Vous voyez la conséquence
« Pour vous, pour moi, pour tout citoyen, l'obligation d'obéir à un individu déterminé lorsque lui seul est capable de maintenir l'ordre social » est aussi stricte et urgente que l'obligation même de ne pas exposer des milliers et des millions de nos frères à tous ces massacres et à tous ces fléaux qui tombent sur une société sans gouvernement. C'est à ceux, dont ma désobéissance compromettrait la paix et le salut, que je suis principalement redevable des actes prescrits par celui qui pour leur bien possède l'autorité; ce sont ceux-là que j'offense proprement, quand je transgresse les lois, puisque ces lois, si elles sont justes et par suite
Cil. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 187
obligatoires, sont faites non pour le bien particulier de celui qui commande, mais pour le bien commun de tous les sujets.
163. — J'insiste sur cette observation, parce que beaucoup se laissent ici éblouir et aveugler, lis croient que le prince, lorsqu'il commande ou punit, se défend et se venge lui-même avant ses sujets... Et quand ils sont parvenus à éluder ou à violer ou à abolir impunément la loi, ils se réjouissent en eux-mêmes comme d'une victoire remportée sur leur oppresseur. Il est vrai, le prince, étant, comme nous l'avons dit, le possesseur de l'autorité, est personnellement offensé dans tout délit. Mais cette offense est secondaire. La première et la principale est faite aux membres de la société et à l'autorité, dont le prince n'est que l'instrument. C'est à la société et pour son bien que je dois l'obéissance aux lois; si par ma résistance, je mets la société et le bien commun en péril, je serai d'autant plus coupable que je suis plus obligé d'aimer ma patrie et mes concitoyens.
Si donc je puis trouver un cas, une hypolbèse où l'ordre social dépende d'un individu déterminé, le peuple entier sera aussi obligé de lui obéir que chacun l'est d'éviter la mort et la ruine de ses concitoyens par la conservation de l'ordre social. Et cette obligation, répétons-le, tend, avant tout, non au bien du prince, mais au bien du peuple.
164. — Je réitère cette observation afin que vous compreniez le néant de ces déclamations par lesquelles les démagogues excitent trop souvent les sujets à la
révolte contre un tyran vrai ou supposé; en leur représentant qu'il est indigne, qu'il est inique de conserver sur le trône, au sein de la gloire et des richesses, celui qu'ils appellent un monstre couronné ! Traîtres! qui, au lieu de faire connaître au peuple ses devoirs et ses intérêts, échauffent et déchaînent en lui toutes les passions ! Fut-il un véritable monstre, si ce prince est seul le moyen de conserver l'ordre public, briser le sceptre en ses mains sans lui substituer un autre chef capable d'assurer la paix, c'est précipiter la société au fond d'un abîme, sous prétexte de la délivrer d'un oppresseur, c'est tuer le malade pour le guérir d'un mal de tête.
165. — Mais peut-il se présenter un cas où un peuple dépende d'un individu ? Dans l'état normal d'une société déjà constituée, le fait est évident : l'organisation du gouvernement et les personnes qui secondent les hommes au pouvoir sont tellement nécessaires à cette société, que l'ordre public tomberait avec les organes de l'autorité. Par où vous voyez combien sont coupables ceux qui, sans raison, mettent en doute l'autorité des chefs légitimes, et exposent par là leurs concitoyens à méconnaître le principe réel de l'ordre public et à rejeter la personne seule capable de le maintenir. Réduire cette culpabilité à rien, accoutumer les peuples à traiter d'inepties les délits politiques, a été l'un des plus grands triomphes de l'esprit protestant, et un des maux les plus certains de Ja société européenne. Quant aux gouvernements, dont le devoir serait de ne jamais renonceraux principes, et dont le premier intérêt, après
Cil. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 189
le principe d'autorité est le principe de légitimité, quant aux gouvernements, dis-je, ils ont eux-mêmes prêté la main à l'abolition de ce principe, et ils donnent occasion au peuple de le méconnaître en abolissant pour les délits politiques seuls les peines terribles dont les avait frappés la sagesse de tous les siècles.
16G. — Mais avant de passer outre, permettez-moi. cher lecteur, d'en appeler à votre bonne foi. Je m'engage ici sur un terrain glissant, et je sais quel péril je vais courir de la part de ces philosophes que l'assassinat d'un Rossi trouve froids et impassibles, tandis que la potence si bien méritée d'un Zambianchi excite leurs fureurs fratricides. Pourvous, vous êtes impartial :vous comprendrez ma pensée, et vous ne vous exposerez pointa la fausser en écoutant les préjugés de la passion. Je ne demande ici la peine de mort contre aucun délit. Déjà je me suis expliqué sur ce sujet une autre fois (1). Aucune peine n'est licite si elle n'est pas nécessaire, et aucune n'est raisonnable, si elle est insuffisante. En d'autres termes, toute loi est défectueuse qui prescrit un châtiment destiné à punir un délit, lorsque ce châtiment n'est ni indispensable ni assez efficace pour rétablir l'ordre public. Cela doit se dire de toutes les peines,, quelle que soit la nature du délit.
167. — Nos humanitaires entendent les choses autrement. D'après eux, tout délit qui blesse les intérêts d'un individu doit être châtié. Pourquoi? parce qu'ils sont intéressés eux-mêmes à arrêter la main du larron, et le poignard de l'assassin. Mais s'agit-il de la ruine
(1) Voir Civillà Caltolica, vol. I.
190 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
non plus d'un individu, mais d'une société tout entière; s'agit-il non plus d'un délit d'ordre civil, mais d'un délit politique ; s'agit-il du massacre non pas d'un citoyen, mais de centaines et de milliers de citoyens, alors le châtiment, au lieu de croître, devra diminuer, et la peine de mort, admissible pour d'autres crimes, paraîtra toujours excessive pour ceux-là. Qui ne voit que cette répartition du code pénal est un mensonge sanctionné par les lois? Qui ne voit que c'est l'abolition solennelle du principe de légitimité? Si la civilisation a tellement adouci les mœurs d'un peuple qu'il puisse être gouverné sans recourir à la peine de mort; qu'on l'abolisse à l'honneur de ce peuple; mais qu'on l'abolisse d'abord pour les délits d'ordre civil et beaucoup moins nuisibles; puis plus tard pour ces délits qui compromettent des millions d'existences. Par contre, si un peuple n'est pas mûr pour une civilisation aussi douce, et si le terrible spectacle du sang est toujours jugé nécessaire pour épouvanter le crime et défendre les individus isolés, laisser maîtresses d'ellesmêmes les multitudes, parce que celui qui veut leur perte a réussi d'abord à les tromper; accréditer par l'impunité cette opinion « qu'un tel délit n'est rien », en vérité c'est, en fait de lois, une monstruosité à faire douter non pas de l'intelligence, mais de l'honnêteté et de la bonne foi du législateur.
168. — Néanmoins en face d'opinions très répandues, il est toujours bon de rechercher l'origine de l'erreur afin d'excuser autant que possible les personnes. J'accjrderai donc que, vu les temps où nous vivons et les
GII. III. — DU POSSESSEUR DE L'AUTORITÉ 1 ï> i
aberrations de l'esprit public, on pout, non pas défendre, mais excuser la grossière absurdité de pareilles lois. Le principo protestant dit à ebacun : « Vos opinions roligieuses vous sont suggérées'parle Saint-Esprit; c'est lui qui vous explique intérieurement le |sens delà Bible. » Ce principe légitime toute erreur en morale et par conséquent en politique; car la politique est une partie de la morale. Après cela, comment voulez -vous qu'on ait le courage de dire à un sujet: « L'Esprit-Saint vous a inspiré ce crime, et c'est pour ce crime inspiré d'en haut que je vous condamne à mort ?
169. — 11 est vrai, ce raisonnement, applicable aux délits d'ordre civil non moins qu'aux crimes politiques, conduirait naturellement à l'abolition de toute loi et de toute morale ; nous l'avons démontré au chapitre précédent ; mais la force des circonstances en a accéléré l'application à l'ordre politique. Grâce à tous ces renversements de trônes et de pouvoirs légitimes, grâce à cette fureur dont les multitudes affolées se sont prises pour la discussion des principes de l'ordre public, l'erreur en une telle matière est devenue pour beaucoup comme une nécessité. Et la faute doit en être imputée non pas tant à ces malheureux sans défense, livrés à la merci de tous les séducteurs, qu'aux princes et législateurs. Car en accordant à ces séducteurs la liberté de la parole et de la presse, ils ont volontairement contribué à la fascination des foules et par là aux révolutions modernes. Dans de telles conjonctures, le public a naturellement ressenti de la sympathie pour les victimes de la séduction et la justice a mitigé leurs peines. Que si
l'on ne voulait pas, par cet adoucissement, contribuer, avec les fauteurs d'anarchie, à fausser les idées du peuple, il faudrait présenter l'atténuation de la peine comme l'exception,|et non comme la règle, comme une grâce accordée à l'ignorance, et non comme une justice proportionnée au délit. Autrement, la loi pénale cesserait d'atteindre son but: et au lieu de faire connaître au peuple la gravité réelle des délits, elle le confirmerait dans cette idée « que les crimes politiques sont une bagatelle». Elle accélérerait le mouvement révolutionnaire au grand péril de toute la société.
170. — Ces considérations regardent une société tranquille et où l'ordre est déjà établi. Là, l'importance d'un chef qui gouverne est plus facile à voir; car elle est liée à l'existence réelle de cet ordre. — Mais pourrons-nous rencontrer, dans une société non encore organisée, un fait en vertu duquel l'ordre public dépende d'une personne déterminée ?
Libre à vous, cher lecteur, de toucher du doigt la réponse historique. Par exemple, un Moyse vous paraît-il avoir été nécessaire aux Hébreux? ainsi que ces hommes extraordinaires qui, dans la suite, se sont successivement levés pour délivrer tant de fois ce peuple de la captivité ? — Vous me direz peut-être que ces hommes avaient un droit surnaturel en vertu du fait divin qui les a élevés au-dessus de la multitude. — Je pourrais d'abord vous répondre : Faites abstraction de cette vocation céleste, et dites-moi si, oui ou non, ils furent nécessaires à la nation Israélite. Le secours fut divin, je l'accorde; mais la nécessité était un fait natu-
rel. Par conséquent si de ce besoin social résulte l'obligation d'obéir, ce fait démontre que le peuple aurait dû, en raison de cette nécessité, se soumettre à ces chefs lors même qu'ils n'eussent pas été choisis de Dieu.
171. — Mais en dehors du peuple Juif, l'histoire profane ne manque point d'exemples semblables; et vous pouvez ici vous les rappeler. Je le sais ; souvent la monomanie démagogique affirme avec audace des gouvernements ce que l'impiété épicurienne a dit en blasphémant de la divinité : « Primus in orbe Deos fecit timor. » — « Tout Roi n'a été, à l'origine, qu'un tyran heureux. »
Mais écoutez votre raison, et l'histoire à la main vous comprendrez la sottise d'unetelle affirmation. Bien plus, vous direz précisément le contraire : « Tout gouvernement a dû commencer par l'amour. » Car avec quels bras, avec quelle force un tyran pourrait-il nous terroriser, si auparavant une multitude ne se fût attachée à lui? En fait, quelle est, dans le cours des siècles, la nation, la dynastie, dont les annales ne nous présentent pas à l'origine quelque grand homme respecté du peuple comme un sauveur? Depuis Deiocète jusqu'à Louis Napoléon, des centaines d'exemples vous montreront que des peuples entiers n'ont eu souvent pour unique ressource qu'un grand génie ou un bras valeureux. Camille a sauvé Rome des Gaulois, Marius des Cimbres, Auguste des anarchistes, Bélisaire des Goths; Pelage a délivré l'Espagne des Sarrasins; Alphonse a été contre ces mômes ennemis le sauveur du Portugal; un
194 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
Rurich a établi l'ordre social chez les Russes, un saint Etienne chez les Hongrois, les princes d'Orange et de Bragance se sont trouvés les chefs des Hollandais et Portugais insurgés contre l'Espagne, et ont été regardés comme leurs libérateurs. A l'époque de la Restauration, les anciens Princes ont reparu comme des sauveurs aux yeux de leurs sujets. Cette même idée de légitimité fit avancer pour Isabelle II l'âge de la majorité, lorsque, à la chute d'Espartero, on espéra trouver dans une Reine encore enfant un remède et une force contre l'anarchie. Bref! partout en histoire nous pourrions trouver des noms dont la puissance magique, soit à raison de leurs titres légitimes, soit à cause de leur génie, de leur réputation de justice ou de leurs grands desseins, a paru aux yeux des multitudes comme l'unique espérance de salut social. Je ne recherche pas maintenant si cette espérance a toujours été raisonnable; je veux seulement montrer qu'en certains cas un individu peut être considéré comme nécessaire et seul capable de sauver la société.
172. — Alors voici l'alternative : « ouïes peuples sont obligés de rendre obéissance à celui de qui dépend leur salut. ou il faut dire que les citoyens ne sont pas obligés de concourir au bien commun et au salut de la nation. Laissons cette dernière opinion à ces scélérats dont la cupidité et l'ambition, toujours prêtes à immoier des hécatombes de victimes afin de s'enrichir et de dominer, trouveront toujours aussi des raisons pour mettre en doute tout droit et tout pouvoir, si ce n'est le leur. Tout cœur honnête accordera que, dans ces circonstances,
refuser l'obéissance au seul homme qui peut sauver la société, c'est non seulement de la folie, mais encore de la barbarie. Cette obéissance, je le sais, peut n'être que momentanée, et cette autorité relative ne pas aller au delà de la dictature; mais vous l'avouerez aussi, il pourrait devenir nécessaire que cette autorité durât; il pourrait se faire que, sous son action, l'ordre et la justice devinssent tellement prospères que demander un autre pouvoir serait demander le bouleversement de la société. Or, en pareille conjoncture, non seulement le pouvoir mais encore la durée du pouvoir serait légitime. Mais cela n'importe pas à la question : il suffit pour établir ma proposition qu'il y ait « des faits en vertu desquels l'autorité sociale se trouve parfois dévolue aux mains d'un individu, non parce que le peuple veut, mais parce qu'il doit obéir.
173. — Autre considération très importante : — Ces bouleversements dont la fortune se sert pour donner à un individu le privilège d'être l'unique sauveur de son pays proviennent ordinairement et des lois de la nature et de la liberté des hommes. — D'où il suit que les actions humaines étant ou bonnes ou mauvaise, d'une action coupable d'un individu peut résulter pour la société l'obligation de lui obéir.
C'est à quoi ne font point attention ceux qui discréditent les gouvernements, et en ébranlent les bases en recherchant jusque dans le sépulcre les fautes des pères et des aïeux. De grâce, laissons à la justice divine Je soin de juger les morts et pensons plutôt à sauver les vivants. — Qu'importe que le sceptre ait été ramassé
dans la fange sanglante de la Révolution par un Napoléon premier, si, monté sur le trône, il a été assez heureux pour réorganiser la société ! Et supposé que la chute de ce prince doive replonger la patrie dans le sang et le chaos, me sera-t-il jamais permis de rendre malheureux et de sacrifier pour ainsi dire trente ou quarante millions d'hommes afin de châtier celui qui seul peut les sauver?
Vous le voyez donc, cher lecteur : le droit de prendre et de conserver le pouvoir dans une société peut sortir d'un fait injuste, puisqu'un individu, un Stilicon par exemple, un Narsès, un comte Boniface peuvent se rendre nécessaires à l'État en le trahissant et en appelant dans son sein un harhare à qui seuls ils sont capables de résister. Je le sais; on mettra en doute l'existence de cette hypothèse : mais elle est possible; et une fois réalisée, direz-vous : « Périsse la patrie, pourvu que soit puni celui qui seul peut la sauver? » Mais dites-moi : pourquoi punit-on les coupables, sinon pour préserver de ruine la société? — Voici un médecin inhumain jusqu'à la barbarie : pour multiplier ses clients il répand dans le peuple les germes de la fièvre jaune ou d'une autre maladie pestilentielle dont lui seul connaît le remède. Direz-vous aussi : « Périsse tout le peuple pourvu qu'il ne dépende plus de ce médecin? »
174. — Si la dépendance est nécessaire au bien commun, elle devient un moyen... Et à ce titre elle doit servir à la fin, bien que, cela va sans dire, on doive faire abstraction des dispositions personnelles de celui qui est ce moyen, et ne jamais coopérer à son crime.
La sangsue mord cruellement, et l'émétique, en général, est un poison. Nous abstenons-nous, malgré cela, de recourir aux sangsues et à l'émétique? Non. Quand donc un homme, par suite do révolutions sociales, et cela, quel que soit le coupable, est devenu nécessaire au salut public, le bien même de la société demande que chaque citoyen lui soit soumis, non certes par respect pour le crime ou pour l'usurpateur, mais par amour pour ses concitoyens. En réalité aucune nation civilisée n'a connu d'autre droit public : et quand le sort des armes a fait passer Je pouvoir d'un prince à un autre, on a toujours respecté le gouvernement de fait, bien qu'illégitime, afin de sauvegarder l'ordre civil. On sentait qu'il était également impossible et de vivre sans autorité et de résister à l'autorité du vainqueur.
175. — Comprenez par là combien est sage la loi de l'Église, lorsqu'elle condamne comme abominable la doctrine païenne du tyrannicide, cette doctrine remise en honneur par les Brutus et Cassius modernes, et qui n'est qu'un fruit empoisonné, mais naturel, de l'individualisme protestant. N'est-elle pas ivre d'orgueil cette raison qui ose dire: a Je suis le juge suprême du vrai et du juste; » cette raison qui, dans son indépendance, se divinise elle-même et affirme hardiment : « Je prononce sans appel sur les crimes du tyran et sur les intérêts de ma patrie î Qu'elle périsse pour que périsse avec elle un scélérat. La mort du tyran amènera tous les bouleversements et tous les maux, j'en conviens : mais plutôt la ruine de l'État que le triomphe d'un tyran ! »
Ainsi raisonne le protestantisme indépendant. Mais l'Église est une mère. Elle regarde comme sacré et inviolable le droit des individus, le bien de la famille et l'ordre essentiel de la société. Aussi jamais elle n'accordera ni au caprice d'un fanatique, ni aux fureurs de la vengeance, ni à une ambition sans frein le funeste et terrible droit de tout bouleverser dans une société, sans se laisser guider par autre chose que par une conscience incertaine ou par une passion débordée. Les jugements qui regardent Tordre public, dit avec sagesse saint Thomas, doivent être portés par la conscience publique ; d'où il conclut qu'un juge ne peut, à son tribunal, condamner ceux qu'il sait coupables seulement de science privée. Que dirait-il donc de ces hommes qui, simples citoyens, ne craignent pas de jeter tout un peuple dans les horreurs delà sédition et de l'anarchie? Et cela, au nom de leur raison ou plutôt de leur passion ! Que ne dirait-il pas de ces hommes qui, simples sujets et de condition privée, s'arrogent le droit de condamner la société à mort sans le consentement du peuple, tandis qu'ils dénient à un monarque le pouvoir de promulguer une seule loi, sans ce même consentement? — Quand des événements quelconques ont rendu un homme si nécessaire à la société que sans lui elle périrait, le bien commun exige que cet homme vive et exerce le commandement tant que le pouvoir légitime n'est pas rétabli, et tous les citoyens doivent lui obéir en tout ce qui regarde l'ordre public. Mais, dites-moi : si les citoyens lui doivent l'obéissance, ne s'ensuit-il pas que lui, qui possède le pouvoir, a le droit d'obtenir
cette obéissance pour lo bien public, puisqu'au « devoir correspond le droit ». Enfin, puisque le droit d'être obéi en vue du bien public s'appelle et est l'autorité, ne s'ensuit-il pas que cet liomme possède l'autorité? 170. — Cette autorité, on le voit, naît d'une nécessité : la nécessité pour l'homme considéré physiquement de se soumettre à une force supérieure. En créant la nécessité, cette force, à laquelle on ne peut résister, crée du même coup le devoir de la soumission. Mais, par ailleurs, la société, en obéissant, ne perd pas le droit de vivre dans l'ordre; et de ce droit découle, pour tous les citoyens, l'obligation de concourir au bien public par l'unique moyen qui leur reste, savoir : « Se laisser gouverner par celui-là seul qui a pris le pouvoir et l'a enlevé à tous les autres.
177. — Croyez bien, cher lecteur, que je n'ignore pas combien d'objections viennent assaillir votre esprit, en entendant ce langage. Vous vous écriez : « Quelle doctrine! Quoi! un droit créé par le crime? Et quel droit? Celui de la tyrannie; celui qui rend inviolable l'assassin, en vertu même de l'assassinat?
178. — De grâce, laissons de côté toutes ces déclamations oratoires. Je vous ai déjà suffisamment expliqué que ce droit ne sort point du crime de l'usurpateur, mais uniquement du besoin de la société... Et il ne peut vous paraître étrange que des délits produisent indirectement un pareil droit ; à moins que vous ne vouliez affirmer que l'adultère n'a pas et le devoir et le droit d'élever les enfants qui sont le fruit de son crime; que le corsaire n'est pas obligé de conduire à bon port le
vaisseau dont il s'est emparé, en mettant à mort le capitaine : que le larron, qui a volé la terre ou le bœuf de son prochain, n'est pas tenu de les garder en bon état. En commettant ces injustices, le voleur et l'usurpateur devraient, je le sais, avoir l'intention de restituer. Mais tant qu'ils n'ysontpas disposés, celui-là doublerait ou même décuplerait le mal qui rendrait la restitution impossible en détruisant et en ruinant les droits et les biens usurpés. Si les droits usurpés ont naturellement pour On, non le bien de l'usurpateur, mais le bien des autres hommes, ces droits doivent plutôt s'appeler des devoirs et par là s'évanouit l'apparente contradiction de ces deux mots : « Un droit créé par un délit. » Qu'on dise : Un devoir créé par un délit, et l'on ne trouvera plus dans notre doctrine la moindre difficulté. Si enfin vous faites réflexion que quiconque est obligé de poser un acte tire de son obligation même le droit de le remplir, vous verrez clairement que des délits peuvent engendrer des droits.
179. — Mais ces droits sont-ils ceux de la tyrannie et de l'assassinat? Aucunement. On pourrait nous imputer cette conclusion, si nous raisonnions de la/>ossession de l'autorité, comme nous raisonnons de ses devoirs et de ses droits; si nous confondions ces deux choses : avoir le droit de gouverner, et avoir le droit de posséder le gouvernement ; si nous disions qu'il n'y a pas de différence entre commander avec justice (ce que peut faire l'usurpateur) et avoir le droit de commander, ce qui appartient proprement au seul chef légitime... L'anonyme Vénitien, dont nous avons parlé,
est tombé dans cotte confusion. — Pour nous, nous avons distingué avec soin ces deux choses : réalité de Vautorité, et possession de l'autorité, et nous ne craignons pas qu'on nous accuse de favoriser l'usurpateur. Par suite de son crime, avons-nous dit, il peut être obligé de maintenir l'ordre dans la société, mais il ne peut avoir le droit de posséder l'autorité. Il est vrai qu'il doit être respecté et obéi dans les lois relatives à l'ordre civil... Mais de là ne suit pas qu'il soit inviolable dans Tordre politique et international... Il n'est pas permis à un homme privé de se constituer et le juge et le justicier de l'usurpateur, nous l'avons dit. Mais cela peut être permis à un pouvoir légitime et reconnu comme tel, par exemple : à un parlement, à un sénat, ou môme à un souverain étranger qui viendrait au secours de princes injustement détrônés.
180. — Cela soit dit en passant, pour montrer combien nous sommes loin de justifier les droits de la personne, en défendant la cause de la tranquillité publique. Développer pleinement ces questions nous ferait sortir du cadre tracé plus haut. Nous nous étions proposé de prouver quecertains faits peuvent amener pour la multitude la nécessité irrésistible de dépendre du seul homme capable de rétablir ou de maintenir l'ordre social; et cela dans l'intérêt du bien commun; et cela, non seulement quand cet homme est arrivé au pouvoir par l'usage légitime de ses qualités et de son habileté, mais même quand le possesseur (détenteur) de l'autorité s'est poussé injustement à la dignité suprême d'où dépend l'équilibre dans l'ordre social.
Nous avons ainsi résolu le premier des trois problèmes proposés ; et nous croyons légitime cette conclusion : ce La nécessité physique peut engendrer le devoir de la soumission politique, parce que la vie de votre corps demande que vous soyez dépendant du monde matériel. » Passons maintenant aux relations de l'ordre moral.
Sommaire : 181. L'homme peut être obligé à la dépendance politique.
— 182. parla nature. — 183. par Dieu. — 184. par la parble révélée ou par la voix de la création. — 185. par les autres hommes. — 1S6. En tant qu'il fait partie de la famille; et. — 187. par elle de la société civile. — 188. La famille, cause ordinaire de la dépendance sociale.
— 189. Gomme en témoignent les affections naturelles les plus vives-
— 190. Donc la dépendance est un devoir. — 191. Danger des doctrines contraires. — 192. La dépendance peut naître de droits individuels. — 193. Classification des droits. — 194. Us sont rendus inégaux parle délit et. — 195. produisent la dépendance politique. — 196. Le droit de défendre sa conscience. — 197. Gomment les droits de propriété deviennent inégaux. — 198. Produisent la dépendance politique, et. — 199. la souveraineté territoriale. — 200. La maîtrise (padronanza) n'est pas la même chose que l'autorité; mais elle la personnifie. — 201-202. Critique qui nous est faite par l'auteur anonyme. — 203. Réponse. — 204. La philosophie qui ne tient pas compte des faits est fausse et vaine. — 205. L'homme qui raisonne part des faits. — 20G. Erreur de notre adversaire... qui les néglige. — 207. Application. — 208. Le maître peut exclure et ne peut être exclu du gouvernement. — 209. Il peut céder la charge de chef de l'État. — 210. Donc il en est le propriétaire. — 211. Sans toutefois être propriétaire des hommes. — 212. La propriété du commandement est séparable du territoire qui lui a donné naissance. — 213. Gomme cela arrive pour les autres droits. — 214. Cette théorie est conforme à la sagesse philosophique. — 215. Ellen'estpas réfutée par l'auteur anonyme. — 21G. Le droit se forme peu à peu. — 217. quand il estl'œuvre du Créateur. — 218. par le moyen des lois naturelles. — 219. Ainsi en est-il pour la possession de l'autorité. — 220. Preuves historiques. — 221. Même dans les temps modernes. — 222. Sagesse de cette loi. — 223. Son utilité. — 224. Par là elle est durable; et — 225. contribue à conserver la société. — 226. Résumé de la proposition, — 227. des preuves. — 228. Conséquence pratique. — 229. Harmonie de ces doctrines dans l'ordre politique. — 230. Preuves par les contraires. — 231. Preuves tirées de l'esprit des partis. — 232. de leur conduite. — 233. Harmonie de ces doctrines dans Tordre métaphysique. — 234. Prouvée parla haine instinctive que la Réforme jura, dès son berceau, à la Scolaslique.
181. — La nécessite qui enchaîne la vie corporelle de l'homme au monde matériel engendre pour lui, dans l'ordre moral, le devoir de la dépendance politique. Nous venons de le voir. Mais cela est plus vrai encore des relations morales de l'homme considéré comme un être raisonnable et spirituel.
En effet, l'homme a des relations avec Dieu et avec les autres hommes. Or, à Dieu il doit un respect, un amour, une obéissance sans bornes. Par conséquent, soit que Dieu lui ait imposé un chei par voie de révélation proprement dite, soit qu'à raison de certaines circonstances il ne puisse se faire indépendant au point de vue politique sans violer du môme coup les droits de son créateur, l'homme sera toujours obligé d'accepter pour son supérieur celui qu'il ne pourrait refuser .sans fouler aux pieds les droits mêmes de Dieu.
L'homme doit à ses semblables le respect de leurs droits, s'ils sont certains : et c'est pour lui une obligation de subordonner sa propre indépendance à la volonté d'autrui, toutes les fois qu'en s'y refusant il violerait un droit supérieur au sien. Bref, le respect des droits de Dieu et l'inviolabilité des droits d'autrui sont des obligations indépendantes de notre libre acceptation. Et de deux choses l'une : ou il faut prétendre que ni les droits de Dieu, ni les droits des autres hommes ne peuvent jamais créer le devoir de la dépendance politique, ou il faut avouer qu'en certains cas cette dépendance précède et commande le consentement du sujet... D'où il suit que, s'il écoute sa raison, il se soumettra volontiers à ce commandement. Mais alors, remarquez-le
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 203
bien, le consentement sera l'effet et non la cause du commandement.
18:2. — Voilà donc notre doctrine résumée dans les ternies les plus clairs. — Qui voudra l'attaquer devra démontrer que rien, ni la nécessité, ni la volonté de Dieu, ni les droits d'autrui ne doit prévaloir sur l'indépendance de l'homme.
Nous avons prouvé que la force matérielle et la nécessité de s'y soumettre pouvaient engendrer le devoir de l'obéissance; nous n'avons plus qu'à montrer comment ce môme devoir peut avoir saraison etdansla volonté du Créateur et dans les droits de nos semblables.
183. — Quant au premier point, nous avons peu de choses à dire. Car qui serait assez borné ou assez audacieux pour soutenir que la créature a le droit de se révolter contrelecréateur? En fait, les adversaires de toute légitimité ont coutume de mettre le peuple d'Israël en dehors do la question. Ils accordent que ce peuple, en raison même de son gouvernement théocratique, recevait ses chefs de la main de Dieu, et qu'il leur devait obéissance, non parce qu'il les avait élus, mais parce que Dieu les avait mis à sa tête.
184. — Mais le Très-Haut fait entendre aux hommes un double langage :1e langage surnaturel de la révélation proprement dite, c'est celui dont il a usé avec les Juifs gouvernés théocratiquement; et le langage des faits naturels et constants , et c'est celui qu'il emploie d'ordinaire pour manifester ses éternelles volontés... Ce second langage, Dieu ne le fait-il pas entendre constamment dans la famille, afin d'établir l'autorité des
206 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
parents sur les enfants ; car, personne ne le niera, les enfants dépendent de leurs parents en vertu même des lois naturelles, de même qu'en vertu de la révélation positive tout homme est obligé de se soumettre à l'autorité de l'Église. — ■ Mais ici se présente une difficulté : Dieu n'emploie aucun de ces deux moyens pour donner à un peuple des chefs politiques. Car d'ordinaire leur élévation au pouvoir n'est due ni à une révélation positive ni aux lois constantes de la nature. D'où il suit que de l'hypothèse d'une élection surnaturelle nous ne pouvons pratiquement tirer aucune conséquence générale.
185. — Mais en sera-t-ilde même des droits des hommes les uns à l'égard des autres? Et n'arrivera-t-il jamais qu'un homme soit obligé à la dépendance politique afin de ne pas violer les droits de ses semblables? Ici il en va tout autrement que quand il s'agit de nos relations avec Dieu... car les hommes sont jaloux de leurs droits; et toutes les fois qu'ils peuvent revendiquer de leurs semblables la soumission politique, ils manquent rarement cette occasion. — Reste donc à examiner si nous trouvons vraiment la raison d'une telle dépendance dans les droits communs à tous les hommes.
Ces droits peuvent se diviser en droits individuels et en droits sociaux; les premiers découlent de la nature humaine considérée dans l'individu, les seconds de la nature humaine considérée clans la société.
186. — Commençons par les seconds. — Auparavant, rappelons que nous devons ici raisonner comme s'il n'y avait pas encore de société civile. Car, nous
l'avons dit, une telle société n'existe jamais sans une autorité réelle et incarnée dans une personne physique ou morale, et nous recherchons précisément un droit qui distingue et détermine cette personne.
Or, dites-moi, avant la société civile ou politique nY\is(e-t-il pas quelqu'autre société! — Pour vous, cher lecteur, vous avez, Dieu merci, le cerveau en place; et sans avoir approfondi les mystères de la philosophie, vous avez au moins cette rectitude de jugement qu'on appelle le sens commun. Aussi comprendrezvous sans peine qu'avant la société politique, qui n'est autre chose qu'une réunion de familles, nous devons supposer l'existence de la famille elle-même ou de la société domestique; car les composants sont nécessairement avant le composé. Je le sais, tous n'admettent pas ce principe, par la raison que tous n'ont pas le privilège d'être fidèles à la lumière du bon sens, et d'entendre les propositions les plus évidentes, sans dénaturer les choses par leurs rêves ou leurs subtilités. C'est encore ici que l'individualisme protestant fait preuve d'une étonnante extravagance. Il ose affirmer que la société civile n'est pas une association de familles, mais d'individus; et il ne se préoccupe en aucune façon des dommages immenses que devra subir la société, si Ton détruit son organisme naturel. — Pour le moment, nous ne pouvons entrer dans cette question ; elle est trop vaste. Nous demandons seulement qu'on nous accorde comme certaine, ou au moins comme un postulatum^ cette proposition : La société civile est une association de familles.
187. — Cela posé, vous comprendrez facilement de quels droits sociaux je veux parler quand j'affirme qu'un homme peut être obligé à la dépendance politique, afin de ne pas violer des droits qui découlent de la nature même de la société. — Nierez-vous par exemple que dans la famille le mari ait un droit naturel sur sa femme et la femme sur son mari? Dispenserez-vous les enfants de l'amour et de la reconnaissance envers leurs parents, de l'obéissance à leurs maîtres, et le père de famille du soin qu'il doit prendre de la vie soit corporelle soit morale de ses enfants? Briserezvous tous les liens de gratitude, de justice et de charité qui unissent réciproquement le serviteur et le maître? Permettez-moi de croire que vous n'êtes ni un sauvage ni pire qu'un sauvage. Vous êtes un homme civilisé, un chrétien et par conséquent vous sentez combien sont forts et doux à la fois ces liens qui nous rattachent, par le devoir et l'affection, au sein même de la famille. Vous comprendrez donc aussi que rien n'est plus fréquent et plus naturel que la nécessité où l'on se trouve de dépendre politiquement d'un gouvernement déterminé, — nécessité imposée à tous les membres d'une famille par les droits d'autrui.
188. — Telle est la condition ordinaire des hommes. Ils se trouvent soumis à un gouvernement public en raison de droits domestiques inviolables. Le jeune homme demeure dans telle ville, parce que son père l'y a placé pour son éducation; l'adulte, parce qu'il doit assister ses vieux parents; la femme, parce qu'elle est la compagne inséparable de son mari, et le mari lui-
même parce qu'il ne peut trouver ailleurs le moyen de nourrir ses enfants... Le précepteur, le maître s'est engagé à y rester pour l'aire l'éducation de ses élèves; le serviteur, pour s'adonner au labeur demandé par ses inailres: ils ne peuvent résilier ce contrat sans violer les droits d' autrui. — Toutes ces personnes détestent peutêtre la forme, l'esprit et les errements du gouvernement public dont elles dépendent. Cependant l'autorité irréfragable du devoir et des droits de la famille les maintient dans l'obéissance. De bonne foi, cher lecteur, trouvez-vous là rien de nouveau, d'insolite, d'étrange? N'est-ce pas au contraire la condition très ordinaire des familles, môme aujourd'hui où la perversion des idées a corrompu les sentiments les plus naturels? 189. — A d'autres époques, la philosophie laissait l'homme vivre selon les lois de la nature, et la manie des transformations sans fin était rare. Bien plus, par un amour inné des choses et qui n'était pas exempt de fierté, on préférait la commune, le gouvernement, les usages et en général les habitudes et les professions de son pays natal. Gela s'appelait l'amour de la patrie, nom qui fait palpiter si délicieusement tous les cœurs, nom qui signifie le pays du père et qui nous montre avec évidence que le père est comme le trait d'union entre la famille et la société civile. Les rochers d'un vallon sauvage et inconnu, le campanile d'une petite Église, à l'ombre duquel il avait ouvert les yeux à la lumière et commencé sa vie de labeur, provoquaient sans cesse au cœur du montagnard des Alpes les souvenirs et les soupirs les plus ardents. Son pays lui était
210 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
présent au sein des grandes cités, au milieu des fêtes les plus brillantes, des plaisirs les plus séduisants; et la nostalgie était, on le sait, le mal propre de ces populations rustiques qui respiraient Pair pur d'une nature encore vierge. De tels sentiments fortifiaient l'àme, et lui rendaient plus douce la fidélité à tous les devoirs qui rattachent l'individu à la famille et la famille à l'individu.
Aujourd'hui on a répudié ou perverti ces sentiments : on leur a substitué je ne sais quel idéal prétendu social et politique sous les noms de liberté, nationalité, institutions et organisations modernes... Mais ce système de fabrique humaine est loin d'avoir cette douceur et cette force que la nature communique à toutes ses créations. Il laisse le cœur sec et aride, plutôt condamné à subir le joug de Ja nécessité qu'à porter avec courage celui du devoir... Aussi bien rares sont ceux qui ne déplorent et ne maudissent pas leur position sociale, tandis que le monde civilisé vous offre sans cesse le spectacle de bouleversements et de changements incessants, d'une agitation fiévreuse, et, ce qui est plus grave, de plaintes, de critiques, d'ironies et d'injures et contre les gouvernements et contre les gouvernants.
Eh bien! malgré ce malaise et cette irritation presque générale, les familles continuent de rester soumises à des gouvernements qui leur sont antipathiques; elles ne se croient pas libres d'aller chercher sous un autre ciel un régime plus conforme à leurs idées et à leurs goûts.