Je vous le demande : Qu'est-ce que cela
signifie? sinon que très souvent, ou pour mieux dire ordinairement, les liens de la famille sont la vraie cause qui oblige les individus à dépendre de tel ou tel gouvernement, de tel ou tel prince. Or, où est ici cette prétendue libre acceptation et libre soumission sans laquelle un bomme ne peut devenir sujet d'un autre homme? Tous ceux dont nous avons parlé sont-ils libres de s'exonérer de leurs devoirs de mari, de femme, d'enfants, de serviteurs, d'amis? — Je connaisla réponse des sophistes : « Ces personnes^ disent-ils, consentent volontairement à une telle dépendance ! » Oui, leur volonté consent à cette dépendance. Pourquoi ? parce qu'elle ne peut raisonnablement y faire opposition. Mais ce n'est point leur consentement qui produit l'autorité, qui la rend réelle et personnelle. L'autorité existe, parce que, sans elle, il n'y aurait pas de société ; elle est réelle, parce que, sans cela, la société n'existerait qu'en idée; enfin, elle réside dans des personnes vivantes, parce que des faits antérieurs ont établi la forme de l'État et déterminé le sujet du pouvoir. Et cette famille, que mille relations obligent à vivre sous un tel gouvernement, devra, bon gré mal gré, l'accepter tel qu'il est, si elle ne veut pas violer les droits individuels de ses propres membres.
191. — Telle est d'ordinaire la condition naturelle de l'homme: telle en réalité, et comme les faits le démontrent, la condition des sujets en dépit de toutes les utopies des sophistes. Impuissants contre l'ordre du monde existant, ils n'ont abouti, en définitive, qu'à engendrer une perpétuelle irritation chez ceux qu'ils pro-
212 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
voquent à vivre dans un monde fantastique. Ils font pour la société civile ce que le roman produirait dans la famille. Ils donnent au peuple l'idée d'une félicité impossible, d'un ordre chimérique, d'une liberté intolérable... De là, dans les cœurs, le germe d'un perpétuel mécontentement, comme il appert par les discours et le style de tant d'écrivains modernes, historiens, journalistes, publicistes. Leur plume trempée dans le fiel distille sans cesse l'ironie, le sarcasme, l'invective... Et quand, après une heure de lecture, vous déposez leur écrit sur votre table, votre cœur est rempli du venin d'une sombre colère : c'est le jeune homme passionné en proie aux convulsions du désespoir, à cause de l'infidélité d'une femme ou delà trahison d'un ami. Au contraire, si publicistes, historiens, etc., avaientsoin de peindre la société telle qu'elle est naturellement, c'està-dire comme une institution providentielle destinée à défendre des droits inviolables; si. en parlant du souverain, ils disaient clairement aux sujets ce que l'on dit à un enfant en lui parlant de son père : « Vous êtes obligé d'obéir, même à un père sévère et rude, même dans une société domestique dont les usages ne vous plaisent pas, même au milieu de frères et de serviteurs antipathiques à votre caractère, car c'est la Providence qui vous les adonnés pour compagnons; si, dis-je, on faisait entendre aux sujets ce langage, ils se feraient de la vie réelle une idée moins fleurie peut-être, mais plus juste et plus vraie; ils souffriraient avec plus de courage les inconvénients des inégalités sociales; enfin ils trouveraient dans cette patience, si conforme aux
lumières do la raison, un repos qu'ils demanderont vainement à l'orgueilleuse conception des droits de l'homme et du citoyen.
192. — Ce ne sont pas seulement les liens de la famille qui obligent l'homme à dépendre de tel ou tel gouvernement... En dehors de la société domestique, l'homme trouve encore l'imposante majesté du droit qui resplendit dans l'ordre universel et dont l'éclatante lumière embellit et vivifîele monde moral. Voyons donc comment le droit s'exprime par la bouche et la volonté d'autrui pour nous assujettir à certaines personnes déterminées dans une société civile ou politique.
193. — Les droits naturels et individuels de l'homme se rapportent à cinq chefs principaux. Ils ont leur racine première dans la nature raisonnable, sont égaux et inaliénables, si on les considère en eux-mêmes et abstraction faite des relations sociales; mais à raison de faits extérieurs ils peuvent entrer en collision avec " les droits d'autrui :
a) L'homme est essentiellement un être moral qui tend à sa fin dernière au moyen de sa conscience ; d'où il suit que sa conscience a le droit de ne pas être séduite ni poussée par la violence à des actes mauvais.
b) Pour atteindre sa fin, l'homme doit agir. Il a donc le droit, en observant l'ordre, de travailler pour son propre bien, il a droit à l'indépendance.
c) Pour travailler, il doit vivre, il a donc le droit de conserver sa santé et ses forces,
d) Il doit conserver sa vie, il a donc le droit de s'ap-
214 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
proprier et de s'assurer les aliments nécessaires à ce but immédiat. C'est le droit de propriété.
é) Enfin, pour que l'homme puisse défendre tous ces droits, Dieu, son Créateur, l'a mis en société, c'est-àdire en communication physique et morale avec les autres hommes ; il a donc le droit d'être respecté et traité par les autres comme l'un d'entre eux; il a droit à l'honneur.
194. — Considérez la nature humaine en tant qu'elle est commune à tous ses membres. Vous trouverez, et avec raison, que ces droits sont égaux dans chacun. Mais si vous tenez compte des faits particuliers et personnels qui ont amené des collisions entre les droits des individus, vous verrez que ces collisions ont produit des inégalités entre les hommes eux-mêmes.
Le 1er de ces faits et la lre de ces collisions est, de l'aveu de tous les juristes, l'offense qui intervient entre deux hommes. Car par là le droit diminue dans le coupable et il croît dans l'offensé (1). Il est vrai, l'anonyme Vénitien ne veut pas que de cette prédominance du droit de l'offensé on infère en sa faveur une supériorité politique sur le coupable... De même, dans les n°* précédents (126, 127, 128), il admettait bien que le délit d'une nation à l'égard d'une autre peut légitimer au profit de celle-ci une guerre, la guerre amener la conquête et la conquête devenir définitive. Mais
(1) Vous êtes attaqué et vous ne pouvçz sauver votre vie qu'en tuant votre injuste agresseur... Entre lui et vous, il y a conflit pour le droit à la vie... Mais n'étant point la cause de ce conflit, votre droit l'emporte sur celui de votre ennemi, parce que vous pouvez sans injustice sacrifier sa vie pour assurer la vôtre « Anonyme Vénitien ». Du pouvoir politique, n° 4 A3.
i.ll. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 218
il le concédait à la condilion que cette conquête, non seulement ne fut pas un mal, mais qu'elle fût un grand bienfait pour le peuple vaincu, par exemple : la délivrance de la tyrannie, d'une domination étrangère ou de la barbarie, les avantages d'une plus grande civilisation, etc. Ces prémisses sont loin de renfermer toute la vérité : elles suffisent néanmoins pour tirer avec évidence cette conclusion : que l'autorité nouvelle du conquérant dérive proprement de son droit et non du consentement exprès ou tacite des vaincus, comme le prétend l'anonyme. Il ne distingue pas suffisamment « l'autorité obtenue par un consentement du consentement donné à l'autorité » ; faits très différents que nous avons eu soin de distinguer et de mettre en lumière.
195. — Je ne veux point ici traiter du droit de conquête. Je prends telle quelle la concession de l'auteur anonyme. Seulement j'y ajoute une conclusion absolument conforme à ce que j'ai dit sur l'injustice de ces hommes qui, pour suivre leur jugement privé, se font les arbitres de nations entières et ne craignent pas de les jeter dans le chaos des révolutions politiques. D'après l'auteur, la conquête peut être un grand bienfait pour le peuple vaincu. Il est donc clair que, de son chef, personne n'a le droit de priver ce peuple d'un tel bienfait et conséquemment que chacun doit accepter cette nouvelle autorité dont dépend le bien commun.
196. — Jusqu'ici nous avons raisonné sur un fait qui, intervenant entre deux individus, les rend inégaux dans le droit de l'indépendance. Or, comme toute espèce de droit peut être violé par un délit, il s'ensuit, et cela est
216 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
facile à comprendre, que tous les droits fondamentaux de l'homme peuvent aussi devenir inégaux; en particulier celui de la conscience, le premier et le plus important de tous, parce qu'il légitime plus que tout autre la résistance, et plus que tout autre confère à l'offensé une juste supériorité sur le coupable. Ici éclate l'aveuglement de l'esprit de parti et de la théophobie voltairienne; elle a osé contester aux chrétiens le droit de combattre et de soumettre par les croisades les Musulmans et les hérétiques, ces peuples qui, avec un fanatisme et une fureur incorrigibles, s'efforçaient de détruire la chrétienté; obéissant en cela non à une passion éphémère, mais à une croyance superstitieuse, persistante par nature et toujours avide de nouveaux combats. Il nous plait du reste de constater les contradictions des philosophes. Ils ont refusé à la foi chrétienne le droit de conquête; ils l'accordent aujourd'hui à la civilisation ; ils ont traité de sauvages et de barbares ces croisades entreprises pour arracher les chrétiens au cimeterre de l'Islam; ils proclament aujourd'hui comme un grand bienfait de civiliser les peuples à coups de canon.
197. — Le délit produit entre les hommes l'inégalité de droits au point de vue de l'indépendance, et le fait de 1! 'occupation, avec ses suites, produit l'inégalité au point de vue de la propriété...; non pas l'inégalité quant à la racine même de ce droit, mais bien quant à son application et à ses effets. Lorsque j'ai vendu ma maison ou mon cheval, je puis certainement acheter une autre maison ou un autre cheval; mais j'ai perdu tout droit sur
les objets vendus, de môme que je n'ai pas le droit de m'emparer du champ ou de la maison possédés par un autre propriétaire. Quiconque acquiert un droit de propriété [sur une chose déterminée restreint ce droit par rapport aux autres; il leur interdit la possession d'un objet à l'acquisition duquel ils auraient pu prétendre, s'il n'avait pas été occupé. Cette exclusion est fondée, comme chacun sait, sur le besoin que nous avons de nous approprier des aliments, des vêtements, des habitations, et sur l'impossibilité de les faire servir en môme temps et à nous et aux autres. C'est là comme le premier acte du droit de propriété. Mais il s'exerce encore de beaucoup d'autres manières : Je retire de ma fortune tous les avantages possibles; je la cède en tout ou en partie à autrui, je l'échange, je la revendique, etc.. J'use ainsi de mon droifde propriété. Et si ce droit est bien fondé, nul ne peut m'empêcher de l'exercer, en dehors du cas de collision : car, dans l'hypothèse où la raison me donne le droit d'agir sans être empêché, elle ne peut donner en même temps à un autre le droit d'entraver ma liberté.
198. — Après avoir rappelé ces principes sur le droit de propriété, principes admis par tous les juristes qui écoutent la voix de leur raison, il nous sera facile de montrer que de l'inégalité dans ce droit découle aussi très souvent la nécessité de la dépendance sociale. En effet, supposez qu'un père de famille, avec ses enfants, reçoive d'une manière stable l'hospitalité dans la maison d'un riche, son protecteur. Lui et les siens ne devrontils pas respecter les commandements de ce riche relati-
218 3e PARTIE. — SUR LA. POSSESSION DE L'AUTORITÉ
vement à l'ordre de la maison? S'ils les violent, ne violeront-ils pas aussi le droit de propriété ? Et prétendriez-vous que le maître n'a pas le droit de les bannir comme perturbateurs de la paix de sa famille ?
199. — Au lieu d'une maison, supposez l'immense domaine d'un très grand propriétaire, et sur ces terres de nombreux colons avec leurs familles. Tant que ceux-ci se renfermeront dans la sphère de leurs intérêts domestiques et vivront entre eux pacifiquement, le maître n'aura certainement pas le [droit d'intervenir dans le gouvernement de ces familles ni dans leurs relations amicales. Mais si, parmi eux, se produisent des désordres notoires, si les droits des uns sont violés par les autres, le propriétaire ne pourra-t-il pas, après avoir tout examiné, imposer aux coupables des réparations légitimes et bannir de son domaine ceux qui ne voudront pas se soumettre ? La réponse affirmative n'est pas douteuse, si nous faisons abstraction des conventions particulières qui auraient pu modifier le droit naturel. Et cela parce que les réfractaires, en s'obstinant à demeurer sur ces terres, violeraient le droit de propriété, droit en vertu duquel ce maître peut faire de son domaine l'usage qui lui convient.
200. — Mais de quel droit le propriétaire prétend-il être juge entre ses colons? d'abord du droit universel inhérent et essentiel à toute société, et ensuite du droit particulier que lui donne sa propriété, laquelle le rend seul capable de maintenir entre ses fermiers l'ordre voulu de Dieu et, par suite, voulu également par tout homme raisonnable. Si les fermiers étaient isolés les
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 219
uns des autres, ils n'auraient pas besoin d'un ordonnateur commun, et ils pourraient vivre sans autorité sociale. Alais nous supposons la communauté et par conséquent l'autorité. Raisonnons donc dans cette hypothèse : Si l'autorité pouvait résider dans une autre personne sans violer les droits du propriétaire, il n'y aurait pas de raison pour que le propriétaire en fût investi exclusivement; mais cela n'est pas admissible. Le sujet de l'autorité, dans cette société qui a besoin d'être gouvernée, ne peut être différent du propriétaire... D'où il suit que le propriétaire étant obligé en conscience de vouloir l'ordre parmi ses fermiers, le droit de procurer et au besoin de venger cet ordre réside nécessairement en lui..., et c'est un devoir pour les colons et leurs familles de se soumettre à son commandement. Autrement il faudrait dire que le maître perd ses droits de propriété en voulant l'ordre et que les fermiers l'acquièrent en commettant le désordre.
Certains de nos adversaires admettent cette doctrine : mais ils se retournent tout triomphants contre nous : « Oui, disent-ils, cela est très vrai: les fermiers sont obligés de céder pour ne pas violer le droit de leur maître : mais rien ne peut les empêcher de s'éloigner de ce domaine. S'ils y restent, c'est volontairement ; ' et voilà de leur part le consentement tacite par lequel ils élisent le propriétaire pour les gouverner. »
Cette réplique ne vaut pas ; le lecteur le comprend après tout ce qui a été dit : car il est évident que ce consentement, dans la plupart des cas, est imposé à ces familles par une obligation antécédente, puisqu'ils
220 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
ne peuvent s'éloigner sans violer beaucoup d'autres droits domestiques.
C'est nous qui pouvons très justement retourner la réponse contre nos adversaires. En effet, ils veulent que l'autorité conférée à leur chef vienne d'un consentement exprès ou tacite. Bien, leur disons-nous, vous êtes mécontents? Qui vous empêche de quitter l'État, et d'aller, si vous le voulez^ chercher dans la lune la république de Platon? — Que répondent-ils à cette invitation ? Eh î partisans de la légitimité, disent-ils, vous en pariez bien à votre aise, mais à nos dépens. On a bien vite fait de dire : Emportez votre grabat et marchez... — Mais comment emporter avec moi mes autres biens? Gomment soutenir ma famille ? Comment accomplir mes devoirs de serviteur? mes obligations de reconnaissance et de parenté? etc., etc. — Ah! vous reconnaissez donc vous aussi que vous avez des devoirs et des droits qui vous attachent à une société... Eh bien ! mettez votre réponse sur les lèvres des colons dont je parle et vous comprendrez que l'obligation de dépendance renferme, à la vérité, le consentement, mais qu'elle ne vient pas de ce consentement, comme l'effet vient delà cause.
201. — Cette doctrine a paru tout à fait étrange à l'Auteur anonyme dont nous avons parlé... Il écrit {Du pouvoir politique, n° 121) : « Parmi les défenseurs « de cette étrange doctrine, Taparelli, dans son Essai « théorique du droit naturel appuyé sur les faits, « parle du titre de Roi des Français substitué à celui « de Roi de France, qui était en usage depuis tant de
« siècles. II prétend que ce dernier exprimait, une vérité « do fait, ;i savoir : que le Souverain gouvernait les Français, parce qu'il avait hérité des droits du conquérant de la France ; il était le seigneur de la « France, et le souverain des Français... En un sens, la « France, mais surtout le droit de la gouverner, était sa « propriété, ce qui pourtant ne veut pas dire que les <( hommes gouvernés par lui fussent aussi sa pro- « priété.
202. — « Rien d'étonnant qu'un écrivain recherche « dans les faits historiques la doctrine rationnelle du « droit : car on comprend, sans beaucoup de philoso- « phie, qu'il faut recourir aux principes rationnels fondés « sur la nature humaine et sur Tordre essentiel établi « par Dieu, si l'on veut juger de la justice ou de l'injus- « ticc d'un pouvoir nouveau. Mais ce qui est étonnant, « c'est que Taparelli n'ait pas vu que le droit de pro- « priété sur un domaine est d'ordre matériel et a sa « cause dans les relations purement individuelles des a hommes, tandis que le pouvoir politique est d'ordre « social et s'exerce sur les hommes qui composent la « société. »
203. — Nous avons certes un grand respect pour la science et la modération de l'Auteur anonyme... Toutefois nous ne sommes pas médiocrement surpris de l'entendre appeler notre théorie une doctt^ine étrange. Si elle mérite cette qualification, il faudra aussi appeler étrange la série des propositions suivantes, qui en est l'exact résumé : « Il est dans la nature des choses que toute société ait une autorité ; — cette autorité n'est
pas simplement un droit de protection, c'est le droit de maintenir l'ordre dans la société ; — d'après la nature des choses, celui-là n'a pas l'autorité qui ne peut pas l'exercer; — or celui qui habite dans la maison d'un autre ne peut exercer l'autorité sur le maître de la maison, puisque ce maître a le droit de l'en bannir; — le maître au contraire peut exercer l'autorité puisqu'il peut bannir de son domaine tous ceux qui chercheraient injustement à troubler la société; — donc dans cette société, ou il n'y a pas d'autorité, ou la nature elle-même la remet aux mains du propriétaire. »
Aucune de ces propositions n'est étrange, et la conclusion découle nécessairement des prémisses; donc, si ces prémisses montrent clairement que le fait de la possession incarne en quelque sorte l'autorité dans un individu politiquement indépendant, on peut donner à l'autorité qui lui est ainsi dévolue le nom de souveraineté et le surnom de territoriale.
204. — Ainsi l'Auteur anonyme n'a pas le droit de reprocher à Tapareili d'avoir négligé, pour établir sa doctrine, les raisons tirées de la nature humaine et de l'ordre providentiel... Mais Tapareili a le droit de trouver cette accusation plus étrange que sa propre théorie. Car, combien de fois ne lui a-t-on pas fait un crime de s'inspirer sans cesse des principes de la raison et de l'ordre naturel, soit dans son Essai théorique, soit dans ses autres écrits ? Quant à la question présente, nous l'avons traitée tout entière en nous appuyant sur les vérités de l'ordre naturel, seule source où un vrai philosophe puisse trouver, en morale, la règle sûre des
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 223
actions humaines. — Mais ici, remarquons-le de nouveau, ceux qui prétendent pouvoir se renfermer dans la sphère des abstractions purement métaphysiques (et ainsi font nombre de publicistes en quête d'un antidote contre nos doctrines), ceux-là, répétons-le, n'arriveront jamais à une théorie vraie et utile. — Leur théorie ne sera pas vraie, parce que celui qui ne considère pas la nature dans les faits attribue aux êtres matériels une perfection idéale dont ils sont incapables. Ils font en réalité ce que font les romanciers et les poètes. — Les physiciens sont plus avisés : pour ne point manquer leurs expériences, ils ne se renferment pas dans la rigueur d'un calcul abstrait; ils tiennent toujours compte des observations fournies par les phénomènes réels et particuliers. Ainsi parviennent-ils à une science non seulement vraie mais utile, tandis que leurs calculs seraient vains pratiquement, s'ils ne les avaient pas modifiés d'après la réalité des expériences. La nature qui agit est toujours réelle et concrète, et les théories qui ne tiennent pas compte des individus ne fourniront jamais de règles vraiment pratiques.
203. — Ajoutons que toute bonne théorie doit, dans l'application, non seulement s'accorder avec les faits, mais encore partir des faits et s'appuyer sur eux, quand elle a pour auteur un homme. Dieu est le seul qui puisse par sa pensée créer les choses. Et celui-là ne sera jamais un bon philosophe qui, à l'instar de Descartes, se formera a priori une hypothèse de Tordre du monde, et puis se vantera d'avoir expliqué l'OEuvre du Créateur. Cette sorte de philosophie n'enfantera jamais
224 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
que des tourbillons, soit dans Tordre physique, soit dans Tordre moral ; avec cette différence toutefois que la théorie des tourbillons ne troublera en rien le monde physique, car il est gouverné par le Tout-Puissant, tandis qu'elle faussera et pervertira, dans le monde moral, les règles des actions humaines.
206. — Notre illustre contradicteur, s'il méditait ces raisons, comprendrait qu'un philosophe peut très bien baser une doctrine rationnelle sur des faits historiques et principalement sur le grand fait de la création. Pour lui, il a dédaigné les faits. Aussi les vérités abstraites, qui seules lui ont fourni sa théorie, se sont-elles trouvées fausses quand il a faliu les appliquer au monde réel et concret. Car, nous l'avons fait remarquer souvent, le concept général de la nature humaine est toujours modifié dans les individus.
207 . — Je ne m'arrêterai pas à justifier, au point de vue historique, Tassertion de Taparelli : cela demanderait un long développement, et du reste n'est pas nécessaire pour défendre une doctrine abondamment démontrée. Nous attendrons que notre critique réfute les six propositions que nous lui avons opposées. — Remarquons seulement et en général que le droit féodal a eu pour origine la propriété des feudataires, que les royaumes de l'Europe ont commencé la plupart par des fiefs, et qu'un droit est vraiment la propriété de celui qui le possède. Laissons le lecteur faire l'application de ces remarques aux faits historiques et se convaincre par lui-même de la rectitude d'un langage si longtemps usité chez les nations européennes.
Cil. IV. - LÉGITIMITÉ DE LA. POSSESSION 225
Toutefois, pour que ces applications se fassent dans de justes limites, nous expliquerons la dernière de ces trois remarques ou propositions : Un droit est vraiment la propriété de celui qui le possède. Et nous montrerons que la distinction entre la propriété du droit de gouverner et la propriété sur les hommes eux-mêmes n'est point une vaine subtilité.
208. — Je l'ai fait voir précédemment : celui qui possède un territoire dans des conditions telles qu'il peut en bannir tout colon devenu perturbateur de l'ordre social se trouve par le fait môme investi de l'autorité essentielle, d'après les lois de la nature, à toute société humaine.
Et maintenant je vous le demande : « Le maître ainsi investi de ce droit de gouverner peut-il en être dépouillé par ses colons? Si tous abandonnent les terres de ce seigneur ou propriétaire, il sera certainement privé de l'autorité; puisqu'il n'y aura plus sur ses terres de société réclamant un pouvoir social. Mais supposez que les colons ou ne veuillent pas, ou ne puissent pas, ou ne doivent pas s'éloigner, pourront-ils enlever à leur maître son autorité? Non; parce qu'ici l'autorité appartient au maître en tant que maître; d'où il suit que, dans cette société qui s'est formée sur ses terres et parce qu'elle s'est formée sur ses terres, il a le devoir et le droit do maintenir l'ordre et personne ne peut le spolier du droit de gouverner ceux qui sont ainsi associés.
209. — Que si le maître, fatigué du gouvernement, substitue quelqu'un à sa place, celui-ci aura-t-il le droit
de commander? Et ce droit pourra-t-il lui être cédé à perpétuité? A ces questions, tous répondent encore : Oui; puisque d'un côté le propriétaire peut faire cession d'un droit naturellement annexé à la possession de ses terres, et que, de l'autre, la raison, qui milite pour le maître, milite également en faveur du concessionnaire. En effet, répétons-le, toute société a besoin d'être gouvernée ; et celui-là ne peut la gouverner qui peut en être banni justement... Mais en dehors du concessionnaire tout homme qui voudrait la gouverner pourrait être légitimement banni par lui... Donc, seul le concessionnaire a droit à l'autorité.
Supposez maintenant que les colons révoltés s'obstinent à rester sur les terres en question au mépris du maître. Aura-t-il le droit de revendiquer la libre jouissance de son domaine et par conséquent l'autorité qui lui est annexée? Ici encore l'affirmative n'est pas douteuse; elle est dictée par le sentiment de la justice. Et ce droit de revendication, le maître pourrait l'exercer, si les colons, en venant à la violence, l'attaquaient et le chassaient de ses terres.
210. — Vous le voyez, le maître peut avec raison exclure qui que ce soit du droit de commander sur son domaine; il peut céder ce droit, l'aliéner, le revendiquer. Or, la chose qu'on possède exclusivement, dont on jouit, qu'on aliène, que l'on revendique, n'est-elle pas une vraie propriété ? N'est-elle pas la chose du maître : res domini? Je ne vois pas comment on pourrait le nier. Tous les juristes regardent ces droits aliénables comme une propriété ; et c'est pour cela
Cil. IV. -- LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 227
qu'en cédant un fonds Ton cède aussi ou Ton retient en partie les droits de cens, de servitude ou d'hommage qui dépendent du fonds lui-même. Si le droit de commander dépend, dans notre hypothèse, de la propriété de la terre, si on peut en jouir, l'aliéner, etc3 je ne saurais deviner pourquoi il n'aurait pas les caractères de tous les autres droits réels. Les adversaires m'accuseraient-ils de confondre la propriété qui a pour objet le droit avec la propriété qui aurait pour objet les hommes eux-mêmes, en d'autres termes, de confondre ces deux choses : « être propriétaire du droit et être propriétaire des hommes? » Ce serait une accusation tout à fait gratuite.
211. — En effet, l'obligation de se soumettre chez les colons et le droit de les gouverner chez le maître naissent de la nature de l'être social. Mais le maître doit gouverner pour le bien des sujets et non pour son intérêt privé... Le droit de posséder cette autorité et les avantages qui en découlent sont le bien du maître; il peut en user comme il lui convient pourvu d'ailleurs qu'il respecte toujours la justice et la fin même du pouvoir. Il peut disposer de son droit, mais il ne peut exercer son autorité que pour le bien commun; il peut aliéner son droit, et il ne peut commander que dans l'intérêt de la société.
212. — La distinction est donc très claire. Le commandement est chose différente du droit de commander et on peut aliéner le droit de commander sans aliéner les terres dont il dépend. On voit par là comment, dans le cours des siècles, les domaines sont souvent
228 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
restés la propriété d'un grand nombre de seigneurs, tandis que le droit de commander s'est concentré dans les mains d'un seul; comment ici et là un roi est devenu propriétaire du droit de gouverner sans l'être des domaines; comment, d'autres fois, il a cédé son droit sur ses propres terres, sans céder son droit de gouverner... Enfin, grâce à cette distinction, l'on comprend que la puissance politique est toujours un office réclamé par la nature de l'être social, bien que le droit de posséder cet office soit la propriété de celui qui l'exerce ; car la fonction ou l'office a son fondement dans la nature de la société, tandis que le droit d'exercer cette fonction est basé sur la propriété privée. Aussi n'y a-til rien d'absurde dans la proposition suivante : « Le citoyen se soumet à celui qui a l'autorité, non seulement parce que c'est une nécessité de l'ordre social, mais encore par respect pour le droit que le chef de l'État a hérité de ses aïeux en héritant de leur patrimoine.
213. — L'auteur anonyme n'approuve pas cette proposition, parce qu'il a établi sa propre théorie du pouvoir sans tenir compte des faits historiques et qu'il n'a pas réfléchi à une vérité que nous avons démontrée plus d'une fois, à savoir : que tout droit a son origine dans l'union de Vidée et du fait.
Cette vérité, l'expérience la confirme en maintes circonstances. — Pendant des siècles, les soldats se sont soumis à la volonté de leurs capitaines, même par respect pour la somme qu'il avait versée afin de posséder le droit de commander; les plaideurs se sont
soumis au juge, même parce qu'il avait acheté sa charge; tous les jours les habitants d'une paroisse doivent écouter un pasteur nommé par un bienfaiteur avant droit de patronage; et ils l'écoutent non seulement parce qu'il leur a été donné par leur évoque, mais encore par respect pour le fondateur qui, grâce à sa richesse, a institué ce bénéfice; un hospice tout entier se soumet à son directeur, môme en considération de ses liens de parenté avec ceux qui lui ont procuré cette charge; sur un navire, la multitude des passagers obéit au capitaine même en considération des grandes dépenses qu'il a faites pour le construire. Bref, le droit de commander, si on considère la nature humaine seulement en général, n'appartient en propre à aucune personne, et il est nécessaire qu'un fait quelconque détermine le possesseur du pouvoir. Or, ce fait, cause, non pas de V autorité mais de son investiture, peut très bien, quoi qu'en disent nos adversaires, être indépendant de la volonté des sujets dans beaucoup de circonstances. Et cela toutes les fois que le refus de soumission serait en même temps la violation des droits de Dieu soit dans l'ordre naturel, soit dans l'ordre surnaturel ou de droits de l'homme, lorsque celui-ci en a été comme investi par les lois naturelles.
214. — L'auteur anonyme reproche à Taparelli d'avoir basé sur les faits sa doctrine rationnelle du droit. Ce reproche est vraiment étrange; car cet auteur nous déclare lui-même (n. 12) « que dans la société do- « mestique le pouvoir des parents, et en particulier du « père, dérive du fait de la génération et de la néces-
230 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
« site où sont les enfants d'être soutenus et élevés par « d'autres ». Nous voudrions savoir par quel motif un vrai philosophe doit voir la nécessité dans un fait pour personnifier l'autorité domestique, et ne doit plus recourir à un fait quand il s'agit de la société civile. A mon avis, il est plus philosophique d'expliquer par les mêmes principes l'origine et la possession de l'autorité dans les deux sociétés... Et c'est ce qu'a fait Taparelli.
215. — Nous avons cité les paroles de notre critique (n. 12 de son livre). Là encore il se blesse lui-même avec ses propres armes, et cela dans une comparaison et dans l'explication qu'il en donne. — La comparaison est tirée de la société domestique. Or, elle montre qu'il n'y a aucune absurdité dans cetto proposition : « la possession de l'autorité peut dépendre d'un fait totalement matériel, sans que la dignité de l'homme en soit offensée. » (V. l'aut. n. 124.) Car, y a-t-il un fait plus matériel que celui de la génération d'où dérive cependant la plus noble des autorités dans la nature, l'autorité paternelle ?
L'explication qui vient ensuite fera comprendre aussi dans quel sens Dieu peut imposer aux sujets l'obligation d'obéir à une personne déterminée et donner à cette personne la possession de l'autorité. « La société « domestique, dit notre auteur, est certainement vou- « lue de Dieu pour la conservation du genre humain ; « et pour cette raison on peut dire que la puissance « paternelle vient de Dieu. Toutefois, personne ne pré- « tendra que c'est Dieu qui assigne formellement tel
« mari à telle femme, et par suite donne lui-même à « cet homme l'autorité paternelle. Le mariage a pour « cause le libre choix des époux et les enfants sont un « effet de l'ordre naturel. »
Pour peu que notre illustre contradicteur y réfléchisse, il verra que, l'ordre naturel étant un effet de la volonté créatrice, les enfants, précisément parce qu'ils sont le fruit d'une force naturelle, sont en même temps un effet de la volonté de Dieu. Par conséquent, c'est proprement de Dieu que les parents ont reçu les enfants qui leur doivent obéissance, et de Dieu aussi que ces enfants ont reçu le père qui a sur eux l'autorité.
Si l'on observe ensuite que Tordre naturel s'étend à tous les faits naturels, et qu'au-dessus de cet ordre il y a l'ordre surnaturel voulu de Dieu d'une manière encore plus explicite, on sera convaincu qu'en dehors de l'élection beaucoup de faits peuvent déterminer le possesseur du pouvoir et l'investir de l'autorité et enfin que ces faits sont aussi l'expression de la volonté divine. — Ces brèves explications suffiront, j'espère, à mettre les lecteurs en garde contre des jugements trop précipités, si l'opuscule que nous réfutons venait à tomber sous leurs yeux : et elles persuaderont à l'auteur de méditer plus attentivement un sujet dans lequel il est si aisé de se laisser tromper par les apparences, quand on ne le scrute pas à fond. — Nous ne discuterons pas plus longtemps l'opuscule de l'auteur anonyme. Car d'ordinaire l'exposition directe d'une doctrine plaît et profite plus que la réfutation des erreurs opposées.
232 3e PARTIE. - SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
216. — Le respect du droit de propriété produit peu à peu, nous l'avons dit, une souveraineté vraie et durable. — Ajoutons ici certaines explications, afin de prévenir une difficulté qui surgit d'ordinaire dans les esprits ou trop métaphysiques ou trop positifs. Les uns et les autres en effet, bien que par des chemins opposés, s'éloignent également de la marche progressive que les choses humaines composées de deux éléments suivent naturellement à leur origine. Ils voudraient voir le droit constitué en un instant et formé tout entier, comme le bronze qui sort parfait du moule où on l'a jeté. Les métaphysiciens voudraient qu'il en fût du droit, dès sa naissance, comme il en est aujourd'hui de tant de lois inscrites en quelques heures dans un code. Les autres voudraient le voir, au premier moment de son origine, armé de tous ses titres et de toutes ses défenses, et faisant rayonner partout son influence. Les derniers ressemblent à ces peintres qui représentent S. Pierre avec la tiare et S. Jérôme avec la pourpre cardinalice. Quant aux premiers, ils sont semblables à ces mathématiciens qui rêvent de régir le monde moral par le calcul rigoureux des probabilités; tous voudraient mettre le droit, la société, le pouvoir en dehors de la loi universelle qui gouverne les choses créées en ce monde et les fait passer, dans leur développement, de l'enfance à la virilité, puis à la vieillesse. Tout ici bas doit parcourir ce cycle plus ou moins long : d'une graine sort la plante; d'un embryon, l'animal; de l'idée naît une œuvre d'art; l'art, d'imparfait devient parfait; l'ébauche mène peu à peu à la gravure; Cimabue pré-
pare Raphaël, et les ménestrels préludent à Dante et à Pétrarque. — Seul, le droit d'autorité dovrait faire exception à cette loi universelle. Il devrait naître tout armé, comme Minerve, du cerveau de Jupiter !
217. — Point d'idée plus extravagante et plus pernicieuse. C'est de cette idée qu'est sortie la théorie du consentement du peuple comme nécessaire pour conférer l'autorité. Pour les partisans de ce système, l'autorité, ou du moins la possession de l'autorité, est un fait purement humain. Us ne tiennent pas compte de l'action prépondérante que se réserve, dans les événements politiques, la Providence divine, cette puissance souveraine aux plans de laquelle concourent, pour une si grande part, les princes et les chefs des peuples. Ces philosophes, s'ils sont catholiques, lisent dans la sainte Écriture les passages où Dieu s'attribue à lui-même l'élection des rois : alors le fantôme du droit divin se dresse devant eux... Ils sont atterrés, et recourent immédiatement à des interprétations complaisantes. Ici, disent-ils, il est question du régime théocratique; là, Dieu prend Cyrus par la main pour en faire le libérateur de son peuple..., et ainsi des autres témoignages. Ils ne peuvent nier l'action divine consignée par les auteurs sacrés; mais ils la donnent comme une exception. Ils s'efforcent surtout de soustraire au gouvernement de la Providence les dispositions personnelles des rois. Ces monarques, disent ils, n'ont agi que d'après le choix de leur volonté et de leur libre arbitre.
Dans ce système et avec cette idée préconçue, rien de plus facile que d'assigner le lieu, le jour, le mois,
234 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
l'année où un droit quelconque a pris naissance ; car les volontés de l'homme se manifestent extérieurement dans des circonstances déterminées. Mais telles ne sont point les œuvres de la Providence. Elles portent le signe distinctif de cette Toute-Puissance qui, d'un mot, fait paraître devant elle et les êtres possibles et les êtres réels, les siècles futurs ou passés aussi bien que le jour présent. Par conséquent, puisque l'action de Dieu participe à la formation des droits, nous ne devons pas nous étonner que le droit de gouverner se forme luimême peu à peu et avec le temps — [et qu'un jour il apparaisse aux yeux de tous constitué, vivant, comme apparaît à la lumière la plante qui a germé sous terre ai dont on soupçonnait à peine l'existence.
218. — Je n'ai point l'intention de soutenir ici ni le droit divin de Bossuet ni les conséquences qu'il en tire. Je m'empresse de faire cette remarque pour ne pas effrayer certains esprits. — Je considère la nature du droit de gouverner comme celle de tout autre droit ou propriété. La Providence contribue à sa formation; mais cela n'empêche point qu'il puisse être vendu, confisqué, envahi, usurpé, recouvré. — Seulement, le lecteur doit bien comprendre comment, sous l'action de la Providence, se produit insensiblement ce fait, cause définitive de la possession du pouvoir dans une société particulière, ce fait, dont nous avons parlé plusieurs fois et par lequel un individu se trouve investi de la force morale nécessaire pour ordonner au bien commun les actions de la multitude. Je le répète, ce fait ne doit pas être mis au nombre de ceux que j'appellerai pure-
ment humains et par lesquels notre liberté donne naissance à certains droits positifs. Nous, simples mortels, voulons-nous obliger notre conscience ou celle d'autrui ? Nous appelons un notaire, il écrit un acte avec une date précise. Une demi-heure auparavant, j'étais libre; personne n'avait droit sur ma signature, sur ce champ, sur cette maison. Une demi-heure après, je suis lié, je ne puis plus disposer de ce bien, sinon dans les limites stipulées par mon contrat. — Ainsi agissent les hommes. La nature au contraire procède en général avec lenteur et souvent à notre insu. C'est la marche qu'elle suit pour désigner le possesseur de l'autorité toutes les fois que celle-ci doit être comme l'efflorescence des événements humains, et c'est le cas le plus ordinaire. Considérons cette vérité à la lumière de l'histoire.
219. — Quel est le caractère du fait qui détermine le possesseur de l'autorité ? Nous l'avons dit (n° 24) : ce fait doit être tel que celui qui n'obéit pas à l'homme désigné pour commander rende la société impossible ou amène toutes sortes de malheurs sur les associés. — Et dans ce cas, disions-nous, à moins d'admettre cette absurdité « qu'il est licite de bouleverser l'ordre d'une nation et de ruiner les intérêts de millions d'hommes pour satisfaire une fureur d'indépendance », on doit convenir que la soumission est pour chacun des sujets le plus strict des devoirs.
Un individu pourra quelquefois être porté subitement au pouvoir suprême, et avoir tout à coup dans sa main le sort d'un peuple entier. Une émeute, une bataille amèneront en un jour ce résultat; les destins de Rome
passeront ainsi des mains d'un Maxence dans celles d'un Constantin, ou bien un Michel sera transféré de la prison au trône de Constantinople.
220. — Mais ces transformations instantanées sont rares. D'ordinaire, la puissance se forme peu à peu. Elle se développe parallèlement à l'âge d'un homme, à la propagation d'une famille, aux accroissements d'une institution, d'une société particulière. — Quelques marchands anglais s'unissent pour le commerce des Indes. Avec le temps, et grâce à une première et habile organisation, ils deviennent une force capable d'aspirer à l'indépendance politique. Ainsi devint indépendante la ligue Hanséatique, qui se survit encore un peu à Hambourg. — Comment se sont formées ces institutions? Et les associés ont-ils été libres de choisir et la forme et les chefs de leur société? Non; ces institutions ont grandi à l'ombre d'un commerce privé, d'une société particulière de négociants. Elles ignoraient le terme où les ferait aboutir la Providence; un jour elles revendiquèrent une sorte d'indépendance souveraine. Mais cela ne se lit pas subitement. Depuis longtemps elles avaient des gouverneurs appelés au pouvoir d'après la constitution et les lois qu'elles s'étaient données en progressant. Or, eût-il été libre à des associés de violer toutes ces lois, de déposer les gouverneurs, de ruiner mille familles, d'anéantir les espérances et de changer la condition de ceux qui ne partageaient pas leur avis, en disant : « Le peuple est souverain, à lui d'élire ses chefs. »
Après l'invasion des Barbares, l'Espagne fut civilisée
par les conciles ; la France grandit et s'organisa sous l'action des évoques ; en Allemagne, en Italie, on demanda aux prélats et aux abbés de prendre en main la direction et le gouvernement des communes, parce que, en debors d'eux, on ne trouvait ni autant de savoir, ni autant d'habileté, ni autant de probité. Mais pensaient-ils, ces abbés et ces moines, que, par leur science et leur habileté à défricher les terres, ils élevaient pour les siècles futurs la grande puissance politique de l'Église; que les évoques seraient électeurs de l'Empire, qu'ils siégeraient au premier rang dans les États généraux et que le Pontife Romain aurait un pouvoir temporel supérieure celui des rois ? — Lisez tout l'Épistolaire de saint Grégoire le Grand. Vous ne saurez pas si c'est un sujet ou un prince qui écrit, tant le ton de la dépendance et celui de l'autorité se trouvent bien harmonisés dans ces lettres... Cependant, l'action des papes grandit insensiblement, si bien que quand les empereurs de Byzance laissent tomber de leurs mains débiles un sceptre devenu inutile, il passe comme naturellement dans celles du Pontife Romain, alors que celui-ci ne se doutait pas qu'il eût le pouvoir suprême... Enfin, quelques lustres s'écoulent, et les papes concluent des traités politiques avec les princes de la famille d'IIéristal... Pourtant, jamais encore on n'avait dit : Le pape est roi. — Et les Médicis, comment sont-ils arrivés à établir leur dynastie à Florence. Simples ducs,, aspiraient-ils à gouverner l'État? Leur aïeul, Gosme de Médicis, en était l'arbitre sans avoir d'autre condition que celle d'un négociant privé, comme le fut
238 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
plus tard, aux États-Unis, Washington qui poussa la générosité jusqu'à refuser le commandement suprême.
Par conséquent, si vous parcourez l'histoire, vous constaterez vous-mêmes qu'en mille circonstances l'autorité s'est personnifiée insensiblement... Et, pour peu que vous y réfléchissiez, vous avouerez que refuser l'obéissance à cette autorité le jour où elle a paru vivante et constituée, c'eût été compromettre gravement le bien d'une nation, et par conséquent une injustice et une sorte de sacrilège. Donc, en pareil cas, il n'est pas libre aux individus de se déclarer indépendants.
221. — Ainsi se sont formés naturellement, au témoignage même de l'histoire, la plupart des gouvernements. Ainsi continueront-ils de se former dans l'avenir, malgré les bizarres théories de ces politiques transcendants, qui, dans le délire de l'orgueil, s'imaginent avoir enchaîné la nature à leur système, tandis que cette maîtresse du monde se rit de leur système et de leurs vains efforts. Oui, même de nos jours, même quand ces politiques ont forgé, comme autant de chaînos, toutes ces constitutions artificielles et multiplié toutes leurs savantes lois, même quand retentit partout l'Hosanna en l'honneur du peuple souverain, qu'est-ce qui donne finalement le pouvoir et distribue les sceptres ? — Le suffrage universel par ses votes? — Mais qui donc n'a pas suivi, le sourire sur les lèvres, toutes les péripéties par lesquelles a passé, depuis plus d'un demi-siècle, la grande nation française? Elle s'est abaissée jusqu'à se soumettre aux expériences des utopistes politiques ; elle a construit avec beaucoup d'efforts la grande ma-
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 239
cliine du suffrage universel. Et voilà qu'un beau jour, sortant de son rêve et so réveillant en République, elle s'écrie avec stupeur : « La République! Mais personne rien voulait ! » Or, je vous le demande, qui a formé ce pouvoir inespéré et mal venu? Car il a une cause... Et cette cause n'est certainement pas la volonté de laFrance puisqu'elle ne voulait pas de ce régime. Ce que nous disons de la France et ce qui est attesté parle cri public, nous pourrions le dire non seulement des chefs de nations ou d'empires, mais encore de la formation d'une multitude de droits privés. — Comment s'est produit, dans un grand nombre de communes, le droit de pâture, le droit de couper du bois dans les forêts, de puiser de l'eau à certaines sources? Comment se sont établies ces servitudes de passage, d'écoulement des eaux, etc. , etc.? Tous ces droits se forment naturellement et peu à peu; et un beau jour on s'aperçoit qu'ils sont fermes et inviolables. Voilà pourquoi, dans sa prévoyance, un bon intendant a si grand soin d'empêcher la formation de coutumes et de prescriptions contraires à ses intérêts. Il sait fort bien qu'un droit, contre lequel on ne proteste pas, s'établit par la répétition des actes, et qu'une fois établi on ne peut plus le violer sans injustice.
Notez encore ceci : les transformations ne font rien perdre de leur inviolabilité aux propriétés privées. Et il en est ainsi de la propriété du pouvoir. Je fais cette observation à l'adresse de certains politiques qui, voyant des possessions affermies par une prescription immémoriale, leur opposent quelquefois, comme une exception injuste, la prescription elle-même, c'est-à-
240 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
dire, ce qui en fait toute la force : « Plus de privilèges, plus de castes, s'écrient-ils; plus de lois de faveur; dehors la féodalité, à bas le moyen âge, etc. » — Si ces attaques allaient simplement à réclamer quelques-unes de ces améliorations légitimes que d'habiles législateurs savent introduire dans la société, soit par des lois, soit par des transactions, nous n'aurions rien à blâmer. Mais combien de fois, aux inconvénients du privilège, n'a-t-on pas substitué le mal beaucoup plus grand de l'injustice? « Les fiefs trop étendus, et la propriété de main morte exagérée, voilà, dit-on, ce qui ruine l'agriculture. Mais le remède est facile. Nous allons dépouiller et feudataires et religieux. »
De grâce! Avez-vous bien examiné sur quels titres sont fondées toutes ces propriétés ? Ce fîof, savez-vous qu'un chevalier sans peur l'a payé de son sang? Savezvous qu'il a exposé sa vie pour défendre son pays et peut-être pour préserver vos ancêtres de l'esclavage et de la mort? Ce vaste domaine n'a-t-il pas été acquis pièce par pièce par un colon qui l'a payé de ses sueurs et de ses privations, puis la légué en héritage à ses enfants? Savez-vous que ces moines, dont vous enviez les richesses, les ont augmentées en défrichant ces landes, en assainissant ces marais, en endiguant de leurs propres mains ces rivières ? Voici donc votre justice : vous allez punir le chevalier de son ouvrage, le colon de sa prudente économie, et les moines de leur labeur industrieux.
Ce que nous disons des propriétés particulières, ditesle des propriétés d'ordre public. Un prince a cédé au
peuple ses terres; mais, à cause de cela, il s'est réservé l'hommage d'un léger tribut ; il a ouvert des routes, construit des ponts; dans une famine, il a nourri ceux qui allaient mourir; dans un temps de contagion, il les a sauvés, et en retour il a obtenu certaines redevances réelles ou honorifiques... Que des années, que des siècles s'écoulent : la famille du prince aura toujours les mêmes droits.
Dites-en autant des relations de peuple à peuple et des rapports de l'Eglise et de l'État. Est-ce une bonne raison, pour abolir la souveraineté d'un canton suisse ou les fueros d'une province d'Espagne, de dire à ceux qu'on veut dépouiller : « Nous avons besoin de vous enlever vos droits afin de vous rendre plus puissants et de perfectionner chez vous le mécanisme de l'administration; vos droits sont vieux, vos titres vermoulus; vos institutions datent de l'invasion des Goths...?» Est-il juste de dire à l'Église : « Vos privilèges sont odieux à notre siècle, gênants pour le gouvernement et revêches aux idées de nos modernes législateurs... Donc, nous allons vous en dépouiller? » — Avec un tel principe vous pourrez dire au premier citoyen venu : votre tête me gêne; je m'en vais la faire couper. Ainsi firent les bourreaux de la Terreur, ces héritiers des principes protestants, suivant lesquels, en bons logiciens, les princes avaient dépouillé l'Église, et le peuple à son tour dépouilla les princes,
Voilà donc où l'on aboutit, quand on ne veut pas reconnaître cette souveraineté de la loi naturelle qui détermine et affermit le droit au moyen des faits. Ad-
OIl. POUVOIR. — 16
mettez que la possession des droits dépend uniquement des propriétés générales et communes de la nature humaine, vous ne pourrez plus recourir aux raisons tirées de titres personnels: la nature vous dira bien que le droit existe, mais vous ne saurez point en qui il existe.
222. — Que les philosophes courbent donc la tête devant cette loi universelle qui régit l'humanité, et qu'ils imitent en cela tous les peuples de la terre : car tous ont spontanément respecté cette loi. 11 serait vraiment étrange de voir se rebeller contre la nature ceux-là mêmes qui font profession d'en étudier et d'en admirer les œuvres merveilleuses. Il serait étrange qu'eux seuls ne vissent pas la haute sagesse qui éclate dans ce dessein de donner et de conserver le gouvernement par le moyen de faits sensibles et matériels.
Mais les sophistes déclamateurs ne cessent de combattre en cela comme en toute autre chose l'ordre naturel et de calomnier la Providence du Créateur. Au lieu d'admettre la valeur des faits pour déterminer la possession du pouvoir, voici qu'ils proposent un nouveau moyen : mesurer le talent et peser le mérite. Du coup ils ont trouvé la vraie manière de tout rajuster dans la machine sociale! Ils ont volé son secret au Juge des vivants et des morts, à celui qui prononcera sur chacun selon ses mérites! Seulement, ces modernes Prométhées ont oublié de ravir au ciel sa lumière, afin de rendre les esprits et les consciences translucides, comme ils le seront au jugement dernier.
Ah ! si, dans la société, chacun se portait naturellement à prendre la place correspondante à son mérite,
comme dans lo récipient du physicien les liquides se superposent selon leur gravité relative, ce serait chose très sage de donner le gouvernement des citoyens au citoyen le plus prudent et l'hégémonie des peuples à la nation la plus civilisée. Mais tant que sagesse, génie , activité , honnêteté seront ensevelis dans le cœur humain, comme dans un puits profond dont l'orifice est encore couvert par la dissimulation politique, prendre le mystère de secrets aussi; impénétrables, comme une lumière pour se guider dans le choix des gouvernants, attribuer aux peuples civilisés le droit de conquête sur les peuples barbares (Aut. anonyme, n° 128. Gioberti, etc.), dire au peuple qu'il a le droit de se gouverner lui-même, parce qu'il est éclairé, c'est jeter dans la société un tison d'inextinguibles discordes. — Eh! quel est donc l'individu, le peuple, qui consentira à se dire moins civilisé, moins éclairé, moins capable, et à subir, pour prix de son humilité, le joug d'un autre individu, ou d'un autre peuple? Qui donc a donné aux Anglais le droit de préférer leur état de civilisation à celui des Français? A la France, de se préférer à l'Italie et à l'Italie de mépriser l'Allemagne? — Puis, quelle sécurité l'élection faite soit parle prince, soit par le peuple, nous donnera-t-elle sur le mérite des élus? Sans doute, ceux-ci auront droit à notre respect, parce que leur élection est un fait palpable comme tant d'autres. Mais malheur à nous, si nous devions faire un acte de foi et dire que ces élus dépassent en mérite tous leurs concitoyens. Un homme sensé peut-il ne pas sentir l'ironie et aussi la pitié prêtes à éclater sur ses
lèvres, quand il entend exalter comme Yélite d'une nation ces assemblées de hâbleurs qui assourdissent l'Europe de leur système ridicule et font rougir les quelques collègues encore raisonnables obligés de les combattre? Voilà ce que vaut le critérium du mérite pour déterminer les hommes chargés de gouverner t Combien sont aujourd'hui ensevelis dans l'oubli, qui auraient aussi fait partie de l'élite de la nation, si, dans les cabarets où se joue la destinée du peuple, ils avaient su verser quelques rasades de plus aux électeurs 1
223. — Nous le savons : les autres faits qui, en dehors de l'élection, désignent naturellement les possesseurs de l'autorité ne vont pas sans inconvénients. Les héritiers du trône, de la pairie, peuvent naître sans talent, et aussi dignes de pitié que les représentants sortis de l'urne populaire.
Mais outre que l'éducation a par elle-même la vertu de corriger beaucoup de défauts originels et que leurs titres, comme nous l'avons démontré, sont basés sur la justice, protectrice du droit, il y a pour une société un incomparable avantage à ce que le siège du pouvoir et le principe même de l'ordre soit toujours ferme, toujours visible; à ce qu'il ne subisse jamais ni les incertitudes du doute, ni les attaques de l'ambition. — Aussi entre toutes les formes de gouvernement et malgré les clameurs d'hommes ambitieux et avides du premier rang, tous les peuples ont préféré le gouvernement héréditaire. Pouvoir s'écrier : « Le roi est mort, vive le Roi » (et il faut en dire autant de tout régime qui se perpétue en vertu de faits palpables et indiscutables)
<\sl pour un peuple un si grand avantage qu'il contrebalance sans peine les graves inconvénients inhérents à toutes les institutions humaines.
Cela soit dit en passant : car je ne veux point blâmer une élection si elle est utile et juste. Je veux seulement mettre en lumière ces grands principes : 1° que, selon , l'ordre naturel un fait doit déterminer le possesseur de l'autorité ; 2° que cette possession peut être illégitime à son origine, parce que, pour ne point périr, un peuple sera obligé de se soumettre à l'usurpateur; mais aussi qu'elle peut être très légitime, en vertu d'un fait obligeant tous les citoyens à dépendre politiquement d'un homme, s'ils veulent ne pas violer les droits de Dieu et les droits de leurs semblables.
La nature est très sage, nous l'avons montré, en voulant qu'un fait matériel et palpable détermine la possession de l'autorité. Mais afin de rendre plus respectables encore les ordres, j'allais dire les oracles de l'autorité, nous prions nos lecteurs de remarquer que la cause la plus efficace de l'unité sociale, c'est propre- ^ ment une conviction commune à tous que les faits sont comme la voix de la nature.
En effet, l'unité sociale devant relier ensemble des , hommes raisonnables ne peut avoir pour fondement qu'une vérité précise admise par tous les associés. Cette proposition est évidente. Mais le Protestantisme veut marier un mensonge avec une vérité, et il fait sortir de cette funeste alliance toute une lignée d'erreurs les plus pernicieuses. « Oui, dit-il, l'unité sociale naît de l'accord des intelligences. Mais les intelligences restent
libres tant qu'elles n'ont pas l'évidence intime de la sagesse des lois... Donc l'autorité sociale doit rendre compte aux sujets de toutes les lois qu'elle promulgue; » conséquence qui a paru si claire aux peuples, aux ministres, aux législateurs, aux rois eux-mêmes, que, poussés par cet esprit novateur, les pouvoirs publics font maintenant précéder de ses « considérants » le texte de toute loi. Ainsi que d'autres formules, usitées à d'autres époques, ces considérants pourraient avoir un certain avantage, si on les regardait comme un moyen de tranquilliser le peuple, en lui montrant que l'autorité n'a usé de son droit suprême qu'après avoir pesé toutes les raisons. Mais si on le prend comme un moyen de produire dans le peuple une conviction évidente, sans laquelle les sujets ne seraient pas tenus d'obéir, ou encore, si on la considère, de la part du pouvoir, comme un acte de déférence au peuple souverain, alors cette formule, sortie du principe protestant, est également insensée et pernicieuse. Insensée : un gouvernement peut-il toujours faire connaître les raisons de ses lois ? Le vulgaire peut-il comprendre ces raisons? Peuvent-elles paraître évidentes à tous ? Et tous les sujets saisissent-ils le même genre de preuves ? Voilà pourtant quelques-unes des conditions supposées par la théorie protestante. Elle est insensée. Elle n'est pas moins pernicieuse; car elle accorde au sujet le droit de juger la loi, d'en fonder la valeur sur la valeur des motifs, et elle couvre le législateur de mépris, si les motifs qui l'ont déterminé sont ou paraissent faibles et insuffisants. Et combien de fois
n'en sera-t-il pas ainsi aux yeux do la multitude !
— Vous me direz : Soit. Le législateur ne publiera pas les raisons de ses commandements. Mais alors comment produire dans des êtres raisonnables l'unité de jugement nécessaire à la société?
Cette unité s'obtient non par des raisonnements, mais par la force morale propre à toute autorité légitime. Quand les associés s'accordent à dire : « Telle personne doit être obéie, lorsqu'elle règle les actions sociales; alors la parole de ce gouvernant suffit à obliger la volonté des sujets; et, pourvu que son commandement soit honnête, elle suffît, par ce seul motif que \y c'est l'autorité qui parle par sa bouche. Telle est la vraie raison qui rend forts les gouvernants en inspirant aux sujets l'obéissance. Un considérant pourra ressembler à une persuasion amicale : il ne créera ni la nécessité pour l'esprit, ni l'obligation pour la volonté : seul le droit qui naît de l'essence même de la société et s'incarne dans une personne par des faits palpables et évidents est capable de produire dans une multitude d'êtres raisonnables ce mouvement irrésistible qui les pousse à l'unité.
Aussi combien est sage un prince catholique qui se dit roi par la grâce de Dieu, et préfère ce titre providentiel à tous ceux qui sembleraient signifier qu'il a reçu du peuple l'investiture de ses droits? Car, nous l'avons montré, si la cause première et formelle de la société, l'autorité, se concrète et se personnifie, grâce à des faits palpables, cela est dû à l'action lente, invisible, mais irrésistible et irrécusable de cette Provi-
2'*8 3e PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
dence qui conserve et gouverne les hommes. Sans doute, un prince n'a aucun mérite d'être le rejeton d'une vieille dynastie et le descendant de nombreuses générations. Il n'y a qu'un roi ici-bas qui ait jamais pu ordonner avant sa naissance la longue série de ses ancêtres comme il a ordonné la série de ses Vicaires pour les siècles à venir : c'est le Roi immortel des siècles. Tout autre chef de nation a été investi de ses droits par un ou plusieurs faits providentiels... Et ces droits, la théorie du plus méritant et du plus habile a pour but d'en dépouiller les légitimes possesseurs, afin de jeter le sceptre au plus offrant de ces ambitieux qui ne craindront pas de mettre enpéril la société. Pour ceuxci, ils peuvent bien, en flattant le peuple, obtenir ses suffrages ; mais ils ne peuvent faire sortir de leurs ancêtres des droits à la possession du pouvoir. Voilà pourquoi ils défendent si chaudement le système de la souveraineté du peuple... Et c'est chose naturelle... — Mais que ceux qui possèdent l'autorité par justice et en vertu de droits que leur a donnés et conservés par sa Providence le Maître du monde et des siècles, que ceux-là, dis-je, renoncent à ce titre légitime pour se livrer aux caprices aveugles de la multitude et s'abaisser jusqu'au niveau de rivaux ambitieux et vulgaires : voilà qui est d'une imprudence incompréhensible... !
224. — En outre, les faits qui ont donné naissance à la souveraineté auront pour la maintenir une force d'autant plus grande que la possession du pouvoir aura été plus longue.
Je le sais ; pareille doctrine sera attaquée par les
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 2V.)
partisans de la souveraineté du peuple, ces hommes qui souvent, sans s'en douter, travaillent à la ruine de ce peuple en voulant l'élever sur un trône. Les grands mots de liberté à la bouche, ils déclareront solennellement que les peuples modernes ne doivent pas être esclaves d'un despote, par la raison que tel a été le sort de leurs ancêtres; que ceux-ci n'ont eu aucun droit d'enchaîner leurs descendants; et que si les pères ont, dans des siècles d'ignorance, trouvé avantage à se faire serfs, leurs fils, éclairés des lumières de la civilisation, ne peuvent plus être liés par des avantages anéantis depuis longtemps; bref, qu'il est par trop déraisonnable de vouloir priver une société plus jeune de ses attributs naturels, parce que sa devancière ne les a pas connus.
225. — Nous avons longuement démontré que ces attributs naturels sont absurdes en théorie et irréalisables dans la pratique. Le lecteur verra par lui-même la fausseté de toute cette doctrine... Mais elle n'en reste pas moins très pernicieuse, puisqu'elle tend à la ruine de la société et de la liberté elles-mêmes.
En réalité, qu'est-ce qu'un peuple, et qu'est-ce qu'une société ? — Pensez-vous que l'être et l'existence d'un peuple se renferment dans les limites d'une génération? Et vous imagineriez-vous que le peuple toscan de 1850 est un autre peuple que le peuple toscan de 1820 ? — Si telles sont vos idées, si vous croyez que toute génération nouvelle constitue un peuple nouveau et indépendant de ses pères, une société nouvelle qui n'est point liée par les obligations de ses ancêtres, accordez-
moi aussi qu'elle perd tous ses droits antérieurs... Car il faut raisonner de ceux-ci comme des devoirs... Brisez toutes ses alliances, effacez toutes ses gloires, changez enfin tous les noms des aïeux, puisque les noms sont destinés à distinguer les individus. — Le simple exposé de ces absurdités vous fait horreur : et vous reconnaissez la vérité contenue dans ce langage universel : un peuple grec, un peuple romain, un peuple français, etc., un peuple qui a duré des siècles, dont on a écrit l'histoire comme celle d'un être moral, dont on connaît les devoirs et les droits...; alors admettez aussi la conséquence nécessaire de cette unité; admettez que les gouvernements légitimes durent et se perpétuent, et dans l'absurde conséquence que vous déduisez vous-même de la souveraineté du peuple, reconnaissez une fois de plus et à un nouveau signe la fausseté du principe.
226. — Voilà le terme du voyage un peu long que nous avons entrepris au début de ce chapitre.
Maintenant, ne vous serait-il pas agréable de voir groupés ici, comme en un faisceau indissoluble, ces arguments qui, présentés un à un, vous ont paru décisifs? Volontiers, je me rendrai à ce désir : car si quelque erreur s'était glissée dans mon raisonnement, ce résumé la fera mieux ressortir et en facilitera la réfutation.
Je me suis proposé de faire voir comment il arrive naturellement qu'une société entière soit obligée à la dépendance politique vis-à-vis d'une ou plusieurs personnes déterminées qui ont le droit de la gouverner.
— Oui, à la dépendance, répliquent certains adversaires, mais parce qu'elle l'a voulu. — Cette assertion
n'est pas seulement gratuite; elle est en contradiction avec toute l'histoire qui nous montre des millions d'individus réduits à la dépendance, lorsqu'ils eussent voulu être libres; ce témoignage de l'histoire devrait déjà convaincre nos adversaires de leur erreur.
Mais j'ai pris encore un autre chemin pour arriver à ce résultat. Sans nier que la multitude ait, en certains cas, un droit plus ou moins étendu de choisir ses chefs, j'ai affirmé que ce droit ri était point essentiel naturellement à la multitude^ et qu'en dehors d'une élection d'autres faits pouvaient amener pour elle une véritable obligation de dépendance politique.
227. — Pour prouver ma mineure, j'ai commencé par établir que l'autorité, considérée en elle-même, était naturellement nécessaire dans toute multitude d'êtres intelligents qui doivent en venir à l'unité d'action. Cette unité d'action, étant, par excellence, comme chacun sait, un bien tel qu'elle peut surmonter les plus grands obstacles au salut commun, j'en ai inféré qu'il n'était licite à aucun individu de ravir à ses concitoyens un avantage si précieux et si manifeste ; donc, par une conséquence nécessaire, que tout homme raisonnable devait se soumettre à la personne en qui résidait la puissance morale de gouverner des êtres intelligents.
Or, très nombreuses et très complexes sont les causes en vertu desquelles cette puissance peut se trouver ou dans celui-ci ou dans celui-là. Mais toutes doivent nous la montrer résidant dans des individus raisonnables : car des êtres sans raisonne peuvent ni connaître Tordre
252 3e PARTIE. - SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
universel d'où le droit sort comme de sa racine, ni se soumettre à son empire, ni en apprécier la valeur. Nous devons donc toujours chercher les raisons dernières du droit d'autorité dans des êtres raisonnables naturellement connus de nous, c'est-à-dire en nousmêmes, en Dieu, et dans les autres hommes.
Pour peu que l'homme se connaisse, il avouera qu'obligé envers lui-même et de se procurer la vraie félicité et de prendre les moyens pour l'obtenir, il peut aussi se trouver obligé de dépendre d' autrui ; et cela, toutes les fois que^ sans cette dépendance, il s'interdirait et le bonheur et le chemin qui y conduit.
L'homme doit à Dieu un respect, un amour, une obéissance sans réserve, Dieu peut donc soit naturellement, soit surnaturellement l'obliger à la dépendance politique.
Enfin l'homme doit respecter le droit de ses semblables... D'où il suit qu'il doit aussi se soumettre à leur commandement, toutes les fois que, sans cette soumission, il violerait leurs droits.
La succession incessante et complexe des événements d'ordre physique et moral, à laquelle il faut appliquer les lois éternelles de la justice et de la charité, produit dans la société ces changements de droits et de devoirs... si difficiles à démêler... Ils se forment peu à peu et d'une façon inaperçue; mais finalement ils revêtent un caractère de rigoureuse obligation, lorsqu'on ne pourrait les violer sans offenser les lois mêmes de la justice et de la charité... Or, c'est le cas qui se présente souvent et de mille manières dans la vie des nations. Donc
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 253
aussi, pour beaucoup de raisons, un homme peut être obligé d'obéir politiquement à un prince qu'il n'a point été libre de choisir.
Telle est, si je ne me trompe, l'économie avec laquelle la divine Providence régit la succession des trônes. L'on n'a pas voulu reconnaître le caractère de ces faits, ni le droit qui en résulte, et la civilisation européenne a été bouleversée et mise en péril depuis trois siècles.
228. — Quelles sont les conséquences de cette doctrine? Elles sont claires : 1° renoncer aux rêves de sophistes qui veulent, après les avoir brisées et réduites en poudre, couler dans le moule de leur invention toutes les sociétés, afin de les en retirer toutes semblables; 2° accepter de la main de la Providence les formes si variées et si multiples des sociétés, voilà ceque devraient faire les peuples de l'Europe. On ne les voit plus occupés qu'à rechercher et à mendier, l'urne électorale à la main, huit ou neuf millions de suffrages, certains, même après le succès, de laisser à quinze ou vingt millions d'hommes et de femmes le droit de se plaindre, puisqu'ils n'ont pas été consultés. Ils lèguent à leurs descendants, y compris ceux de demain, le droit de protester contre une élection à laquelle, n'existant pas, ils n'ont point consenti et de mettre en échec l'autorité d'où dépend tout le bien social. Que n'interrogent-ils l'histoire et la justice? L'histoire leur ferait connaître les faits qui ont mis telle personne physique ou morale en possession du droit de gouverner; la justice, par l'application de ses principes aux
2o4 3« PARTIE. — SUR LA POSSESSION DE L'AUTORITÉ
faits historiques leur dirait si cette possession est juste ou injuste. En cas d'injustice, ils pourraient déférer à un tribunal compétent le détenteur du pouvoir, mais sans ébranler l'autorité elle-même, ni mettre en péril la vie de la société. En cas de justice, ils se résigneraient beaucoup plus facilement à subir quelques inconvénients passagers, par respect pour la justice ellemême, surtout s'ils les mettaient en comparaison avec les maux et les terreurs de révolutions perpétuelles, avec les iniquités souvent sanglantes des discordes civiles et domestiques, avec les carnages, les assassinats et les guerres dont une philosophie contre nature a tant de fois couvert l'Europe.
Telle est la conséquence pratique de notre doctrine. Cette conséquence déplaira fort à ces barbares dont tout le bonheur est de vivre de rapines et de s'enivrer de sang. Pour vous, lecteur, vous ne croirez jamais qu'il soit utile de nier la nature pour déchirer la société.
229. — Si j'ai réussi à bien comprendre moi-même et à expliquer clairement aux autres la sagesse admirable avec laquelle la nature forme et fait agir, dans l'ordre social comme en tout autre, la force morale qu'on appelle le droite il sera certainement très agréable à mes lecteurs de voir comment cette doctrine s'harmonise avec d'autres vérités universelles de la plus haute importance. Car, à mon avis, une doctrine particulière qui s'adapte parfaitement avec Ja synthèse du savoir humain porte en elle-même sa preuve la plus efficace; puisque, pour la nier, il faudrait logiquement nier aussi d'autres vérités irrécusables. Faisons donc cette svn-
thèse, tout en laissant au lecteur le soin de s'en pénétrer davantage par ses réflexions personnelles.
Et d'abord comparons cette doctrine avec le communisme qui est la plaie de la société moderne. — Si la possession de l'autorité est une propriété réclamée, comme les autres, par le principe universel de l'ordre et personnifiée par un fait quelconque qui ait la vertu de déterminer cette possession, les communistes qui s'insurgent contre tout droit de propriété devront logiquement s'insurger aussi contre tout possesseur de l'autorité. Or, sur ce point, vous savez s'ils sont inexorables dans leurs conclusions. Le grand reproche que Proudhon fait aux socialistes modérés, c'est qu'ils se contentent de transférer lapossession de l'autorité, quand ils devraient l'abolir absolument (1). Tant qu'on laissera à un seul homme, dit-il encore, le droit d'exclure les autres du pouvoir, le sens commun verra toujours dans cet homme un propriétaire; et ce propriétaire sera un larron, puisque la propriété est un vol.
En outre, comme il y a deux sortes de communistes, les uns plus et les autres moins radicaux, il y a aussi deux espèces d'anarchistes, les uns plus et les autres moins féroces. On peut, parmi les communistes, placer les Saint-simoniens. Or, ceux-ci, conservant un reste de pudeur, disent qu'il faut maintenir la propriété, mais dans ceux qui méritent de la posséder, selon leur adage bien connu : « A chacun selon sa capacité; à chaque capacité, selon ses œuvres.» Dupin, dans un rapport sur
(1) On n'est pas à moitié ou aux trois quarts révolutionnaire : il faut l'être tout à fait ou se tenir coi. [Voix du ■peuple, 12 janv. 1850.)
2o6 3« PARTIE. — SUR LA. POSSESSION DE L'AUTORITÉ
les Saint-simoniens les combat précisément comme nous avons combattu ceux qui voudraient distribuer, d'après la théorie du mérite, la possession de l'autorité et l'hégémonie des nations aux individus et aux peuples les plus éclairés. Aux embarras de la concurrence des biens matériels qu'on ne saurait évaluer exactement, ils substitueraient la mesure bien autrement embarrassante des valeurs intellectuelles et des capacités morales. Ces partisans du mérite détruisent la propriété du commandement, comme les Saint-simoniens détruisent la propriété de l'argent, sous prétexte de justice distributive. Et remarquez-le : leurs raisons sont les mêmes. Les Saint-simoniens s'appuient sur les principes universels; mais ils ne tiennent pas compte des faits qui déterminent la possession de la propriété; ils envisagent le but pour lequel la nature a établi la propriété ; et ils ne font pas attention que si cette raison universelle ne se combine pas avec un fait particulier, loin de produire la propriété, elle la détruit avec tous ses avantages. Ils disent : « Les instruments de travail et la terre ont été donnés à l'homme afin qu'il les fasse fructifier; donc ils doivent appartenir à celui qui est capable de leur faire porter ces fruits. » — Raisonnement absolument pareil, vous le voyez, à celui des publicistes que nous avons réfutés. Le droit de gouverner a été donné à l'homme pour qu'il procure le bien commun de la société; donc le mérite doit en régler la possession, et il doit appartenir à celui qui est plus capable de faire le bonheur du peuple.
D'après la doctrine Saint-simonienne, toute propriété
est nécessairement précaire. Cette année, j'ai été propriétaire parce que, l'année précédente, j'ai fait preuve de talent et d'activité ; mais si cette année mon mérite n'est plus égal, je perdrai tout ou partie de ma propriété. Ainsi en est-il du gouvernement dans le système des capacités. Tel qui, l'année dernière, a brillé à la chambre législative, s'élèvera cette année jusqu'au ministère ; mais que son étoile pâlisse, il disparaîtra l'année suivante.
Et quelle est la dernière conséquence de la théorie Saint-simonienne? La voici : « Ma propriété est précaire, dira le cultivateur : Eh bien î précaire sera aussi mon travail de culture : à propriété d'un an, culture d'un an. » Et il épuisera le sol; il usera les instruments de travail, et ne laissera au nouveau maître que ce qu'il ne pourra pas emporter de la propriété. C'est ce que Montesquieu constate pour la Turquie. Là le propriétaire craint avec trop de raison que le fruit de ses fatigues ne lui soit ravi tantôt par le Sultan, tantôt par le Pacha. Il se contente de recueillir ce que le sol produit de lui-même sans prodiguer ses labeurs au profit de ses tyrans. — Et n'est-ce pas aussi l'effet naturel d'un gouvernement sans lendemain? Ces ministres qu'on voit perpétuellement escalader la roue de la fortune pour s'élever de la place publique au pouvoir et tomber quelques jours après, peuvent-ils, en exerçant l'autorité,mener à terme un bien quelconque, môme après les plus belles promesses de dévouement et de sacrifices ? Ils ne savent faire qu'une chose : ruiner la société pour remplir leur coffre-fort.
Mais nous parlerons de cela une autre fois. Voyez donc quelle ressemblance entre la propriété de la fortune matérielle et la propriété du pouvoir ! Entre le Saint-simonisme qui altère l'idée de la première et la théorie du mérite qui bouleverse l'ordre naturel de la seconde !
Nous pourrions faire des réflexions analogues sur les communistes radicaux. Ceux-ci ne tiennent aucun compte des faits dans la répartition de la propriété. L'être naturel est le seul titre à la possession, et il est commun à la multitude. Tout homme, comme l'animal, a droit à la satisfaction de son appétit; et, par suite, au moyen nécessaire pour atteindre ce but, c'est-à-dire aux biens de la terre. — Les anarchistes leur ressemblent dans l'ordre politique : car ceux-ci attribuent à chaque homme le droit de posséder la souveraineté, par cela seul qu'il est au nombre des bipèdes humains. A tous et à chacun des hommes le droit à une égale félicité, parce qu'ils ont une nature égale! A tous et à chacun un droit égal au gouvernement, parce que le gouvernement est le moyen d'obtenir la félicité!
Cette comparaison nous montre donc clairement, comme je le disais, que se tromper dans la question de la propriété en refusant de reconnaître dans un fait la détermination du possesseur, c'est être amenéà se tromper dans la question de l'autorité. Au fond, c'est toujours le communisme engendrant la rébellion.
230. — Mais si du communisme doit sortir la rébellion, à son tour, de la rébellion devra naître le communisme. C'est la loi universelle de conversion qui résulte du principe de contradiction et qui est si souvent
Cil. IV. — LÉGITIMITÉ DE LA POSSESSION 239
appliquée par les mathématiciens dans leurs calculs : ils placent indifféremment le premier membre d'une équation à la place du second et le second à la place du premier. Qui part du communisme arrive à la rébellion et qui part de la rébellion aboutit au communisme. C'est du reste un fait notoire et général. La Convention conduit à Babœuf et aux sans-culottes, les Cortès de Cadix aux sans-chernises, le « Réveil » (Risorgimento) à la Ga cette du peuple.
231. — Cette fraternité de principes engendre un autre phénomène moral très digne d'attention. C'est cette sympathie qui se fait sentir, quoique dissimulée sous une écorce un peu rude, entre journalistes dont les programmes semblent à première vue tout à fait opposés. Ainsi certaines feuilles modérées et qui se disent conservatrices seront très indulgentes pour la Gazette du peuple. Mais un mot de Y Armonia ou de VOsseruatore les mettra en garde; et on les verra aiguiser leur plume comme le vieux tailleur son fil pour le faire passer dans le chas de l'aiguille... Us sentent d'instinct ou la fraternité ou l'hostilité. Et ils sont logiques : qui admet en principe qu'on peut dépouiller V Église au profit du souverain temporel dépouillera le souverain au profit de l'aristocratie, l'aristocratie au profit des bourgeois, ceux-ci au profit du peuple ; enfin tout propriétaire au profit des paresseux et des larrons. Naturellement celui-là éprouve donc pour ces derniers une certaine sympathie, puisqu'il se fait leur père... Et ils le paient de retour.