CHAPITRE PREMIER Nature de l'autorité
Sommaire : 110. Division. — 111. L'autorité "est essentielle à toute société. — 112. Parce que la société est composée d'êtres dont les jugements sont différents. — 113. et qui sont libres de leurs actions. — 114. L'autorité est un droit. — 115. Mais tout droit n'est pas une autorité. — 116. Une société sans autorité est une contradiction et une impossibilité.
110. — Il convient d'abord de distinguer quatre choses souvent confondues : Yessence de l'autorité, V existence de l'autorité, le possesseur de l'autorité, et le droit de posséder l'autorité. — La première est une pure abstraction métaphysique, qui résulte de la comparaison de ces deux idées, unité et êtres libres ; la seconde est une abstraction d'ordre réel où l'essence de l'autorité se considère dans son application aune société existante quelconque, et par conséquent d'une manière encore indéterminée; la troisième est l'autorité individualisée dans tel ou tel sujet, sous telle ou telle forme ; enfin la quatrième chose ajoute aux précédentes la qualification morale.
Considérons brièvement ces quatre choses ou, s'il est permis de parler ainsi, ces quatre éléments; et commençons par le premier.
111. — L'autorité est un élément essentiel de la société, et tellement essentiel que, sans l'autorité, la société entre les hommes est chose impossible et contradictoire, a II est impossible, dit l'auteur anonyme cité plus haut, que la société civile subsiste et atteigne sa fin, sans un pouvoir suprême qui la gouverne. Donc, si le pouvoir de gouverner est essentiel à la société, il s'ensuit que Dieu, ayant voulu la fin, adû vouloir aussi les moyens nécessaires pour atteindre cette fin ; par conséquent le pouvoir en lui-même a dû être voulu de Dieu. » — Les faits démontrent cette vérité avec une entière évidence ; elle éclate aux yeux de toute l'Europe, spécialement dans les pays où les tentatives d'anarchie ont été plus puissantes. Mais ce que l'expérience a fait toucher du doigt au vulgaire, la raison l'a enseigné de tout temps avec non moins d'évidence aux esprits plus cultivés. Et en voici la preuve réduite à ses termes les plus simples.
112. — Que sont les hommes ? Des êtres raisonnables et par conséquent libres. Par la force de leur raison, ils ont une certaine connaissance des choses sur lesquelles leur action s'exerce ; mais cette connaissance, remarquons-le bien, est aussi variée que le sont leurs moyens de connaître. Chez les uns, à cause du développement des sens, prédomine la connaissance matérielle; chez d'autres, c'est la connaissance esthétique, par suite d'une imagination plus puissante ; chez ceux-ci, c'est une connaissance affective qui a sa source dans la vivacité des passions; chez ceux-là, c'est une connaissance plus raisonnable à cause de la supériorité de leur
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intelligence. Et toutes ces connaissances se combinent ensuite selon mille proportions diverses, formant un nombre incalculable de nuances, dans les idées et dans les jugements, dans les désirs et dans les volontés: d'où le proverbe si connu : « Quot capita, tôt sententiœ ; » autant de têtes, autant de sentiments.
113. — A cette variété de connaissances est jointe la liberté d'action... D'où il suit ou que les actions seront aussi variées que les jugements ou qu'il est besoin d'un jugement auquel les autres'se conforment, si l'on veut les ramener à Vunité. Dans les animaux sans raison, il en va autrement; ils ne sont pas libres de choisir, mais conduits irrésistiblement par l'instinct ou par la passion. Aussi voit-on chez eux, par exemple chez les castors, les fourmis, les grues et autres..., une sorte d'unité qui semble imiter celle de la société humaine... Mais, chez les hommes, la raison ayant, comme je l'ai dit, le pouvoir de modifier les perceptions des facultés inférieures, Vunité ne peut se produire ni dans les jugements, ni dans les actions, en vertu de la seule spontanéité naturelle : il faut qu'une autre cause parle à la raison et meuve uniformément les volontés. Tous les hommes par exemple sentent comme les abeilles ou les fourmis le besoin de s'abriter et de manger. Mais la réflexion fait qu'ils peuvent se décider les uns à ne pas tenir compte des exigences de la nature, les autres à les satisfaire ou surle-champ ou plus tard, ceux-ci par un moyen et ceuxlà par un autre. Dans la détermination du temps et des moyens ils n'obéissent donc pas nécessairement à l'instinct et, par suite, s'ils ont l'unité d'action, ils ne la
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doivent pas au mouvement spontané de la nature, mais bien à la direction d'une intelligence ordonnatrice qui a le pouvoir moral d'unir leurs volontés. Or, ce pouvoir, cette force de mouvoir par la raison la volonté, afin d'unir un grand nombre d'individus dans une même action sociale, est précisément ce que nous appelons V autorité.
114. — Et cette autorité doit être un droit : mes lecteurs le comprendront, s'ils n'ont pas oublié ce que nous avons dit au premier chapitre de cet ouvrage. Nous y avons vu en effet que le seul moyen de mouvoir les volontés humaines de façon à ce qu'elles ne puissent résister sans mentir à leur propre raison et par conséquent à leur propre nature, c'est cette force morale qui résulte de la connaissance de l'ordre universel et qui s'appelle le droit. Si donc l'autorité doit mouvoir victorieusement et avec obligation les volontés humaines, elle doit être un droit.
115. — N'inférez pas de là, comme l'a fait Cousin, que l'autorité et le droit sont une même chose. Ils diffèrent comme l'espèce et le genre comme, le scalène et le triangle. Or, vous le savez bien : tous les scalènes sont des triangles ; mais tous les triangles ne sont pas des scalènes. Encore : tous les hommes sont des animaux, mais tous les animaux ne sont pas des hommes ; tous les chênes sont des arbres, mais tous les arbres ne sont pas des chênes. — De la même manière toutes les autorités sont des droits, mais tous les droits ne sont pas des autorités. Ce n'est pas une autorité que le droit de servitude active sur le fonds d'autrui, que le
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droit de cultiver mon champ, de manger ma poule, de vendre ma marchandise. On appelle seulement autorité le droit de déterminer, dans l'immense variété des jugements humains, une règle à laquelle tous les autres doivent irréfragablement se conformer dans leurs actions sociales.
116. — Vous le voyez, cette règle d'unilé est tellement nécessaire à la société que, sans elle, la société répugne, comme il répugne que des hommes libres ne soient pas libres. L'autorité, en somme, est aussi essentielle à la société que la raison Test à l'homme. L'homme sans la raison n'est pas homme; la société sans autorité n'est pas société. La raison est la cause par laquelle cet embryon, ce fétus, d'abord purement animal, acquiert la nature propre et le nom d'homme; l'autorité est la cause par laquelle une multitude d'abord agrégat accidentel et éphémère d'individus humains, devient une chose subsistante, durable et capable d'opérations sociales... Enfin, de même que, sans la raison, il n'y a pas à' homme, même possible, ainsi sans autorité il ne peut y avoir de société, même en idée.
Sommaire: 117. L'autorité métaphysique. — 118. Elle doit se concréter.
— 119. dans une personne réelle. — 120. Au moyen d'un fait. — 121. Mais à cela ne suffit pas l'existence de la multitude. — 122. ni un fait collectif insuffisamment déterminé. — 123. 11 faut un fait personnel.
— 124. Objection contre cette dernière proposition. — 125. Elle est réfutée par ceux qui la font. — 126. Leur première raison suppose une confusion des idées. — 127. Leur dilemme est incomplet. — 128. Leur argument ne conclut pas. — 129. Conclusion. — 130. Autre objection. — 131. lre Réponse: Connaître ce fait est un besoin de la société. — 132. en toute opinion. — 133. Seconde réponse : Le fait sert à déterminer non pas la fin, mais seulement la possession de l'autorité. — 134. Application aux Etats Pontificaux. — 135. Et à la possession des autres droits. — 136. Le fait qui détermine la possession précède logiquement la formation de la société. — 137. Erreur historique des adversaires. — 138. Priorité logique et priorité de dignité. — 139. Priorité historique de ce fait.
117. — Cette autorité dont je viens d'expliquer la nature est, on le voit, une autorité idéale, une entité métaphysique, dirait l'École, une nécessité qui se montre aux yeux de ma raison, lorsque je compare ces deux idées : imité et multitude d'êtres libres.
118. — Or croyez-vous que les entités métaphysiques puissent seules produire quelque chose dans le monde réel? Je vous dis, par exemple : telle est la forme organique de l'œil qu'au moyen de la lumière il voit les objets : s'ensuit-il qu'il existe véritablement un œil et une lumière pour produire l'acte de la vision? Pas le
moins du monde : en considérant le rapport de la lumière et de l'œil, j'en ai conclu la nécessité hypothétique de la vision, toutes les fois que la lumière et l'œil existeront réellement... Mais pour que ces choses existent, il faut le fait de la création avec tous les changements successifs qui conservent et ramènent les phénomènes du jour et l'existence des animaux.
119. — Raisonnons de môme et aussi clairement sur l'autorité. L'autorité est une conséquence nécessaire de ces deux prémisses : unité sociale et liberté des individus.
Mais ces individus existent-ils? Cette unité existe-telle? Si ces deux termes sont réels, je suis certain d'aprèsla démonstration précédente que l'autorité existe aussi, puisque l'unité sociale n'est pas possible sans autorité; mais si ces deux termes n'existent pas, l'autorité ne sera plus qu'une idée incapable de rien produire dans le monde réel. Supposez que Léonidas eût survécu à ses trois cents Spartiates, tombés aux Termopyles: après leur mort, aurait-il encore possédé l'autorité de général? Non, puisqu'il aurait manqué d'une multitude à gouverner.
120. — Donc l'autorité, pas plus que tout autre droit, nedeviendrajamais une réalité, capable de produiredes effets dans le inonde visible, si cette idée et cette nécessité naturelle ne s'incarnent pas dans un fait. C'était un fait que l'existence des trois cents Spartiates; et, grâce à ce fait, il y avait parmi eux une, autorité réelle. Le fait cesse; l'autorité disparaît.