‹ De l'origine du languageChapitre 5 sur 54 · W DER ESS DE · texte numérisé non relu

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Que faut-il de plus pour conclure que, chez les diverses races et dans chaque pays, la langue fut le produit de l'originalité et du caractère individuel de l’homme? Chercher l’unité du langage ailleurs que dans l'esprit humain et dans les procédés qu'il employa , supposer, par exemple, que toutes les langues sont sorties par dérivation

d'une seule, c'est dépasser les faits, et entrer sur

le térrain des conjectures. Rien de plus commodé sans doute qu'une telle hypothèse pour expliquér les ressemblances de tous les produits de l'esprit humain. Rapporter à une même origine les peuples entre lesquels on trouve quelque élément commun, et, comme on trouve de ces éléments dans toute l'humanité, en induire l'unité primitive, est l’idée qui se présente d’abord: ‘eat on s'adresse toujours aux causes extérietres avant de rechercher les causes psychologiques. L'unité matérielle de race frappe et séduit; l'unité de l'esprit humain concevant et sentant partout de la même manière, reste dans l'ombre. En un sens, l'unité de l’humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable; on peut dire qu’il n’y à qu’uné langue, qu'une littérature, qu’un système de traditions symboliques, puisque ce sont les mêmes procédés qui ont présidé à la formation de toutes les langués, 1e mêmes sentiments qui partout ont fait vivre les littératures, les mêmes idées qui se sont traduites par des symboles divers. Mais faire de cette unité toute psychologique le synonyme

d'une unité matérielle de race (qui peut être vraie, qui peut être fausse, n'importe}, c’est rapetisser une grande vérité aux minces proportions d’un petit fait, sur lequel la science ne pourra peut-être Jamais rien dire de certain.

Là est la cause de l'énorme malentendu qui domine presque toujours les discussions relatives à l’unité de la race humaine. Cette unité est évidente aux yeux du psychologue et du moraliste, nous venons de le montrer; elle ne l’est pas moins aux yeux du naturaliste, puisque: toutes les branches de l’espèce humaine peuvent avoir l’une avec l'autre des rapports sexuels indéfiniment féconds. Mais cette double unité signifiet-elle que l’espèce humaine est sortie d’un couple unique, ou,, dans un sens plus large, qu’elle est apparue sur un point unique? Voilà ce qu'il est tout à fait téméraire d'affirmer. Un voile presque impénétrable couvre pour nous les origines de l’espèce humaine; les légitimes inductions de la science s'arrêtent bien vite sur ce terrain, et en tout cas nous disent peu de chose sur la circonstance particulière dont il s’agit en ce moment.

L'imagination même se refuse à rien concevoir sur les mystères des premiers Jours.

Au premier coup d'œil, la science des langues paraît apporter dans la balance ün poids décisif. S'il est, en effet, un résultat incontestable, c’est que le réseau des langues qui ont été ou sont encore parlées sur la surface du globe se divise en familles absolument irréductibles l’uné à l’autre. En supposant même (ce que je n’admets nullement, etce que la bonne philologie est de plus en plus en voie de rejeter) que la famille sémitique et la famille indo-européenne puissent un jour être fondues l’une dans l’autre; en supposant (ce que je n’admets pas davantage) que les deux familles africaines représentées l’une par le copte, l’autre par le berber ou mieux par le touareg, puissent un jour être réunies aux langues précitées, on peut affirmer du moins qu’il sera à tout jamais impossible de ranger dans le même groupe le chinois et les langues de l'Asie orientale. On n’explique pas dans l’état actuel de la science comment le sanscrit aurait pu devenir l’hébreu, ou l’hébreu le sanscrit : mais surtout on n’expliquera jamais

comment le sanscrit ou l’hébréu auraient pu devenir le chinois; l’annamique ou le siamois. Il y a là un abîme qu'aucun effort scientifique ne saurait combler. Quelles que puissent être les hypothèses futures de la science sur les questions d'origine, on peut poser comme un axiome désormais acquis cette proposition : le langage n'a point une origine unique; il s’est produit parallèlement sur plusieurs points à la fois. Ces points ont pu être fort rapprochés; tes apparitions ont pu être presque simultanées; mais certainement elles ont été distinctes, et le principe de l’ancienne école : « Toutes les langues sont des dialectes d’une seule » doit être abandonné à jamais.

Mais de cette vérité fondamentale, est-on en droit de conclure qu’il n’y a eu entre les peuples qui parlent des langues de familles diverses aucune parenté primitive? Voilà sur quoi le linguiste doit hésiter à se prononcer. La philologie ne doit pas s’imposer d’une manière absolue à l'ethnôgraphie, et les divisions des langues n’im-

pliquent pas nécessairement des divisions de ra-

ces. On concevrait qu'une seule espèce humaine, scindée dés son origine en plusieurs branches, eût créé le langage sur plusieurs types différents. Ce principe, essentiel à maintenir, que l’humanité n’a Jamais existé sans la parole, ne peut évidemment s'entendre que d’une façon générale et.en ce sens que le langage n’a point été inventé après une longue période de mutisme.Il faut s'abstenir de tout ce qui porterait en de pareils problèmes un degré de précision dont ils ne sont pas susceptibles. Un fait, d’ailleurs, fournit à l’hypothèse de l’origine unique de l'espèce humaine un argument d’une incontestable valeur. Ce fait, c’est que les divisions auxquelles on est conduit par la philologie comparée ne coïncident pas avec celles auxquelles conduit l'anthropologie proprement dite. La division des Sémites et des Indo- Européens, par exemple, a été créée par la philologie et non par la physiologie. Quoique les Juifs et les Arabes aient un type fort prononcé, qui. empêche de les confondre avec les Européens, Jamais les savants qui envisagent l’homme au point de vue de l’histoire naturelle n'auraient

songé à voir dans ce type un trait de race, si l'étude des langues, confirmée par celle des lité ratures et des religions, n’avait fait reconnaitre ici une distinction que l'étude du corps ne révélait pas. Or, dès qu’on admet que le Sémite et l’Indo-Européen parlent des langues d’origine différente, sans que pour cela ils se rapportent à des races physiologiquement diverses, n’est-on pas autorisé à conclure qu’une même race a pu'se | partager à l'origine en plusieurs familles, qui ont formé leur langage à part et sans avoir dé r'apports les unes avec les autres; en d’autres ter: mes, que des peuples peuvent être frères tout en parlant dés idiomes absolument différents ?

Nous sortirions de notre plan en essayant de démontrer ici la thèse que nous avons supposée dans les pages qui précèdent, à savoir qu'il y a entre les diverses familles de langues des lignes de démarcation impossibles à effacer. Cela résulte de l’ensemble des études de philologie comparée, telles que notre siècle les a comprises. En effet, le critertum de la distinction des familles de langues est l'impossibilité de faire dériver l’une de

l’autre par des procédés scientifiques. Quelque divers que soient entre eux les groupes qui forment la famille indo-européenne, on explique parfaitement comment tous se rapportent à un type identique et ont pu sortir d’un idiome primitif. On ne réussira Jamais À tirer de même le système des langues sémitiques du système des langues indo-européennes , ou réciproquement 1. Cbmparées sous le rapport de la grammaire , ces deux familles nous apparaissent comme radicalement distinctes, de l’aveu même des philologues qui ont essayé de les fondre ensemble ; les faibles ressemblances grammaticales qui se remarquent entre elles s'expliquent suffisamment par l’identité de l'esprit humain, agissant de la même manière sur plusieurs points à la fois. Comparées sous le rapport du dictionnaire, elles offrent au premier coup d'œil quelques rapprochements séduisants. Mais, outre qu'on a singulièrement exagéré le nombre de ces rapprochements, en se

fondant sur les analogies les plus superficielles ou

!V. Hist, génér. des langues sémitiques, 1. V, ©. 11.

DU LANGAGE. 207 les plus insuffisantes , il en est très-peu qui ne s'expliquent par des raisons intrinsèques, sans que l’on soit obligé de recourir à la communauté d’origine. En effet, la plupart des racines communes appartiennent à la classe des racines formées par onomatopée; et lors même que la science se trouve dans l'impossibilité de rendre raison en particulier de chaque détail, il suffit qu'elle ait réussi à expliquer l'identité dans un certain nombre de cas, pour qu'on lui permette de tirer l'induction générale que, dans tous les cas non expliqués, il y a une cause secrète, bien qu'elle ne se laisse pas apercevoir aussi facilement, Le caprice n’ayant eu aucune part dans la formation des langues, ainsi que nous l’avons établi ($ 6), le choix de chaque mot a dû avoir sa raison suffisante, Est-il donc étrange que la même raison ait existé à la fois dans des lieux fort éloignés, et qu’elle ait produit le même signe pour la même idée dans des familles différentes ?

Certes, je ne prétends pas nier que les langues sémitiques et les langues indo-européennes n’offrent dans leur système le plus général quelque

ressemblance, et n’accusent une même manière de prendre et de résoudre le problème du langage. Ces avalogies deviennent surtout frappantes si on compare les deux familles précitées au chinois. En face de cette langue singulière, fondée sur de tout autres principes, ce qui était dissemblance devient presque fraternité. Quelque éloignées l’une de l’autre que soient la famille sémitique et la famille indo-européenne, ces deux familles ont du moins entre elles une grande et profonde analogie, l’existence d’une grammaire. Si l’on se rappelle que les Sémites et les Indo- Européens, envisagés par le côté physique, ne forment qu’une seule race; si l’on considère de plus que, dans l’histoire de l'esprit humain, ils ont joué un rôle connexe, et qu'ils sont entrés tour à tour dans l’œuvre de la civilisation générale, on est porté, touten maintenant leur distinction, à les réunir, en un sens plus large et plus étendu, sous une même catégorie. Peut-êtredeux fractions d'une seule race, séparées dès leur naissance, ontelles produit parallèlement, sousl’empire de causes analogues, suivant des données psychologiques

presque semblables, et peut-être avec une certaine conscience réciproque de leur œuvre, ces deux systèmes de langues, dont l'air de famille nous frappe, malgré la radicale diversité qui empêche de les réunir dans un seul groupe naturel. Le fait des naissances jumelles semble se retrouver quand il s’agit des races : une même émission de vie peut se partager entre deux êtres animés d’un même soufle, et'pourtant distinets dès le premier jour. | Un phénomène semblable se présente dans l'Asie orientale. Toutes les langues de cette région sont frappées d’un même caractère : monosyllabisme, absence de flexions grammaticales, importance du ton pour différencier les syllabes. Et pourtant, le chinois, le coréen, l’annamique, le siamois sont, au fond, des langues profondément différentes, non dans leur système, qui souffre peu de variété, mais dans le matériel de leurs sons. On dirait qu’une seule famille de l'espèce humaine, prédestinée par sa constitution intellectuelle à former son langage sur le même type, a

créé séparément ces idiomes sur des points di-

210 DE L'ORIGINE vers. Ajoutons que la race chinoise paraît se rattacher par ses caractères physiologiques à la race tartare, tandis que par sa langue elle n'a avec cette dernière presque rien de commun.

L'étude du copte, du berber, du touareg, du galla, du harari, et en général des langues de l'Afrique septentrionale et orientale, conduit à un ordre de conceptions analogues!. Le fond du vocabulaire de ces idiomes est radicalement différent des langues sémitiques, et pourtant il y a dans leur système des membres entiers qui semblentempruntésà l'édifice de cesdernières langues, par exemple, les pronoms, les noms de nombre, des particularités essentielles du mécanisme de la conjugaison. Il est difficile d'admettre que ces emprunts aient eu lieu à une époque historique et se soient faits avec une intention réfléchie. Les emprunts linguistiques que nous pouvons suivre dans l’histoire n’ont point atteint de telles proportions : le ture, une des langues qui se sont le plus altérées par contact, a conservé sa gram-

* Voir en particulier R. Burton, First footsteps in East Africa (London, 1856), append. 17.

maire parfaitement pure : le persan à pris à l'arabe des pierres sèches, si j'ose le dire , et non le ciment qui les unit: les Japonais et les Coréens n’ont introduit dans leur langue presque tout le matériel de la langue chinoise que parce que cette langue leur paraissait inséparable des sciences et des arts, Qu'ils empruntaient à la Chinet. Mais il n’est jamais arrivé qu'une nation ait emprunté à une autre des éléments sans lesquels son idiome eût été incomplet, ou plutôt n'eût pas existé. Comment concevoir qu'avant leurs relations avec les peuples sémitiques, les peuples de l'Égypte, de l'Atlas, de l’ Éthiopie n’eussent pas de pronoms, pas de noms de nombre, pas de conjugaison régulière? Les faits susdits doivent donc être envisagés comme sortant de l'ordre des révolutions historiques, et appartenant à une époque où les langues conservaient

1 Le pehlvi ou huzwaresch présente un cas de mélange bien plus intime, opéré à une époque assez moderne. Mais tout porte à croire que cet idiome bizarre n’a jamais été parlé, et qu'il n’y faut voir qu'un style artificiel, créé sous l'influence de certaines prétentions ou de certaines nécessités littéraires. V. Spiegel, Grammatik der Huzwareschsprache (Vienne, 1356), p. 165.

encore leur nature fusible et malléable. IT nous est difficile de préciser la nature du rapport qui dut exister à l’origine pour produire un pareil mélange. Disons seulement que la constitution molle et impressionnable de l’homme enfant permettait des combinaisons devenues impossibles, depuis que la nature humaine a contracté en vieillissant une sorte de roideur.

L'Océanie offre un nouvel exemple de cette propriété de se combiner d’une manière organique, que la plupart des langues ont perdue, mais que certaines familles ont pu conserver plus longtemps que d’autres, précisément parce qu’elles sont restées à l’état sporadique et sans constitution arrêtée. Les langues polynésiennes et les langues malaises offrent entre elles une très-grande inégalité de développement, et pourtant il est dificile de méconnaître leur parenté primitive. On dirait une famille humaine scindée dès une époque anté-historique en deux branches, dont l’une a rencontré des circonstances beaucoup moins favorables que l’autre et a totalement dégénéré. La vie n’est revenue

aux idiomes en quelque sorte amaïgris et dessé-

DU LANGAGE. 213 chés de la Polynésie que par une forte infusion des langues plus nobles de la Malaisie, qui, à des époques relativement modernes, ont exercé sur tout l'archipel une influence décisive, et ont introduit dans les idiomes océaniens des distinctions de genre, des modalités, des tournures qui leur étaient auparavant inconnues 1.

Par là s'explique le phénomène, en apparence contraire à tous les principes, des langues intermédiaires, qui semblent faire le passage d’une funille à l'autre, comme le copte et le berber sur les confins du sémitisme, le tibétain et le barman à la limite des idiomes monosyllabiques. Conclure de l’existence de ces langues intermédiaires que les familles n’ont pas de limites déterminées et qu'elles se fondent l’une dans l’autre par des nuances insensibles , ce serait méconnaître d’autres faits non moins certains. Une seule hypothèse est possible : c’est celle d’une fusibilité primitive du langage, où les langues, comme des

{ Logan , Journal of the Indian Archipelago and Eastern Asia, Piuang) 1850-1855, et, en particulier, décembre 1852, p.665et suiv, — A.Maury, Revue des Deux Mondes, avril 1857, p. 912.

corps simples parfaitement distincts, ont pu contracter entre elles des soudures profondes, et se pénétrer l’une l’autre à un degré devenu presque inconcevable dans l’état actuel de l'esprit humain.

La question de l'indépendance originelle des différents groupes de langues n’est done pas aussi simple qu’elle le paraît d’abord. Elle admet des degrés : des familles de langues apparues isolément ont puavoir des contacts féconds, à une époque où elles étaient encore susceptibles de se réformer. On ne peut trop soigneusement distinguer, quand il s’agit des langues, l’état embryonnaire, durant lequel des accidents indifférents à l’âge adulte ont pu avoir une importance capitale, de l’état parfait, où elles sont fixées, pour ainsi dire, dans un moule définitif, L'état embryonnaire des langues a pu durer fort peu de temps; mais ilaexisté, et à ce moment, où :

se formait l’individualité des races, la nature humaine, encore flexible, a dû recevoir pour l'éternité des traces profondes. On peut dire

avec vérité que le sort de chaque être se détermine

dans le sem de sa mère, de même que, sur le sommet des montagnes, au point où se fait la séparation des eaux, un pli de terrain décide du cours des plus grands fleuves , et les prédestine à porter leurs eaux à telle ou telle mer.

En résumé, le langage s’est formé sur plusieurs types différents, et le nombre des langues-mères peut avoir été assez considérable 1. Mais on ne saurait rien conclure de là sur les origines matérielles de l'espèce humaine : car le langage nous représente non le premier moment d'existence matérielle de l’hu-

manité, mais ke premier moment social ; les

! Les Hébreux, qui, parmi les peuples de l'antiquité furent en possession des idées les plus étendues sur l’histoire générale du monde, eurent le vague sentiment de ce fait. Le mythe de la tour de Babel semble être en partie le résultat d’un effort pour concilier la diversité des langues avec l'unité primitive de l'espèce humaine, dogme essentiellement lié au monothéisme sémitique. M. Grimm a remarqué qu'on ne rencontre aucune idée de ce genre dans l'antiquité indocuropéenne : il n’a trouvé à comparer au mythe hébreu qu'une légende estonienne fort défigurée. Ueber den Ursprung der Sprache, p. 29. Cf. Pott, Die Ungleichheit menschlicher Rassen (Lemgo et Detmold, 1856), p. 88.

familles irréductibles du langage nous représentent non des races physiologiquement différentes, mais des groupements primitifs, qui ont pu ne pas se régler uniquement sur la physiologie. Les langues-mères créées isolément ont été d'ailleurs fort inégalement différentes. Tantôt elles ont été l’œuvre de races congénères, comme cela a eu lieu pour les langues indo-européennes et les langues sémitiques, et alors elles ont porté dans leur diversité un certain air général de ressemblance : tantôt elles ont été l’œuvre de races tout à fait séparées, comme cela a eu lieu pour le chinois et les autres familles, et alors la dissemblance a été absolue 1. Telle est, en effet, la richesse des procédés de l'esprit humain qu'entre les deux langues qui diffèrent le plus, le chinois et le sanscrit, il n’y à absolument de commun qu’une seule chose, le but à atteindre. Ce but, qui est

1 Ces vues se trouvent en parfait accord avec celle qu'un linguiste éminent, M. Poit, a récemment émises : Die Ungleichheil menschlicher Rassen, p- 202 et suiv., 242 et suiv., 271 et suiv. J'ai apprécié ailleurs (p. 40 et suiv.) la tentative de MM. Bunsen et Müller pour établir la possibilité d’une ori-

gine commune de toutes les langues.

DU LANGAGE. A y

l'expression de la pensée, le chinois l’atteint aussi bien que les langues grammaticales, mais par des moyens complétement différents 1.

{ Voir les. curieuses réflexions du Chinois Hiouen-Thsang sur la nature de la langue sanscrite dans l'Histoire de la vie de

Hiouen-Thsang, traduite par M. Stanislas Julien, p. 166 etsuiv.

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Est-il possible de déterminer quelques-uns des points sur lesquels le langage fit son apparition ? On le peut sans trop d’invraisemblance pour la race indo-européenne. Quelque hardie que puisse paraître au premier coup d'œil cette assertion, il faut, avant de la repousser comme chimérique, peser les faits sur lesquels on croit pouvoir l’appuyer!.

‘ V. surtout Lassen, Indische Allerthumskunde, 1, p. 511 et

sUIv.

Parmi les branches diverses de la race indoeuropéenne, il en est deux dont les souvenirs fournissent, sur le sujet qui nous occupe, des inductions précises et aboutissant exactement au même résultat : ce sont les branches hindoue et iranienne. Si nous étudions le Rig-Véda, qui est le recueil le plus ancien des chants de la race indo-européenne, nous sommes forcés d’assigner pour séjour au peuple qui les composa, non les bords du Gange, mais une région bien plus septentrionale et occidentale. Les parties les plus antiques de ce recueil paraissent avoir été créées dans le Penjab ou même dans le Caboul 1. Les bords de la Sarasvati?, qui sont la localité précise le plus anciennement désignée dans les hymnes du Rig, nous portent de même vers les frontières du Penjab. Que la race qui parle sanscrit ne soit pas indigène de l'Inde, qu’elle s’y soit ré-

pandue en procédant du nord au sud, comme une

1 Weber, Akad. Vorlesungen über indische Literaturgeschichte (Berlin, 1852), p. 3. k ? C’est la rivière nommée sur les cartes Caggar où Gaqur,

quise perd dans les sables avant d'atteindre l’Indus.

race aristocratique et conquérante, distinguée par sa couleur blanché du teint coloré des anciens habitants, c’est un point sur lequel les démonstrations de M. Lassen ne peuvent laisser absolument aucun doute. Il faut donc rattacher l’origine du sanserit et de la race qui le parlait à un point situé hors de l'Inde, d’où aient pu rayonner également les autres branches de Ja famille indoeuropéenne.

Un fait capital, constaté pour la première fois par MM. Burnouf et Lassen!, et qui depuis a reçu d’éclatantes confirmations, présente ici à la critique un véritable sillon de lumière; je veux parler de l’intime affinité qui a dû exister à une époque reculée entre la race iranienne, dont le séjour primitif était la Bactriane, la Sogdiane et les contrées voisines ?, et la race brahmanique.

Une foule de mythes et d'expressions sacramen-

1 Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, t. I, p, 78, 424”, 597, etc.; Lassen, op. cit., p.516 etsuiv.Cf. Spiegel, Avesta (trad.), p.5et suiv.

? Toute la géographie du Zend-Avesta se rapporte à ces ré-

gions.

telles se retrouvent des deux parts avec la plus frappante identité. En est-il de plusévident exemple que la coïncidence parfaite du mythe iranien de Jima {le Djemschid des Persans modernes), donné comme le fondateur de l’agriculture et le premier civilisateur, avec ce que les Brahmanes racontent de Yama 1? Les travaux de M, Haug sur la partie métrique du Yacna, où il faut voir, selon lui, un reste des Védas de la Perse, établiront d’une manière plus éclatante que jamais cette communauté d’origine, et nous feront toucher du doigt les causes qui amenèrent la rupture religieuse entre les deux familles, dont l’une devint le noyau de l’Inde brahmanique, et l’autre de la Perse iranienne, Le problème se trouve ainsi fort resserré : il faut trouver un point où la race iranienne et la race hindoue aient pu cohabiter. La Bactriane, ou une région plus septentrionale encore, satisfait seule à toutes ces exigences : en

combinant les données de la géographie et de

1 Lassen, L. c. et Westergaard, Beitrag zur altiranischen Mythologie, traduit par Spiegel , dans les Indische Studien de Weber, t. 111, p. 402 et suiv.

l'histoire, on est amené presque forcément à supposer que la race brahmanique est entrée dans l’Inde vers Attok, par les passes occidentales de l'Hindou-Kousch, qui, plus tard, ont ouvert la vallée du Gange à Alexandre, à Mahmoud le Gaznévide, et en général à tous les conquérants et à tous les voyageurs venus du nordouest. , Il importe de remarquer que la force des raisonnements qui précèdent ne repose pas sur la valeur intrinsèque des traditions hindoues ou iraniennes relatives au berceau de l'espèce humaine. Ces traditions pourraient être considérées comme des fables conçues a priori et sans aucune réalité historique, que nos inductions conserveraient tout leur poids, puisqu'elles se fondent uniquement sur des faits géographiques et linguistiques scientifiquement établis. Si maintenant nous examinons les traditions en ellesmêmes, nous serons amenés à faire une grande différence entre celles de la race hindoue et celles de la race iranienne. Les traditions de la race hin-

doue sur les origines de l'humanité n’ont aucun

caractèré précis. Sans doute, la race hindoune semble toujours tourner ses yeux vers le nord : là est pour elle le séjour des dieux; là est le mont Mérou, point de départ de toute la géographie brahmanique; là est l’Outtara-kourou, sorte d’Eden primitif. Mais M. Lassen hésite, non sans motif, à voir dans ces données mythiques la trace d'un souvenir réel : il pense que la vénération qui s'attache à la chaîne de l'Himalaya et d’autres causes indépendantes des événements de l'histoire ont pu porter les Brahmanes à rattacher au nord l’idée de tout ce qui est primitif et sacrél, Plus récemment, cependant, M. le baron d'Eckstein a essayé de montrer par d’ingénieuses combinaisons que plusieurs traditions brahmaniques, et en particulier celles de l'Oultarakourou et du mont Mérou lui-même, ont une valeur historique et nous reportent vers la Séri-

que des anciens?, Quoi qu'il en soit, les souve-

1 Op. cit. p. 511 et suiv.

? De quelques Légendes brahmaniques qui se rapportent au berceau de l'espèce humaine (Paris , 1856), p. 40, 47, 53, 153 et

suiv.

nirs iraniens ont ici un caractère de netteté qui leur assigne un rang à part entre toutes les légendes primitives. Le berceau de la race arienne, l’Airjanem V'aég6, est clairement localisé dans une région septentrionale, où Ahriman fait régner dix mois d'hiver; de là la race arienne. pour fuir le froid, descend vers Sughdha (la Sogdiane) et vers des contrées plus méridionales 1: La montagne et le fleuve sacrés des Iraniens, le Berezat (Bordj des Persans modernes), centre du monde et source des eaux, et l’Arvand, qui en découle, nous transportent vers les sources de l’'Oxus et de l’Iaxarte. Burnouf a démontré, d’une manière qui laisse à peine place au doute, que le Berezat est le Bolor ou Belourtag et que l’Arvand est l’Iaxarte?. Il est vrai que les noms de

Berezat et d’Arvand ont servi plus tard à dési-

1 V. K. Ritter, Erdkunde, VIIL. Asien, VI, 1" part. p:29- 31, 50-69 ; Haug, Der ercte Kapitel des Vendidäd, dans Bunseu, Ægyptens Stelle in der Weltgeschichte, dern. vol., p.104-137; Kiepert, dans les Monatsberichte der kœæn. preuss. Akad. der Wiss. zu Berlin, déc. 1856, p. 621-647; Spiegel, Avesta (trad.), t.I, p. 4 et suiv., 59 et suiv.

? Commentaire sur le Yagna, 1, p. 239 etsuiv., ext, et suiv., ULXXXI et suiv.

signer des montagnes et des fleuves fort éloignés de la Bactriane : on les trouve successivement appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, de la Médie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie Mineure, et ce n’est pas sans surprise qu’on les reconnaît dans les noms classiques de l'Oronte de Syrie et du Bérécynthe de Phrygie. Mais c’est là un effet du déplacement que subissent toutes les localités des géographies fabuleuses. Les races portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes etaux fleuves nouveaux qu’ellestrouvent dans les pays où elles s’établissent. La géographie primitive des peuples sémitiques, dont nous parlerons tout à l'heure, fournit un exemple frappant de ce procédé de transposition. |

M. Kiepert !, en acceptant comme démontrée la position de l’Airjanem Vaég6 dans le Belour-

tag, aux environs des sources de l’Oxus et du

4 Monatsberichte der kœn. preuss. Akad. der Wiss. zu Berlin, déc, 1856, p- 630 et suiv.

DU LANGAGE. 291 faxarte, fait, il est vraï, une réserve dont il ya grand compte à tenir : rien ne nous prouve, suivant ce docte géographe, que la région où la race iranienne a attaché ses plus vieilles traditions soit son berceau primitif; il se peut que, par un mirage dontil y a plus d'un exemple dans les géo: graphies traditionnelles, cette race ait pris pour son point de départ la plus ancienne station dont elle se souvenait. On ne peut nier que beaucoup d'indices ne portent à reculer le point d’apparition des Ariens plus au nord et plus à l’est encore, Mais ce dont il s’agit ici, c'est de déterminer autant que possible, non le point où cette race naquit à la vie matérielle, mais celui où elle naquit à la conscience : or, pour cela la détermination du point où s’attachent ses souvenirs les plus antiques est, on Favouera, d’un intérêt capital.

On arrive ainsi à constituer, dans la région alpestre que les anciens désignaient du nom d'Imaïüs, un berceau primitif, dont les peuples

s'appelaient Ariens [vénérables)|!, par opposition

! Burnouf, op. cit. p. XCIII et suiv., CV et suiv.

aux races inférieures {Wletchha, Welsches) dont ils étaient entourés. Le nom d’Arie désigna ensuite des pays beaucoup plus méridionaux, à mesure que la race dont nous parlons descendit vers le sud; mais il est certain que les progrès de la science portent à reculer de plus en plus lArie primitive vers le nord. Les populations du versant oriental du Belourtag et du Mustag, celles de Kaschgar, d’Aksou, de Iarkand, de Khoten, ont été dans l'antiquité et sont encore en partie ariennes !. Le vaste plateau de Pamer ou Pamir, surtout, attire d’une façon particulière l'attention de l’ethnographe. Burnouf tirait son nom de Upamérou (pays au-dessus du Mérou, le Mérou des hommes, dénomination parallèle à Sou-mérou, le Mérou supérieur, le Mérou des dieux, et à Kou-

mérou, le dessous du Mérou, l’enfer?}. Dans

1 Lassen, op. cit. p. 527; Burnouf, op. cit. p. CV et suiv. M. Kiepert pense, il est vrai, que les Iraniens de Kaschgar et des autres villes de la petite Boukharie proviennent d'émigrations modernes (loc. cit. p. 630, note.)

? D'Eckstein, mém. cité, p. 40. Rapprochez le mythe paradisiaque des Méporss chez les Grecs et l'expression péponss 4»8puror (les hommes issus du Mérou?) Peut-être le Koumérou

se retrouve-t-il aussi dans les Keuéprot.

toute l'Asie, le plateau de Pamir est considéré comme le fatte, le dome du monde (bami-dunia), le milieu entre le ciel et la terre. Les plus grands fleuves de l'Asie découlent du massif auquel il se rattache, et de vieilles relations y placent des peuples blonds, à prunelles bleues-vertes, dans lesquels M. A. de Humboldt voit des Ariens 1. Il semble que nous touchons iei le point d’attache de toute cette géographie mythique, que l'on trouve avec une si frappante identité chez les peuples qui ont gardé de vieux souvenirs.

Un fait bien remarquable, en effet, c’est que des inductions, non sans doute aussi fortes que celles qui viennent d’être exposées, mais solides encore, nous engagent à placer vers le même point le berceau de la race sémitique?. Le second chapitre de la Genèse nous présente une géographie traditionnelle, qui n’a aucun lien avec la géosraphie ordinaire des Hébreux, et qui offre au con-

traire des ressemblances étonnantes avec le sys-

1 Asie centrale, II, 389 ei suiv.

2 V, Hist. génér. des langues sémit., 1. V.c.rr, S 3.

tème des lraniens. Le Phison, qui sort du Jardin d'Eden, situé à lorient, est très-probablement le haut Indus, et le pays de Havila, où se trouvent l'or et les pierres précieuses, semble bien être le pays de Darada (vers Cachemire), célèbre par ses richesses. Le Gihon est l’Oxus, et c'est sans doute par une substitution de noms plus modernes que nous trouvons le Tigre et lEuphrate placés à côté des deux fleuves précités. Qui suit même si le royaume d'Oudyâna, où du jardin, situé vers Cachemire, ne nous cache pas l’origine du nom sémitisé d'Eden? Tout nous porte ainsi à placer l’'Eden des Sémites au point de séparution des eaux de l'Asie, à cet ombilic du monde que toutes les races semblent nous montrer du doigt comme le point où se rencontrent leurs plus anciens souvenirs. Dira-t-on que les traditions hébraïques dont nous venons de parler sont un emprunt fait à celles de l’Avesta? Cela est bien difficile à soutenir : car l'influence des idées avestéennes n’est sensible chez les Juifs qu'à partir de leur sujétion aux princes achéménides. Avant

cette époque, la religion de Zoroastre n'avait fait

aucune apparition importante hors de la Bactriane. Or, il est impossible de placer la dernière rédaction des premiers chapitres de la Genèse après la captivité. Ces antiques récits furent sans contredit fixés dans la forme où nous les possédons bien avant qu'Israël fût entré en rapport avec le haut Orient.

Saluons ces sommets sacrés, où les grandes races qui portaient dans leur sein l'avenir de l'humanité contemplèrent pour la première fois l'infini, et inaugurèrent les deux faits qui ont changé la face du monde, la morale et la raison. Quand la race arienne sera devenue, après des milliers d'années d'efforts, maîtresse de la planète qu’elle habite, son premier devoir sera d'explorer cette région mystériense de la Boukharie et du Petit-Thibet, qui cache peut-être à la science de si précieuses révélations. De quelles lumières ne s’éclairera pas l’origine du langage le jour où l’on se trouvera en face de ces lieux où furent proférés pour la première foisles sons dont nous nous servons encore, et où furent créés les catégories intellectuelles qui dominent l'exercice

de nos facultés! De même que les années de la complète maturité n'égalent point en féconde curiosité les premiers mois où s'éveille la conscience de l'enfant; de même aucun lieu dans le monde n'a eu un rôle comparable à celui de la montagne ou de la vallée sans nom où l’homme arriva à se reconnaître. Soyons fiers tant qu’il nous plaira des progrès de notre réflexion: mais n’oublions Jamais que tous ces progrès ne nous dispensent pas de recourir, pour exprimer notre pensée, aux sons et aux formes grammaticales choisis spontanément par les patriarches antiques qui, au fond de l’Imaüs, jetèrent les fondements de ce que nous sommes et de ce que nous serons.

ne nous est point permis de parler des autres races, dont les rapports primitifs avec les Ariens et les Sémites ne sont point encore déterminés. Disons seulement que les races mongoles rattachentaussi leurs.origines au Thian-Chan et à l Altaï, et que si les races finnoises semblent plutôt désigner l’Oural, c’est sans doute parce que cette chaïne leur dérobe la vue d’un plan de montagnes

plus reculé. La race arienne et la race sémitique,

DU LANGAGE. LAS à

d'ailleurs, étant destinées à conquérir le monde et à ramener l'espèce humaine à l'unité, le reste ne compte vis-à-vis d'elle qu'à titre d’essai, d’obstacle ou d’auxiliaire, et avoir retrouvé leurs origines, c’est vraiment avoir trouvé celles de l'humanité.

Encore moins est-il permis de parler d'époque, quand'il s’agit d'un phénomène qui semble relégué pour nous dans les nuages d’un passé sans bornes. La réflexion cependant détruit quelque peu sur ce point le mirage où l'imagination voudrait se perdre. En présence de langues aussi intactes que le zend et le sanscrit, il est difficile d'admettre que la tribu arienne primitive, que nous touchons presque historiquement, ait eu de longs siècles d'existence réfléchie anté-historique. Quand nous comparons le sanscrit védique au pali, nous sommes frappés de la puissante action que le temps a pu exercer sur le métal pourtant si dur de l’idiome brahmanique. I semble que si l’idiome des Védas ou le zend étaient eux-mêmes des formes corrompues de langues antérieures,

nous nous trouverions- en présence d’idiomes

beaucoup plus fatigués et plus différents l’un de l’autre, comme sont le persan moderne et l’hindoustani. Les traits communs que l’on remarque entre les religions des peuples indo-européens, et surtout la communauté primitive des institutions religieuses de la race brahmanique et de la race iranienne, brusquement interrompue par une sorte de schisme, dont nous saisissons les auses, donnent lieu au même raisonnement. Enfin, si la race mdo-européenne était aussi ancienne dans l'histoire qu’on est d’abord tenté de le supposer, on ne comprendrait pas comment quelques-unes de ses branches les plus actives, les Germains, par exemple, sont entrés si tard sur la scène du monde, et comment d’autres branches, telles que les Slaves, n'arrivent que de nos jours à la conscience. Supposons la race arienne développée dès une époque aussi reculée que la race chinoise, eu la race égyptienne, ou la race indigène de la Babylonie, il semble qu'elle fût arrivée bien plus tôt à les dominer : or, avant l'empire achéménide, nous ne trouvons aucun

grand empire arien, vraiment conquérant, Que

l’on songe qu'à cette époque la race chamitique avait déjà perdu toute vertu, que la Chine était arrivée depuis longtemps à ce degré d'absorption administrative dont le T'chéou-li nous offre l’étonnant tableau, et qui ressemble si fort à la décrépitude ! 11 y avait dans le monde des civilisations matérielles brillantes, des rois, des empires organisés, quand nos ancêtres étaient encore de lourdes créatures, analogues au paysan allemand ou basbreton. Et c’étaient pourtant ces austères patriarches qui, au milieu de leur famille chaste et soumise, grâce à leur fierté, à leur culte du droit, à leur attachement aux usages, à leur pudeur, fondaient pour l'avenir. Leurs idées, leurs mots devaient devenir la loi du monde moral et du monde intellectuel. Ils créaient les mots éternels qui, avec bien des changements de nuances, devaient devenir honneur, bonté, vertu, devoir. Nous le répétons encore : il ne peut être question dans tout ce paragraphe des origines physiques de l'humanité, qu'un nuage épais nous dérobe, et dont le physiologiste seul doit s'occuper.

Nous n'avons entendu parler que du moment où

l’homme naquit à la réflexion, moment qui fut sans doute contemporain de l’apparition du langage. Nous croyons avoir montré qu’il n’est pas trop téméraire de désigner d’une manière approximative les régions centrales de l’Asie comme le point du globe où se passa ce fait décisif, au moins pour la race qui a créé les langues dont nous nous servons ainsi que presque tous ‘les

peuples civilisés.

Telles sont les mductions principales que l’état actuel de la science nous permet de tirer sur les procédés que l’esprit humain a suivis dans la création du langage. Quelle que soit la portée de ces inductions, il faut avouer que bien des choses restent et resteront toujours inexpliquées dans les problèmes d’origine, à cause de limpossi-

bilité où nous sommes de les concevoir et de

les formuler. « Comment exprimer un point de vue spontané dans des langues dont tous les termes sont fortement déterminées, c'est-à-dire sont fortement réflexifs ?» L’humanite, à ces époques reculées, était soumise à des influences qui n'ont plus maintenant d’analogues, où qui ne sauraient plus amener les mêmes effets, À la vue des produits étranges de l’activité des premiers âges, à la vue de tant de faits qui semblent en dehors de l’ordre accoutumé de l'univers, nous serions tentés de supposer dans le monde primitif des lois particulières, maintenant privées d'exercice. Mais il n’y à pas dans la nature de gouvernement temporaire; ce sont les mêmes lois qui régissent aujourd’hui le monde, et qui ont prédé à sa naissance. La formation des différents systèmes de planètes et de soleils, l'apparition des êtres organisés et de la vie, celle de l’homme et de la conscience, les premiers actes de l’huma-

nité ne furent que le développement d’un ensen-

ble de lois posées une fois pour toutes, sans qe

1 Cousin, Fragm. philosoph., t. T, p. 361. (3e édit.).

jamais l’agent suprême qui conforme son action à ces lois ait interposé une volonté spéciale et exceptionnelle dans le mécanisme des choses. Sans doute tout est fait par la cause infinie; mais la cause infinie n’agit pas par des motifs partiels, par des volontés particulières ; comme le disait Malebranche !. Ce qu’elle a fait est et demeure le meilleur ; les moyens qu’elle a établis sont et demeurent les plus efficaces. Le miracle (et toute intervention particulière deladivinité dans lasérie des faits de la nature ou de l’histoire serait un miracle), le miracle, dis-je, loin d’être une preuve de puissance divine , serait un aveu d’impuissance, puisque la divinité corrigerait par là son premier plan et en montrerait l'insuffisance. Laquelle est la plus parfaite d’une horloge où il est nécessaire que la main de l’ouvrier intervienne par moments, ou d’une horloge qui, une fois montée, continue indéfiniment de marcher par la seule force de son mécanisme intérieur ?

L'expérience, du reste, est en pareille matière

1 Méditations chrétiennes, 7° Méditation.

la seule autorité à invoquer. C’est elle qui à banni définitivement du monde des faits (les considérations de substance nous échappent ici) les agents intentionnels et les volontés libres, autres que celle de l’homme. Les peuples anciens expliquaient la nature par des causes personnelles : pour l’Arien, les éléments étaient autant de forces vivantes ; pour les Sémites, un maître suprême avait tout créé et continuait de tout gouverner. La science, au contraire, part de cette hypothèse que le monde est régi par des lois invariables, et que tous les faits de la nature peuvent être rigoureusement calculés sans crainte d'erreur. Cette hypothèse, qui ne saurait Ôtre démontrée par des raisonnements abstraits, ne s’est pas trouvée une seule fois démentie. Supposons des fourmis établies dans le voisinage de l’homme, et capables de spéculations rationnelles sur le petit monde qui est à leur portée : la régularité des phénomènes naturels les frapperait comme nous; mais leurs théories seraient quelquefois renversées par des forces inconnues qui leur

apparaîtraient comme en dehors de toute prévision : l’homme serait pour elles ce qu'est la divinité dans la théologie vulgaire, une cause variable, agissant par des desseins impossibles à sonder. Nous sommes pleinement autorisés à dire qu’une telle cause n'existe pas au-dessus de l’homme. L'homme seul , dans une mesure bien réduite sans doute, mais qui s’agrandira de plus en plus, change le cours des choses, et les force à être dans le détail autrement qu’elles n'auraient été sans lui. Les lois de la physique et de la chimie n’ont pas été une seule fois troublées. Depuis que l’école d’Ionie, héritière sans doute de plus vieilles traditions, a commencé à observer la nature, nul agent libre ne s'y est révélé; aucun miracle ne s’est produit dans des conditions vraiment scientifiques, en présence de juges compétents. Or, si l’action d’une volonté supérieure, s’exerçant en dehors des lois ordinaires, avait quelque place dans le gouvernement de l’univers, cette action se trahirait par certains faits qui déjoueraient les calculs. Sans doute tous les phénomènes de Ja

nature sont loin d’être expliqués , car la scrence

est encore à l’état d'enfance; mais tous seraient explicables, si nous étions plus savants. Il à fallu deux ou trois mille ans de réflexion scientifique pour que l’on soit arrivé à rattacher la foudre à sa véritable cause, l'électricité; néanmoins Thalès de Milet avait déja droit de sourire, quand il entendait attribuer les phénomènes météorologiques à la volonté capricieuse de Jupiter. Mais comment, dira-t-on, expliquer par un même système de lois des effets si divers ? Pourquoi les faits étranges qui se passèrent à l’origine ne sereproduisent-ils plus, si les lois qui les amenèrent subsistent encore? C’est que les circonstances ne sont plus les mêmes : les causes occasionnelles qui déterminaient les lois à produire ees grands phénomènes n'existent plus. En général, nous ne formulons les lois de la nature que telles qu'elles existent dans l’état actuel; or. l’état actuel n'est qu'un cas particulier. C'est comme une équation partielle tirée par une hypothèse limitée d’une équation plus générale. Appliquée dans des milieux différents, une même loi produit des effets tout divers; que les mêmes

circonstances se représentent, les mêmes effets reparaîtront. Si quelque chose résulte, en effet, du travail de révision auquel les principales lois de la physique ontétésoumises depuis quelques années,

c'est que ces lois ne sont vraies qu’en un certain état moyen et qu’elles cessent de se vérifier dans

les cas extrêmes. Il en est de même des lois de la vie : les conditions les plus essentielles de-la génération et de la fixité des espèces se trouvent bouleversées, quand il s’agit des êtres placés à la limite du règne animal. Or, la nature des époques primitives dut être à peu près à la nature actuelle comme le monde des polypes et des acalèphes est au monde des vertébrés.

In'y a donc pas deux ordres de lois, qui alternent entre eux pour remplir réciproquement leurs lacunes et suppléer à leur insuffisance ; il n’y a pas d’interim dans la nature : la création et la conservation s’operent par les mêmes moyens, agissant dans des cireonstances diverses. Quelles combinaisons inouïes ne durent pas amener les bouleversements dont

notre globe porte les traces, et dont la paléonto-

logie nous atteste l’étonnante fécondité ! Et quand l’homme apparut sur ce sol encore créateur, sans être allaité par une femme ni caressé par une mère, sans les leçons d’un père, sans aïeux ni patrie, songe-t-on aux faits étranges qui durent se passer dans son intelligence, à la vue de cette nature féconde, dont 1l commençait à se séparer ? Il dut y avoir dans ce premier éveil de l’activité humaine une énergie, une spontanéité dont rien ne saurait maintenant nous donner une idée. Le besoin est la cause occasionnelle de l'exercice de toute faculté. L'homme et la nature créèrent, tandis qu'il y eut un vide dans le plan des choses; ils oublièrent de créer, sitôt qu'aucune nécessité intérieure ne les y força. Ce n’est pas que dès lors ils aient compté une puissance de moins; mais les facultés créatrices, qui à l’origine s’exerçaient sur uneimmense échelle, privées désormais d’aliment, se trouvèrent réduites à un rôle obscur, et comme acculées dans les recoinsde la nature. Ainsi la force organisatrice, quifitapparaître tout ce qui vit !,se

1 Cette assertion ne repose point sur les faits plus ou moins controversés entre les naturalistes qu'on a coutume de citer.

conserve encore dans une proportion imperceptible aux derniers degrés du règne animal; ainsi les facultés spontanées de l’esprit humain se retrouvent dans les faits de l’instinét, mais amoindries et presque étouflées par la réflexion ; ainsi le génie créateur du langage est encore celui qui préside à ses révolutions : car la force qui fait naître est celle qui fait vivre, et développer est en un sens créer. Si l’homme perdait le langage, ill’inventerait de nouveau. Mais il le trouve tout fait ; dès lors sa puissance créatrice, dénuée d'objet, s’atrophie faute d’être exercée. L'enfant jouit de même à un haut degré de la faculté expressive : mius 1] la perd sitôt que l'éducation du dehors vient rendre inutile la force qu’il possède au

dedans.

Elle repose sur un raisonnement bien simple. 11 y a eu une époque où notre planète ne possédait aucun germe de vie organisée. Donc la vie organisée y a commencé sans germe antérieur. Toutes les apparitions nouvelles qui ont eu lieu dans le monde se sont faites, non par l’acte incessamment renouvelé d’un être créateur, mais par la force intime déposée une fois pour toutes au sein des choses. Donc, à un certain moment, la vie est apparue sur la surface de notre planète par le seul développement des lois de l’ordre naturel,

Qu'on ne dise donc pas : Si l’homme a inventé le langage, pourquoi ne l’invente-t-il plus?

La réponse est bien simple : c’est qu'il n’est plus à inventer; l’ère de la création est passée. Les grandes œuvres des temps primitifs , improvisées sous le règne absolu de l'imagination et de l'iistinct, aü milieu de l’excitation produite par les prétnières sensations, nous semblent tnaintenant impossibles, parce qu'elles sont au-dessus de nos facultés réfléchies. Mais cela prouvé seulement la faiblesse dé l'esprit humain dans l'état plein d'efforts et de sueurs qu'il traverse pour accomplir sa mystériéuse destinée. On serait tenté, à la vue des prodiges éclos au soleil des jours antiques; de regretter que l’homme ait cessé d’être instinctif pour devenir rationnel; mais on se console en songeant que, si dans l’étüt actuél sa puissance est diminuée, ses créations sont bien plus personnelles, qu'il possède plus éminemment ses œuvres, qu'il en est l'auteur à un titre plus élevé; en songeant surtout que le progrès de la réflexion amènera ui

autre Âge, qui sera de nouveau créateur, mais

librement et avec conscience. Souvent l’humanité, en paraissant s'éloigner de son but, ne fait que s’en rapprocher. Aux intuitions puissantes mais confuses de l'enfance succède la vue claire de l’analyse, inhabile à fonder : à l’analyse succèdera une synthèse savante, qui fera avec pleine connaissance ce que la synthèse naïve faisait par une aveugle fatalité. Un peu de réflexion a pu tuer l'instinct; mais la réflexion complète :en fera revivre les merveilles avec un degré supé-

rieur de netteté et de détermination.

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