Peut-il arriver, sans le consentement de la
Cil. III, — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 185
multitude, un fait par suite duquel le salut de tout un peuple dépende de son obéissance à un individu déterminé, à un Camille, par exemple, à un Coriolan, à un Théniistocle, à un Agatocle, à un Charlemagne, à un Bonaparte? J'accumule, vous le voyez, des noms de moralité très diverse, parce que je ne cherche pas ici précisément si ces personnages ont eu le droit de commander, mais si les sujets ont été dans la nécessité d'obéir. — Si vous m'accordez que cette nécessité est possible, ma conclusion s'impose : car comment douter que cette multitude doive obéir, si de son obéissance dépend son salut? Pesez, de grâce, la gravité de ce devoir : il est d'autant plus impérieux dans chaque citoyen que plus étroite est pour lui l'obligation de ne pas précipiter ses frères dans toutes les horreurs de l'anarchie. Ne les avons-nous pas trop éprouvées, nous qui, aujourd'hui dans la vieille Europe, vivons sans cesse au sein du tumulte et des révolutions? Qui de nous n'a connu par expérience les angoisses delà terreur, l'horreur des meurtres et des luttes de factions, la désolation des veuves et des enfants orphelins, les tourments delà faim, les persécutions des proscrits, en un mot ces misères sans nombre, apanage de toute société privée d'un chef qui y établisse et maintienne l'ordre? Les raisons qui demandent ce chef sont aussi nombreuses que les relations des particuliers et que les passions toujours prêtes à les briser : relations de supérieurs à inférieurs menacées par l'ambition ; de père à enfants par l'inhumanité; de mari à femme par l'adultère ; de maître à serviteur par la cupidité sans
entrailles; de marchands à acheteurs par la fraude et la falsification. Enfin toutes les relations sociales, celles surtout qui font vibrer au cœur de l'homme les fibres les plus délicates, ont toutes leur ennemi ou mieux leurs passions respectives; et ces passions, semblables à des aspics et à des hydres, ne peuvent être réprimées que par l'ordre social. Vous voyez donc combien est rigoureuse l'obligation de respecter et de défendre cet ordre! Aussi, beaucoup, avant d'en avoir fait l'expérience, n'ont pas compris où ils allaient en contribuant à donner un premier assaut à une autorité reconnue ; mais ils se repentent aujourd'hui de s'être armés pour la détruire sans prévoir les conséquences de cette ruine I Une société sans ordre est un enfer; un ordre social sans autorité est une chose impossible; enfin une autorité sans un homme qui la possède est une chose inutile, puisqu'elle n'agit pas ; donc...