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Que pensez-vous, cher lecteur, de ce petit dialogue

Vousconvainc-t-il qu'il est des cas'où l'ordre physique produit un devoir de dépendance? Et qui ne voit même que la nécessité matérielle dans l'homme, venant de son corps, tous les hommes, depuis le dernier des sujets jusqu'au monarque le plus puissant, sont inévitablement dépendants? Quel prince ne dépend souvent d'un ministre habile sans lequel il ne pourrait se soutenir, d'un savant médecin sans lequel il ne pourrait guérir, enfin d'un cuisinier ou d'un barbier fidèles, qui l'empêcheront l'un d'être empoisonné, l'autre d'avoir la gorge coupée? — Or faites bien attention : cette nécessité^ quoique matérielle de sa nature, peut engendrer un

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véritable devoir moral — ot la négliger sera une faute toutes les fois qu'il sera indispensable de lui donner satisfaction pour accomplir un autre devoir. D'où il suit que si un individu pèche en refusant de prendre de la nourriture, un prince pourra aussi commettre un crime en rejetant un moyen nécessaire pour bien gouverner.

155. — Vous le voyez : «Ce devoir a sa raison dans le corps de l'homme ; mais l'homme est aussi un esprit; et il faut savoir si, en tant qu'esprit, il peut être également oblige par un fait à obéir à son supérieur qu'il n'aura point élu. La réponse est encore facile : nous l'avons déjà donnée dans le chapitre où nous avons dit que le droit était pour l'homme raisonnable un lien irrécusable. Si donc vous admettez ce commandement souverain du droit (et qui oserait le nier?), vous ne pouvez pas davantage rejeter la proposition suivante : « Toutes les fois que je ne puis conserver mon indé- « pendance sans violer un droit plus fort que le mien, « je suis obligé d'être dépendant. » — Que vous en semble? La proposition est-elle vraie? Est-elle évidente?

156. — Si vous l'accordez, voici ce qui nous reste à rechercher. Peut-il exister un droit supérieur à votre indépendance? Par exemple : le droit de Dieu ? Le droit de votre patrie? Dans vos parents, le droit à la vie? Dans un père, le droit d'élever ses enfants? — Si vous m'accordez cela, nous pourrons résumer ce que nous avons dit jusqu'ici dans cette formule générale d'obligation : « Lorsque le droit de votre indépendance est en conflit soit avec le devoir qui vous incombe de

vivre honnêtement, soit avec un droit supérieur de Dieu ou des autres hommes, vous devez céder et obéir. »

157. — Je ne crois pas que jamais homme sensé nie cette proposition conditionnelle. Mais, pour dissiper d'avance une obscurité possible, je vous prie de remarquer la différence qui existe entre les obligations résultant des deux autres causes : la première cause est matérielle; elle peut être combattue par l'homme ; et, s'il en triomphe, il sera, du même coup, dégagé de l'obligation qui en découle: — par exemple, vous trouvez un moyen de vivre sans servir autrui ? Yous êtes par là même affranchi du devoir de la dépendance. — Au contraire ni les causes morales ne peuvent être raisonnablement combattues, ni le devoir qui en résulte ne peut être détruit, puisque vous devez respecter le droit qui en est la source.

Que si la cause de l'obligation composée de deux autres résulte et d'une nécessité physique et d'une obligation morale, elle donne lieu alors à un devoir qui se combine proportionnellement avec les deux... Ainsi, qu'un injuste agresseur mette votre vie en danger? Vous avez le droit de vous défendre; mais en vous défendant, vous avez le devoir de ne pas faire plus qu'il n'est nécessaire pour conserver votre vie... C'est ce droit que les moralistes appellent « jus sese defendendi cum moderamine inculpât» tutelae ». Il résulte de la nécessité où vous êtes de blesser et même parfois de tuer l'assaillant pour vous défendre et du droit de celui-ci à la vie.... Les différents faits pro-

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(luisent des devoirs différents, mais qui vous obligent tous tant que le lien n'en est pas légitimement brise, et qui sont tous capables de détruire en vous le droit à l'indépendance, s'ils lui sont supérieurs.

158. — Afin que vous ne vous égariez pas dans la comparaison de ces différents droits et de leur valeur relative, mettez-vous en garde contre les déclamations oratoires de cette philosophie dont les ravages ont pénétré clans un si grand nombre de têtes baptisées ; de celte philosophie qui, dans les derniers jours de la révolution sicilienne, osa publier avec la signature des ministres (ceux-ci probablement ne l'avaient pas lue) celte proclamation odieuse aux catholiques : « Le droit des nations comme des individus dans les malheurs extrêmes c'est de se suicider. » — Qu'un païen ignorant de la félicité éternelle parle de la sorte, soit ; mais celui qui, éclairé par la raison et par la foi, sait qu'il doit rapporter toutes ses actions à la béatitude céleste, celui-là considère avec d'autres yeux même les infortunes de la vie présente et à plus forte raison la dépendance politique. Et en vérité quelle merveille que le chrétien se résigne plutôt que de violer le droit, quand les premiers chrétiens ont été obligés par les apôtres à supporter la servitude plutôt que de se révolter ?

159. — Avant donc de porter un jugement sur la valeur du droit d'indépendance, rejetez cette puérile admiration dont nous nous sommes épris, sur les bancs de l'école, pour l'héroïsme classique de Numance et de Sagonte et pour le suicide de Gaton et de Brutus;

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ou au moins rappelez-vous que la dépendance politique n'est pas une servitude, comme l'enseigne du reste, après S. Thomas, l'anonyme Vénitien. Car la première est ordonnée au bien de la société, tandis que la seconde est ordonnée au bien du maître. Rappelez-vous que la dépendance politique est beaucoup moins lourde que la condition d'un domestique ou d'un artisan; et par conséquent que si l'homme est obligé d'être domestique ou artisan plutôt que de violer les droits d'autrui, le respect de ces droits peut, à plus forte raison, l'obliger à se résigner à la dépendance politique.

160. — Après ces remarques, et la question étant réduite aux termes fixés plus haut, il nous reste à passer de l'hypothèse à la thèse.

D'abord vous rappelez-vous l'hypothèse ? — Toutes les fois, avons-nous dit, que je ne puis conserver mon indépendance sans violer un droit supérieur au mien, je suis bien obligé d'être dépendant... » Mais le cas est-il possible? Peut-il survenir un concours de circonstances tel que, si je ne me résigne pas à dépendre du gouvernement d'un autre, dans l'ordre politique, je violerai un droit plus fort que le mien? Tel est le point que nous avons à examiner : et pour cela, voyons un peu si, dans quelques cas, il ne pourrait pas arriver que la nécessité physique, ou le droit de Dieu ou les droits d'autres hommes fussent en conflit avec votre indépendance.

Commençons par le premier cas.

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