-différentes, offrent des confusions analogues. Il en est de même de ypdw, rendre un oracle, zpioux, se servir, ypñço, désirer; yon, U faut, ypaivo, toucher. Ce sont là, au point de vue de nos langues artificiellement fixées, autant d’irrégularités, ou, si

l'on veut, de barbarismes reçus, dénotant une

langue où lécrivain n’a, comme le peuple, d’autre règle que l’analogie générale. Le latin, au contraire, offre très-peu de ces confusions. En latin, tout ce qui n’est pas grammaticalement régulier est décidément barbarisme , parce que cette langue, telle qu’elle nous est parvenue dans les Livres, a subi un travail de perfectionnement réfléchi.

La forme ordinaire que l’on donne aux grammaires des langues anciennes induit parfois en erreur sur le caractère d’indétermination que nous essayons d'expliquer en ce moment. Pour ne parler que de l’hébreu, à la vue d'ouvrages aussi imposants par leur masse, la richesse de leurs détails, ‘et leur savante ordonnance que les Grammaires raisonnées d'Ewald ou de Gesenius, on pourrait croire qu’il s'agit d'une langue assujettie dans ses moindres détails à des règles inflexibles. Rien pourtant ne serait moins exact, Le plus lettré des anciens Hébreux, un Isaïe, par exemple, n’eût guère conçu la possibilité d’un si long discours sur la langue qu’il parlait. Généra-

lement, les grammaires les plus prolixes sont

celles des langues qui en ont eu le moins; car alors les anomalies étouffent les règles. Dans l’état de liberté primitive, chacun parlait à sa façon, imitant les autres sans renoncer à son droit d’initiative et sans songer à observer un ensemble de lois imposées. Le grammairien vient ensuite; cherchant à tout prix des formules quirenferment tous les cas possibles, et au désespoir de voir ses principes généraux sans cesse déjoués par les caprices du langage, il se sauve en multipliant les exceptions, qui elles-mêmes sont à ses yeux des

espèces de règles. Les langues anciennes se per-

mettent une foule de constructions en apparence

peu logiques, des phrases inachevées, suspendues, sans suite, que les grammairiens croient expliquer par des anacoluthes, des ellipses de prépositions, etc. Il est également superficiel, et de

chercher des règles rigoureuses dans des anoma-

lies où il n’y avait que choix instinctif, et d’envisager ces anomalies comme des fautes, puisque personne n'avait l’idée d’y voir des transgressions de lois qui n’existaient pas, et que d’ailleurs,

malgré ces tours irréguliers, on réussissait par

faitement à se faire entendre. La vérité est que l'écrivain ancien, en employant de telles manières de parler, ne songeait ni à observer ni à violer un règlement, et que le lecteur ou l’auditeur contemporain n'avait non plus, en présence de pareils tours, aucune arrière-pensée.

Jamais donc le langage ne fut plus individuel qu'à l’origine de l’homme, jamais moins arrêté, jamais plus subdivisé en ce qu'on peut appeler dialectes. Trop souvent on se figure que les variétés dialectiques se sont formées, à une époque relativement moderne, par divergence d’un type unique et primitif. Il semble, au premier coup d'œil, que rien n’est plus naturel que de placer ainsi l’unité en tête des diversités ; mais des doutes graves s'élèvent, quand on voit les langues se morceler avec l’état sauvage ou barbare, de village à village, je dirais presque de famille à famille. Le Caucase, par exemple, offre sur un petit espace une quantité de langues entièrement distinctes !. L’Abyssinie présente un phénomène

1 Pott, Die Ungleichheit menschlicher Rassen, p. 238-839.

analogue. Le nombre et la variété des dialectes de l'Amérique frappèreut d’étonnement M. de Humboldt ?. Mais ces diversités ne sont rien en comparaison de celles qui séparent les langues de l'Océanie. C’est là que l’état sauvage a poussé jusqu'aux dernières limites ses effets de désunion et de morcellement. Chez les races, enfin, qui sont placées au plus bas degré de l'échelle humaine, le langage n’a rien de fixe, et n’est plus guère qu'un procédé sans tradition, dont on à peine au bout de quelques années à reconnaître l’identité 5. | Un fait qui se remarque dans presque toutes les familles de langues établit d’une manière frappante la diversité originelle des idiomes, etmontre les barrières qui de bonne heure séparèrent les branches d’une même famille. Nous trouvons que, dans les langues les plus anciennes, les mots qui servent à désigner les peuples étrangers se tirent de deux sources : ou de verbes qui

1 Jobi Ludolfi Historia Æthiopica, 1. I, c. xv, n°5 40 et suiv. 2? A, de Humboldt, Vues des Cordillères, introd. > Pe VIII-IX. 3 V. les faits recueillis par M. Garnier, Traité des facultés de

l'âme, II, p. 490.

signifient bégayer, balbutier, ou de mots qui signifient muet. Le peuple est-toujours porté à ne voir qu'un jargon inarticulé dans les langues qu’il ne comprend pas : de même, pour l’homme primitif, Je signe caractéristique de l'étranger était de parler une langue inintelligible et qui ressemblait à un bégayement informe. Tel est le sens qui s'attache au radical varvara (sanscr.), Bp6aooc, radical formé par onomatopée et probablement identique à balbus!. Tel est plus certainement encore. la signification du mot sanscrit mletchha lindistincte loquens), par lequel les anciens Hindous désignaient les peuples qui ne parlaient pas le sanscrit : or, ce mot parait identique au mot Walh, Welsch, dont les Germains, depuis une époque reculée, se servent pour désigner les peuples étrangers, en particulier les Celtes et les Romains ?; le mot Deutsch signifiant celui qui parle

clairement, par opposition au Welsch, qui parle

1 Kuhn, dans la Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung;

? Leo, dans le même recueil, 11, 252 et suiv. M. Stenzler et

M. Kuhn étaient arrivés de leur côté au même résultat (ibid. p+ 260).

confusément 1. Les langues celtiques et slaves présentent des exemples analogues, entre autres le nom des Valaques (Vlah), qu’on rapproche ou du mot Walk précité, où du mot watch, bègue, identique pour la racine à mletchh?. Les langues sémitiques, enfin, ont suivi la même analogie : Hébr. laëg, loëz |balbutiant) pour désigner un peuple barbare *; arab. adjem {parlant confusément ou muet) pour désigner un peuple étranger, en particulier les Persans #; Timtim, qui signifie proprement un homme au langage barbare et inintelligible, a servi pour désigner les Himyarites et les Abyssinsÿ ; J'ai proposé de rapprocher de ce mot le nom de la peuplade sauvage des Zomzsommim |Deut., 2, 20). — Les appellations tirées des mots qui signifient muet ne sont pas moins nombreuses. Je ne rapporterai point ici tous les exemples que M. Pott en a recueillis6.

1 Pott, ibid. p. 114 ; Leo, ibid. p. 255 et suiv.

? Id., ibid. p.114, Leo, ibid. p. 255.

3 Gesenius, Lex man.,p. 533-34.

* Freytag, Lex arab. lat. s. h. v.

5 V. mon Hist. génér. des lang. sémit. p. 33 et 291.

5 Indogermanischer Sprachstamm (dans l'Encycl, d'Ersch et

Je rappellerai seulement &ylwscoç, Synonyme de BapBapos chez les Grecs, et le mot lViemiec, par lequel les peuples slaves (et après eux les Byzantins 1, les Tures, les Hongrois) désignent les Germains, tandis que le nom même des Slaves parait signifier les parlants. Le même sens a été attribué au nom des Basques (Eusken] ?. Que conclure de ces faits, qui tous nous reportent à l’état le plus ancien du langage? Qu'à l'origine, la fraternité linguistique était entendue dans un sens fort étroit, et que le langage était divisé en trèspetites familles, qui n'avaient pas la conscience de leur parenté. Il est remarquable, en effet, que les peuples ainsi désignés par les autres du nom de bèques où de muels étaient très-proches

Gruber), p. 4 ; Die Zigeuner, IX, 339 ; dans la Zeitschrift précitée, IT, 113-114, et Die Ungleichheit menschlicher Rassen, p. 70, note. Dans ur des idiomes du Guatemala, le mot qui signifie muet désigne également les barbares (communication orale faite à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par M. Brasseur de Bourbourg).

1 Népurèos, Naptrblz. Michel Attaliote, p. 125, 147, 221 (édit. Brunet de Presle).

2 W. de Humboldt, Prüfung der Untersuchungen über die Urbewohner Hispaniens, p.63 et suiv. (Gesammelte Werke, t, IT:)

parents de ces derniers : ainsi les Celtes des Germains, les Germains des Slaves, les Himyarites des Arabes, etc. !

Ces faits nous semblent suffisants pour prouver l'impossibilité d’une langue homogène, parlée sur une surface considérable dans une société peu avancée. La civilisation seule peut étendre les langues par grandes masses. Il n’a été donné qu'aux sociétés modernes de faire régner un idiome sans dialecte sur tout un pays, et encore les langues arrivées ainsi à l’universalité sontelles presque toujours des langues purement littéraires, comme la lingua toscana, commune à tous les hommes instruits de l'Italie. Si lalangue grecque, parlée par un peuple si heureusement doué de la nature, à compté presque autant de dialectes que la Grèce comptait de peuplades différentes, peut-on croire que les premiers hommes, qui se possédaient à peine eux-mêmes, et dont la raison était encore comme un songe, aient atteint le résultat que les siècles les plus réfléchis ont eu peine à réaliser? Loin de placer l'unité à l’origine des choses , il faut doncl’envisager comme

le résultat lent et tardif d’une civilisation avancée. Au commencement, il y avait autant de dialectes que de familles, je dirais presque d’individus. Chaque groupe d'hommes formait son :

‘langage sur un fond imposé, il est vrai, par une tradition antérieure, mais en suivant son instinct et en subissant les influences que le genre de vie, ies aliments, le climat exerçaient sur les organes de la parole et sur les opérations de l'intelligence. On parlait par besoi social et par besoin psychologique; pourvu qu’on formulât suffisamment sa pensée pour soi-même, et qu'on la fit entendre aux autres, on s’occupait peu de la conformité du langage que l’on parlait avec un type général et autorisé. La surabondance de flexions que nous avons remarquée dans les langues les plus anciennes n'a pas une autre origine. Une telle richesse, en effet, n'est qu'indétermination; ces langues sont riches, parce qu’elles sont sans entraves et sans limites. Chaque individu a eu le pouvoir de les traiter presque à sa fantaisie; mille formes superflues se sont produites, et con-

tinuent d’être employées jusqu’à ce que le discer-

nement grammatical vienne à s'exercer !. C’est un arbre d’une végétation puissante, auquel la culture n’a rien retranché, et qui étend capricieusement et au hasard ses rameaux luxuriants. L'œuvre de la réflexion, loin d'ajouter à cette surabondance, sera toute négative : elle ne fera que retrancher et fixer. L’élimination atteindra les formes inutiles; les superfétations seront ban-

nies ; la langue sera déterminée, réglée, et, en un

sens, appauvrie.

Ainsi les langues primitives paraissent avoir été illimitées, capricieuses, variées; et si l’on convient d'appliquer aux variétés qui se produisaient alors le nom de dialectes, au lieu de placer avant les dialectes une langue unique et

compacte, il faudra dire au contraire que cette

1 Herder a dit, dans son Traité de l'origine des langues, que plus une langue est barbare, plus elle a de conjugaisons ; ce qui signifie que, dans la langue abandonnée à elle-même, chacun a eu le droit de faire sa conjugaison à sa guise, et que l'usage ne s’est pas constitué en arbitre pour consacrer telle forme ou éliminer telle autre. On trouvera de bonnes vues sur la coexistence de formes multiples au sein des langues populaires, dans l'Essai sur le pal de MM. Burnouf et Lassen, p.173.

unité n’est résultée que de l'extinction successive des variétés dialectiques. Est-ce à dire que touteslesindividualités qui plus tard sontapparues danschaquefamille de langues eussent dès lorsleur existence distincte? Non, sans doute : c’est à une époque bien postérieure que telles et telles propriétés grammaticales sont devenues, en se groupant, letrait caractéristique de tel et tel dia lecte, Ces propriétés existaient d’abord dans un mélange qu’on a puprendre pour l’unité, mais qui n’était que la confusion. L'esprit humain débute par le syncrétisme. Tout est dans ses premières créations, mais tout y est comme n’y étant pas, parce que tout y est sans existence séparée des parties. Ce n’est qu'au second degré du développement intellectuel que les individualités commencent à se dessiner avec netteté, et cela, il faut l'avouer, aux dépens de l'unité, dont l'état primitif offrait au moins quelque apparence. Alors c'est la multiplicité, la division qui domine, jusqu’à ce que la synthèse réfléchie vienne ressaisir les éléments isolés, qui, ayant

vécu à part, ont désormais la conscience d’eux-

mêmes, et les assimile de nouveau dans une unité supérieure. En un mot, existence confuse et simultanée des variétés dialectiques, — existence isolée et indépendante des dialectes, — fusion de ces variétés dans une unité plus étendue : tels sont les trois degrés qui correspondent, dans la marche des langues, aux trois phases de tout développement soit individuel, soit collectif.

Des faits nombreux établissent, du reste, cette promiscuité primitive ües dialectes dans chaque famille de langues. Les textes hébreux les plus anciens renferment des particularités qui deviennent plus tard la propriété exclusive des langues araméennes, et qui à une époque reculée paraissent avoir flotté entre les divers dialectes sémitiques!. Les poëmes homériques présentent simultanément employés des idiotismes qu'on donne pour de l’éolien, du dorien. de l’attique. Si la distinction des dialectes eût été parfaitement nette à l’époque de la composition de ces poëmes, un pareil mélange eût péché con-

1 V. Hist. générale des langues sémitiques, p. 95-96.

tre toutes les règles du bon sens. Il faut donc admettre pour ces siècles reculés un état d'indécision, où coexistaient les diverses particularités qui sont ensuite devenues la possession exclusive de chaque dialecte 1. C’est ainsi que des mots francais, tombés en désuétude dans la langue cultivée, sont restés populaires dans quelques provinces, et que des mots d'usage commun dans l'ancien allemand ne sont plus employés de nos

jours que dans les patois locaux. :

1 Voy. Matthiæ, Grammaire raisonnée de la langue grecque, I (trad. franç.), p. 9 et suiv.; Am. Peyron, Origine dei tre illustri dialetti greci paragonata con quella del eloquio illustre italiano (Mém. de l’Acad. de Turin, 2e série, t. I).

Les caractères de la langue primitive étaient donc les mêmes que ceux de la pensée primitive : unerichesse sans bornes ou plutôt sans règle, une synthèse obscure et compréhensive, tous les éléments entassés et indistincts. À chaque époque apparaît le merveilleux accord de la psychologie et de la linguistique; nous sommes donc fondés

à considérer les langues comme les formes succes-

sives qu'a revêtues l'esprit humain aux différentes périodes de son existence, comme le produit des forces humaines agissant à tel moment donné et dans tel milieu. L'harmonie non moins parfaite des langues et des climats confirme cette manière de voir. Tandis que les langues du Midi abondent en formes variées, en voyelles sonores, en sons pleins et harmonieux, celles du Nord, comparativement plus pauvres et ne recherchant que le nécessaire, sont chargées de consonnes et d’articulations rudes. On est surpris de la différence que produisent à cet égard quelques degrés de latitude. Les trois principaux idiomes sémitiques, par exemple, l’araméen, l’hébreu et l'arabe, bien que distribués sur un espace peu considérable, sont dans un rapport exact, pour la richesse et la beauté, avec la situation climatérique des peuples qui les ont parlés. L’araméen, usité dans le Nord, est dur, pauvre, sans harmonie, lourd dans ses constructions, sans aptitude pour la poésie.

L’arabe, au contraire, placé à l’autre extrémité, se distingue par une admirable richesse. Nulle

langue ne possède autant de synonymes pour cer-

taines classes d'idées, nulle ne présente un système grammatical aussi compliqué; de sorte qu’on serait tenté quelquefois de voir surabondance dans l’étendue presque indéfinie de son dictionnaire et dans lelabyrinthe de ses formes grammaticales. L’hébreu enfin, placé entre ces deux extrêmes, tient également le milieu entre leurs qualités opposées. Il a le nécessaire, mais rien de superflu ; 1l est harmonieux et facile, mais sans atteindre à la merveilleuse flexibilité de l'arabe. Les voyelles y sont disposées harmoniquement et s'entremettent avec mesure pour éviter les articulations trop rudes, tandis que l’araméen, recherchant les formes monosyllabiques, ne fait rien pour éviter les collisions de consonnes, et que dans l'arabe, au contraire, les mots semblent, à la lettre, nager dans un fleuve-de voyelles, qui les déborde de toutes parts, les suit, les précède, les unit, sans souffrir aucun de ces sons heurtés que tolèrent les langues d’ailleurs les plus harmonieuses. Si l’on s'étonne de rencontrer de si fortes variétés de caractère entre des idiomes au fond identiques, et parlés sous des climats dont

la différence est après tout si peu considérable, qu’on se rappelle les dialectes grecs, qui, sur un espace plus restreint encore, présentaient des différences non moins profondes : la dureté et la grossièreté du dorien à côté de la mollesse de l’ionien, si riche en voyelleset en diphthongues, voilà les contrastes qu'on trouvait à quelques lieues de distance chez un peuple éminemment doué du sentiment des diversités.

C’est en effet dans la diversité des races qu'il faut chercher les causes les plus efficaces de la diversité des idiomes. L'esprit de chaque peuple et sa langue sont dans la plus étroite connexité : l'esprit fait la langue, et la langue à son tour sert de formule et de limite à l'esprit. La race religieuse et sensitive des peuples sémitiques ne se peint-elle pas trait pour trait dans ces langues toutes physiques, auxquelles l’abstraction est inconnue et la métaphysique impossible ? La langue étant le module nécessaire des opérations intellectuelles d’un peuple!, des idiomes peignant

1 M. le docteur Wiseman (Disc. sur le rapp., etc. 1er disc., de partie), a faitla remarque que la philosophie transcenden-

tous les objets par leurs qualités sensibles, presque dénués de syntaxe, sans construction savante, privés de ces conjonctions variées qui établissent entre les membres de la pensée des relations si délicates, devaient être éminemment propres aux énergiques déclamations des Voyants et à la peinture de fugitives impressions, mais devaient se refuser à toute spéculation purement philosophique. Imaginer un Aristote ou un Kant avec un pareil mstrument n’est guère plus possible que de concevoir un poëme comme celui de Job écrit dans nos langues métaphysiques et réfléchies. Aussi chercherait-on vainement chez les peuples sémitiques quelque tentative indigène d'analyse rationnelle, tandis que leurs littéra-

tures abondent en expressions vraies de senti-

tale ne pouvait prendre naissance qu’en Aïlemagne, c’'est-àdire chez un peuple dont la langue, plus qu'aucune autre, permet ou suggère d'employer objectivement le pronom de la première personne. Pourtant l’exvression le moi est familière aux écrivains du xvrre siècle (Pascal, Pensées, édit, Havet, p. 26, 70, 80; Fénelon, Lettre II au duc d'Orléans. — Logique de Port- Royal, 3° part., ch. xx, S 6). Locke dit de même le soi. Essais, 1. II, chap. xxvi, S 9.

ments moraux, d'aphorismes pratiques. C’est par excellence la race des religions, destinée à leur donner naissance et à les propager ; et en effet, les trois religions qui jusqu'ici ont joué Île plus grand rôle dans l’histoire de la civilisation , religions marquées d’un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, et liées d’ailleurs entre elles par des rapportssi étroits qu’elles semblent trois rameaux d’un même tronc, trois traductions inégalement belles et pures d’une même idée, sont nées toutes les trois parmi les peuples sémitiques. Organes d’une race monothéiste, appelée à simplifier l'esprit humain et à fonder dans le monde, par la triple prédication, juive, chrétienne et musulmane. une religion plus raison-

able, les langues sémitiques sont de même sans perspective, sans saillie et sans demi-jour. Sin terdisant ces longs enroulements de phrase (circuitus, comprehensio, comme les appelle Cicéron), sous lesquels le grec et le latin assemblent avec tant d'art les détails multiples d’une seule pensée, les Sémites ne savent que faire

succéder les propositions les unes aux autres,

en employant pour tout artifice la simple copule el, qui fait le secret de leur période, et qui leur tient lieu de presque toutes les autres conjonctions. Les langues sémitiques ignorent à peu près l’art de subordonnex les membres de phrase les uns aux autres. Planes et sans inversions , elles ne connaissent d'autre procédé que la juxtaposition desidées, à la manière de la peinture byzantine. Le style leur manque entièrement.

Joindre les mots dans une proposition est leur dernier effort; elles ne font point subir la même opération aux propositions elles-mêmes. L’éloquence n’est pour les Sémites qu’une vive succession de tours pressants et d'images hardies : tout ce qui peut s'appeler nombre oratoire leur est resté inconnu. |

Au contraire, de même que la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique en un mot de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indo-européenne, qui, du fond de l’Inde jusqu'aux extrémités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jus-

qu'aux temps modernes, a cherché à expliquer

Dieu, l’homme et le monde par la science et a laissé derrière elle, comme échelonnés aux divers degrés de son histoire, des sys tèmes, toujours et partout soumis aux lois d'un développement rationnel ; de même, les langues de cette famille semblent créces pour l’abstraction et la métaphysique. Elles ont une souplesse merveilleuse pour exprimer les relations les plus intimes des choses par les flexions de leurs noms, par les temps et les modes si variés de leurs verbes, par leurs mots composés, par la délicatesse de leurs particules. Possédant seules l'adiirable secret de la période, elles savent relier dans un tout les membres divers de la phrase ; l'inversion leur permet de conserver l'ordre naturel des idées sans nuire à la déter-

mination des rapports grammaticaux; tout devient pour elles abstraction et catégorie. Elles sont les langües del’idéalisme. Elles ne pouvaient apparaître que chez üne race philosophique, et une race philosophique nè pouvait se développer sans elles.

La Chine et l'Égypte, en apparence si élai-

gnées, mais rapprochées par tant de traits communs, donneraient lieu des remarques analogues, L'ancienne langue de l'Egypte, aujourd’hui représentée par le copte, paraît avoir été une lan-

.&ue dans le genre du chinois, monosyllabique,

sans grammaire développée, suppléant aux flexions par des exposants groupés, mais non agglutinés, autour de Ja racine. Or, pour ne parler ici que de la Chine, dont la langue et la civilisation nous sont mieux connues, la langue chinoise, avec sa structure inorganique et incomplète, n'est-elle pas l’image de la sècheresse d'esprit et de cœur qui caractérise la race chinoise ? Suffi. sante pour les besoins de la vie, pour la technique des arts manuels, pour une littérature légère de petit aloi, pour une philosophie qui n’est que l'expression souvent fine, mais Jamais élevée, du bon sens pratique !, la langue chinoise excluait toute philosophie, toute science, toute religion,

? La philosophie de Lao-Tseu semble contredire notre assertion. Mais cette philosophie est une réaction contre l'esprit positif de la Chine, etne semble pas exempte d’influences étrangères.

dans le sens où nous entendons ces mots. Dien n'ya pas de nom, et les choses métaphysiques ne s'y expriment que par des locutions détournées : encore ignorons-nous le sens précis que ces locutions présentent à l'esprit des Chinois. Nous ne connaissons point assez l’ancienne sagesse de V'Égypte pour dire comment elle trouvait sa limite dans la langue même du pays. Remarquons cependant que l’analogie qui existe entre l’histoire sociale de l'Égypte et celle de la Chine ne saurait être fortuite : l'absence de liberté individuelle, d'esprit public, d'institutions politiques, la tendance vers une administration perfectionnée, si l’on veut, mais étouffante, le manque d'aptitude militaire, se retrouvent de part et d'autre. Ajoutons que les deux exemples d’écriture primitivement idéographique que nous a légués l'antiquité se rencontrent précisément dans les deux langues qui, par leur structure, appelaient pour ainsi dire ce genre de notation. Une langue habituée à donner à chaque idée et à

1 V. Journal Asiatique, août 1848, p, 168-169.

chaque rapport son expression isolée, devait être amenée à choisir un système graphique analogue, peignant les choses et leurs rapports par un signe indivis.

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