‹ De l'origine du pouvoirChapitre 15 sur 36 · Aussi faut-il être sur ses gardes, et ne pas · texte numérisé non relu

Aussi faut-il être sur ses gardes, et ne pas

donner aveuglément sa confiance à certains ennemis prétendus du communisme. Ils l'attaquent aujourd'hui, et ils l'embrasseront demain : témoin le Piémont, qui vise à la spoliation totale de l'Église, et pour se faire la main a commencé par violer le droit des évoques, des religieux Servites, et par usurper mainte juridiction ecclésiastique... C'est cette usurpation qui arrache au successeur de Pierre, à Pie IX, un cri d'alarme, et un avertissement solennel, lorsque, dans son allocution consistoriale du 1er novembre 1850, il annonce que la violation des droits de l'Église engendrera promptement la perturbation de l'ordre civil. « En effet, dit-il, la raison qui a fait déchirer le pacte avec l'Église fera mépriser et fouler aux pieds toutes les autres conventions publiques ou privées î » Et vraiment, après tant de bouleversements suscités en Europe par le communisme, on ne pourrait admettre que les politiques ne voient pas le précipice où ils courent tête baissée, si l'on ne savait jusqu'à quel point la passion peut aveugler les plus doctes et pervertir la notion des lois canoniques dans l'esprit des hommes d'État.

233. — Les rapports signalés ici n'échapperont à aucun de nos lecteurs, car ils sont renfermés dans la sphère des idées politiques où ils ont l'habitude de se mouvoir. Mais puisque plusieurs d'entre eux étudient ces questions non en administrateurs mais en philosophes, il leur sera sans doute agréable de constater encore l'harmonie de nos doctrines avec des vérités plus abstraites. Nous nous élèverons donc ici à des considérations plus métaphysiques. On pourra d'ailleurs les

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omettre sans inconvénient, si Ton n'est point familiarisé avec ce monde transcendantal.

Le communisme, négation de la propriété est, comme nous l'avons dit, fils delà rébellion, etlarebellion contre l'État est, chacun le sait, fille du protestantisme, lequel n'est que la rébellion contre l'Église. — Or, vous savez, cher lecteur, que cette secte a conçu, dès son berceau, une haine irréconciliable contre l'Aristotélisme des scolastiques, et qu'elle a mené contre lui une guerre d'extermination dans toutes les écoles catholiques de l'Europe, Les formes rudes, la langue inculte, les subtilités ridicules de certains scolastiques ont servi de prétexte À la guerre et d'appeau pour prendre les esprits simples et sans défiance. Mais ceux qui ont regardé au fond des choses ont compris que tant de bruit et tant de haine n'avait point pour cause une question de grammaire ou de littérature. Ils ont découvert dans les principes des deux écoles la raison intime de cette irréconciliable hostilité.

Si vous avez bien saisi ce que nous avons dit de la souveraineté du peuple, et si vous ramenez tout cela à une formule transcendantale, vous serez surpris de voir que la rébellion contre l'autorité et la négation de la propriété se réduisent finalement à la négation ou à l'ignorance du principe sur lequel roule, comme sur son pivot, toute la philosophie d'Aristote. Quel est en effet ce principe, auquel on revient aujourd'hui après l'apaisement des passions? Car le possible et le réel, la matière et la force, si connus de nos jours dans le monde philosophique, ne sont autre chose que la puis-

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sance et l'acte^ la ?natière et la forme, ces deux éléments dont l'union constitue, selon les scolastiques, l'ordre de l'univers.

234. — Or, les communistes, qui nient la propriété matérielle, et les partisans de la souveraineté du peuple, qui nient le droit d'autorité, s'appuient tous également sur la même équivoque. Ils confondent la puissance avec l'acte, le possible avec le réel... Et Romagnosi en faisait déjà l'observation au temps des républiques subalpines. Voulant prévenir le peuple contre l'équivoque de la prétendue égalité, sur laquelle on se base pour dépouiller tous les propriétaires, il lui disait : « Vous prétendez, avec Mirabeau, que tout est à tous, parce que tous ont le droit de vivre. Mais ne voyez-vous pas que si tout est à tous, rien n'est à personne. Si ma fortune est votre fortune, elle n'est réellement ni à moi ni à vous, puisque ce qui est mien est une chose de la possession de laquelle je vous exclue, et ce qui est vôtre, une chose à laquelle je ne puis pas prétendre. Ne voyez-vous pas, par conséquent, que ni vous ni moi n'aurions le droit d'user d'une chose possédée selon la théorie communiste, afin de ne pas nous en priver réciproquement? Or si par exemple nous ne pouvons faire usage du pain, comment vivrons-nous? Vous voyez par là, continue Romagnosi,que le droit universel de propriété n'est pas un droit actué, un droit en acte, mais un droit en puissance... Le bien matériel qui n'est pas encore occupé pourra l'être par vous, par moi, par un autre quelconque. Et c'est là ce que signifie au juste cette proposition : Tout est à tous. Ce qui n'est pas encore

occupé peut l'être par qui que ce soit. Ma main est vide, niais elle peut être remplie par un fruit, par un livre, par de l'argent. Direz-vous qu'en raison de cette possibilité, je suis possesseur de ces trois objets? Certainement non. Avec ma main j'ai la puissance de lesprendre, mais je ne les tiens pas actuellement. »

Tel était le raisonnement serrédupublicistedePavie. Et maintenant considérez la souveraineté du peuple. Et dans cette question vous verrez encore la confusion de la puissance et de l'acte. En effet, quel est le grand argument de ceux qui soutiennent ce système : « La nature, disent-ils, qui veut l'autorité dans la société, n'a point déterminé les personnes qui la posséderaient ; donc tous la possèdent. » N'est-ce pas le raisonnement même des communistes? La nature qui nous a donné les biens de la terre pour vivre n'a pas déterminé à qui chaque chose appartiendrait en particulier ; donc, en vertu du droit naturel, tout appartient à tous. » — L'erreur, vous le voyez, se réduit à l'équivoque entre la puissance et Y acte. Tous peuvent commander; donc, tous commandent. » Tous est le mot sur lequel roule l'équivoque, parce qu'il peut être entendu collectivement ou distributivement. Dans le premier sens, il est faux ; dans le second, il est vrai. Si vous voulez dire que, dans une nation, tous commandent actuellement , en réalité, de fait. . . vous dites (pardonnez-moi ce mot peu respectueux), vous dites une sottise. Si au contraire vous voulez dire que chacun peut être appelé à commander, vous exprimez une vérité évidente.

Dans ce chapitre, à quoi a tendu toute notre discus-

sion ? A faire reconnaître dans le développement de l'humanité ces faits par lesquels la puissance, qui appartient à tous, devient actuelle et réelle dans la personne de quelques-uns ; à montrer ensuite comment ceux-ci excluent raisonnablement de leur droit tous ceux qui ne s'en sont point rendus participants par un fait : enfin, comment, par suite de la détermination qui les désigne, les individus sont vraiment propriétaires, non pas des hommes, dont ils ne peuvent se servir pour leur utilité privée, mais du droit, dont ils tirent, comme nous l'avons vu, de notables avantages. La doctrine d'Àristote a donc une secrète affinité avec le droit des propriétaires et avec la possession de Y autorité. Ces droits en jouissance appartiennent à tous; mais ce sont les faits qui les réduisent en acte et en désignent les possesseurs respectifs. Par contre, le système qui nie le respect dû aux propriétaires de la fortune matérielle et du droit part d'un principe opposé à la vérité fondamentale sur laquelle s'appuie le Stagyrite. Ce système discrédite et tourne en ridicule la distinction entre la puissance et l'acte; puis il considère comme un acte ce qui n'est qu'une simple puissance, comme une réalité existante ce qui n'est qu'une possibilité.

L'hostilité protestante contre la scolastique n'a pas été, à l'origine, une haine raisonnée. Les premiers sectaires n'avaient pas conscience que cette double négation conduirait, l'une au communisme, l'autre au Jacobinisme; mais, dès le début, elle a été logique; car, pour aboutir pratiquement à ces extrêmes, il fallait détruire la doctrine métaphysique de l'acte et de la puissance,

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c'est-à-dire l'union de ce double principe qui constitue toutes les existences créées.

Mais c'est assez sur ces comparaisons, les prolonger déplairait peut-être au plus grand nombre des lecteurs. J'ai voulu seulement les signaler, pour que cet aperçu synthétique fit mieux ressortir l'harmonie de notre doctrine avec l'ensemble de la science et l'importance des enseignements politiques que nous aurons à développer dans la suite.

Pour le moment, tenons pour solide la véritable théorie qui montre comment l'autorité est dévolue à tel ou tel individu. Afin d'expliquer ce phénomène d'ordre social, nous avons distingué Vessence de l'autorité, qui dépend de la nature môme de la société; V existence de l'autorité, qui date au moins de la réalisation de la société, puisqu'elle en est la cause formelle ; la possession de V autorité, qui est un fait contemporain de cette existence; enfin la légitimité de V autorité, ou le droit de la posséder, droit dont nous avons recherché et les causes et la nature.

Mais toutes ces considérations avaient pour but l'examen d'une autre question très grave, qu'on peut dire comme soudée à la question du suffrage universel. Car les partisans modérés de ce suffrage sont persuadés, ainsi que nous l'avons dit, qu'il est impossible que tous et chacun^ dans une nation, gouvernent la société. Ils restreignent donc leur prétention : mais ils veulent au moins qu'à mesure que les classes populaires progressent dans un pays, les individus les plus éclairés soient appelés par le prince au gouver-

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nement; ils prétendent enfin qu'à mesure que des peuples entiers montent dans l'échelle de la civilisation, ils acquièrent le droit de se gouverner par euxmêmes.

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