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Et maintenant aurait-il suffi de l'existence de

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ces trois cents braves pour donner à Léonidas le droit de leur commander? Non, évidemment: l'existence de trois cents hommes associés emporte bien pour conséquence la nécessité d'une autorité qui les unisse et les gouverne; mais cette autorité aurait pu résider dans un autre quelconque de ces soldats. Au contraire, supposons qu'une voix retentisse dans l'air, ou que le son d'une trompette règle leurs mouvements, alors nous pourrons comprendre qu'ils ont l'unité sociale; car la voix ou la trompette obéiront à une intelligence qui aura l'idée de l'ordre et celle-ci usera de signes propres à le faire connaître aux trois cents combattants.

122. — Vous le voyez donc, il est tout à fait nécessaire que, parmi les hommes, dans la condition présente de la nature, il y ait un homme qui commande, puisqu'il n'y a point ici-bas d'autres êtres à la fois intelligents et visibles.

Mais tous les hommes ont également reçu en héritage et l'être corporel et l'être raisonnable. On ne peut donc pas, supposé même le fait d'une société déjà existante, s'appuyer sur ce seul principe pour dire que l'autorité existe réellement ou en celui-ci ou en celui-là. Tous ont un corps, tous ont une raison. Donc, de ce chef, aucun n'a le droit de commander aux autres. En fait, pourquoi, parmi les trois cents Spartiates, Léonidas avait-il le commandement? Parce qu'il descendait du roi de Sparte et que la couronne y était héréditaire.

123. — Tel est donc le second fait qui personnifiait l'autorité. Il y avait parmi eux une autorité concrète parce que leur association existait réellement; et cette

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autorité se personnifiait en Léonidas par le fait de sa naissance conformément aux lois de Sparte. Si ces lois eussent été tout autres, ou si Léonidas n'eût pas eu cette origine5 il n'auraitpas eu la force morale, le droit, pour ordonner cette multitude et commander à ces trois cents héros dans une si grande lutte.

124. — Donc ni l'idée universelle de société, ni même la réelle existence d'une multitude ne suffisent pour décider qui aura le droit de commander; il faut de plus un fait qui distingue des autres hommes l'individu à qui ce droit appartiendra. Cetteconséquence est en contradiction avec la doctrine qui proclame tous les hommes souverains. Mais cette doctrine, nous l'avons combattue au chapitre précédent et mes lecteurs pourront, en le relisant, se convaincre jusqu'à l'évidence qu'elle est sans fondement devant la raison et impossible dans la pratique.

125. — Que le gouvernement de tous soit impossible dans la pratique, les fauteurs mêmes de cette théorie le reconnaissent. « Pour peu qu'une société soit nombreuse, dit l'écrivain anonyme déjà cité, il est impossible que tous les individus qui la composent se réunissent continuellement ensemble afin de pourvoir au gouvernement commun (1). »

L'auteur est plus clair encore au n° 110. « L'homme, dit-il, ne peut avoir la liberté de faire l'impossible. Or, puisqu'il lui est impossible de vivre en société sans déférer l'exercice du pouvoir politique à quelqu'un, la société et ses membres, en déférant ce pouvoir, ne se

(1) Du pouvoir politique. Venise, Naratovich, 1849.

dépouillent pas d'une liberté qu'ils n'ont point; ils ne font que pourvoir à l'impuissance où ils seraient de constituer une famille civile sans un gouvernement commun. Suarez lui-même reconnaît cette vérité... Du reste, qui pourrait le nier sans nier à la fois les attributs essentiels de l'humanité? D'un autre côté, comme l'observe S* Thomas, la supériorité ordonnée au bien des sujets est loin de priver ceux-ci de leur liberté î »

Eh bien ! Ne suffirait-il pas de cette impossibilité pratique pour démontrer que le gouvernement de tous n'est pas une chose naturelle? Quand est-ce que la nature a jamais prescrit l'impossible et l'impraticable? Affirmera la fois que tous sont souverains et qu'il est impossible que tous gouvernent, c'est détruire du même coup toute philosophie morale et politique et même toute loi naturelle. En effet, par quoi se démontre l'existence et la légitimité des lois de la nature? Par la convenance, l'utilité et la nécessité naturelle, mais jamais par l'impossibilité de ces lois. Nous disons par exemple : « La nature veut que tous soient tempérants parce que la tempérance est conforme à la raison, utile à la santé, nécessaire à la société... » Mais nous nous couvririons de ridicule, si nous disions : « La nature ordonne que tous soient tempérants; or, cette vertu étant impossible à tous les hommes, ils ont chargé les Chartreux et les Trappistes de la pratiquer. Une fois admis que la nature veut l'impossible, il n'y a point de délire qu'on ne puisse soutenir comme une loi naturelle.

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126. — Et par quelles raisons veut-on maintenir à la multitude un pouvoir qu'elle ne peut exercer? Écoutez l'auteur anonyme : « La raison nous dit que le pouvoir suprême est une conséquence de l'état social : l'état social est l'union de tous les hommes naturellement égaux dans leurs facultés essentielles et dans leurs droits; donc, dans la société, en tant que corps moral, c'est-à-dire dans tous ses membres pris collectivement, doit résider l'autorité souveraine... Si elle se trouve en eux, en tant qu'ils sont un corps moral, et si aucun titre naturel et nécessaire ne se rencontre en vertu duquel ce pouvoir appartienne à un seul ou à plusieurs individus, il faut forcément conclure qu'il réside dans la totalité du corps moral (1). »

Le lecteur découvre de suite les erreurs de ce principe et de ce raisonnement. Nous les avons réfutées au chapitre précédent. Ici encore sont confondues ces deux expressions : « être dans la société et appartenir à la multitude. » L'autorité est certainement dans la société, elle en est un élément constitutif essentiel; mais elle n'appartient pas à chacun des membres de cette société; ils sont impuissants à l'exercer en commun... On reproduit de même cette assertion équivoque : « que, dans toute société, tous les hommes ont des droits égaux. » Car si l'on parle des droits naturels de l'espèce, cela est vrai; mais si l'on parle des droits individuels, cela est très faux, puisque le lecteur a des droits que je n'ai pas. Enfin, voici de nouveau cette conclusion : il n'y a aucune raison naturelle et néces-

(1) Voir: Du pouvoir politique, n° 17.

sairo qui doive faire attribuer le pouvoir suprême à quelqu'un. Or, cela est faux, ou ne conclut pas... Cela est faux, si on entend une raison individuelle et pratique; cela ne conclut pas, si on entend la raison essentielle et spéculative.

Expliquons-nous plus clairement... Si l'auteur dit que les hommes ont tous également la môme essence spécifique, la même nature, il a raison ; mais il a tort d'en conclure que tous ont aussi également le droit de gouverner; puisque ce ne sont pas les essences spécifiques qui gouvernent, mais bien les individus. Si ensuite il me dit que tous les individus sont égaux, et qu'aucune raison naturelle ne se rencontre en vertu de laquelle le pouvoir de commander appartienne de préférence à certains individus, il affirme un fait dont la fausseté saute aux yeux de tout le monde. Car, je vous le demande, que doivent donc faire les électeurs? Sinon examiner les raisons naturelles d'après lesquelles celui-ci plutôt que celui-là doit gouverner? Je le sais; ces raisons ne suffisent pas pour donner le droit de gouverner; au moins font-elles éclater jusqu'à l'évidence combien est fausse cette prétendue égalité sur laquelle, comme sur une base solide, les partisans de la souveraineté du peuple veulent appuyer tout leur système. Voulez-vous voir mieux encore le vide et le néant de ce raisonnement si fameux : « La nature n'a placé le pouvoir, d'une manière déterminée, dans aucun individu; donc tous ont le droit de gouverner? » Appliquez-le aux autres lois naturelles également indéterminées; et presque toutes ont ce caractère ; et vous verrez le ridi-

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cule d'un pareil argument. En voici un qui, je le parierais, fera sourire ceux de nos adversaires qui sont loin d'excéder en dévotion, a En vertu d'une loi naturelle, l'homme doit prendre dans sa vie du temps et des jours pour accomplir, en l'honneur de Dieu, certains actes de culte intérieur et public. Or, parmi ces jours, la nature n'en a déterminé aucun, puisque tous sont également la mesure d'une durée successive, par exemple de la rotation de la terre. Donc l'homme doit tous les jours également payer à son Créateur le tribut de ce culte intérieur et public. » Que vous en semble, lecteur? Tous mes contradicteurs consentiront-ils à cette louange perpétuelle ? Et ceux qui font tant de bruit pour abolir nombre de fêtes se féliciteront-ils de voir tous les jours changés en dimanches ?

J'ai choisi cet exemple pour dérider un peu les fronts et faire trêve à l'austérité du raisonnement philosophique. Mais vous pouvez en trouver mille autres soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral; car tout, dans la nature, étant un composé d'absolu et de relatif, de nécessaire et de contingent, d'idée et de fait, d'espèce et d'individu, un élément concret doit nécessairement réaliser et déterminer une loi qui, par elle-même, est universelle. Autre exemple : « C'est une loi de la nature que l'homme passe de ses années de minorité, pendant lesquelles il a besoin d'être élevé, aux années de sa majorité et de son émancipation. — Or, la nature n'a point fixé le jour de cette émancipation ; donc il n'y a point de jour où les jeunes gens n'aient droit à être émancipés... » Autre exemple. C'est une loi de la nature

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que, dans une allée d'arbres, il y ait un premier et un dernier arbre; mais ici encore la nature n'a détermine ni le premier ni le dernier: donc tous les arbres dans cette allée sont et premiers et derniers. — Voilà, cher lecteur, par quels arguments on veut établir le système de la souveraineté impossible du peuple, système qui condamnerait tous les gouvernements passés, présents et futurs, et dévouerait au fer et au feu toute l'Europe civilisée.

127. — Môme défaut de logique dans un autre argument de notre auteur, n° 20. « S'il n'y a pas de raison, dit-il, pour que le pouvoir appartienne de préférence, et cela par une nécessité naturelle, à une personne physique ou morale, nous devons en conclure que le pouvoir civil, en lui-même, vient médiatement de Dieu ; mais la détermination de la personne physique ou morale qui, au nom et pour le bien de la société, exerce ce pouvoir est faite par la société elle-même, c'est-à-dire par le peuple qui la compose et en qui il réside naturellement. » Ici encore vous voyez que le raisonnement ne conclut pas, et cela aux yeux de quiconque a la plus petite teinture de logique. En effet, tout dilemme incomplet est sans valeur. Or, tel est précisément celui de l'écrivain que nous réfutons. Il peut se réduire à cette forme : « Ou le pouvoir doit appartenir à un individu par une nécessité de nature, ou il réside dans le peuple. » — Vous le voyez; nous pouvons ajouter à cette disjonctive au moins une autre proposition, et dire par exemple : que le pouvoir peut appartenir à une personne non par une nécessité de nature, mais pour

des raisons individuelles qui la rendent plus capable que toute autre de diriger moralement la multitude. — Et cette proposition, omise par l'auteur, est précisément, de toutes les parties de la disjonctive, la plus conforme à la raison, que vous la considériez soit en théorie, soit en pratique. En théorie, il est souverainement raisonnable qu'on recherche dans ['individu, comme tel, les raisons de préférer un individu; et le contraire serait plus qu'étrange, puisqu'on voudrait alors trouver dans la nature, en tant quelle est commune à tous les hommes, les motifs pour en préférer un seul aux autres. En pratique, que voyez-vous quand un peuple est libre dans le choix de ses magistrats? Se demande-t-il jamais, pour faire son élection, si celui-là est un homme, s'il est doué d'intelligence et de volonté, s'il a deux yeux dans la tête, deux jambes et deux pieds pour marcher, ou encore deux mains pour accomplir par lui-même ses actions ?. . . Cherche-t-il d'autres raisons semblables ? Non ; il se demande si le candidat a plus de probité, plus de capacité, plus d'énergie morale, en un mot s'il est doué de qualités personnelles qui le rendent digne d'être préféré à tout autre.

C'est là ce que j'appelle un fait personnel absolument requis pour concréter et individualiser l'autorité ; et, si le lecteur veut y réfléchir attentivement, je suis persuadé qu'il trouvera cette doctrine non moins évidente en spéculation qu'ordinaire dans l'usage. Toute fois, je veux m'efforcer de rendre cette vérité encore plus palpable, en proposant à mes adversaires les questions suivantes, où sont résumées toutes les fonctions prin-

cipales de l'autorité; je ne sais si, fidèles à leur prin cipe, ils oseront nous répondre franchement un : Oui Tous !

— 11 est nécessaire que quelqu'un connaisse les besoins du peuple. — Mais qui sera-ce? Tous?

— Il est nécessaire que quelqu'un trouve des subsides suffisants? Et qui sera-ce? Tous?

— Il est nécessaire que quelqu'un en prépare et en impose l'emploi. — Et qui sera-ce? Tous ?

— Il est nécessaire que quelqu'un recueille et administre les impôts. — Et qui sera-ce? Tous ?

— Il est nécessaire que quelqu'un prononce entre les parties en litige. — Et qui sera-ce ?Tous?

— Ilestnécessaire que quelqu'un commande l'armée. — Et qui sera-ce? Tous?

Qui osera, je le répète, qui osera faire cette réponse plus qu'absurde : « Tous feront les lois; tous commanderont l'armée; tous administreront les finances. »

128. — On me répond : « Voici la solution du problème : Tous ne gouverneront pas ; mais tous éliront les chefs du peuple ». — D'abord élire ne veut pas dire commander. Les cardinaux élisent le pape et ne sont point papes; celui qui a droit de patronage sur un bénéfice élit le curé et ne gouverne pas la paroisse. — Si donc autre chose est gouverner, et autre chose élire ceux qui devront gouverner, que nos adversaires changent la formule de leur principe et au lieu de celle-ci : « Le peuple est naturellement souverain, » qu'ils prennent la suivante : « Le peuple est naturellement électeur... » Puis, leur principe ainsi ex-

primé, qu'ils en cherchent et en produisent les preuves. Caria raison sur laquelle ils se sont appuyés jusqu'ici ne tient plus debout. Ils ne peuvent plus dire : « Le peuple étant naturellement souverain, mais ne pouvant pas agir en souverain, a le droit d'élire ses chefs. » Les deux premières propositions sont contradictoires, et il est manifestement impossible d'en déduire comme conséquence la troisième, non moins qu'il serait impossible de raisonner de la manière suivante : « Les enfants sont naturellement indépendants, mais comme ils ne peuvent vivre dans cet état d'indépendance, ils ont le droit de se faire élever par qui ils voudront. » Qui ne voit en effet que la première proposition, étant détruite par la seconde, ne saurait servir de base à la troisième.

129. — Ces quelques explications suffisent à rappeler ce que nous avons dit dans le chapitre précédent sur l'impossibilité pratique et l'incohérence théorique de ces doctrines. Si on vient à renverser nos preuves, nous reprendrons la question. Mais pour le moment nou§ pouvons regarder comme démontrée cette assertion : « Que le droit de tous à gouverner est un vrai paralogisme et que pour personnifier cette autorité essentielle à j toute société, il faut, outre l'existence de la multitude, un autre fait qui signale les gouvernants et les distingue des gouvernés.

130. — Cette conclusion mettra mes lecteurs en garde contre un argument dont on se sert souvent afin de discréditer notre doctrine sur l'autorité. C'est celui dans lequel on confond les causes qui produisent

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l'autorité sociale avec les titres qui en déterminent la possession dans tel ou tel individu : « Voyez, s'écriet-on, ces partisans de la force brutale! Ils osent soutenir en plein xix'- siècle que quiconque est le maître d'une terre a le droit de commander à ceux qui vivent sur cette terre : comme si la souveraineté dépendait de la richesse, et qu'on dût en régler la possession, non d'après les exigences du bien commun, mais d'après le plus ou moins d'argent accumulé dans un coffre-fort. 131. — Un peu de calme, je vous prie : ces déclamations 'furieuses renferment deux mensonges et conduisent le peuple à ces malheurs que vous voudriez lui faire éviter. En premier lieu, notez-le bien, quand nous réclamons un fait visible, palpable, évident, qui assigne avec certitude le possession de l'autorité à un individu déterminé, nous ne voulons pas cela principalement pour le bien de cet individu, mais d'abord pour l'avantage commun de tous les associés. Qui de vous ignore la raison fondamentale qui a toujours porté les publicistes, et môme la majorité des nations, à préférer le gouvernement héréditaire? Ils ont compris que le plus grand des fléaux pour un peuple était l'incertitude sur les droits des personnes ou des familles à la légitime possession de la souveraineté, et ils ont préféré subir les défauts d'une dynastie héréditaire, et les inconvénients éventuels de la naissance, plutôt que de se jeter dans les incertitudes des interrègnes et de s'exposer aux assauts de mille ambitions. Cette préférence a-t-elle été sage, a-t-elle été imprudente? Nous n'avons pas ici à discuter cette question... bien que. soit dit en

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passant, si nous la discutions, plus d'un serait tenté d'approuver les philosophes, à la vue de ces peuples qui, en France, en Amérique et en Espagne, ont aboli, violé ou mis en cloute le droit de succession. Mais cela n'importe pas pour notre sujet; nous ne recherchons pas présentement le fait qui décidera de la possession de l'autorité pour le plus grand bien de la société. Nous recherchons seulement s'il est utile ou nuisible à cette même société d'exiger un fait de cette nature pour déterminer celui qui aura le droit de commander.

*S132. — Or, qu'il y ait besoin d'un fait extérieur, l'évidence le proclame; car, en définitive, qu'est-ce que l'élection du suffrage universel, sinon un fait extérieur au moyen duquel les associés désignent le possesseur du pouvoir ?

Ceux donc qui réclament un fait d'où dépende la détermination de ce possesseur pourront peut-être se tromper sur ce fait; mais en le recherchant ils veulent le bien social et l'union des citoyens dans la reconnaissance d'un même chef.

133. — Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, la règle qu'un prince suivra dans l'usage du pouvoir sera la raison même qui l'en a rendu possesseur; et celui qui commandera en vertu d'un droit patrimonial se regardera comme le maître de ses sujets et les traitera en esclaves.

Je réponds à cette objection : « Agir ainsi serait déraisonnable; car la conséquence est très fausse. Lorsqu'on recherche et le possesseur d'un droit quelconque

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et le titre de cette possession, on ne change en rien ni la nature Je ce droit, ni les devoirs qu'il comporte. Deux époux, dans un procès de séparation, plaident pour savoir à qui appartiendront les enfants. Quels que soient les titres allégués par l'un et l'autre, s'ensuit-il que le droit et le devoir d'élever ces enfants ou n'existeront plus ou seront changés ?

Trois papes, pendant le grand schisme d'Occident, se sont disputé la tiare; quelques titres qu'ils aient fait valoir, ces titres ont-ils modifié les droits et les devoirs du souverain pontificat? Non, évidemment. La fin de l'autorité et la raison de la posséder sont différentes. — i Et à quelque titre qu'on possède le pouvoir on doit toujours l'exercer pour le bien commun. { Ainsi par exemple, dans une famille, la raison pour laquelle le père est à la fois le supérieur, c'est qu'il est le maître de cette maison et de cette terre; mais il ne suit pas delà qu'il puisse employer à son propre avantage les individus, membres de cette famille, comme il y emploie la maison et la terre. Le pape est le chef civil de l'État ecclésiastique, grâce à des soumissions volontaires ou à des aliénations pieuses faites par des gouvernements laïques. Mais il ne suit point de là qu'il peut traiter ses sujets en esclaves; il doit les gouverner en vue de leur bien commun, et faire tourner au bien de l'Église ces avantages temporels de prééminence, de richesse et d'indépendance qui sont les apanages de la souveraineté (1).

(1) Combien par conséquent sont déraisonnables ceux qui plaignent les sujets des Etats Ponliiieaux d'être privés du droit inhérent à toute

134. — Les raisons qui ont porté les peuples ou les rois à appeler les papes au gouvernement des États appartenant aujourd'hui à l'Église sont bien, il est vrai,

société, je veux dire le droit d'être gouverné pour son avantage, et non pour l'avantage d'autrui ! Lorsque les idées politiques étaient plus justes et la foi catholique plus vive, les sujets du Pape étaient, pour ainsi dire, exempts de contribuer au bien des autres peuples : toutes les nations catholiques payant, sous différents noms,! la contribution du denier de St-Pierre afin de subvenir aux frais du gouvernement de toute l'Eglise, les dons et les tributs de l'Univers catholique affluaient à Rome en si grande quantité que les Etats pontificaux avaient peu de taxe à payer (Farini, lo Stalo Romano, I. I, p. 141). Le protestantisme a changé ces idées; et l'esprit de rébellion a poussé les [peuples à refuser en grande partie à l'Autorité suprême de l'Eglise sa liste Civile et le salaire des employés de la Cour Pontificale. On a prétendu que le Pape pourrait bien tirer ces subsides de ses propres États. Puis, après l'avoir ainsi réduit à une condition précaire, on l'accuse de tyrannie ; on élève la voix en faveur de ses sujets. « Ils ne doivent pas, dit-on, payer de leurs sueurs le pain de ceux qui travaillent au bien de l'Église entière... » Aussi est-ce chose bonne et opportune, pour donner un démenti à ces théories protestantes, qu'aujourd'hui même, l'esprit de générosité se réveillant, les catholiques de toute nation s'empressent de subvenir par de nouveaux subsides aux nouveaux besoins du Saint-Siège. C'est ce que prouve l'ouvrage intitulé : l'Univers Catholique à Pie IX, Souverain Pontife. Nous y voyons que l'archevêque de Gnesen, en exprimant à l'Auguste exilé ses condoléances et ses vœux d'un meilleur avenir, et en lui faisant parvenir l'offrande de son clergé et de son peuple, rappelle aussi l'antique coutume : « Nous ne faisons en cela qu'imiter nos ancêtres ; car la religion chrétienne ne fut pas plus tôt introduite chez eux qu'ils contractèrent l'habitude de payer le denier de St-Pierre ; et nous-même nous nous acquittons d'autant plus volontiers de cette dette sacrée que Votre Sainteté voit chaque jour s'augmenter les dépenses avec les difficultés. »

Ces sentiments exprimés en Allemagne par l'archevêque jde Gnesen étaient aussi professés en France par un théologien de la métropole de Paris dans une réunion des fidèles ^1). Lui aussi rappelle l'ancien usage connu sous le nom de « Denier de St-Pierre », et il fait voir aux catholiques fiançais que ce tribut remis aux mains du vicaire de Jésus-Christ protégera leurs trésors contre la teigne et la rouille. Inutile de multiplier ces exemples : ils ont été rapportés cent fois par les feuilles publiques. En nous prouvant pour l'encouragement des catholiques que l'esprit de leurs pères revit et agit en eux, ils démontrent en même temps et l'injustice des accusations dont nous parlions tout à l'heure et l'accord universel de ces mêmes catholiques par rapport à la vérité que nous défendons. Du reste nos lecteurs comprendront sans peine que nous ne nous proposons pas ici de défendre les droits économiques des finances pontificales soit au point de vue du

(1) Ouvrage précité, t. II, pp. 27 et suiv.

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les motifs en vertu desquels l'autorité sociale est venue aux mains du souverain Pontife. Mais ces raisons n'ont en rien changé l'objet de l'autorité elle-même. Elle est et ne peut être que le droit de diriger une société au bien véritable de ses membres. Quant à la personne en qui réside cette autorité, cela doit être déterminé par un fait évident, afin que tous sachent à qui ils sont obligés d'obéir. Ce fait évident, comme nous l'avons dit, peut se rencontrer parfois dans le libre choix des associés, et d'autres fois dans des éléments ou des circonstances qui ne dépendent d'eux en aucune façon. Mais ni dans un cas ni dans un autre, l'autorité ne change de nature. Celui qui règne par suite de l'élection des représentants ne peut jamais sacrifier le bien commun aux passions d'une oligarchie; et celui qui règne en vertu d'un droit de famille ou de corporation ne peut pas sacrifier le bien général aux intérêts d'une dynastie ou d'une classe particulière.

135. — D'ailleurs la même chose se voit dans la possession de tout autre droit naturel. L'écolier a un droit naturel à la véracité de son maître, comme celui-ci à la docilité de son élève. Mais ce droit, comment se personnifîe-t-il en vous ou en moi? Mon père ou mon supérieur vous a confié le soin de mon éducation et vous m'avez reçu soit par obligation, soit par un libre consentement; voilà un fait qui détermine et personnifie en vous le droit à ma docilité et en moi le droit à la véracité. Mais

pouvoir temporel des papes, soit au point de vue du concours des autres nations: ce serait la matière d'une longue discussion. Nous n'avons donné qu'une simple indication de principes faciles à appliquer à un fait encore récent.

or. pouvoir. — 11

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suit-il de là que nous pouvons convenir entre nous, vous que vous m'enseignerez le mensonge et que moi je rejetterai la vérité? En aucune façon. La fin et le droit de l'enseignement sont d'ordre naturel et immuable. — Notre contrat n'a fait que déterminer les personnes ou les sujets de ce droit.

Dites la même chose du mariage: c'est une union naturelle... Mais l'union de qui...? Voilà ce qui doit être déterminé par un fait; mais ce fait une fois posé, les conjoints sont tenus à tous les devoirs d'époux et de parents; et de ce que leur choix ait été libre, il ne suit nullement qu'ils soient libres aussi de changer leurs devoirs.

Il en est précisément de même du droit de gouverner. Que quelqu'un gouverne la société, c'est là une nécessité naturelle^ que celui qui gouverne ordonne tout selon la justice, c'est un devoir et un droit naturels . Mais ce devoir et ce droit en qui s'incarnent-ils? Voilà ce qui doit être déterminé par un fait; le fait une fois posé, la fin, les devoirs et les droits du gouvernement se concrètent dans la personne désignée; mais elle ne peut pas changer à sa guise la nature du droit, lors même qu'elle serait libre ou d'y renoncer ou de l'aliéner .

136. — Avant de mettre fin à ce paragraphe, je veux dissiper un nuage qui peut-être s'est formé dans l'esprit des lecteurs peu accoutumés aux considérations philosophiques.

J'ai dit d'abord que l'essence de la société renfermait nécessairement l'idée d'autorité; ensuite, que cette essence devenait réelle par le fait même que le corps

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social existe, mais que, pour la rendre concrète, il fallait un second fait qui personnifiât l'autorité dans un supérieur physiquement ou moralement un.

Or, savez-vous ce qui peut arriver, bien plus, ce qui arrive d'ordinaire, non seulement à la foule des lecteurs, mais aussi à plus d'un savant? Le voici: ils considèrent comme successifs dans le temps, ces trois degrés par lesquels, dans notre raisonnement spéculatif, nous avons fait passer l'autorité del'abstractionmétaphysiqueàrordre concret et réel. Par un travail d'imagination, ils se représentent d'abord comme existante une certaine forme platonique , ils l'appliquent à l'instar d'un cachet sur toute société naissante; puis ils croient voir une multitude où réside cette autorité, mais sans que personnel la possède encore d'une façon déterminée. Cette multitude on l'appelle société, on la considère comme faisant des actions sociales, et l'on ne réfléchit pas qu'il ne peut y avoir d'unité réelle d'opération sans que le principe de cette unité existe réellement. Cette absurde société réelle sans supérieur réel, on la met en mouvement; on lui fait choisir, après de longues délibérations, et la forme du gouvernement et la personne qui doit gouverner; et ainsi naît le fameux contrat social de Rousseau, auquel TanonymeVénitien ne paraît point étranger.

137. — En voulez- vous un exemple où la théorie torture les faits, et où les faits confondent la théorie? Prenons-le dans Burlamachi. Épris jusqu'à la fureur, comme tant d'autres, de ces rêves philosophiques, mais remarquant leur impuissance à convaincre, faute d'appuis bis-

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toriques, il se meta voyager àtraversles siècles et dans tout le monde pourtrouver le système réalisé dans l'histoire. Et il croit le tenir en lisant, dans Denys à'IIalica?viasse,\a, fondation de Rome. Ne l'ai-je pas dit? Et se peut-il citer un exemple moins approprié ? Voyez plutôt : Burlamachi s'en va prendre justement le passage où l'historien, après nous avoir montré les deux jumeaux placés par Numitor à la tête de la colonie Albaine, raconte comment Romulus voulut, dans les comices, déposer l'autorité qu'il avait exercée pour les guider dans leur émigration, et laisser au peuple le pouvoir de gouverner. A quoi la multitude répondit qu'elle ne voulait en aucune façon changer son antique constitution : « Nobis nova Reipublica3 forma non est opus; nec a majoribus probatam et a majoribus traditam mutabimus.)) (Dionys. Alicarn.,lib. 2, in principio, édit. Francfurt. Wecheli, 1586.) Je vous le demande, lecteur, notre homme pouvait-il trouver une histoire plus efficace afin de prouver qu'il n'existe jamais de société sans un gouvernement qui lui commande ?

D'autres écrivains ont espéré être plus heureux en interrogeant l'histoire sainte et ils ont cité l'exemple du premier roi élu en Israël : « Voyez^ ont-ils dit, avant qu'Israël fût gouverné par un roi, il y eut d'abord un pacte. Donc...

Donc... quoi? Voudriez- vous tirer cette conséquence: « Donc l'autorité n'était encore personnifiée en aucun des Israélites? » Malheur à vous si telle était votre conclusion. Vous auriez un terrible contradicteur, puisque Dieu lui-même vous répondrait en personne disant

à Samuel : « Ce n'est pas toi, mais moi que ce peuple a rejeté, afin que je ne règne plus sur lui ! — Non enim te abjecerunt, sed me, ne regnem super eos. » — Ce fut là une révolution, dirons-nous en langage moderne, mais non une création de l'autorité. Dieu régnait sur Israël par le ministère de Samuel; le peuple rejeta ce lieutenant du Seigneur; il voulut abolir la théocratie; il voulut être gouverné par un roi à la manière des Gentils. Dieu accéda à sa demande ingrate et téméraire. Mais lui-même fit choix de ce premier roi et par son prophète et par le résultat du sort qu'il gouvernait à son gré : « Partes mittuntur in sinum, sed a Domino temperantur. » De bonne foi, demanderai-je à mes lecteurs, trouvez-vous qu'il y ait là l'ombre d'une société sans autorité concrète, et sans chef réel et existant? 138. — De grâce, cessons une bonne fois de donner un corps aux idées logiques : Ce défaut tant reproché aux vieux scolastiques pourrait être imputé de nos jours avec beaucoup plus de raison à certains philosophes, surtout tudesques. Pour discourir, un philosophe doit, de toute nécessité, cheminer dans le temps... Il lui est impossible d'exposer par une seule parole et une seule syllabe tout un raisonnement; et il n'est pas moins impossible au lecteur même le plus perspicace de saisir en un instant et de renfermer comme en un point indivisible toutes les paroles et toutes les idées de ce discours. Par où vous voyez qu'en toute science on procède par degrés. Par exemple, en mathématiques, on vous parle d'abord de ligne engendrée par le point, puis de la surface engendrée par la ligne et ensuite du solide en-

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gendre par la superficie, etc.. Mais qui serait assez simple pour croire que cVabord doit exister un point mathématique, que ce point doit ensuite cheminer et tourner sur lui-même pendantdeux ou trois jours pour produire une ligne et cette ligne se mouvoir pendant une semaine pour faire une surface et ainsi du reste? Or, ce à quoi personne n'a songé à propos d'abstractions mathématiques, vous voudriez l'imaginer et le croire de cette société humaine si réelle et si concrète et où la vérité des faits vous saute aux yeux?

Nous avons parlé successivement de Vessence, de V existence et de la perso?inification de l'autorité, comme nous aurions pu parler de l'existence et de la personnification de la raison humaine. Or, vous imanez-vous par hasard que votre essence a précédé votre existence, et que celle-ci était antérieure à votre personnalité? Non, évidemment. Au moment où vous avez pu dire : J'existe, à ce moment précis, ni une seconde auparavant ni une seconde après ont existé l'essence, la réalité et la personnalité de votre être humain et raisonnable. Eh bien ! telle est l'idée que vous devez vous former de la société .{L'autorité est essentielle à la société ; je puis en considérer successivement les éléments constitutifs; mais leur séparation est purement logique. En fait, tous doivent coexister au même moment J

139. — ÏCe que Ton peut bien considérer dans l'un de ces éléments, c'est une priorité d'importance, de dignité ou de causalité. A ce point de vue, il est clair que le principe constitutif par lequel les choses reçoivent leur

être naturel mérite la préférence. Ainsi nous devrions dire que de tous les éléments constitutifs de l'homme, la raison est le premier, parce qu'un être n'est homme que par la raison. De môme lo premier de tous les éléments constitutifs de la société « c'est l'autorité, parce que la multitude ne peut se dire associée que si elle est soumise à l'influence do ce principe d'unité. Mais, on le comprend : cette priorité de dignité n'emporte point une priorité d'existence. Tout au plus suppose-t-elle dans l'ordre historique certains faits en vertu desquels telle ou telle personne s'est trouvée investie du pouvoir, alors que naissait une société déterminée. Les personnes pouvaient préexister à cette société, celle qui devait commander avec sa capacité, la multitude des individusavecleurs besoins, leurs passions, leursdésirs, leurs intérêts.

Mais tout cela n'est pas la société. Une société est une multitude liée par le droit ; une société réelle est u une multitude existante organisée par un supérieur réel et vivant H

Sommaire : 140. Résumé des deux paragraphes précédents. — 141. Conséquence : La nécessité d'un fait qui détermine la possession de l'autorité. — 142. Puisqu'une autorité non personnifiée ou indéterminée ne peut agir. — 443. Pas plus que l'Église invisible des Protestants. — 144. D'où suivrait l'anarchie et le tumulte. — 145. Ce qu'en dit l'auteur anonyme. — 146. Il est réfuté par les faits. — 147. Combien il est funeste pour la Société de ne pas connaître son chef avec certitude. — 148. Actualité de la question à Wiesbaden. — 149. L'unité dans la variété, caractère des lois universelles. — 150. Proposition. — 151. Quel consentement le peuple doit donner au possesseur de l'autorité. — 152. Gomment il s'obtient. — 153. Par la dépendance matérielle. — 154. D'où naît un devoir. — 155. Par la dépendance de l'esprit. — 156. qui reconnaît un droit supérieur. —

157. On peut combattre la nécessité physique, mais non le droit. —

158. Audace du droit d'indépendance. — 159. Il a été exagéré par le paganisme. — 160. Il peut arriver que le droit d'indépendance soit en conflit avec un droit supérieur. — 161. Par ex. : Quand le salut public dépend d'un individu. — 162. Obligation de coopérer au bien public.

— 163. Et par conséquent d'obéir à celui-là qui seul peut le procurer.

— 164. Cette obéissance n'a pas pour but principal l'intérêt de celui qui gouverne. — 165. comme le prétendent certains déclamateurs.

— 166. Protestation. — 167. Absurdité de ceux qui absolvent les délits politiques. — 168. Origine de cette erreur : 1° le Protestantisme.

— 169. 2° Le désordre dans la société et dans les idées. — 170. Le salut public peut dépendre même d'un chef non reconnu ; histoire sainte. — 171. Histoire profane. — 172. — Obligation de lui obéir. — 173. Encore qu'il soit illégitime. — 174. Cette obligation naît du devoir de coopérer au bien public. — 175. Confirmation d'après la doctrine catholique. — 176. — Epilogue. — 177. Objections. — 178. Réponses : 1° Le droit engendre le devoir. — 179. 2° Ce n'est pas le droit du tyran, mais le droit delà Société. — 180. Conclusion du paragraphe.

140. — Dans les deux premiers paragraphes, je me suis efforcé, cher lecteur, de vous faire toucher du doigt

Cil. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 169

trois vérités aussi simples qu'importantes, et néanmoins peu remarquées ou même négligées par un grand nombre :

« Toute société réclame, comme une de ses parties « essentielles une autorité; voilà la première.

« Mais cette autorité est parement idéale, tant qu'elle « ne vient pas à V existence réelle par le moyen de a deux faits : c'est-à-dire par l'existence d'une mut- « tilude qu'elle doit unir et d'une personne physique « ou morale, dans laquelle et par laquelle elle puisse « et doive agir ; voilà la seconde.

« Cette personne morale ne peut, de par la loi natu- « relie, être la multitude elle-même , puisque la nature « ne peut vouloir ce qui est naturellement inexécu- « table; » voilà la troisième»

143. — De ces trois propositions découle nécessairement cette conséquence, à savoir : que ce qui est laissé indéterminé par la loi naturelle doit être réalisé et précisé par un fait positif; et que du sein de la multitude dont la totalité ne peut gouverner doivent émerger un ou plusieurs individus en qui la société respecte le droit de commander.

Ce respect unanime, non seulement du droit considéré in aôstracto, mais encore de sa personnification, est, qu'on le remarque bien, un des intérêts les plus graves de toute la société. A quoi lui servirait, en effet, que tous respectent l'autorité abstraite, si, ignorant celui qui la possède, ils ne peuvent savoir ce qu'elle prescrit ? L'anonyme Vénitien, et avec lui beaucoup d'auteurs qui défendent le système de la souveraineté

du peuple, veut que l'autorité soit reconnue comme divine : « Si le pouvoir de gouverner, dit-il, est essentiel à la société, il s'ensuit que Dieu, en voulant la fin, a voulu les moyens nécessaires pour l'atteindre; et par conséquent le pouvoir en lui-même doit avoir été pareillement voulu de Dieu î

142. — Mais à quoi aboutira le respect du pouvoir, si on ne respecte pas en même temps, dans toute la société, une personne déterminée et connue qui l'exerce? « Une idée abstraite, dit très bien l'auteur « anonyme, n'agit pas; il est nécessaire que ce pou- « voir soit exercé en réalité, et par conséquent qu'il <( réside dans une personne physique ou morale. »

143. — Ceux donc qui veulent... d'un côté l'autorité respectée, et de l'autre, toujours changeant le droit de la posséder, veulent le respect d'une abstraction impuissante à jamais unir solidement les membres de la société. Ils sont dans l'ordre politique ce que sont dans l'ordre religieux les protestants leurs maîtres. Les protestants respectent l'autorité infaillible de la parole divine; mais cette autorité, n'étant incarnée à leurs yeux, dans aucun tribunal visible, reste pour eux une idée abstraite qui n'agit point, et eux-mêmes demeurent en face les uns des autres dans une pleine anarchie, contraints de rougir, comme ils l'ont confessé, il y a peu d'années, dans la solennelle déclaration du synode de Berlin et comme ils l'avouent encore aujourd'hui avec l'Évêque d'Exeter...

144. — Cette anarchie serait vite transportée dans la société politique si, tout en vénérant jusqu'à l'adoration

CH. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 17l

le pouvoir abstrait, incarné, dit-on, dans une multitude incapable de l'exercer, on dispensait cette multitude de respecter le droit dans la personne qui déjà le possède. Ce que fait l'auteur anonyme (n. 28j par les paroles suivantes : « Là où n'est pas intervenu expressément, dit-il, le choix d'une personne physique ou morale, mandataire de la société pour exercer le pouvoir souverain, on peut supposer un consentement tacite. Mais ce consentement tacite n'est pas plus efficace que le consentement exprès; il ne peut empêcher l'exercice de ce droit imprescriptible qui reste toujours à la société, lorsqu'elle a conféré à quelqu'un, de la manière la plus explicite, le pouvoir de faire les actes particuliers de la souveraineté. » — Vous le voyez : tacite ou exprès, le consentement reste toujours subordonné à la volonté future de la multitude. Aussi l'auteur, qui voit très clairement cette vérité avec les terribles conséquences que l'anarchie et la rébellion sauront en tirer, a soin, un peu après, de nous donner du cœur... Il nous assure « que les individus peuvent bien agir par caprice, mais « que, s'il est question d'actes collectifs, comme sont « les votes des grandes majorités, les hommes doivent « être considérés en masse et n'écoutent alors que la « voix de leurs intérêts. Or, l'intérêt et le besoin de la « famille sociale, ajoute-t-il, la pousse à chercher la « paix, l'équité, la tranquillité, et par suite la stabilité. « Elle ne se porte qu'aux changements nécessaires pour « donner satisfaction à ses besoins légitimes. »

145. — Mes lecteurs admireront sans doute la rare naïveté d'un auteur qui écrit ces paroles en 1849, après

le régicide de Louis XVI, guillotiné comme tyran, lorsque Pie IX vient de passer si vite de YHosanna au Cnicifige, lorsque Léopold II a été tour à tour adoré, banni et rappelé parla Toscane... En outre, les lecteurs sauront répondre eux-mêmes que le véritable principe moteur de la société, comme nous l'avons fait voir, n'est pas Fintérêt mais l'ordre souvent ignoré ou détesté par les multitudes; que le plus souvent le peuple ne connaît pas même son intérêt; ou, s'il le connaît, qu'il ignore les moyens efficaces pour l'atteindre; enfin que ceux qui sont heureux dans leurs affaires aiment la stabilité, tandis que ceux qui sont malheureux ou croient l'être (et c'est toujours le plus grand nombre) attendent d'un changement l'amélioration de leur sort.

146. — Ces réponses et beaucoup d'autres sont obvies. Elles ne se rapportent pas directement à la question présente. Mais nous avons rappelé les opinions de l'auteur anonyme uniquement pour montrer que nos adversaires, tout en proclamant bien haut le respect de l'autorité abstraite, laissent la société perpétuellement agitée et ballottée sur les flots mouvants de la volonté populaire. — N'est-ce pas ce qui arrive dans tous les pays, où les partis sont en lutte, comme le sont aujourd'hui les Orléanistes et les Légitimistes, et où le parti vaincu s'agite et se débat sans repos pour obtenir la majorité et la victoire (1). Écoutons comment notre auteur vient confirmer cette vérité avec sa candeur

(1) « Tout est chancelant et incertain, parce que tout dépend d'une loterie, du sort d'une élection et du hasard d'une bataille. » Discours de M. Forcade... Observateur du 18 octobre 1850.

ordinaire : « La liberté politique; laissant un large champ aux manifestations et aux discussions pacifiques de l'opinion publique, et exigeant la responsabilité de tous ceux qui gouvernent effectivement, leur impose l'obligation de se retirer aussitôt que l'opinion leur est contraire. » — Vous le voyez. D'après ce principe, nous devrions nous coucher chaque soir, sans savoir à qui nous obéirons demain, comme cela se pratique maintenant en France, où le Vote d'un Légitimiste peut faire sortir de l'urne le retour d'Henri V et changer tout le système politique et la constitution sociale.

147. — Or, je vous le demande, peut-on donner le nom de bien social à cette perpétuelle incertitude ? Si quelqu'un de mes lecteurs veut que la société soit toujours comme l'oiseau sur la branche, eh bien ! qu'il ferme ce livre, et cherche avec l'auteur anonymelapaix, la sécurité, la stabilité dans cette famille sociale qui ne fait que les changements nécessaires. — Mais tout lecteur intelligent le comprendra sans peine : rien n'est plus facile que d'ébranler le pouvoir, en agitant le peuple, si on en a la liberté ; rien n'est plus terrible et plus funeste pour une société que l'incertitude sur le droit ou la personne de son chef, et souvent il vaudrait mieux pour elle être totalement privée d'autorité. En effet, une multitude au gouvernement de laquelle personne n'a droit pourra, par des voies légitimes, obtenir que tous s'accordent sans opposition raisonnable à respecter un pouvoir; mais un peuple où un droit paraît établi sera perpétuellement déchiré par la lutte de ceux qui s'attachent à un chef d6jà reconnu et de

174 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ

ceux qui l'ont en aversion et veulent le détrôner. Ainsi s'agite la France depuis soixante ans; l'Espagne et le Portugal depuis vingt ans; ainsi se divisent toutes les sociétés lorsque la faiblesse matérielle ou morale d'un prince le rend esclave des partis, et que ses fidèles sujets ne savent si lui gouverne ou est gouverné, et si eux-mêmes doivent obéir à ses ordres ou le délivrer de ses tyrans. Vous voyez donc, cher lecteur, combien il est important de préciser clairement le fait, quel qu'il soit, en vertu duquel l'autorité abstraite se réalisera et se concrétera dans une personne déterminée. 148. — Vous reconnaissez ici la grande question du manifeste de Wiesbaden, 30 août 1850, et de la réponse du comte de la Rochejacquelin, 21 septembre de la même année! Toute la polémique de ces deux documents pourrait se résumer dans la formule suivante que je devrai mettre en lumière : « Deux choses une « fois admises : 1° l'impossibilité quo le peuple se goure verne lui-même; 2° la nécessité d'un fait pour dé- « terminer la personne qui commandera, on se demande «aussitôt si ce fait doitêtre l'élection par le suffrage de « tous les individus naturellement doués d'une liberté « Inaliénable, ou bien s'il y a encore d'autres faits « qui donnent naissance à ce droit et soumettent la « multitude à un homme non choisi par elle. » Ceux qui, comme les protestants, soutiennent l'indépendance de la raison humaine, doivent embrasser la première opinion et former tous les gouvernements sur le même modèle. Pour nous, catholiques, enseignant que la raison créée est essentiellement dépendante de la vérité

incrééc, nous adhérons à la seconde proposition, nous disons hardiment que, dans la production des formes de gouvernement, la nature ne s'est point restreinte à une seule ; comme si, dans cette œuvre, elle avait perdu cette fécondité, source des beautés si variées de l'univers; nous disons que si, en plusieurs cas, le droit de gouverner peut dériver d'une élection légitime, en mille autres, il peut revêtir une autre forme politique et dépendre de faits très différents par lesquels s'applique l'invariable et féconde unité de la loi.

149. — Ici, le lecteur l'aura deviné, j'applique simplement à l'ordre moral une loi universelle du Créateur: car lorsque Dieu a fait rayonner dans l'unité du monde son unité infiniment parfaite et où est éminemment contenue l'immense variété des créatures, il a comme infusé en chacune d'elles certaines formes primitives. Celles-ci, en s'unissant à la matière, donnent naissance à la variété sans bornes du monde créé; mais elles sont toujours soumises aux deux lois de l'unité et de la multiplicité, du général et du particulier, de l'espèce et de l'individu, et la connaissance de ces lois serait, en fin de compte, l'encyclopédie de toutes les sciences spéculatives et pratiques. Prenons, par exemple, la loi universelle des cristaux. Elle les fait naître de la combinaison d'un acide avec une base : mais quelle variété comme infinie do cristallisations produit cette unique loi ! Une est la forme de ce Protée, comme l'appelle, Hai'iy... le carbonate de chaux; mais sans nombre sont les figures qu'il engendre ! Une est la vigne, une est la rose ; mais quelle variété de goûts dans les produits de

la première et de couleurs dans la seconde! Un est le chien primitif: mais depuis le petit caniche qui joue sur les genoux d'un enfant jusqu'à ce molosse si utile du Saint-Bernard, que de combinaisons diverses de figure, d'instinct et de propriétés! — Dans l'homme lui-même, la variété des races qui donne occasion à tant d'erreurs, n'est-elle pas regardée depuis longtemps comme un effet du climat, des éléments, des professions, de la descendance et de mille autres causes matérielles ?

Eh bien ! nos adversaires prétendent soustraire l'ordre social, à cette loi universelle de la variété dans l'unité. Ils forment dans leur tête un type idéal de société, de gouvernement, de législation, de municipe, de nation, etc., et ils veulent absolument renfermer dans ce nouveau lit de Procuste la nature sociale, celle précisément qui a plus de droits à la variété. Car, dans les choses où la nature agit nécessairement, rien ne résiste à la volonté indéclinable du Créateur ; mais dans les natures intelligentes dont la société est composée, règne un autre élément : la liberté, qui laisse une large part d'action à la diversité des génies et des volontés. — Or, c'est ici que les philosophes exclusifs en sont venus à renfermer dans un cercle les forces de la nature, la menaçant de la guerre, si elle osait en sortir, comme fit jadis ce proconsul romain à l'égard d'un roi de Syrie. — Chose étrangej L'un des promoteurs de cette guerre insensée est l'auteur de V Esprit des lois, dont l'influence matérialiste fut, comme on sait, si grande dans la législation de tous les peuples. Oui, Montesquieu, après avoir débité ses contes sur

l'avantage du Coran pour les Arabes, vu qu'ils habitent un climat très chaud, et sur l'opportunité du catholicisme et du protestantisme pour les régions tempérées ou froides de l'Europe, Montesquieu s'amouracha du seul type anglais en fait de constitutions politiques. Il inocula aux puhlicistes européens la manie de rapetisser à l'étroitesse de ce type la Toute-Puissance créatrice, répétant hardiment aux oreilles des nations et des siècles étonnés : « // n'y a qu'un gouvernement légitime, celui de la constitution anglaise. » Enfin il fascina à ce point les sophistes incrédules, qu'après avoir secoué le joug d'une révélation et d'une expérience de soixante siècles, ils ont obéi servilement à la voix impérieuse de l'Esprit des lois, et ont commencé sur la société, comme Galvani sur ses grenouilles, ces expériences empiriques, source de toutes les divisions et de tous les malheurs de l'Europe depuis cent ans.

Quant à la vraie philosophie, celle qui prend la nature pour guide et le monde réel pour objet, elle ne peut s'empêcher de reconnaître dans tout l'univers l'influence des deux principes expliqués plus haut. Elle voit dans le monde moral comment les lois nécessaires du juste s'appliquent à l'ordre des événements contingents : elle accepte la nature telle qu'elle est, et sait respecter et admirer le droit dans toutes les formes si variée-s qu'il revêt, en s'incarnant dans les faits soit civils soit politiques.

150. — Voilà pourquoi, sans taxer d'illégitimes tous les gouvernements nés d'une élection, non pas univer-

selle (cela est impossible), mais plus ou moins étendue, nous soutenons en même temps que cV autres faits peuvent déterminer dans une personne le droit de commander à une société, sans que celle-ci lui ait en aucune façon conféré ce pouvoir.

151. — Vous le voyez; nous ne nions point que dans certains cas l'autorité se confère par voie d'élection. Ainsi en est-il en Suisse de plusieurs cantons catholiques. Ils sont démocratiques par le fait primitif de leur formation ; nous ne contesterons point les droits de ces démocraties patriarcales; nous laisserons cette tâche au radicalisme. Mais l'élection n'est pas toujours nécessaire; et quand elle l'est, sa nécessité ne vient point de l'indépendance naturelle de l'homme, mais de quelque fait particulier et accidentel.

Notez aussi que le consentement de la multitude doit toujours se rencontrer dans une société bien ordonnée. Et pourquoi? Parce qu'il est normal pour l'homme d'obéir volontairement au droit, et non de céder par nécessité à la violence. Telle n'est pas du reste la question agitée entre nos adversaires et nous : des deux côtés nous sommes d'accord sur cette proposition: que le gouvernement d'une société bien ordonnée commande avec le consentement de la multitude. La question est desavoir si le consentement du peuple précède toujours la possession du pouvoir et est nécessairement la cause de cette possession. Nos adversaires disent : Oui; nous disons : Non. — Ils disent : Aucune autorité ne commande, si le peuple n'y a d'avance consenti; nous, nous disons : « Quelquefois, le peuple doit consentir

Cil. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 179

<( parce que l'autorité commande. » Lisez nos raisons et jugez.

152. — Pour vous les rendre plus accessibles, je vous prie de vous rappeler ce que nous avons dit au chap. lor, à savoir : « que l'autorité est le droit d'unir les opérations des associés pour le bien commun. » La question présente se réduit donc à ceci : « Peut-il y avoir, en dehors do l'élection, un fait en vertu duquel un individu déterminé ait le droit d'unir l'action de tous les associés pour le bien commun? Ce droit, cette force morale, encore une fois peut naître de l'élection; personne ne le conteste ; mais nous ajoutons que dans certains cas quelques individus ont cette force en vertu de l'ordre universel, et sans l'avoir reçu du consentement des associés.

153. — La démonstration de cette proposition ne sera pas difficile si nous faisons attention à la dépendance naturelle de l'homme. — L'homme est corps et esprit. Pouvez-vous nier que le corps dépende nécessairement de l'ordre physique, et que des changements dans cet ordre en amènent d'autres dans Tordre moral ? Par exemple, pouvez-vous nier « que l'homme sans nourriture ne vit pas? et que par une conséquence nécessaire il est obligé moralement de se procurer des aliments? que, pour cela, il doit travailler? Qu'il ne peut pas toujours choisir le travail de son goût, mais qu'il est obligé de faire celui qui, vu ses relations physiques ou morales, peut l'aider à atteindre son but!... Eh! que ditesvous donc parfois à ces mendiants sains et valides qui, sur les chemins, vous accablent de leurs supplications?

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(( Ya travailler, paresseux! N'as-tu pas honte, jeune et « robuste comme tu Tes, de ravir l'aumône destinée à de « vrais pauvres..? » — Or supposez qu'un de ces mendiants vous réponde : «Pardon, Monsieur : du travail? j'en ai cherché ; j'ai demandé au roi de devenir ministre d'État; et je n'ai pu l'obtenir. » — Comment, lui répondriez-vous; sont-ce là des choses qu'un de tes pareils puisse solliciter? — Allons; va prendre une pioche, et tu auras du pain ! — Oh 1 cela ! je ne puis le faire, vous dirait-il; j'ai droit à mon indépendance; jamais je n'y renoncerai ; jamais je ne me ferai esclave. » — Bien, lui direz-vous ; ne renonce pas à ton indépendance; mais alors renonce à ton pain et vis sans manger. Nous verrons si, l'estomac vide, tu apprendras la grande loi du travail et la nécessité de la dépendance. »

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