‹ De l'origine du pouvoirChapitre 26 sur 36 · CH. V. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

CH. V. — CONCLUSION

et les plus doux pour communiquer avec sagesse et discernement l'impulsion du pouvoir central aux sociétés inférieures. Dans un état d'oppression, dû aux abus du pouvoir suprême, c'est un principe de réaction légitime et efficace : car, sans le discréditer, il met un frein aux excès du pouvoir, au moins tant que la conscience et la religion sont respectées par la majorité de la nation. — Dans un état de dissolution produit par le désordre ou l'anarchie, cette influence est un principe de réorganisation sociale, grâce à une représentation nationale d'autant plus légitime et plus sainte qu'elle sort de la nature elle-même et non de l'urne électoral qu'elle est conforme au vrai principe de l'autorité, le principe catholique, et non au système protestant, qui est le système de l'indépendance.

317. — Voilà donc deux théories opposées sur l'organisme, la résistance et la restauration sociale.

La première est fondée sur le droit des individus que Ton suppose éclairés ; elle accorde à ces individus le droit de révolte plus ou moins limité, il est vrai, mais réel et rigoureux, favorable aux passions du peuple et par conséquent enclin à tous les excès. Pour être appliquée, elle exige un organisme artificiel très dispendieux pour la société, odieux et souvent hostile à celui qui possède le pouvoir suprême, et qui, cédant au mobile de son propre intérêt, est souvent poussé à le détruire ou au moins à le paralyser.

La seconde théorie repose sur le principe d'autorité et par conséquent sur la nécessité où se trouve l'homme plus ou moins éclairé de dépendre de cette autorité.

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Elle établit un droit de résistance passive prescrite par la conscience. Elle exige, pour être appliquée, le simple organisme naturel que le pouvoir suprême a intérêt de maintenir et qu'il est impuissant à détruire tout à fait.

Le premier de ces deux systèmes appartient aux gouvernements modernes... Il a été la source des perturbations que les politiques modérés ont eux-mêmes déplorées, étant impuissants à les arrêter. — Le second a été en vigueur dans les gouvernements tempérés du moyen-âge... Après avoir adouci les mœurs de peuples indépendants, il s'est affaibli peu à peu, à mesure que la réforme a enlevé à l'Europe, avec la foi et la conscience catholique, le respect de l'Église. — Le premier système est donc faux dans son principe, périlleux dans l'application, d'un organisme d'autant plus difficile qu'il est moins naturel, enfin condamné dans ses «effets par ceux-là mêmes qui Pont vu glisser aux excès sans pouvoir l'arrêter. Le second est vrai dans son principe; lent peut-être, mais juste dans l'application; presque indestructible parce qu'il est naturel; enfin, accessible à la critique uniquement dans ses effets, parce qu'on n'a pas poussé l'application des principes jusqu'à leurs dernières conséquences, ni anéanti, comme ■cela eût été possible, la révolte de l'orgueil protestant. 318. — Quelle serait la conséquence à tirer de cette comparaison? Pour moi, sincèrement convaincu qu'on doit obéir à tout gouvernement légitime, quelle que soit sa forme, persuadé que naturellement il n'y a aucun gouvernement absolu ni endroit, ni en fait; parce qu'en

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droit tout gouvernant doit observer les lois de la justice, et qu'en fait il dépend de la coopération de toutes les autorités sociales subordonnées, pour moi, dis-je, j'en tirerai cette conclusion : « Que chacun de nous, content du régime gouvernemental auquel la divine Providence l'a soumis, mette son soin principal, non à en changer les formes, mais à les comprendre, et à les vivifier, par l'application efficace de ces forces morales qui sont le principe actif de V ordre sous quelque régime que ce soit; de ces forces, je le répète, dont Punique défaut est qu'on n'en fait pas une application suffisante. — Telle me paraît être la conséquence pratique des doléances que nos adversaires eux-mêmes nous font entendre, lorsqu'ils déplorent l'affaiblissement du catholicisme sur les consciences : « Ah ! disent-ils, si la « doctrine catholique eût été appliquée à la société « dans toute sa pureté et son énergie, la terre serait « aujourd'hui un paradis; mais il faut bien l'avouer, « ou la religion fait défaut à la société, ou la société « fait défaut à la religion. Et dans des conditions si dé- « plorables, il n'y a qu'un remède qui puisse sauver la « société, disent-ils, c'est de lui donner pour base Pin- « térêt individuel et. pour défense, la force des masses. « L'intérêt suppléera à la conscience; et la force supa pléera au droit! »

319. — Étrange remède, en vérité. Ce serait le cas d'un médecin qui, s'apercevant que la nature d'un malade ne peut réagir par le moyen des médicaments et de la nourriture, s'aviserait de la réveiller par le poison et les bastonnades! — Si, de l'aveu de tous, le re-

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mède catholique est efficace, et s'il reste infructueux uniquement parce qu'il n'est pas appliqué, appliquez-le; mais avec une logique rigoureuse, mais constamment, mais universellement. Si c'est l'esprit du protestantisme qui, introduit dans le corps social, vous empêche de faire cette application, combattez, détruisez l'esprit du protestantisme. Si cet esprit jette la perturbation dans la société, en déclarant choses saintes l'intérêt dans les individus, la violence dans les multitudes, efforcezvous de raviver la conscience dans les individus et l'obéissance dans les masses. Enfin, si l'expérience vous a fait constater qu'à ce torrent des intérêts et des violences ne peut résister la digue de ces mécanismes politiques, dont la souplesse et la vénalité deviennent des instruments d'oppression et d'injustice aux mains d'une insolente oligarchie, pourquoi ne vous mettriez-vous pas à étudier un peu plus à fond les véritables lois et l'application efficace d'un organisme social formé par la main paternelle du Créateur et indestructible comme la nature elle-même ?

320. — Ici je m'éloigne un peu de la dernière conclusion par laquelle Matthieu Ricci termine sa lettre.

La conclusion est logique, c'est-à-dire conforme au principe de l'auteur. Mais comme le principe est faux, la conclusion l'est également. J'ai examiné la théorie avec une respectueuse franchise ; que Ricci me permette d'agir de même par rapport à la conclusion et de la remettre aussi dans le creuset. Son ouvrage m'inspire trop d'estime pour que je soupçonne jamais l'auteur d'être incapable ou de supporter une discus-

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sion amicale ou d'entendre une vérité désagréable. Voici en propres termes la conclusion do celte lettre. « Pour conclure, je dirai qu'au lieu de crier haro a sur la monarchie représentative et civile (le seul « régime juste et possible avec la civilisation de nos « jours), uniquement parce que certains gouverne- « ments constitutionnels ne sont pas sans inconvénients « et sans tache, on ferait œuvre beaucoup plus sage et plus chrétienne, si l'on recherchait quels sont les « vices intrinsèques et essentiels des constitutions « modernes, et si l'on nous proposait de bons remèdes « contre ces vices ; enfin, si l'on se désistait une bonne a fois de vouloir malhonnêtement déraciner l'arbre, « parce que quelques plantes parasites se sont attachées « à ses branches. »

Quatre choses sont à noter dans cette conclusion : l°le fait qu'elle suppose; 2° la politique qu'elle consacre ; 3° l'explication de la théorie; 4° enfin le conseil qu'elle donne aux sages.

321. — Le fait ici supposé c'est que tous les peuples sont aujourd'hui arrivés à un tel degré de civilisation et par conséquent d'instruction et de probité qu'ils doivent être émancipés par leurs souverains et traités comme des peuples adultes. Il ne m'appartient pas de juger lespeuples de l'Europe. Mon humble cellule n'est visitée que par les rayons du soleil levant et les zéphirs embaumés qui montent des jardins et de la petite vallée situés entre le Quirinal et l'Esquilin... Et au milieu des révolutions de l'Europe, je ne saisis point les preuves d'une sagesse et d'une vertu qui nous

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montreraient les nations mûres pour la liberté politique. Je les félicite, si elles se sont élevées jusqu'à ces hauteurs î — Pour moi, si je ne puis leur accorder, à ce titre, le droit de s'émanciper, j'aurai au moins une raison pour me consoler, celle-ci : « le spectacle d'une telle perfection va sans doute réduire au silence ces détracteurs qui ne cessent, même de nos jours, de gémir sur Yig?iorance, la sottise et la grossièreté du peuple, spécialement en Italie ! »

322. — Ce fait présupposé, l'auteur, fidèle à ses principes, affirme que désormais l'unique formejuste et possible de gouvernement, c'est la monarchie représentative. Or, c'est là, nous l'avons dit, consacrer en quelque sorte une politique exclusive et violente ; puisque tout autre régime, n'étant ni juste ni possible, cesse eu droit d'exister etdoit nécessairement disparaître en fait. D'ailleurs, nous n'avons rien a dire contre la logique vigoureuse de l'auteur. Cette conséquence est naturelle : il a établi un principe absolu ; il doit en faire découler une politique exclusive. Mais parce que la nature est très douce dans ses lois et très variée dans ses offets, une politique exclusive doit nécessairement conduire à l'abolition de l'œuvre môme du créateur; ainsi que nous le ferons mieux voir plus loin. Nous ne pouvonsen douter : l'auteur a horreur d'une pareille conséquence...Etce noble sentiment le disposera peut-être à mieux accepter notre doctrine sur la possession du pouvoir, doctrine tout à fait opposée à cette conclusion. Car nous avons démontré que toutes les formes du gouverne nent sont justes et possibles quand elles sont l'épa-

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nouissomcntdo l'ordre général appliqué aux faits particuliers, que cette variété do formes fait la beauté de l'ordre moral, et garantit par là môme la théorie philosophique qui donne l'explication de cette doctrine. D'ailleurs, comment cette théorie ne serait-elle pas bien accueillie de M. Ricci? N'avons-nous pas prouvé que, dans tout gouvernement légitime, le pouvoir suprême était tempéré par la force comme irrésistible des institutions naturelles ?

323. — En troisième lieu, toute philosophie politique est vraie qui, appliquée à l'histoire, l'explique sans la fausser par des sophismes. Est-ce là le caractère de la théorie que nous venons d'examiner? Que nous disent les faits ? Que le seul gouvernement juste et possible est le gouvernement constitutionnel? Si oui; alors point de régime plus facile à établir, plus précieux à conserver et plus difficile à détruire que la monarchie représentative. Voyons s'il en est ainsi : mais ne parlons pas de l'Angleterre, nous aurions trop à dire, et il suffit de noter ici que la monarchie britannique est sortie des faits à son origine et qu'aujourd'hui même elle diffère en beaucoup de points des gouvernements modernes... Ce qui est beaucoup plus favorable à notre doctrine qu'à celle de l'émancipation des peuples, — Eh bien ! sous ce rapport, toutes les constitutions qui nous sont données comme le fruit de la doctrine sur l'émancipation des peuples me paraissent répondre très peu à cette loi. Pour les établir, il faut recourir ordinairement à la violence opiniâtre des partis, lesquels, par la force de leur secret, de leur organisation et de leurs

intrigues, étouffent les réclamations de la majorité ou au moins d'une grande partie de la nation. Je n'en veux ici pour preuve que la loyauté même de Matthieu Ricci; car, j'en suis sûr, il ne sera jamais de ces factieux aveugles qui se persuadent que le peuple est toujours avec eux; parce que, quiconque ne pense pas comme eux est un excommunié, un ennemi de la patrie, un oppresseur du peuple, et par conséquent un homme qui ne fait plus partie du peuple. Avec nous et avec tout homme sincère, Ricci avouera franchement que la société est divisée dans ses opinions; que heaucoup désirent certaines libertés très odieuses à d'autres; que dans ces conditions aucun gouvernement ne pourra sub • sister s'il ne comprime pas les partis qui lui sont hostiles; et que cela sera légitime toutes les fois qu'une société légitime agira par l'autorité compétente et se servira de moyens conformes à la justice et à la loi. Or, à ce point de vue, les gouvernements représentatifs sont trahis par leurs fauteurs et leurs partisans, lorsqu'ils montrent par les faits et, ce qui est pis, professent formellement qu'il leur est impossible de se conserver sans recourir à des mesures extraordinaires. A ce propos, je ne puis passer sous silence l'étonnante simplicité du Iiisorgimento (Réveil). Cette feuille se pâme d'admiration pour le régime constitutionnel; or, dans son n° du 30 mars 1850, avec un sérieux qui tient du comique, elle adresse un long monitoire au député Siotto Sintor. Elle lui reproche d'avoir dévoilé, en plein parlement, les désordres du gouvernement en Sardaigne. « C'est là, s'écrie-t-elle, une chose déshonorante pour

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