CHAPITRE III Idée et conséquences vraies de l'âge des peuples
Sommaire: 261. Résumé du paragraphe précédent. — 262. Danger qu'il y a à se servir d'une terminologie métaphorique. — 263. Rien ne détermine chez un peuple des périodes régulières de civilisation. — 264. Les développements dans les nations sont irréguliers. — 265. Parce qu'ils sont modifiés par le libre arbitre. — 266. D'où il suit que l'usage de la liberté n'est pas soumis à des lois constantes.— 267. Cependant la théorie de M. Ricci est vraie par un côté. — 268. Non en raison de progrès mesurés par le temps. — 269. mais en raison du développement organique que prend naturellement une société. — 270. Et sous ces rapports, c'est une loi constante. — 271. C'est un fait. — 272. nécessaire physiquement. — 273. naturel dans l'ordre des intérêts.
— 274. conforme auxtendances essentielles del'espritet de la volonté.
— 275. Preuve métaphysique. — 276. La nature tend à la perfection.
— 277. L'union d'un plus grand nombre est chose plus parfaite. — 278. Le catholicisme est l'idéal même de cette union. — 279. Au point de vue de ce progrès la marche de l'humanité a été constante. — 280. mais elle a été entravée par le protestantisme. — 281. Toute grande société est organique. — 282. Tout organe a sa raison d'être particulière. — 283. et par conséquent son unitéjde fin,de force et d'autorité,
— 284. Delà, il suit que le peuple (la multitude) doit avoir une cer. taine influence dans le gouvernement, une certaine participation au gouvernement. — 285. C'est un secours pour les gouvernants euxmêmes. — 286. et ils ne peuvent s'en passer. — 287. à quelque degré qu'ils exercent l'autorité. — 288. Cette influence naturelle du peuple dans le gouvernement est un principe de réaction contre les excès du pouvoir. — 289. dans une société honnête. — 290. Voilà donc une participation légitime et progressive du peuple dans la conduite des affaires publiques. — 291. Et c'est en raison de cette participation que les actes du gouvernement peuvent s'appeler publics. — 292. Il y a. publicité dans Y in formation. — 293. dans la législation. — 294. dans l'application des lois. —295. De là suit qu'aucun gouvernement n'est un gouvernement absolu. — 296. ni par nature. — 297. ni par son organisation.— 298. Universalité de la loi de subordination dans l'ordre physique. — 299. dans l'ordre moral, où elle devient un principe de réorganisation sociale. — 300. et aussi d'organisation du droit électif. — 301. ^Conséquences pratiques: respecter l'organisme social
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naturel. — 302. Il est détruit par l'excès de centralisation. — 303. Tout en combattant la centralisation, il faut conserver l'unité.
261. — Résumons toute cette réfutation dans le syllogisme suivant. Le motif pour lequel un enfant doit être placé sous la tutelle de personnes adultes dans la société humaine, c'est que, n'ayant pas encore au degré suffisant l'usage de sa raison, il lui est impossible de pourvoir à son propre bien. Or, les peuples que l'orgueil de la civilisation européenne appelle des peuples enfants ont le plein usage de leur raison; ils pourvoient à leurs intérêts, même à l'époque où ils sortent de l'état domestique pour se transformer en société civile, même lorsqu'ils ne cultivent ni les arts ni les sciences, même lorsque leur gouvernement a encore la simplicité de l'âge patriarcal. Donc, vous ne trouverez dans l'enfance des peuples aucun motif raisonnable pour les priver de leur liberté politique. L'histoire, nous l'avons vu, est ici d'accord avec les principes. Que si vous en trouvez à certaines époques et en certains pays qui ont été gouvernés par un pouvoir plus fort, il faut en chercher la cause ailleurs que dans leur enfance. Donc enfin l'âge adulte d'une nation n'est pas davantage pour un gouvernement une raison de se transformer, et d'accorder à ses sujets la liberté politique.
262. — Qu'on me permette, ici en passant, une réflexion sur toutes ces analogies dont on tire des arguments boiteux et souvent si faux, quand on veut les introduire en guise de principes dans les questions philosophiques. On nous parle beaucoup de l'enfance des peuples! Or, je vous en prie, voudriez-vous nous dire après combien
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d'années, de lustres, un peuple est encore un peuple enfant, puis un peuple adulte, enfin un peuple qui a atteint ou la virilité ou la vieillesse ? Je gage que nombre de ces écrivains ou orateurs qui aiment à discourir sur l'enfance des nations seraient bien empêchés pour me répondre ? Et ils le seraient plus encore, si on leur demandait à quel signe on reconnaît qu'un peuple passe d'un âge à un autre. — Pour l'homme pris individuellement, rien de plus clair. — L'enfant devient un petit garçon quand il commence à discerner le bien du mal; il est adolescent quand il use déjà assez facilement de sa raison; il est homme quand sa raison a atteint toute sa puissance.
La philosophie a aussi des signes organiques pour reconnaître ces différentes phases de la vie. et chacune est comprise dans une période plus ou moins longue... Mais avez-vous observé rien de pareil dans les différents âges des peuples? Non seulement ces âges prétendus n'ont ni un temps déterminé, ni des signes ou des formes organiques quelconques... Mais la philosophie de l'histoire, après beaucoup d'études et de discussions, se demande encore si les peuples ont un âge.
263. — Sans doute, les peuples ont le sort de toute créature : ils sont emportés, comme les feuilles, par le torrent des siècles. Pourtant la question reste; et il s'agit de savoir si les peuples tendent toujours à une plus grande perfection, comme le prétendent les progressistes, ou s'ils marchent vers la décadence, comme le veulent les pessimistes; ou bien s'ils tournent dans un cercle, comme le pense Vico, ou enfin si, après une
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phase Je recul, ils reprennent leur marche en avant selon l'opinion de Balbo. (Méditât, historiques.)
Nous ne savons donc pas si la vie des peuples a une marche normale et constante... Mais serait-il possible au moins de diviser la durée de leur existence en périodes régulières? Supposé que Guvier ait trouvé dans les entrailles de la terre un fossile dont il ne pourrait dire auquel des trois règnes minéral, végétal, animal, il appartient. Il ne connaîtrait pas les phases successives par lesquelles cet être a passé... Eh bien ! dans ces conditions pourrait-il savoir à quel âge cet être a été surpris par un cataclysme et enseveli dans le sein de la terre?
264. — Pour moi je ne voudrais jamais dire que la vie des peuples passe, comme celle des individus, d'un âge à un autre. — A moins qu'on appelle leur enfance ce temps où chez eux la société domestique se transforme en société civile. — Pendant tout le reste de leur existence, on voit des forces élémentaires se développer successivement, et si chaque génération considère que ce qui était en germe dans celle qui l'a précédée est maintenant chez elle en pleine évolution, elle peut donner à sa devancière le nom d'enfant et se croire ellemême ou adulte ou arrivée à la maturité,, comprenant pourtant qu'en vertu delà même comparaison la génération suivante la traitera comme elle a traité sa devancière. — Mais toutes ces comparaisons vaniteuses ne sont que des jugements très relatifs... Ils ne reposent point sur une base absolue et constante. Aussi qu'arrive-t-il ? Les uns donnent le nom d'enfants à certains
peuples que d'autres élèvent jusqu'au ciel 1 Les uns regardent comme un progrès ce qui pour les autres n'est qu'une décadence. — Du reste toutes ces fluctuations dans la vie des peuples ont leur raison profonde et radicale dans la nature de l'homme : et il est facile de s'en convaincre.
265. — La société est composée, il est vrai, d'êtres physiques; mais elle constitue aussi un corps moral, dont les qualités résultent de la libre opération de ses membres. Les hommes sont sans doute soumis par la loi morale à la société dans laquelle ils vivent. Cependant, grâce à leur libre arbitre, ils peuvent violer ces lois ou les suivre avec plus ou moins de perfection; ils peuvent en modifier l'accomplissement, et ainsi faire produire à leurs actions, si différentes selon les circonstances, des résultats aussi variés que ces actions ellesmêmes. Prenons un exemple dans les grands faits de l'histoire: lorsque Constantin, Clovis, saint Etienne de Hongrie implanteront dans leurs nations respectives l'idée catholique, ils y jetèrent, pour ainsi parler, une semence qu'ils auraient pu ne pas y répandre, et, de leur côte, Mahomet, Luther, Voltaire auraient pu ne pas arracher ou stériliser cette semence. S'il est donc vrai que la liberté humaine modiiîe en bien ou en mal la vie des peuples, vouloir assigner à cette vie une marche normale, avec des phases successives qui aient des caractères constants, vouloir lui appliquer ces dénominations propres par lesquelles on distingue les âges d'une personne humaine, tout cela, disons-nous, répugne à la nature morale de la société ; car encore
une fois celte nature morale résulte des actions libres d'un grand nombre d'hommes. Et ces actions physiquement libres et si variées déposent au sein d'une nation dos germes qui ne manqueront point de se développer.
266. — Appliquez cette vérité à la doctrine que nous examinons. Elle nous fournira une nouvelle preuve que de l'enfance ou do l'âge adulte des peuples on ne peut rien conclure pour ou contre leur émancipation. En effet, avons-nous dit, toute génération suivante peut se dire adulte par rapport à la précédente : d'où il suit que toute génération suivante aurait le droit de s'affranchir politiquement. Pour celle qui précède, elle n'est, par rapport à la génération postérieure, qu'à l'état d'enfance : et des gouvernants auraient le droit et le devoir de la mettre en tutelle. Ensuite, comme les développements auxquels est soumise la vie d'un peuple conduisent ou au bien ou au mal, selon le principe et le germe dont ils procèdent, il faudrait, d'après les résultats, ou relâcher ou resserrer, c'est-à-dire augmenter ou diminuer le frein du gouvernement, l'influence du peuple dans la conduite des affaires publiques.
267. — Aussi, cher lecteur, l'hypothèse de plusieurs âges pour un peuple fourmille-t-elle de difficultés au point de vue de l'action politique. — Mais en voyant que je m'attarde à en faire la critique, peut-être me croirez-vous partisan d'un gouvernement moins libre... Peut-être supposerez-vous que je veux totalement anéantir la doctrine de l'illustre comte Ricci. Cette supposition serait mal fondée, car quand il s'agit d'auteurs
sincèrement catholiques, sérieux, modérés, non seulement je n'ai pas tendance à tout nier dans leurs affirmations, mais j'aime mieux croire que leurs songes sont l'effet d'un éblouissement et que cet éblouissement est lui-même produit parle reflet d'une vérité aperçue confusément. J'aime à croire que cette doctrine pourra être dégagée des ombres de l'équivoque et répandre alors une grande et pure lumière. — Cet espoir, je voudrais l'appliquer à la théorie de Ricci, et examiner en quel sens vrai les peuples peuvent être appelés enfants, comment ils parviennent à l'âge mûr et ont droit d'obtenir une influence plus grande dans le gouvernement.
268. — Nous l'avons dit plus haut : la vie des peuples, après leur première formation, est dans un perpétuel changement. L'évolution présente est chez eux le fruit d'un état antérieur et le germe d'un état futur. Ces différentes phases de la vie d'un peuple ne sont point des âges proprement dits, comme les périodes normales par lesquelles passe la vie individuelle pour arriver à sa maturité. Par conséquent, les formes de gouvernement ne dépendent en rien de l'âge des peuples. Mais cette assertion regarde chaque peuple isolé et indépendant. Eh bien! cet isolement est-il, dans le genre humain, une propriété essentielle des nations ? Ne seraient-elles pas appelées à passer par certaines phases avant d'arriver à leur dernière perfection et ne peuvent-elles pas espérer pour cela de nouvelles transformations ? 11 y a une chose facile à constater : c'est que toutes les sociétés semblent poussées par une loi
constante de la nature et par une sorte d'instinct vers un agrandissement futur.
2(i<). — Sur ce point, le témoignage de l'histoire est très net. À l'origine des nations, chaque famille, pour ainsi dire, s'érige en cité et devient un royaume dont le territoire ne s'étend pas au delà de quelques arpents de terre. Ainsi en fut-il, nous dit l'Écriture, desroyaumes d'Orient et en particulier de la Palestine. Elle contenait une foule de très petits États qui ne s'étendaient guère chacun au delà de leur capitale... Et cinq étaient renfermés dans cette étroite vallée qui est aujourd'hui la mer Morte.
Même conclusion, si vous étudiez les documents de l'histoire profane; par exemple : de la grande et de la petite Grèce, du Latium, de l'Étrurie, etc.. Après ces premières sociétés, on voit se former des nations divisées en fiefs et communes..., lesquels peu à peu s'agglomèrent et finissent par composer ce que nous voyons aujourd'hui, de grands États et des Empires.
270. — Or, ce fait historique est-il un simple accident ou le résultat d'une foi constante? La philosophie de l'histoire, qui a beaucoup parlé, n'a pas toujours parlé juste... Comme les sciences naissantes, elle s'est montrée très facile à tirer de quelques faits particuliers des conclusions universelles... Trois ou quatre pareils à ceux que nous venons d'indiquer lui suffiraient pour formuler une loi générale. Mais pour donner une vraie valeur à une induction basée sur un si petit nombre d'éléments, il faut remonter aux principes de Tordre métaphysique. Ceux-ci sont essentiellement nécessaires
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et immuables ; ils pourront donc nous donner l'assurance qu'un fait qui s'est reproduit quelquefois dans le genre humain se reproduira constamment en raison même et en vertu de sa nature.
271. — Or il est facile de trouver dansl'essencemême de la société humaine les éléments d'une démonstration apodictique pour établir que la société est naturellement progressive... Progressive, non dans le sens que nous avons réfuté et selon lequel chaque peuple acquerrait toujours de nouvelles lumières, de nouveaux droits à la liberté ; mais en ce sens que toute société d'abord élémentaire tend, en se développant, à acquérir sous un nom nouveau de nouvelles propriétés et une nouvelle forme, passant de l'individu à la famille, de la famille au municipe, du municipe à l'État, de l'Etat à la nation,, de la nation à la confédération ou à l'Empire, et enfin à la société universelle. Telle est (à moins de catastrophes qui troublent l'ordre et la vie dans un peuple) le progrès véritable, naturel, régulier et constant de toute société humaine. Vous comprenez que si cette loi physique du progrès social est constante, nous pourrons à bon droit en déduire des lois morales pour le gouvernement des sociétés... Peut-être même pourrons-nous tirer de ces principes des conséquences analogues à celles de Matth. Ricci ; à la condition toutefois de les appliquer à un autre objet ; car l'illustre auteur, supposant, ce qui est faux, que chaque peuple croît en instruction et en sagesse, fait sortir de cette hypothèse une loi impraticable et funeste. Pour nous, nous attribuons ce progrès à la marche générale de
tout le genre humain. Et si cette marche est vraiment telle que nous la jugeons, une loi morale en sortira qui sera non seulement possible, mais très utile. Or, que cette loi guide les sociétés, nous pouvons le démontrer par de nombreux arguments.
212. — Considérez-vous la société dans son être physique? Vous voyez qu'elle est créée pour croître indéfiniment, comme le prouve avec évidence le grand fait de la génération et de la fécondité... Et remarquez-le bien, cette fécondité multiplie d'autant plus les individus de l'espèce humaine que ceux-ci observent plus fidèlement la loi morale naturelle... Une honnête chasteté, une vie sobre, un travail assidu, une prudente économie, telles sont les vertus naturelles qui contribuent à multiplier, à entretenir et à faire prospérer la race humaine. Enfin, cette multiplication est limitée non par les années, mais uniquement par les bornes de la terre et la quantité d'aliments qu'elle peut produire. Donc le genre humain tend physiquement à une société toujours plus grande.
273. — A cette première cause de progrès, joignez celle de l'intérêt. . . Les intérêts, en effet, obtiendront une satisfaction d'autant plus parfaite qu'on aura plus d'intelligences et plus de bras pour se la procurer. Si donc on réussissait à unir tous les efforts des hommes qui exploitent les richesses du globe entier, les hommes retireraient de leur labeur le plus grand profit qu'ils pourraient désirer. Mais ces désirs d'une satisfaction toujours croissante, l'homme la trouve précisément dans sa nature sensitive éclairée par la
raison. Donc, parce qu'il recherche toujours de nouveaux moyens pour satisfaire ses intérêts, l'homme est naturellement poussé à constituer une société composée de tous les individus qui sont sur la surface du globe.
274. — Considérez maintenant l'homme en tant qu'il est raisonnable. La réponse sera la même. Altérée de vérité, la raison pousse l'homme à nouer de nouvelles relations avec les intelligences qui lui communiqueront, espère-t-il, de nouvelles lumières. L'amour du bien et de l'ordre toujours contrarié par la violence des passions ne le stimule pas moins à former une société plus vaste. Par là, en effet, il pourra plus faciletiment trouver l'accomplissement de ses justes et légitimes désirs. Car l'homme ne peut vouloir le désordre pour le désordre... Et s'il commet une injustice, c'est qu'il y cherche la satisfaction d'un intérêt privé. Or, dans les grandes multitudes (dans les sociétés nombreuses) les intérêts sont toujours plus divisés. Donc le triomphe de l'ordre y est aussi (toutes choses égales d'ailleurs) plus probable et plus facile. C'est pour cela que la famille espère obtenir, et défait obtient, protection dans la ville, contre les excès d'un fils dissolu ou d'un père trop rigoureux ; pour cela que les villes se sont unies afin de se défendre contre la tyrannie d'un seigneur ou les attaques d'un voisin puissant et ambitieux. De ces alliances sont nés les États... et les États eux-mêmes, en s'unissant, ont formé des royaumes toujours plus vastes... Aujourd'hui enfin l'Europe est comme partagée en deux grandes familles. Dans la
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première, les catholiques, qui s'inspirent du principe de l'ordre; dans la seconde, les sectes et les factions dominées par l'esprit d'irréligion et d'anarchie. Il y a donc dans l'homme raisonnable une tendance innée à per- * fectionnner l'unité sociale en augmentant la société.
275. — Voulez-vous finalement donner à cette démonstration la forme transcendantale d'une abstraction métaphysique (cette forme, je le sais, ne plaît guère aux esprits moins cultivés : c'est elle pourtant qui imprime le sceau de l'évidence à des preuves moins abstraites) ? Eh bien 1 vous pouvez trouver dans la métaphysique et l'ontologie de l'être social une preuve manifeste de cette vérité : que toute société tend à un progrès indéfini. Voici cette preuve. Je l'exprimerai en termes que tous pourront comprendre.
276. — La nature a une tendance essentielle à faire des œuvres parfaites. Vous ne pouvez pas le nier. Il serait absurde qu'elle tendît à l'imparfait, car la nature n'est pas autre chose que l'impulsion primitive donnée par Dieu à une créature, et nous savons par l'Ecriture non moins que par la raison que les oeuvres de Dieu sont parfaites : « Del perfecta sunt opéra !» Si donc, partant de l'idée même de la société, je démontre que sa perfection consiste dans des progrès indéfinis,, chacun devra conclure que la société tend naturellement à ces progrès.
277. — Eh bien ! qu'entendez-vous par ce mot : la société? Vous entendez très certainement l'union oVê- ^ très raisonnables conspirant à un bien commun. Or, dites-moi, je vous prie, quelle est la plus parfaite de ces
deux unions, l'une qui comprend un grand nombre, l'autre qui comprend un petit nombre démembres? Impossible de penser que c'est la seconde; puisque toute puissance, toute force est d'autant plus parfaite qu'elle est plus étendue dans son action... Par exemple, vous avez une vue plus parfaite que moi, si, avec vos yeux, vous embrassez plus d'objets que moi avec les miens ; vous avez une intelligence plus puissante que moi? si votre intelligence comprend plus et mieux que la mienne, et ainsi du reste. Or, qu'est-ce que l'union? C'est l'acte même de la force associante... Donc, plus cette force sera parfaite et plus elle poussera à l'association ; et par ailleurs plus nombreux et plus étroitement unis seront les associés et plus aussi devra être grande la force qui les unit. Si donc la nature dans tous ses ouvrages vise au plus parfait, la tendance naturelle de la société doit être de viser à l'union la plus grande du plus grand nombre d'hommes, c'est-à-dire à l'union de toutes les intelligences.
278. — Aussi la plus grande œuvre de Dieu est cette société universelle à laquelle il appelle tous les hommes, et dans laquelle il les unit extérieurement par des actions et par des prières et intérieurement par la foi et par la charité, les préparant ainsi à cette union immense dans laquelle l'Être divin sera le lien infiniment parfait de tous les esprits créés. Vous le voyez; c'est là la société parfaite par excellence et en même temps la plus digne de cette main créatrice, seule capable de la former, et qui donne à tous ses ouvrages une beauté inénarrable...
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Cette perfection de l'œuvre divine brille encore d'une autre manière. La société n'est pas seulement une union: c'est une union qui tend au bien commun; d'où il suit que la société sera d'autant plus parfaite que ce bien sera plus élevé et l'union des associés plus efficace pour l'atteindre. Mais le plus grand bien de l'homme étant la vérité et l'ordre moral, la société aura sa plus haute perfection lorsque ses membres, aussi nombreux que possible, conspireront avec la plus grande unanimité et la plus grande force à la possession de la souveraine vérité et du Bien absolu. Or. n'est-ce paslà la fin de la société universelle, fondée immédiatement par le Verbe Incarné, Jésus-Christ, et n'est-elle pas très parfaite quant au nombre, quant à l'unité et à la fin infiniment noble à laquelle elle aspire...? Ce fait, que nous donnons comme une application de notre argument métaphysique, pourrait aussi être considéré comme une preuve théologique de notre proposition. Nous ne voulons pas pour prouver une tendance naturelle recourir à une raison d'ordre surnaturel. Toutefois, personne n'ignore que, de fait, la fin dernière de l'homme et sa perfection suprême est surnaturelle... et il y a là au moins une forte présomption pour affirmer que toute société est naturellement progressive.
279. — Concluons donc nettement que toute société sortie de l'individu comme l'arbre de la semence naît avec la tendance à un progrès perpétuel, et que ce progrès ne trouvera son terme que dans l'union de tous les hommes. Mais la société ne marche vers ce terme que pas à pas... Et les petitessociétés se fondent
les unes dans les autres, en formant une plus grande sans s'anéantir.
Voilà une seconde vérité que je voudrais mettre en évidence.
280. — S'inspirant de l'esprit païen, le protestan tisme, comme nous le verrons, a fait de l'Etat une sorte de monstre qui absorbe et anéantit tous les autres éléments de la société. Mais celte absorption, loin d'être naturelle à la société, la ruinerait tout à fait, et, avec elle, ses opérations propres en détruisant son organisme.
En fait, comment devons-nous concevoir Y être de la société publique? Beccaria croit avoir fait une grande découverte en disant que la société était une agrégation non pas de familles, mais d'individus, et en tirant de là certaines conséquences que nous examinerons une autre fois.
281. — Nous nous bornons pour le moment à discuter l'assertion de Beccaria. Et nous croyons pouvoir affirmer tout le contraire et dire en termes rigoureusement philosophiques, que la société publique n'est pas une agrégation d'individus, mais bien une union de familles et d'aulres sociétés inférieures. Car où est la différence précise entre la famille et la société publique, sinon en ce que la première est composée d'individus tandis que la seconde est composée de sociétés moindres. — De fait quelle différence y aurait -il entre la société civile et la famille, entre la ville et la province, si toute société n'était en définitive qu'une agrégation d'individus? La nature a-t-elle le même but en organisant la famille qu'en amenant la société publique jus-
qu'à son entier développement ? Si elle n'a qu'un seul et même but, pourquoi multiplie-t-elle les moyens ? — La multiplicité de ces moyens indique donc aussi la multiplicité des buts au moins partiels.
282. — Voyez comment cette vérité éclate dans le corps humain. 11 est créé tout entier pour servir l'intelligence. Cependant si quelqu'un s'avisait de vous demander pourquoi Dieu nous a donné nos yeux, nos mains, nos pieds..., vous ne répondriez pas en physiologue, si vous vous contentiez de dire : Dieu nous a donné ces sens pour servir à l'intelligence? La fin du corps est aussi la fin de toutes ses parties ; rien de plus sûr ; puisqu'il est impossible que les parties ne tendent pas en dernière analyse au même but que le tout. Mais suitil de là que chacune des parties, outre la fin générale, n'a pas encore une fin immédiate, propre et particulière, qui du reste est subordonnée à la fin de tout le corps ? Si cela était, pourquoi Dieu aurait-il doté le corps d'un organisme si varié? Il aurait pu nous créer en mettant au service de notre intelligence simplement un cerveau. Et en vérité l'homme eût été, dans cette hypothèse, un curieux animal. Mais dans le plan de Dieu, l'intelligence avait besoin d'une imagination, celle-ci de sensations; les sensations avaient besoin de la vie, la vie de nourriture, et par conséquent de mouvement et de travail, etc. Et voilà pourquoi Dieu a dû composer cette machine si complexe de l'organisme humain; voilà pourquoi chaque partie a sa fin immédiate et propre et par conséquent une forme et des énergies proportionnées à cette fin; voilà pourquoi il serait absurde de vouloir assigner
aux organes si délicats de la vue le travail des dents et des pieds, et aux organes si fermes et si durs des pieds et des dents l'office de la pupille et du tympan. Or, ce système, qui réduirait le corps humain à n'être plus qu'une masse inorganique, ridicule non seulement aux yeux des savants mais du bon sens le plus vulgaire, ce système est précisément celui de ces philosophes si vantés qui ne veulent voir dans la société qu'un agrégat d'individus. Beccaria le formule explicitement et ceuxlà doivent logiquement l'admettre qui soutiennent avec le protestantisme que chaque homme est indépendant et qu'il n'y a d'associations légitimes que celles qui ont été formées du consentement des individus. Avec un tel principe, il est clair qu'il n'y a plus d'organisme dans la société. Je ne suis plus relié à la cité par la famille , à la province par la cité, à l'État par la province. Si j'ai consenti au gouvernement de l'État, j'en serai le sujet et j'en dépendrai immédiatement; sinon, je ne lui serai point soumis, quelle que soit d'ailleurs la condition de ma famille.
283. — Une autre fois, nous examinerons plus longuement cette théorie funeste. Pour le moment, il nous suffit d'avoir prouvé ce fait : « Que naturellement la commune est composée de familles ; la province de communes, et l'État de Provinces. Cette composition a sa raison d'être; cette raison d'être détermine la forme et les droits propres de chaque société particulière. Et c'est précisément de cette forme particulière proportionnée à la fin particulière et coordonnée à la fin générale, avec tous les autres membres,
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que dépend l'action et la vie parfaite de tout le corps social. Par exemple : la famille est destinée à pourvoir aux besoins incessants de la vie quotidienne. Elle ne demande pas d'être nombreuse ni d'avoir une grande puissance coercitive; mais elle veut plus d'intimité et plus d'amour, etc. A cette fin la nature l'a dotée d'affections qui, par leur vivacité, suppléent chez elle au défaut de la force coactive. La commune a des intérêts différents de ceux de la famille : elle a aussi une organisation différente : toutefois, parce qu'elle est immédiatement destinée à défendre les familles et leurs intérêts, les chefs de ces familles ont une certaine capacité naturelle pour la gouverner. — Au contraire, la société publique est complexe dans ses besoins et dans les moyens dont elle use, son gouvernement et la direction de ses forces requièrent une intelligence et une sagesse supérieures au talent qui suffit à gouverner une commune. Mais, d'ailleurs, si les affaires politiques sont moins accessibles au peuple, elles ont aussi sur lui une influence plus éloignée et n'agitent guère les dernières fibres du corps social... Tout est donc ici proportionné : les objets, les besoins, les tendances, la capacité. Tout est ordonné avec une harmonie parfaite, de façon que les développements progressifs de la famille, de la commune, de la province, de l'État, aient respectivement leur propre fin, leur tendance, leur capacité et leur autorité motrice, toujours en parfait accord avec les intentions de la nature.
284. — Nous n'entrerons pas plus avant dans ces considérations sur la fin et les moyens de ces différen-
tes sociétés qui progressent naturellement et font progresser avec elles le genre humain. Ce que nous avons dit suffît à l'explication de notre dessein., .C'était, on s'en souvient, de montrer comment il est vrai que les progrès naturels de la société humaine doivent amener les sujets à obtenir une certaine influence dans le gouvernement. Or, après ce que nous avons dit en dernier lieu, cette vérité commence à se faire jour. Car à mesure que les sociétés inférieures se rattachent aux sociétés supérieures les chefs des premières entrent nécessairement en relation avec ceux qui commandent les secondes et participent ainsi à leur autorité. Donnons de ce phénomène social une explication pratique.
285. — Voici un grand nombre de familles européennes qui émigrent, par exemple, sur les côtes orientales de rAmérique. Tant qu'elles vivent isolées, il n'y a point de raison pour qu'elles s'immiscent réciproquement dans leurs affaires. Mais individus et familles s'augmenteront ; ils se rencontreront sur le même territoire ; et alors leurs droits et leurs intérêts respectifs entreront en collision. Alors aussi il leur faudra un pouvoir qui maintienne au droit toute sa force ; il faudra que ce pouvoir réside enunseul ouen plusieurs, élus par la commune, ou envoyés par un gouvernement supérieur. Or comment celui qui aura reçu ce pouvoir exercera-t-il son influence sur les familles autrement que par les chefs mêmes de ces familles ?... Pourra-t-il, pour chaque groupe domestique, se charger de tous les offices qui incombent à tous et chacun des maîtres de maison? Non, évidemment... Donc il devra avoir re-
cours à la coopération des chefs de famille, lesquels lui feront connaître leurs intérêts et recevront en échange le concours de la communauté. Voilà, comme vous le voyez, les chefs defamillo amenés à avoir une influence d'ordre politique. Cela no veut pas dire qu'ils doivent avoir le gouvernement de la commune, mais que la commune ne peut être bien gouvernée sans qu'ils aient dans ce gouvernement une certaine influence.
286. — Supposez, en effet, que celui qui gouverne la commune veuille se passer de leur concours et leur enlève touteautorité. Qu'arriverait-il? La famille cesserait d'être une société organique, puisqu'il n'y a pas d'organisme sans subordination, ni de subordination sans autorité. Les individus privés de laprévoyance qu'exerçait en leur faveur l'autorité domestique devraient recourir pour les plus petites nécessités à l'autorité communale, et celle-ci, incapable d'étendre son action à tant de détails, serait convaincue d'avoir détruit, sansaucun profit, une charge qui appartient naturellement aux pères de famille... La loi naturelle exige donc impérieusement que les affaires de la famille soient gouvernées par l'autorité domestique, même lorsque la famille fait partie de la société publique.
287. — Ce raisonnement vous montre qu'en entrant dans la commune le père de famille agrandit son pouvoir et son influence personnels. Appliquez-le à toutes et chacune des communes qui par leur union constituent une province; et vous verrez que les chefs de ces communes croissent eux-mêmes en pouvoir et en influence en vertu de l'irrésistible nécessité que produit un tel
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développement. . . Appliquez-le enfin aux autres progrès successifs, et vous constaterez que plus la société sera étendue, plus aussi il sera impossible à une seule tête, morale ou physique, et à un seul bras, de pourvoir à tous les besoins particuliers des sociétés inférieures. Le chef de la société publique devra donc être renseigné au sujet des sociétés inférieures, par des hommes qui les connaissent bien et il devra communiquer à ces chefs l'impulsion générale en leur laissant le soin de pourvoir aux besoins particuliers. De cette façon, les sociétés concourront au bien universel sans perdre leur propre nature et sans cesser de tendre à leur fin spéciale.
288. — Faisons une autre considération : Supposez pour un moment que la société dont je vous parle est profondément pénétrée de la sainteté du droit, pleine de respect pour la religion, forte jusqu'à l'héroïsme pour accomplir ces obligations sacrées, comme elles doivent être accomplies, c'est-à-dire sans attachement aux richesses, à la grandeur, à la fortune, à la vie ellemême; supposez que, dans le même temps, le chef suprême de cette société emporté par l'erreur et par la passion en vienne, par une funeste direction, par des injustices et des énormités de tout genre, à compromettre gravement et les intérêts privés et les intérêts publics... Eh bien 1 dans cette double hypothèse, qu'arrivera-t-il? Il ne pourra obtenir de coopération sociale à de telles injustices qu'en faisant partager ses volontés à toutes les parties organiques de la société et cela par le moyen de leurs chefs respectifs. — Mais ceux-
ci, nous l'avons supposé, sont inébranlables dans leur respect du droit et de la conscience. La plupart de ces chefs particuliers, pour ne pas dire tous, sans exciter ni troubles ni mouvements populaires, trop souvent tragiques, sans discréditer le principe de l'autorité légitime, mais uniquement par la force d'inertie, rendront vains tous les ordres de ce chef égaré... Dans sa fureur despotique, il pourra faire disparaître un individu isolé, un Thomas Morus, un Giriodi, un Thomas Becketou un Fransoni ? Mais il n'osera jamais promener l'extermination dans toutes les provinces, dans toutes les communes et toutes les familles, en persécutant ce qu'elles ont de plus noble et de plus respecté, c'est-à-dire leurs chefs eux-mêmes. Vous voyez donc comment l'organisme naturel dans une société honnête en même temps qu'il fournit aux gouvernants le moyen le plus efficace de promouvoir le progrès social oppose aussi une digue insurmontable à leurs excès de pouvoirs.
289. — Je comprends très bien que, si l'honnêteté et la religion sont vacillantes dans l'esprit des citoyens la digue perdra do sa force en proportion, et le torrent du despotisme pourra déborder... Voilà pourquoi, à mesure que diminue, dans une société, la force de la conscience, et la conscience de cette force, on sent croître à l'opposé le besoinetle désir de trouver une sorte de mécanismesocialpourgouvernerlepeupleet suppléera l'affaiblissement de l'honnêteté. — Mais d'où cela vient-il ? Del'organisme naturel à lasociété ou de ce que la société a abandonné l'ordre prescrit par la nature ? Et quand
vous supposez que les lois de la nature, la probité, la religion, ont perdu toute vigueur, pouvez-vous encore vous illusionner jusqu'à espérer du mécanisme social des garanties de paix et de progrès? Lorsque j'affirme que, les peuples progressant naturellement, la nature leur octroie une légitime et salutaire influence dans le gouvernement, je suppose, cela va de soi. des peuples respectueux observateurs de leurs lois, de même que les partisans du régime constitutionnel supposent observées fidèlement les prescriptions de ce régime. Autrement nous devrions dire « que les médecines guérissent grâce à l'ordonnance du médecin, même lorsque le malade n'en fait point usage » .
290. — La nature des choses veut donc que le chef suprême soit obligé de communiquer l'autorité, en proportion même de l'extension de la société. Elle veut que cette communication n'altère en rien, mais au contraire conserve inlaet V organisme des sociétés inférieures; elle veut que toutes les parties organiques de la société, pénétrées ainsi que leurs chefs du sentiment de l'ordre et du devoir, opposent, s'il est besoin, une résistance passive aux erreurs et aux passions du gouvernement supérieur lequel, du reste, ne peut rien sans le concours de tout l'organisme social.
Tout cela est très éloigné de cette participation au pouvoir politique tant vantée par les admirateurs du régime constitutionnel. Et pourtant c'est ce qui a donné occasion à l'équivoque de ceux qui prétendent qu'à mesure que la société progresse un plus grand nombre d'individus doivent nécessairement participer au pou-
voir. Oui certainement : plus une société est nombreuse, plus ses organes subalternes doivent se multiplier, et cette multiplication introduit un plus grand nombre d'individus dans les pouvoirs politiques et donne ainsi au peuple une plus grande influence dans le gouver-^ nement.
291. — C'est par là que l'action du gouvernement peut s'appeler vraiment une action publique. En effet, en quoi l'ordre public difïère-t-il de l'ordre privé? Dans un sens très général les choses d'ordre privé sont celles qui ne dépassent point la sphère d'une société subordonnée et sont par conséquent soumises à l'autorité particulière de cette société; les choses d'ordre public sont celles qui regardent le corps entier de la société et sont du ressort de l'autorité suprême. Or, puisqu'il est dans la nature qu'une société humaine agisse humainement, c'est-à-dire par la connaissance, par la volonté et par les actes extérieurs, comment ces trois modes d'action pourraient-ils être sociaux ou publics si toute la société n'y participait pas, même par la plus petite influence?
292. — Les actes d'un prince sont des actes privés, tant qu'ils n'ont pour but que son bien personnel; ils «ont actes publics, lorsqu'ils sont ordonnés au bien commun.
Mais comment le prince pourra-t-il connaître ce qui importe au bien commun, si son regard n'atteint pas toutes les fibres du corps social? C'est donc pour tout gouvernement et une nécessité et un devoir de s'enquérir des intérêts de la nation. De quelle manière? Ici on peut proposer différents systèmes ; ou celui de députés
qui se réuniraient au siège même du gouvernement, ou celui d'inspecteurs envoyés dans les provinces; et on peut rechercher s'il vaudrait mieux que l'autorité supérieure reçût des informations spontanées de la part des autorités subalternes ou fût renseignée par des hommes élus pour cette fonction... Mais quelque système que l'on admette, une chose est certaine, c'est que cette information ou connaissance publique doit résulter du concours de toutes les parties organiques d'un peuple.
293. — Ce que nous disons de la connaissance sociale, nous le disons aussi des lois ou de la volonté sociale. Tant que cette volonté reste cachée dans le cœur du prince, elle n'a pas de publicité; elle devient publique alors seulement que, par des moyens qui assurent une proclamation authentique, le prince la communique à tous les organes subordonnés de l'autorité sociale.
294. — Enfin, ceux pour qui la volonté sociale est devenue la volonté publique accomplissent eux-mêmes une action publique, en passant de la volonté à l'exécution.
295. — Réfléchissez à cette propriété naturelle et nécessaire de toute société civile, et vous comprendrez qu'elle rend comme impossible cet absolutisme despotique, dont le fantôme a excité de nos jours tant de malédictions. Sans doute, telle forme de gouvernement peut être en soi plus efficace pour le bien du peuple, et mériter d'être préférée à une autre ! Mais je crois pourtant pouvoir affirmer que le créateur de la société, tout
en laissant à l'homme la gloire d'achever son œuvre lui a préparé par les mains de la nature une ébauche si parfaite, qu'il a rondu le désordre absolu à peu près impossible. — C'est cette ébauche ou plutôt cette œuvre de la nature que nous avons essayé de mettre en lumière, en démontrant que les accroissements naturels de la société amenaient la nécessité d'accorder aux sujets une plus grande participation à l'autorité publique. Car cette participation, comme nous l'avons dit, est la meilleure des garanties contre les excès du pouvoir, tant que vit dans les esprits le respect de la conscience, de la justice et de l'ordre. — Pour moi, si je devais me mettre à la merci d'un maître et que j'eusse à choisir entre deux gouvernements, l'un constitutionnel , doté de toutes sortes de libertés artificielles, mais sans conscience; l'autre, régime absolu, mais ayant gardé son organisme et sa hiérarchie naturelle, et servi par des ministres et des fonctionnaires franchement catholiques, je le déclare, c'est à ce dernier que je préférerais confier mon sort. J'espérerais, en supposant quelques excès de pouvoir dans le prince, trouver parmi ses ministres quelqu'un qui saurait lui répondre comme le gouverneur de la Rochelle à Charles IX : « Seigneur, vous avez ici beaucoup de sujets; mais vous n'avez pas pu trouver un assassin. » Et comme moi, j'en suis sûr, penserait ce prélat qui, poursuivi par le despotisme ministériel, s'en va recueillir en exil les hommages et les services des catholiques français. Où ce prélat a-t-il, en effet, trouvé la meilleure garantie de ses droits? Dans la loi de Y Habeas corpus ou dans l'intégrité de ce magistrat, qui osa
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répondre au ministre persécuteur : « De tels jugements ne sont pas de ma compétence (1) ? »
296. — Le misérable état de scepticisme où l'esprit indépendant du protestantisme a réduit la société nous empêche de comprendre comment l'esprit catholique élevé à sa plus haute puissance opposerait une digue à peu près insurmontable aux usurpations du despotisme. Mais quand on étudiera, sans préjugés et sans passions, l'histoire des âges catholiques et que l'on comparera les libertés naturelles, si fécondes pour le bien des peuples, avec ces libertés artificielles achetées aujourd'hui à si gros deniers, au prix de tant de tumulte, de discordes et de sang, je crains que plus d'un ne regrette qu'on ait substitué aux institutions naturelles les inventions de l'homme.
297. — Quoi qu'il en soit, il me paraît évident que ces considérations ont beaucoup de force pour justifier en un certain sens l'assertion de Matthieu Ricci àsavoir : que les peuples, en passant d'un état social élémentaire à un état de maturité complète acquièrent, d'une certaine façon, le droit d'avoir une réelle influence dans leur propre gouvernement. Mais cela, non pas en vertu du progrès des lumières, progrès toujours variable et incertain, mais bien en vertu de cet organisme naturel, qu'il n'est permis à aucun gouvernement de détruire,
(l)Le lecteur sait comment M?r Fransoni, archevêque de Turin, fut chassé avec violence, sans jugement et sans procès... On voulutensuite légitimer cet acte tyrannique en obtenant la sentence d'un tribunal. Et ce fut alors que le comte Giriodi, président de ce tribunal, se déclara incompétent, et se vit enlever comme récompense de son inaltérable intégrité ses droits déjuge inamovible.
Ja chose fut-elle possible ?... Les institutions naturelles auront toujours sur les institutions artificielles beaucoup d'avantages et en particulier celui-ci : les institutions d'invention humaine, les faits le prouvent, sont toujours fort difficiles à réduire en pratique; elles dépendent entièrement de la volonté des hommes et exigent du prince et des chefs subalternes une force et une sorte d'audace d'autant plus énergiques qu'elles sont moins naturelles ; les institutions de la nature, au contraire, s'établissent d'elles-mêmes ; elles sont faciles, bien coordonnées, et avec cela presque indestructibles à n'importe quel pouvoir humain.
298. — C'est là un avantage pratique d'une souveraine importance. Il y en a un autre d'un grand prix, qui est d'ordre philosophique, et n'aura point échappé aux lecteurs habitués à voiries conséquences dans leurs principes : celui de nous montrer toutes les lois naturelles de l'univers réduites à l'unité. En effet, tout, dans l'Univers, est soumis à la loi de subordination, depuis la molécule broyée dans le mortier du chimiste jusqu'à ces soleils immenses qui, en parcourant les routes du ciel, proclament la gloire de Dieu. L'élément dépend de la molécule; la molécule dépend des attractions .et des affinités; les attractions et les affinités de la vitalité; celle-ci de la sensation; la sensation de l'intelligence; les corps inférieurs de corps plus grands; les plus grands enfin dépendent de mondes supérieurs et plus complets contre lesquels ils réagissent. Et cette perpétuité d'action et de réaction est précisément ce qui maintient un principe d'ordre au milieu de ces vicissi-
tildes incessantes de mouvements et d'existences, dont le physicien veut connaître les lois.
299. — Introduisez maintenant cette loi de subordination dans le monde moral... Et vous y verrez renaître l'ordre détruit par l'indépendance protestante; cette indépendance qui, en faisant l'homme libre d'obéir, s'il veut et à qui il veut, détruit du même coup le vrai principe de toute subordination hiérarchique, de toute stabilité et restauration sociale. Tant que la famille sera respectée par l'individu, la commune par la famille, la province par la commune, quand bien même l'autorité suprême de la société périrait dans une catastrophe quelconque, l'ordre social ne fera pas naufrage tout entier : il sera sauvegardé par les pouvoirs inférieurs, lesquels, en s'unissant et en dirigeant légitimement la volonté de leurs sujets respectifs, le rétabliront vite, au moins en substance. Vous le voyez donc, la nature avait formé ces institutions permanentes pour qu'elles fussent dans les nations une sorte de sénat. Et c'est du reste à un sénat que la sagesse des publicistes modernes voudrait rattacher l'ordre public dans les heures de crise... Mais quelle différence entre l'œuvre de la nature et le sénat moderne ! Celui-ci entrave et divise souvent les forces gouvernementales; tandis que les autorités secondaires naturelles remplacent au besoin les pouvoirs supérieurs. Et si ceux-ci viennent à chanceler, elles tendent par elles-mêmes à les défendre et à les soutenir. Les chefs des familles, des communes, des provinces sont essentiellement unis par un même intérêt; ils sont essentiellement conservateurs, et ennemis
irréconciliables de toute tyrannie, parce qu'ils sont les premiers à en souffrir. A l'opposé, les sénats de création humaine, étant composés d'individualités égrenées, n'ont guère pour règle que la rivalité et la vénalité. Ils sont toujours prêts ou à irriter ou à encenser le pouvoir, tant que dure Je pouvoir et la constitution. Mais que celle-ci vienne à s'effondrer, ils perdent ipso facto tout droit d'agir et de légiférer pour le bien commun, puisqu'ils n'ont pas reçu de mandat pour refaire et proclamer une charte,
300. — Dans les jours de crise, cette loi de subordination résout par elle-même un problème qui fait le tourment des gouvernements de facture humaine.
En effet, lorsque la constitution elle-même d'un pays est dévorée par l'incendie révolutionnaire, les sages, vous le savez, sont dans l'angoisse et dans la torture : il s'agit, pour eux, de désigner ceux dont le suffrage créera une nouvelle charte,... destinée elle aussi à être dévorée par un autre incendie. Conformément à leurs principes, ils devraient recourir au suffrage universel. Mais le suffrage de tous les hommes et de toutes les femmes doués de raison est chose tout à fait impossible... Que fait-on alors? On imagine des conditions de vote et d'éligibilité. Elles font prévaloir les riches qui les remplissent, frémir de rage les petites gens qui ne les réalisent point, et rire de pitié les hommes de sens qui en voient toutes les contradictions. — Or, je l'ai dit plus haut, introduisez la loi de subordination dans le corps social, eût-il été broyé dans une tourmente de désordre et de rébellions : est-ce que la famille périra
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jamais? Est-ce que la voix des grands intérêts de la commune cessera de se faire entendre? Ces deux éléments premiers de la société, en maintenant vives et actives certaines parties organiques du corps social avec leur autorité respective, vous fourniront à l'heure même un nombre limité de représentants du peuple... Ces représentants seront soutenus dans leurs droits non par un suffrage aveugle et accessible à toutes les fureurs des passions, mais par un fait connu de tous et qui porte avec lui-même la raison de leur choix ou de leur exclusion. Si la femme, le fils, le serviteur, l'homme qui fait partie de la société domestique à un titre quelconque, vous demandent pourquoi on ne leur accorde pas le droit de suffrage, la nature leur répond à votre place : « Le chef de maison, qui a à cœur votre bien, l'exerce pour vous; et l'administrateur de la com- ; mune (lorsque la société est bien organisée) l'exerce pour tous les pères de famille.
La loi naturelle de subordination est donc dans les jours tranquilles une loi de progrès pour les gouvernements, si elle a pénétré jusque dans les entrailles du corps social... et aux jours de perturbation elle devient un principe de réorganisation pour la société qui menaçait de se décomposer. C'est ainsi que la subordination des forces moléculaires, chimiques, physiques aux forces vitales assure dans le corps humain les phénomènes de nutrition et de développement; tandis qu'on pourrait très difficilement réparer ses forces avec des substances indigestes et rebelles aux énergies vitales. 301. — Mais pour obtenir ce résultat dans les temps
de trouble, il est nécessaire que, pendant la paix, l'organisme naturel de la société soit respecté et affermi; que la famille soit gouvernée au point de vue de ses intérêts, de l'éducation, de l'instruction, des professions et métiers, etc., par celui qui en est vraiment le supérieur, par le père; que la commune soit réellement, comme son nom le dit, la conspiration des familles particulières au bien de tous; il faut enfin que les communes trouvent l'unité provinciale en parfaite harmonie avec leurs intérêts respectifs, de façon que la subordination, qui est un devoir, soit à la fois un intérêt véritable. Or, jamais ceci ne s'obtiendra à moins que les autorités intermédiaires, qui font passer dans leurs inférieurs l'impulsion du pouvoir suprême et reportent à celui-ci les doléances et les besoins des sujets, ne forment de tous les éléments sociaux un système de parfaite subordination dans lequel se contrebalancent l'action et la réaction. Mais, cette condition une fois réalisée, les différents pouvoirs formeront avec les organes qui dépendent d'eux une véritable unité sociale.
302. — Qu'on veuille bien considérer l'importance de cette condition, sans laquelle l'organisme social est comme impossible...
Alors, on comprendra en quoi consiste proprement la faute de ces politiques qui ont substitué à l'unité sociale, élément capital de la société elle-même, le sys- ^ tème qu'on appelle la centralisation, et on verra du même coup la cause de tous les maux qui en dérivent. • Si la société publique est, comme nous l'avons dit, non
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pas une agglomération d'individus, mais un composé organique de sociétés inférieures, ces sociétés inférieures doivent avoir chacune leur vie et leur activité propre, distincte (mais non pas séparée) de l'activité de toutes les autres; de même que, dans le corps humain, l'activité de la pupille est distincte de celle du nerf acoustique, de celle de l'estomac, de celle des poumons, etc. Or, nous l'avons démontré, l'activité vitale des organes sociaux, c'est l'autorité. Toute autorité subordonnée doit donc être elle-même une partie de la société inférieure qu'elle gouverne de façon que le bien de cette société particulière soit le bien du supérieur lui-même. Et c'est ici qu'apparaît un défaut très grave des gouvernements révolutionnaires et napoléoniens. Sortis d'abord des sectes maçonniques, qui envoyaient leurs adeptes commander les provinces, comme la Rome antique envoyait ses proconsuls exploiter les pays conquis; confirmés ensuite dans leurs habitudes despotiques par ce géant, qui tenait en sa main de fer toutes les rênes du gouvernement et aurait voulu que pas un être vivant ne se remuât sans sa permission, ils ont placé l'administration de l'État entre les mains d'une caste, ou, pour mieux dire, d'une armée d'employés. Ceux-ci, ne tenant à aucun pays, passaient sans cesse de l'un dans l'autre, et n'avaient par conséquent d'autre intérêt que celui de plaire au maître... Or, c'est précisément cet intérêt qui les empêchait de devenir une même chose avec la partie du corps social auquel ils étaient préposés... Aussi, qu'est-il arrivé de l'autorité, lorsque le colosse, déjà fracassé par le souffle de
Cil. III. — AGE DES PEUPLES : CONSÉQUENCES VRAIES 319
l'aquilon, s'est brise en éclats sans qu'il restât même quelques débris du pouvoir municipal? Elle est devenue odieuse, parce que celte autorité n'était point une autorité vraiment municipale ni provinciale, mais une autorité tout impériale.
303. — Je le sais : il y a ici un problème très compliqué; car si les autorités subalternes doivent être une même cbose morale avec l'organe dont elles sont la vie, il faut aussi qu'elles rattachent cet organe, c'est-à-dire unissent cette société inférieure à la société principale dans laquelle elles vivent; et il faut cependant éviter l'erreur où sont tombés, dans ces dernières années, plusieurs gouvernements révolutionnaires, par exemple la Sicile, lesquels, par horreur de la centralisation, ont détruit l'unité sociale.
Mais la difficulté du problème, loin de pousser au silence, doit exciter le publiciste vraiment philosophe à faire clairement connaître toutes les conditions vitales de la société, afin que, les ayant toutes présentes à l'esprit dans ses applications, le politique sache éviter également l'excès et de centralisation et de particularisme.
Or, nous avons montré, au moins d'une manière générale, comment éviter cet inconvénient. Nous avons dit : les autorités secondaires qui donnent l'impulsion aux sociétés subalternes doivent être en même temps une partie des organes sociaux auxquels elles communiquent la vie publique. Le manque de cette intime union, et, par suite, la nécessité d'un lien violent qui relie les familles en communes, les communes en
provinces, les provinces en États..., esl, à notre avisy une des grandes plaies que la civilisation moderne a héritée du régime napoléonien.
Le grand pontife qui, avec un amour tout paternel, a pris l'initiative des réformes italiennes, détruites ensuite par l'insouciance et la trahison, et qui a commencé de rétablir dans leurs droits le municipe et la province, a montré qu'il connaissait jusque dans ses racines la véritable faiblesse de la civilisation moderne.