CIL 1". — PRINCIPE PROTESTANT ET RATIONALISTE
môme que cette union ne peut subsister dans les nations les plus petites. On ne pourra donc pas taxer notre démonstration de spéculation stérile et d'utopie philosophique; elle ne sera que l'explication raisonnée d'un fait dont tous sont témoins, que tous déplorent, parce que tous en ressentent les conséquences cruelles.
Répétons-le donc nettement : Toute unité sociale doit crouler et faire place à la confusion, aussitôt que s'implante et règne dans un pays l'idée protestante; et toutes les raisons de cette ruine se réduisent à celle-ci : Impossible que l'idée véritable du droit subsiste avec le principe luthérien... Sans doute, quelques protestants, soit inconséquence, soit heureux accident, pourront encore admettre un principe tel quel du droit dans la société. Ce sera chez eux l'efïet de l'habitude, d'une cause particulière, d'un manque de logique ou d'autres circonstances personnelles et fortuites. Mais par essence le principe protestant porte tôt ou tard ses fruits, et rend absolument impossible l'idée du droit et par conséquent de l'unité sociale.
2. — En effet, quelle est la première cause de cette unité? Personne ne l'ignore, c'est le droit : lequel joint ensemble les organes et les membres de la société. « Une assemblée d'hommes unis par le droit, voilà, dit le grand orateur et philosophe romain, ce que c'est que la société. » Si donc je vous démontre que dans le protestantisme l'idée du droit fait défaut, que le droit est impossible, le catholicisme triomphe! Et tout Italien de bon sens devra confesser que le moyen proposé par l'apostat, pour former l'unité sociale, produira pré-
4 1" PARTIE. — UJNITE SOCIALE
cisément le contraire de ce qu'il promet : c'est-à-dire la dissolution absolue de l'Unité Italienne et la guerre civile entre tous les peuples de la péninsule.
Cette démonstration doit être manifeste, évidente. Et pour cela, il est nécessaire que Ton ait la pleine intelligence de deux termes que Mazzini veut unir, mais qui pour nous ne peuvent jamais s'associer.
3. — Selon Mazzini, l'unité sociale (et conséquemment le droit, principe de cette unité), régnera dans toute l'Italie, si elle embrasse le rationalisme protestant. Selon nous, cette apostasie rendrait impossible l'idée même du droit et par conséquent toute unité sociale. — Entre ces deux propositions contradictoires, il faut choisir. Mais, pour cela, il faut d'abord se faire une idée claire du droit, principe de l'unité, et ensuite une idée du rationalisme, qui en serait le père. — Je développerai ces deux idées dans les deux chapitres suivants. J'en ferai l'application dans le chapitre IV.
Mais comment vous donner une idée juste du droit, sans vous jeter dans « ce buisson d'épines » qu'on appelle « des abstractions »; surtout si nous voulons développer largement ces explications afin de nous frayer la voie pour d'autres questions sociales qui ont ici une grande étendue et un intérêt particulier? Je ferai de mon côté tous mes efforts pour être parfaitement intelligible. De votre côté, cher lecteur, persuadezvous bien que les idées morales reposent nécessairement sur les idées métaphysiques...; persuadez-vous bien que traiter les idées métaphysiques en romancier ou même simplement en historien, cela peut bien être
Cil. 1». — PRINCIPE PROTESTANT ET RATIONALISTE 5
le fait d'un charlatan, mais jamais celui d'un philosophe... Rappeler certaines idées universelles, certains sentiments d'équité qu'on trouve dans tous les esprits et dans tous les cœurs..., puis bâtir là dessus ma démonstration, rien de plus facile. Mais comment, avec ces éléments, produire cette évidence rigoureuse qui enlève la conviction et donne sa plus haute valeur à une doctrine philosophique?
Nous avons donc tous deux besoin de patience, moi pour m'exprimer avec le plus de clarté possible; vous pour me suivre avec toute l'application de votre esprit.
Dans les autres parties, les difficultés seront moins grandes, et votre patience moins laborieuse.
Sommaire: 4. Idée du droit : un pouvoir selon la raison. — 5.11 est fondé sur la vérité. — 6. Mais sur une vérité pratique. — 7. Et qui oblige selon la raison. — 8. Cette obligation ou nécessité morale naît de l'idée de la félicité. — 9. Et de l'idée de l'ordre. — 10. Obscurité de cette idée. — il. Tous disent que l'ordre est dans la nature. — 12. Mais qu'est-ce que l'ordre naturel? — 13. La fin, voilà son principe. — 14. Fin delà création. — 15. La gloire du Créateur. — 16. On en déduit l'idée de l'ordre moral et du droit. — 17. Et du respect qu'il inspire. — 18. Ainsi que la corrélation logique du droit et du devoir. — 19. Quel est l'ordre qui oblige? — 20. Celui qui a pour terme la félicité. — 21. Analyse complète du droit. — 22. Il lie ou oblige tous les hommes. — 23. Même les incrédules. — 24. L'influence catholique donne au droit force et vigueur. — 25. Qui protège le droit doit donc protéger le catholicisme. — 26. Double élément du droit; l'ordre et le fait. — 27. En s'unissant ils incarnent le devoir. — 28. Entre les êlres intelligents. — 29. Graduation des droits : d'où elle vient. — 30. Que faut-il appeler droit naturel? Ce n'est pas l'instinct de la passion. — 31. 11 n'est pas connu entièrement par la seule raison individuelle. — 32. Ce n'est pas non plus la nécessité de la nature physique. — 33. On appelle naturel ce qui convient d'après la nature des objets. — 34. Ce qui peut être connu par la raison humaine. — 35. Par l'homme naissant et vivant en société. — 36. Puissance individuelle de l'homme pour connaître la loi naturelle.— 37. Intuition interne mais non totalement innée de certaines vérités. — 38. Nécessité morale d'une révélation, — de l'enseignement. — 39. Les sens du mot naturel résumés. — 40. Conclusion : la venté, base du droit.
4. — En premier lieu, comment ferons-nous pour concevoir une juste idée, une idée métaphysique du droit? — Il est nécessaire de rentrer en nous-mêmes et de nous expliquer comment cette idée s'est formée peu à peu dans notre esprit, en d'autres termes quelle est
Cil. II. — IDEE DU DUOIT /
la chose exprimée par ce mot : le droit. Plus vraie, plus exacte, plus universelle sera l'idée que nous nous en formerons, et plus irréprochable sera notre recherche philosophique. — Eh bien ! que signifie ce langage populaire d'un homme qui vient vous dire :« J'ai le droit, respectez mon droit ?» Il a pour but de vous rappe- 1er une loi, de vous remettre en mémoire un Etre Tout-Puissant, une Majesté suprême qui commande à tout être intelligent, à laquelle nul ne peut résister sans renier sa propre raison, et par conséquent sans transgresser la règle première et souveraine de la raison elle-même. Le droit est donc une force: mais une force morale. — La violence brutale peut l'attaquer et chercher à le détruire : le droit subsiste toujours; il vit, il parle au fond de Pâme, en dépit de toute vio~ lation matérielle.
5. — Et si quelqu'un d'aventure veut se soustraire à l'empire et à l'action de cette force, comment procèdet-il? A vos raisons, il oppose des raisons contraires; aux faits allégués par vous, d'autres faits : il espère obtenir, et quelquefois il obtient que vous cédiez et reconnaissiez la supériorité de ses raisons. — Voyezvous de quel suc s'alimente cette plante, quel feu caché met en jeu cette force? La vérité est toujours la base du droit : parce que, seule, la vérité est capable de dominer la raison d'autrui, et de donner à un homme la puissance merveilleuse de mouvoir sans violence la volonté de son semblable. Si c'est par la vérité de vos raisons que vous avez convaincu l'intelligence de votre adversaire, du même coup vous en-
8 ire PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
chaînez si fortement sa volonté par le droit que désormais il ne pourra plus vous résister sans remords. Mais si vos raisons sont impuissantes à le persuader, les liens par lesquels vous voudriez vous rendre maître de sa volonté ne sont point irrésistibles. En effet, tentezvous de le persuader par le motif de Y intérêt? La volonté peut renoncer à l'intérêt; cle le mouvoir par Y affection ? L'affection séparée du devoir et du droit peut être repoussée, sans que la conscience éprouve le moindre remords, sans que l'honnêteté ait à rougir. En somme, la volonté reste libre, tant que la vérité ne parle pas. Mais à peine a-t-elle fait entendre sa voix qu'un homme de sens et de volonté ne peut lui résister que sous peine de perdre à ses propres yeux et la raison et l'honneur. Vous voyez par là quel est le principe et la racine première du droit 1
6. — Avançons! A quel ordre de vérités appartient celle qui doit être la base essentielle du droit? Suffiraitil d'une vérité spéculative pour mouvoir la volonté d' autrui? Non. Votre droit doit porter votre semblable à agir, et cette parole « J'ai droit » ne peut justement tomber de vos lèvres que quand vous sentez en vous une force capable d'obtenir de lui des actes conformes à vos désirs. Donc la vérité, base du droit, est nécessairement une vérité pratique, et non simplement une vérité spéculative. — Si vous dites à votre prochain : le tout est plus grand que la partie, 2 et 2 font 4, le zodiaque coupe obliquement l'équateur, ou toute autre chose qui soit purement spéculative, jamais vous ne le porterez à faire quoi que ce soit pour vous :
il contemplera ces vérités, si elles lui plaisent; puis il s'en ira à ses affaires. Il faut donc chercher une vérité pratique, et une vérité pratique qui ait sur la volonté de l'homme une force irrésistible.
7. — Or, ici, je vous le demande à vous-même: « Quelle vérité dans le monde est capable d'imprimer à l'homme un mouvement irrésistible ? » — Il n'y en a point, me répondra peut-être quelqu'un; je ne céderai jamais qu'à la force d'un bras plus nerveux que le mien. — Répondre ainsi, ce serait confondre l'homme, je ne dis pas avec la brute, mais bien avec le tronc d'arbre ou avec le rocher qui ne se meuvent que par l'action d'une force physique supérieure à leur résistance. — Au contraire, si l'on considère l'homme, en tant qu'il est homme, c'est-à-dire doué de raison, on voit qu'il peut être enchaîné et mu par la vérité, aussitôt que cette vérité lui démontre qu'agir est raisonnable, et s'abstenir, déraisonnable. Si en face de cette vérité il osait résister, aussitôt sa conscience lui ferait d'amers reproches. « Tu n'agis pas en homme raisonnable, » lui dirait-elle intérieurement... Et à ce reproche il serait aussi impossible d'opposer un démenti qu'il est impossible de dire que deux et deux ne font pas quatre.
Ainsi donc trouver une vérité qui soit la base du droit, c'est, en d'autres termes, trouver une vérité à la vue de laquelle tout homme se dise nécessairement : « Si je n'agis pas conformément à ce qu'elle réclame de moi, j'agis en insensé. » — D'où ce principe manifeste : le fondement de tout droit n'est pas autre en dernière
10 l^e PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
analyse que le fondement des actions raisonnables ellesmêmes dans tous les hommes.
Ce fondement quel est- il?
8. — Vous n'en doutez pas : le motif qui fait agir l'homme raisonnablement, c'est toujours le bonheur. En cela tous sont d'accord et tous trouvent ce mobile souverainement sage. — Mais cette réponse est-elle une conclusion ? — Non : car après avoir confessé que, pour l'homme, rechercher le bonheur c'est raison, il faut résoudre une question subséquente; il faut se demander en quoi repose ce bonheur. Je parle à un catholique; et je n'ai pas à craindre qu'il proclame heureux celui qui, cherchant à se récréer au sein des prairies émaillées de fleurs, emporté par ses caprices et ses appétits, vit plus en bête qu'en homme, et court, tète baissée, vers l'abîme de l'enfer. Tout catholique sait qu'il n'y a de bonheur ici-bas qu'à tendre vers le ciel.
9. — Ce sentiment si raisonnable puisé dans le catéchisme, on le trouve encore, Dieu merci, dans d'autres hommes. Ils ne sont pas catholiques, c'est vrai; mais ils ont gardé quelques principes d'honnêteté... Plusieurs même parmi eux sont prêts à sacrifier argent et plaisir, et n'espèrent de bonheur que dans l'ordre et la régularité de leur conduite... Mais, hélas! en attendant, ces hommes n'ont pas même de catéchisme, qui détermine ce que c'est qu'ordre et probité, désordre et malversation; et nous voici de nouveau mis en demeure de rendre raison de ce que nous appelons Y ordre, et du motif pour lequel il nous commande l'obéissance et le
Cil. II. - IDÉE DU DROIT 11
respect. Cherchons donc en quoi consisto cet ordre dont tous los hommes honnêtes font dériver leur respect du droit.
10. — Ici Je lecteur aura mille fois déploré l'obscurité des idées qui sont le fonds même des discours du peuple. Continuellement on entend parler d'ordre et de désordre. Mais ce qui est ordre pour les uns est désordre pour les autres et réciproquement. Thiers, au nom de l'ordre., défend la propriété; et Proudhon invoque l'ordre pour prendre la fortune du riche, dont la possession est, à son avis, un outrage aux lois de la nature. Demandez à ces deux écrivains les raisons respectives de leur doctrine : le premier vous répondra que le respect de la propriété est une loi nécessaire de la nature; le second, au contraire, que la nature bien ordonnée exige l'égalité entre tous les hommes. Suivez-les dans tous leurs raisonnements, et vous verrez toujours que l'un appelle axiome ce qui pour l'autre est une absurdité ; que chacun d'eux taxe son adversaire d'entêtement, par cette raison qu'il nie ce que tout le monde accorde et qu'ainsi il leur est impossible d'arriver à une solution dernière des problèmes sociaux.
Et pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas de principe commun sur lequel ils s'appuyent comme sur un roc inébranlable.
11. — Cependant, observez-le, ces auteurs présupposent tous deux un principe commun : celui-ci : « que l'ordre invoqué par eux n'est en définitive que ce qui est conforme à la nature. » Notion si profondément
lre PARTIE. — UNITE SOCIALE
gravée dans le cœur de tous les hommes, qu'en dernier lieu c'est toujours à la nature, comme à un juge suprême, qu'on recourt pour convaincre un obstiné. Par exemple : Un débiteur refuse de vous rendre, en son temps, l'argent que vous lui avez prêté. A quel moyen recourrez-vous pour fléchir sa volonté ? D'abord à un texte de loi contenu dans le code; oui. Mais si, par hypothèse, le code se taisait sur le titre de votre droit, ou même si la loi était injuste, vers quelle autorité vous retourneriez-vous pour convaincre votre adversaire ? Vous commenceriez, j'imagine, par lui montrer que le commerce n'est point possible entre les hommes sans loyauté. D'ailleurs qui prêtera, si on ne veut pas rendre? Et quel titre ose-t-il alléguer pour s'arroger le bien d'autrui? Ainsi, par ces raisons et par d'autres tirées de la nature de l'homme, de la société, et au nom des intérêts les plus graves, vous vous efforcerez de rendre irrécusable votre principe. Cette conformité d'un acte avec la nature des êtres qui concourent à le produire, c'est ce que nous avons coutume d'appeler la loi de la nature , le droit naturel, V ordre naturel.
12. — L'ordre naturel, base de tout droit, n'est donc pas autre chose qu'une certaine convenance que nous reconnaissons comme une propriété de nos actes. Mais cette convenance, vous le comprenez, est un terme relatif. Quand je dis : telle action convient ou ne convient pas, je dois avoir présent à l'esprit un modèle auquel cette action s'adapte pour ainsi dire ou ne s'adapte pas. Et c'est pourquoi, selon des vues différentes, une même action sera dite convenable ou non.
Porter des armes est bien séant au soldat, et ne convient pas au prêtre; le soldat, mais non le prêtre, est destiné à soutenir le droit par la force. Prendre de l'émétique convient au malade qu'on veut guérir, mais non à celui qui est plein de santé. — Si donc vous n'avez pas déterminé le but vers lequel tend la nature dans ses opérations, il vous est impossible de dire bonne ou mauvaise, ordonnée ou déréglée, une action quelconque. Et c'est là précisément la cause du profond dissentiment des hommes qui discourent de l'ordre et du désordre. Tous sont unanimes pour avouer que la nature doit avoir une fin vers laquelle soient dirigées ses actions et par conséquent celles de l'homme. Mais ils diffèrent dans la détermination de ce but nécessaire: et voilà pourquoi ils ne s'entendent pas davantage sur les moyens qu'il conviendrait de prendre afin de l'atteindre.
Pour déterminer clairement en quoi consiste Tordre naturel ou ce qui est conforme à la nature, il nous faut donc, faisant un pas de plus, rechercher vers quelle fin doit tendre toute notre activité naturelle. Ce point fixé, il sera facile de nous accorder sur ce qui est convenable, c'est-à-dire sur l'ordre de nos actions ; enfin, Yordre une fois connu, nous verrons aussi en quoi consiste le droit.
13. — Or, entre vous et moi, cher lecteur, sera-t-il bien difficile de déterminer la fin des opérations de la nature? Je ne le crois pas; car nous tomberons vite d'accord sur le sens de ce mot : Nature. Admettez-vous avec moi que la nature, dont nous parlons ici, n'est
pas autre chose que le principe même du mouvement imprimé à tout être par le Créateur, dans l'acte de la création? Oui. — Eh hien! il y a, dans la manière d'agir, cette dilférence entre la nature et J'art : qu'une opération attribuée à la nature est le produit d'un principe intime inséparable de l'être créé, tandis qu'une opération dite artificielle vient se surajouter à la première par le fait de l'invention humaine. Le ressort en acier d'une montre est naturellement élastique; et étendu, il se relâcherait en un instant. Mais l'art de l'horloger, en contrebalançant ici des forces contraires, comprime le mouvement naturel de ce ressort et produit le mouvement artificiel de la montre. Qui a donné à l'acier ce principe du mouvement, cette force d'élasticité? Le Créateur. — Et qui lui a donné cette lenteur relative et cette régularité avec laquelle il mesure le temps? L'horloger. — L'action, en tant que naturelle, vient donc de Dieu; elle est modifiée par l'art.
Si vous admettez cetle distinction essentielle entre ces deux modes d'agir propres à la nature et à l'art, je le répète, nous serons vite d'accord sur la véritable fin de l'activité naturelle des êtres. Car cette activité n'étant pas autre chose, comme vous le voyez, qu'une force communiquée immédiatement par Dieu à la créature dans l'acte même qui l'a tirée du néant, cette activité ou tendance ne peut être dirigée que vers la fin que s'est proposée le Créateur lui-même. Ce divin auteur de toutes choses a mis dans les corps inorganiques la gravitation pour les relier ensemble et former ce vaste univers : c'est la fin de la gravitation naturelle. Il a répandu dans
GU. II. — IDÉE DU DROIT lo
les végétaux une force d'expansion, d'assimilation et de reproduction pour en propager et en multiplier les espèces : c'est la fin de la végétation. Il a donné aux animaux la sensation pour qu'ils puissent se mouvoir spontanément : c'est la fin de la sensibilité. Dites la même chose de tout principe naturel d'opération : il vient toujours du Créateur dans sa formation première et tend à la fin qui est celle du Créateur lui-même. Dès lors, vous le voyez, nous voici ramenés au suprême et dernier principe de tout ordre : le but de l'Ordonnateur lai-même. Ce but une fois bien connu, nous déterminerons facilement l'ordre universel et tout ordre particulier, et par suite celui même des actes humains. Enfin ce dernier point acquis, nous n'aurons aucune peine à concevoir une juste idée du droit.
14. — Quel est la fin voulue par le Créateur en formant l'Univers? Cette fin est manifeste surtout depuis que la révélation a parlé; et tout esprit honnête la trouvera sans peine. — Que pouvait désirer, que pouvait rechercher Dieu en créant? Le navigateur ne s'éloigne pas d'un rivage sans avoir en vue une plage vers laquelle il se dirige; le négociant fait le commerce pour gagner l'argent qu'il n'a pas; le soldat sur un champ de bataille sent son cœur battre p ur la patrie et veut la sauver; en un mot, tout homme qui agit ici-bas a, en dehors de lui-même, un objet qu'il veut atteindre. Mais Dieu, quel objet voyait-il, en dehors de lui-même, comme fin de sa première création ? Parfaitement indépendant dans son être et dans sa volonté, il n'en voyait aucun; il n'en desirait aucun. Il trouvait
16 r« PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
tout en lui-même, le réel et le possible. Il était donc Lui-même son propre objet en faisant le dessein de tout cet univers! En lui seul se trouvait la raison finale non moins que l'idée de ce monde et la force pour l'exécuter. 15. — Or quel motif Dieu pouvait-il trouver en Luimême, qui le portât à créer? Quel profit pouvait lui revenir de l'existence de cet univers? — Nul autre, assurément, que celui d'associer à son propre bonheur les créatures intelligentes et d'obtenir leur service en leur communiquant la connaissance et l'amour. Et puisque l'une de ces créatures intelligentes fut destinée par la souveraine Majesté à vivifier l'organisme matériel d'un corps, il a dû fournir à ce corps une habitation et des secours matériels pour subsister et pour agir. Voilà quelle fin s'est proposée le Créateur en formant l'univers ; fin qui nous est clairement manifestée par la révélation, mais dont la raison elle-même peut connaître et la sagesse et l'évidence. Aussi, seraije bref dans l'exposé de cette démonstration; car, d'ordinaire, elle ne rencontre pas d'opposition sérieuse auprès des hommes judicieux, fussent-ils hétérodoxes et incrédules. Elle en rencontrerait une acharnée dans ce panthéisme, semblable à un délire, qui, faisant de ce monde l'évolution nécessaire d'un germe divin, rejette toute idée de création libre et de cause finale. Mais comme, d'après ce système absurde autant qu'impie, le droit serait impossible et inconcevable, je ne dois pas en tenir compte; et je suis le premier à concéder que tout droit ferait naufrage dans l'abîme de pareilles erreurs!
16. — Nous avons établi que la base du droit, c'est l'ordre même des actes de la nature ; que l'activité de la nature tend à accomplir l'intention de Celui qui Ta créée; que cette intention a été de se faire connaître et aimer des esprits et des cœurs; enfin, que le monde matériel a été fait et disposé pour procurer aux hommes une demeure et des secours.
Voilà en quatre propositions toute l'idée de ce que j'appelle ['ordre universel. Comme vous le voyez, l'intelligence est par nature ordonnée à la connaissance et à l'amour du Créateur, et ce monde visible destiné, comme une hôtellerie, au soutien de l'intelligence unie à un corps, c'est-à-dire de l'homme. De cet ordre universel, il est facile de déduire l'idée de l'ordre moral, c'est-à-dire de celui qui doit constamment régler les actes libres et par conséquent les mœurs de l'homme raisonnable. Évidemment il consiste en ce que l'homme use des créatures matérielles de façon à faciliter à luimême et à ses semblables la connaissance et l'amour de son Créateur, fin dernière delà création. Qui admet ces principes comprend de suite ce que signifie le droit et pourquoi il a une force irrésistible pour persuader toute âme honnête. En effet, donnez-moi un homme vraiment raisonnable: je lui dirai qu'une action 'exigée de lui est conforme à la volonté du Créateur et nécessaire pour le faire révérer et aimer; 'que refuser cette action serait résister à celui-là même qui est son absolu et souverain Seigneur, son unique espoir. Aussitôt j'aurai tellement enchaîné sa volonté que, pour rejeter ma demande, il sera obligé de nier sa propre
nature et de déclarer la guerre à Dieu lui-même.
Donnons des exemples : vous, créancier, vous me réclamez une dette. Je nie votre droit, en disant que je ne suis point obligé de vous payer. — Comment faites-vous pour me persuader de votre droit et de mon obligation? Vous faites comme Thiers et Bastiat avec les communistes : « Eh! direz-vous, est-il juste qu'en ce monde, tous ayant la même nature, les uns se fatiguent pour les autres ? Et que les privations et les sueurs, au prix desquelles un homme actif thésaurise pour ses vieux jours les fruits de ses longs travaux, tournent finalement au profit d'un paresseux et d'un prodigue qui n'a connu dans la vie que deux choses : le vol et les grossières jouissances ?
Or, savez-vous d'où vient toute la force logique de ce" raisonnement? Elle vient de la valeur d'un autre argument que voici : « S'il était naturellement licite à qui emprunte de retenir le capital du riche, l'ordre naturel lui-même serait l'image vivante d'un Dieu injuste : et l'intelligence humaine, loin de le respecter et de l'aimer, conclurait avec Proudhon : Dieu! c'est le mal ! — Or, l'ordre naturel nous dit que Dieu est le bien suprême; donc, l'ordre naturel veut que celui qui a emprunté restitue. »
17. — Telle est la raison de ce caractère religieux qui fait du droit une chose sacrée. A peine a-t-il parlé, que vous voyez se dresser auprès de lui l'auguste et terrible Majesté du Créateur, vous parlant et vous commandant Lui-même. Cette Majesté, elle s'est montrée même à Kant, cet impie sophiste de Kœnigsberg. Car,
après avoir essayé d'emprisonner dans les limites de ce monde l'immensité de l'Etre infini, il comprit que l'ordre moral n'a pas de garantie sans le sentiment de l'obligation. Et alors il pensa à placer à côté du fantome de son Impératif catégorique le Dieu dont il doutait et qu'il avait combattu, le Dieu en dehors duquel toute idée de droit et d'ordre s'évanouit, puisqu'elle ne repose sur aucun fondement. Encore, son raisonnement à rebours laisse-t-il désarmé le Dieu qu'il invoque, comme protecteur de sa prétendue théorie du droit. En effet, nous qui sommes sûrs par ailleurs de l'existence de Dieu, nous pouvons faire ce raisonnement sans réplique! Dieu commande : donc obéissez, vous qui êtes sa créature. — Mais l'argument du sophiste de Kcenigsberg a une tout autre forme ; et, d'après lui, tout créancier qui veut faire valoir ses droits doit parler ainsi à son débiteur : « Je ne sais si Dieu existe ; mais si Dieu n'existait pas, je ne pourrais revendiquer tel droit et vous ne seriez point mon obligé; donc Dieu doit exister pour protéger mon droit.»
Que dites-vous de cet argument ? Si Kant, ce cerveau malade, l'eût inventé pour défendre l'autorité humaine, il eût fait éclater de rire les poules ellesmêmes. En effet, supposez que vous êtes tout à coup assailli par un brigand, au milieu d'une forêt : « Si les gendarmes étaient ici, lui diriez-vous, vous n'oseriez pas me dépouiller; donc vous devez croire que les gendarmes sont ici, afin que mon argent ne me soit point ravi ! » — Croyez-vous qu'à cette représentation le voleur se désisterait aussitôt de sa tentative ?
20 i« PARTIE. —UNITÉ SOCIALE
18. — Vous le comprendrez maintenant : « le droit que nous avons appelé plus haut cette force de l'homme par laquelle il peut persuader son semblable devrait, à vrai dire, s'appeler la force même du Créateur; force qu'un homme oppose aux idées désastreuses qu'un autre homme veut répandre pour corrompre et bouleverser le monde moral. Et en cela non seulement il n'y a point de préjudice, mais il y a le plus grand avantage pour autrui, puisque le plus grand bien de l'homme et le moyen le plus assuré pour lui d'obtenir le vrai bonheur, c'est de suivre la voie tracée par la main paternelle du Créateur. Ainsi apparaît l'erreur de Romagnosi et de plusieurs autres qui n'ont su découvrir dans le droit et le devoir qu'un perpétuel antagonisme et un ferment de guerre incessante entre les humains. Si ces auteurs font consister la nature de l'homme dans ces passions furieuses, qui mettent notre sang en ébullition, et soulèvent la partie animale de notre être (cette partie qui nous rapproche de la bête), oh! alors, oui; débiteurs et créanciers, nous sommes tous autant de chiens voraces, dont chacun, quand il a pu s'emparer d'un os, s'en va grognant et regardant de travers tous ses pareils avides de la même proie. Mais si nous sommes des hommes, c'est-à-dire des êtres intelligents, et si l'intelligence appelle l'ordre, quiconque me représente l'ordre me place pour ainsi dire dans mon atmosphère et me rend la vie. De fait, quel est l'homme honnête et vraiment droit qui ne se déclare l'obligé de quiconque l'empêche de commettre une injustice, même au prix d'un grand sacrifice?
Cil. II. — IDEE DU DKOIT 21
Quand donc vous rappelez à un homme raisonnable Tordre voulu par le Créateur en ce monde, vous lui offrez son propre bien et vous enchaînez d'une certaine façon sa volonté, avec cette force qu'on appelle le droit.
19. — Je vois cependant que vous pourriez m'opposer une difficulté dont la solution sera d'un grand secours pour vous faire mieux concevoir l'idée juste et adéquate du droit. « Si l'ordre voulu de Dieu, pourriezvous me dire, était un lien pour les volontés humaines, ensaprésencetoujours ces volontés seraientenchaînéesî Et néanmoins, que de fois l'ordre se montre évident, sans que la volonté se sente nécessitée à le suivre! — Vous écrivez, et vos caractères présenteraient un ordre beaucoup plus parfait, s'ils étaient tracés avec l'art d'un habile calligraphe. Vous croyez-vous obligé à cet ordre? — Votre chambre ne serait-elle pas mieux ordonnée, si les meubles, les manuscrits, les livres, tout en un mot y était disposé selon les règles d'une parfaite symétrie? Et pourtant, vous ne vous croyez pas obligé à cette symétrie.. — Bien plus, pour rester dans notre sujet, dans la direction morale des actions, plus celles-ci seraient héroïques et plus l'ordre en serait admirable ? Obligerez-vous, par là môme, tous les hommes à être des héros? »
20. — L'objection est sérieuse ! Et parce qu'ils n'en ont point senti la force, certains philosophes sont devenus ces Stoïciens, qui, faisant sortir de la seule beauté de la vertu toute idée d'obligation, ont cru possible de séparer entièrement la science de l'honnête de la science
22 l'e PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
du bonheur (Déontologie et Eudémonologie). Pour éviter cet écueil, j'ai présenté Dieu comme la source première de tout ordre et de tout droit, me gardant bien de le considérer seulement comme Celui dont nous tenons notre être et notre nature, mais l'envisageant surtout comme le terme et l'objet d'une pleine et absolue félicité. Niez cette fin dernière, et je vous défie de concevoir justement ce que c'est qu'ordre, obligation, droit... En effet, tous ces noms expriment la direction de nos actes vers tel ou tel but. Or, comment concevoir l'idée de direction avec un seul point? Toute direction est une ligne droite, et toute ligne droite qui n'estpas infinie se terminenécessairementàdeux points. La nature humaine, principe de ce mouvement dont nous cherchons la direction, a été lancée par la main du Créateur d'un point déterminé de l'espace et du temps ; mais vers quel autre point? Toutes les autres créatures, agissant avec une spontanéité nécessaire, se dirigent, sans le connaître, vers le but que Dieu leur a marqué. Mais la volonté de l'homme est libre; il convient qu'il connaisse son terme, afin d'y diriger lui-même ses pas. — Eh! quoi? Ne le connaît-il point? Bien plus, il le sent, pour ainsi parler; car pour peu qu'il réfléchisse sur lui-même, il voit en lui une tendance vers la félicité, qui no peut lui venir que de l'infini, et il reconnaît qu'en dehors de l'infini il ne pourra ni s'arrêter ni se rassasier jamais. Il n'y a donc pour lui de repos que dans le souverain Bien, qu'en Dieu. Et c'est précisément vers cet objet que l'entraîne, non la nécessité spontanée propre aux animaux^ mais la nécessité
Cil. II. — IDÉE DU DROIT 23
de mille raisons évidentes auxquelles la volonté ne peut raisonnablement résister.
Telle est la raison dernière de l'ordre, de l'obligation, du droit. Jugez-vous qu'une action est nécessaire pour atteindre la fin suprême, vous ne pouvez raisonnablement l'omettre; jugez-vous qu'elle est opposée à cette fin, vous ne pouvez la faire; jugez-vous qu'elle y est indifférente, vous restez libre d'agir ou de ne pas agir. Cette propriété d'indifférence qui convient à beaucoup d'actions ou de relations, pourtant approuvées par l'intelligence, explique comment cette complaisance de l'esprit n'encbaîne pas la volonté : elle voit que cette action n'est pas si nécessaire moralement à l'ordre de l'univers que, sans elle, ni le monde ne pourrait apparaître comme l'œuvre d'un Dieu sage et bon, ni l'homme ne saurait trouver sa félicité en glorifiant le Créateur. — Renfermons en quelques mots cette analyse de l'idée d'obligation. Elle est basée sur notre désir immuable et irrésistible d'une félicité sans bornes : ce désir pousse l'homme raisonnable à rechercher le Bien infini qui seul pourra le rassasier. Ce Bien infini ne se trouve qu'en Dieu ! Et pour l'atteindre l'homme doit suivre la voie que Dieu lui a tracée dans ce monde. Donc si l'homme veut écouter la raison, c'est pour lui un devoir et une nécessité morale de suivre cette voie, et cette nécessité est aussi impérieuse qu'est brûlante, en son cœur, la soif de la félicité.
21. — Nous avons maintenant l'analyse complète de l'idée fondamentale du droit. Tout droit est une force I morale qu'un homme fait sentir à un autre homme, en
lui manifestant une certaine vérité; cette vérité doit être pratique, c'est-à-dire telle qu'elle porte à agir. Et elle doit y porter irrésistiblement quiconque ne veut point nier la raison elle-même. Le principe irrésistible d'action, c'est la nature, c'est-à-dire ce principe de mouvement communiqué à chaque être par le Créateur; les opérations qui tendent au but de la nature ou du Créateur sont nécessairement dans l'ordre et cet ordre nous conduit de lui-même au bonheur. Voilà pourquoi celui qui, en me manifestant une des applications de cet ordre, me montre un devoir à accomplir, loin d'être mon ennemi, m'offre le moyen d'obtenir ma félicité, mon unique et véritable bien.
22. — Cette idée fondamentale du droit demande d'autres développements et d'autres applications. Mais je voudrais avant de les donner prévenir une difficulté qui, pour plus d'un, voile peut-être le plein jour de l'évidence. « D'après votre doctrine, dira-t-on, le respect du ^droit n'est pas autre chose, en définitive, que ce sentiment religieux par lequel nous nous soumettons à Dieu lui-même : d'où il suivrait que, pour .respecter le droit, il faudrait connaître Dieu et se soumettre à lui. » Et pourtant, ne voyons-nous pas que le sentiment de la justice est instinctif même chez ceux qui nient un Être suprême? C'est que, dans l'ordre seul, resplendit je ne sais quelle sublime autorité qui commande aux intelligences et les force à la soumission 1
23. — Sans discourir longuement sur la question de l'athéisme, sans rechercher s'il est réellement possible, au sens ordinaire de cette horrible doctrine, je répondrai
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franchement qu'il est impossible, qu'il est contradictoire au sens rigoureusement philosophique. Aussi n'est-ce point merveille que le droit commande et fasse sentir l'autorité de ses lois, même à ceux qui s'efforcent, mais en vain, de nier Dieu. Nier Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire en bonne philosophie? Cela veut dire : « Nier l'Être Suprême ; nier la cause première de tout ce qui existe. Cet Être, cause première de. tout, nous catholiques, nous le connaissons comme réel, distinct, personnel; nous lisons le récit de ses œuvres dans la Genèse, ses révélations dans les Prophètes, son Incarnation et sa mort dans l'Évangile, de façon qu'il est pour nous, qu'on me permette ce mot, un personnage historique. Or, l'histoire, même avec toute l'évidence de ses documents, ne saurait amener l'esprit à cet irrésistible assentiment produit en nous par les vérités métaphysiques ou mathématiques. Et cela me fait comprendre comment il a pu se faire que le Dieu historique des chrétiens ait été nié par certaines têtes mal organisées et par des cœurs corrompus : mais trouvez-moi un homme sain d'esprit qui ose vous dire que ce monde n'a point de cause, et que, dans cet univers, il n'y a point d'Être Suprême ? Le panthéiste vous dira qu'il n'y a qu'un seul Être : et celui-là sera suprême. Un polythéiste proclamera des milliers de dieux ! Et alors, que l'un d'eux soit le plus grand, ou que la souveraineté se trouve dans leur réunion, ou enfin qu'ils commandent à tour de rôle, toujours faudra-t-il reconnaître que ce monde a une cause? Toujours, par conséquent, surnagera dans l'esprit des hommes un reste de l'idée
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de Dieu, tant que, dans leur langue, restera ce mot : être, ce mot sans lequel s'éteindrait l'intelligence. Quoi d'étonnant, après cela, si, avec un reste de l'idée de Dieu, subsiste également dans les esprits un reste du respect du droit? Les affections de la volonté, on le sait, vont de concert avec les idées : autant celles-ci éclairent l'esprit, autant celles-là échauffent le cœur. Et voilà précisément ce qui explique comment des hommes sincèrement catholiques et pieux perdent parfois la claire notion du Dieu révélateur, sans perdre pour cela le' respect religieux du droit. Ils gardent toujours, moins vive sans doute, mais ils gardent une idée confuse du Maître de qui émane toute loi.
24. — La source réelle de tout droit, c'est donc Y Etre suprême de Dieu ; le principe de la connaissance du droit, c'est la connaissance de Dieu lui-même. Et plus celle-ci se répand dans les individus et dans la société, plus le droit est connu, plus il est respecté. Par là devient manifeste une vérité pratique de la plus haute importance (je ne puis la développer ici comme elle le mériterait, mais je n'ai point le courage de la taire entièrement) : c'est que l'Église catholique, donnant aux hommes une connaissance très parfaite de Dieu, et les portant efficacement à l'aimer, cette société, par une conséquence nécessaire, se distinguera, plus que toute autre, par son généreux attachement aux principes et aux maximes du droit. Par contre, à mesure que dans la société s'affaiblissent l'idée et le sentiment catholiques, la connaissance et le respect du droit s'affaiblissent en proportion, puisque c'est la connaissance et le respect
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de Dieu môme qui diminue dans les âmes. Inutile de dire que les faits viennent confirmer celle remarque : rappelons seulement que les deux droits les plus conformes à la nature de l'homme et qui sont la base môme de toute société, le droit de la famille et le droit de propriété, ont été niés par tous ceux qui ont sapé le fondement de toute religion, mais surtout de la religion chrétienne, Dieu et son Christ.
25. — La croyance catholique est le plus solide appui du droit : de là une conséquence nécessaire et évidente que je me contenterai d'indiquer. L'autorité sociale est la protectrice née de tout droit : si donc les lois, qui doivent tendre à se perfectionner toujours davantage, ne peuvent le faire qu'en donnant une sécurité et un développement toujours plus grands à tous les droits, quiconque reconnaît, dans le catholicisme, une idée plus complète de Dieu, doit confesser aussi que l'autorité sociale est obligée de promouvoir, de toutes ses forces, le progrès du catholicisme : car de ce progrès dépend dans la société la connaissance plus parfaite et l'observation plus religieuse du droit. Mais cela soit dit en passant, car mon intention est ici d'expliquer pleinement une idée fondamentale, et non point d'entrer dans le vaste champ de ses applications.
26. — L'analyse que nous avons faite des idées d'ordre et de droit peut suggérer une grave objection. « L'ordre de l'univers, dira-t-on, est universel et constant. Donc, si de l'ordre universel naissait l'idée du droit, tous les hommes devraient avoir les mêmes droits et des droits immuables, inaliénables. Et pourtant qui
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ne voit l'immense variété, et les perpétuelles mutations de droits dans la société humaine? A cela il est facile de répondre : En effet, l'homme étant composé d'une âme et d'un corps, de raison et de sens, le droit qui le régit est également constitué de deux éléments, l'un immuable et nécessaire, l'autre variable et contingent. Considérez-vous le droit dans sa cause et dans sa source éternelle? vous le trouvez nécessaire; le rapportez-vous aux sujets contingents dans lesquels il se réalise ? vous le trouvez variable. Vous ne pouvez, sans la combinaison de ces deux extrêmes opposés, concevoir le droit tel qu'il existe dans la société humaine. Vous, par exemple, vous avez droit d'être obéi par vos fils, servi par l'artisan que vous avez engagé, payé par votre débiteur. Or, chacun de ces droits, si vous y faites attention , naît d'une idée d'ordre éternel et immuable et s'incarne dans un fait variable et contingent. Tout fils doit dépendre de son père, tout ouvrier de celui qui le paie, tout emprunt doit retourner à celui qui l'a fourni : voilà trois idées et trois principes universels d'ordre qui ont leur racine dans la nature même des choses, c'est-à-dire ici de père, de fils, d'artisan. Voilà des principes qui sont vrais absolument, partout et toujours. Mais qu'un tel soit votre fils, un tel votre ouvrier, un tel votre débiteur parce que vous lui avez prêté de l'argent, ce sont des faits purement accidentels et hypothétiques; il en pourrait être tout autrement. Et, pourtant, sans ces trois faits, les trois idées d'ordre énoncées plus haut subsisteraient inébranlables, parce qu'elles sont nécessaires et essentielles;
mais vos trois droits Je père, de maître, de créancier n'existeraient point. Quand donc un homme veut revendiquer un droit quelconque parmi ses semblables, il est nécessaire qu'il l'appuie sur deux ordres de vérités, c'est-à-dire : la vérité idéale ou absolue et la vérité historique : je dis toujours, parce que, l'homme étant essentiellement contingent dans son existence personnelle, cette existence avec tout ce qui en découle dépend nécessairement d'un fait qui aurait pu ne pas arriver. Sans la vérité absolue, le droit n'existe pas; sans la*/ vérité historique, il n'est pas vôtre. Si le fils n'est pas obligé d'obéir, aucun fils n'y sera obligé; si cet enfant n'est pas votre fils, il ne sera point obligé à votre égard.
27. — Je le sais : certaines vérités de fait sont si connues et si claires que personne ne s'avise de les démontrer. Par exemple, qui s'est jamais avisé de démontrer qu'il était homme ?
Aussi quand vous avez prouvé que certains droits appartiennent à l'homme en raison de sa nature propre, aussitôt, présupposant le fait, vous appliquez à chacun des individus de l'humanité tous les droits qui appartiennent à la nature même. Mais quand un droit peut être révoqué en doute, il est toujours nécessaire que vous fassiez valoir en votre faveur deux vérités, si vous voulez obtenir l'assentiment d'autrui : la vérité tirée de l'essence des choses, qui manifeste l'ordre, et la vérité historique du fait, qui incarne cet ordre dans la réalité. L'accord de ces deux vérités est-il clair? La démonstration que vous donnez de cet accord est-elle évidente ? Votre prochain, s'il a la force intellectuelle de voir*Vos
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raisons, se trouve moralement contraint de céder; ou, comme nous disons d'ordinaire, il se sent obligé par votre droit.
28. — De là une remarque importante : c'est qu'obligation et droit supposent dans leur sujet l'intelligence ou la raison : sans raison, point de droit, point d'obligation. Et il faudrait vraiment une singulière puissance d'imagination ou d'ignorance (je devrais dire de bêtise, si la politesse le permettait), pour attribuer des droits aux animaux et pour former une société philanthropique chargée de les faire valoir et de les revendiquer. S'il est mal de traiter cruellement les animaux, cela vient, non de leurs droits, mais de notre besoin ou des droits de nos semblables. — Mais terminons ici cette remarque, et continuons de développer les conséquences de l'idée fondamentale que nous avons établie, en donnant un aperçu sur la graduation ou sur la force relative de différents droits.
29. — Tout droit, avons-nous dit, puise dans la volonté du Créateur la force de nous imposer une obligation. Or, comment se fait-il que cette volonté toujours infiniment puissante et appuyée sur des raisons irrésistibles, soitpar nous accommodée à certaines règles, selon lesquelles nous disons qu'un droit est plus fort, un autre plus faible, et que nous devons faire céder le second au premier? — Il est facile de voir que la suprême volonté, qui dispose toutes choses, n'influe pourtant point avec une force égale dans les ordres , particuliers et dans l'ordre universel. Nul doute : Dieu veut l'ordre des forces matérielles, physiques, chimiques et
végétatives : il veut l'ordre des saisons, les alternatives de température, ces vicissitudes de froid, de chaud, qui font naître les plantes et mûrir les moissons. Mais pour quelle fin? Pour qu'elles servent d'aliment aux animaux et spécialement à l'homme. Voilà donc les moissons et les plantes subordonnées au bien de l'homme et des animaux. — Pour l'homme môme, Dieu veut le corps; et à ce corps il a destine les aliments et les remèdes; mais tout est soumis à l'intelligence qui seule accomplit le devoir absolu de l'homme à l'égard de son Créateur, celui de le glorifier.
Conséquemment, ces lois diverses, qui nous ordonnent de soutenir notre corps, seront aussi soumises au bien de l'âme; et les devoirs, les droits qui résulteront de l'ordre inférieur ne pourront égaler en force les devoirs et les droits de l'ordre supérieur. — Que si deux droits d'ordre différent viennent à se heurter, vous voyez déjà d'après quels principes vous déterminerez lequel doit céder, lequel doit prévaloir... Par avance vous pourrez réduire à certaines formules générales la graduation des devoirs et des droits, objet de la science morale. Vous direz par exemple : le droit de posséder doit céder au droit d'exister; puisque les aliments sont pour la vie et non la vie pour les aliments; le droit de la vie doit céder à Y honnêteté, puisque l'ordre de la vie consiste à vivre honnêtement, non à vivre longuement. Avec le même principe, vous pourrez considérer les relations de l'individu avec la société; d'une société inférieure avec une société supérieure, d'une société libre avec une société naturelle... Et cela est de la plus haute
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importance dans les sciences morales, comme nous le ferons voir en son lieu par de nombreux exemples. Pour le moment, il n'est pas besoin d'entrer dans les détails: il nous suffit d'avoir expliqué le principe général, afin de donner Vidée du droit naturel, de sa genèse objective, propre, de sa force d'obligation; cette idée, j'ai promis de la comparer avec la cause que donnent du droit les nouveaux unitaristes et les apôtres du rationalisme protestant.
30. — Mais qu'on me permette d'expliquer auparavant, avec toute la clarté possible, cette épithète : naturel, ajoutée au mot droit. On a tant abusé de ce mot naturel, que, peu à peu, des esprits, même remarquables par leur savoir, en ont corrompu la vraie signification, et ^e sont imaginé qu'on doit appeler naturel dans l'homme, seulement ce qu'il apporte avec soi en naissant, ou ce qui est le fruit d'un instinct spontané. Aussi, pour découvrir les lois de la nature, ils n'ont point de meilleur oracle à consulter que leurs propensions natives . Si la colère les pousse à la vengeance, ils disent ouvertement que la vengeance est une loi de nature; si leur cœur est lascif, le libertinage est pour eux un droit de nature. Belle nature que celle qui s'exprimerait justement par des instincts aussi furieux! Ainsi parut la comprendre Bentham, lorsqu'il commença à invectiver contre toutes les lois naturelles. Il avait sans doute en vue l'École Écossaise , sa voisine. Car elle semble mettre toute la force des lois naturelles dans ces inclinations d'instinct ; et elle les décore du nom de sens moral. Elles peuvent parfois
nous servir d'indices pour retrouver, au moyen du raisonnement, la loi de la nature; mais par elles-mêmes «lies n'auront jamais la vertu d'obliger un homme raisonnable. Si le père sent de la tendresse pour ses enfants, est-ce cette tendresse qui l'oblige à les élever et à faire leur éducation? Non : car si la tendresse suffisait pour l'obliger, si toujours elle représentait une loi de nature, toute affection, toute tendresse, bien qu'illégitime, aurait la même valeur et produirait la même obligation. La loi naturelle ne se confond donc point avec l'inclination instinctive : c'est un devoir qui résulte de la convenance essentielle de certaines actions pour atteindre un but déterminé par la nature. L'instinct vous stimule, les passions vous électrisent; mais la loi proprement dite ne commence à vous obliger qu'à ce moment où la raison reconnaît la convenance nécessaire d'une action avec l'ordre établi par Dieu.
31. — Une autre idée fausse a fasciné et troubJé beaucoup d'esprits : ils appellent naturelles les seules lois que l'homme est capable de découvrir dans sa conscience; mais, disent-ils, l'homme laissé à lui-même, sans le secours d'aucune société, sans la direction d'aucun maître. Cette opinion fut très commune parmi les philosophes mécréants du siècle dernier : quelques philosophes catholiques leur donnèrent la main, espérant qu'ils convaincraient plus sûrement leurs adversaires, s'ils admettaient avec eux que chaque homme se trouvait muni d'une force d'intelligence assez grande pour trouver tout entier par lui-même le code moral de la nature humaine. Cette théorie est fausse jusqu'à l'absurde;
et vous pouvez vous en convaincre de suite. En effet, les conséquences d'une proposition universelle sont indéfinies, puisqu'on peut toujours, à la série des propositions qui en découlent, ajouter une autre proposisition et de nouvelles conséquences. Cela est vrai dans la science de la morale comme en toute autre. D'où il suit que la science naturelle de la morale est indéfinie. Si donc tout homme devait, par les seules forces de son intelligence, connaître toute la loi naturelle, il devrait ou avoir en vue actuellement et jusqu'à son dernier anneau la série infinie des propositions, qu'on peut déduire des principes naturels, ou au moins avoir une puissance et une sûreté de logique telles qu'il fût capable d'en former toute la chaîne, sans se tromper jamais. Or, quel Socrate, quel Platon ou quel Aristote oserait s'arroger une pareille force d'esprit?
32. — Le mot naturel appliqué à l'intelligence et à la volonté n'a donc pas le même sens que lorsqu'il se dit des fonctions vitales. Dans ce dernier cas, nous appelons loi naturelle, bien que, par métaphore, celle par laquelle l'organisme opère spontanément, comme dans la circulation du sang, la formation du chyle, le mouvement péristaltique, opération que chaque homme accomplit par lui-même, sans l'aide de la société et l'enseignement d'un maître. Mais quand il s'agit de ces connaissances et de ces sentiments moraux qui engendrent obligation, la spontanéité ne suffit plus ; comme elle ne suffit pas, en général, à diriger la conduite de l'homme raisonnable, bien qu'elle puisse parfois l'initier à la vérité en l'excitant à user de sa raison.
33. — Mais s'il en est ainsi, pourquoi appeler naturelle^ loi dont nous parlons; puisque par les forces de sa nature l'homme n'est ni nécessité, ni induit infailliblement à la connaître ? Pour plusieurs motifs. — En premier lieu,, parce que, quand l'enseignement vous a fait connaître une loi, vous pouvez toujours raisonner sur la nature des choses et observer dans Tordre naturel certaines relations de fait qui, aux yeux de la raison, justifient telle manière d'agir et condamnent celle qui lui est opposée. Ainsi, lorque vous étiez encore enfant, on vous imposait le devoir de la tempérance, et vous obéissiez à vos parents par un instinct naturel; mais s'il vous était venu à l'esprit d'en demander le motif, votre père aurait pu vous répondre que « telle est la volonté du Créateur », volonté qu'il a manifestée dans la constitution même du corps humain; puisque, si l'estomac est surchargé, notre corps souffre et nous ne pouvons nous livrer aux opérations de l'esprit. C'était nous montrer du même coup que la tempérance est un devoir naturel. Vous voyez donc par là que la nature objective des choses porte comme écrite en elle-même et promulgue pour ainsi dire cette loi. Et cela, abstraction faite de la manière dont les individus sont venus à la connaître, soit par l'enseignement, soit par leurs observations personnelles. Sachez ou ignorez que l'excès de nourriture nuit au corps et à l'esprit, ce fait n'en est pas moins vrai, ni moins certaine en soi la loi de tempérance qui en découle.
34. — De là il résulte qu'on peut encore appeler naturelle la loi de la tempérance en un autre sens,
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c'est-à-dire en ce sens que la raison humaine peut arriver à la connaître, quand elle raisonne avec justesse et sans se tromper. Sans doute cette infaillibilité logique n'est pas naturelle à l'individu, puisque tout individu peut errer dans ses déductions ; mais elle est naturelle à la raison humaine considérée abstractivement, car la raison par elle-même ne peut errer, bien que souvent l'homme se trompe en se servant de sa raison particulière. En d'autres termes, dans l'homme, la raison, qui est sa nature spécifique, est droite bien que les individus disent parfois des sottises : de même que l'homme a naturellement deux yeux et deux mains, bien que certains individus naissent aveugles ou manchots.
35. — Voilà donc deux raisons qui nous font appeler naturel le droit, encore que tout homme ne naisse pas, son code à la main : 1° parce que le droit naturel ordonne les actions honnêtes d'après les relations naturelles des créatures; 2° parce que la raison humaine considérée en elle-même peut, par ses forces naturelles, connaître cette honnêteté et cette convenance; bien que les individus n'aient pas cette fermeté de jugement qui les préserve toujours de l'erreur.
Mais voici une troisième raison plus propre encore à confondre l'arrogance de ces hommes qui ne voudraient admettre comme naturelle aucune loi, à moins qu'ils ne l'aient découverte et trouvée par eux-mêmes, et qui refusent le titre de naturelles à toutes les lois que l'homme ne connaît pas par les forces natives de son intelligence isolée et indépendante de toute autre.
Cil. II. — IDÉE DU DROIT 37
Cette raison, c'est qu'un tel isolement, une pareille indépendance est tout autre chose que la nature de l'homme. Or, quoi de plus étrange que d'appeler ?iaturel ce qui n'est pas conforme à la nature? Ça été là le songe ou le roman du Philosophe de Genève : il ne comprit rien à l'admirable développement des intelligences par la voie de l'éducation paternelle. Mais ce n'a jamais été la nature de l'homme : la nature de l'homme est de naître dans la société, de recevoir par elle, avec le langage, les premiers rayons des vérités intellectuelles; par elle, avec Féducation, l'enseignement qui développe ses facultés encore incultes ; par elle, avec la tradition, l'héritage de la sagesse ancienne; par elle enfîn^ cent autres secours matériels, dans lesquels l'idée s'incorpore et au moyen desquels se multiplient les forces de l'esprit. C'est au sein de cet héritage social, dans cette sorte de paradis terrestre, planté par la main du Créateur, qu'est introduit tout homme venant en ce monde, afin que, par son travail, il le conserve, l'embellisse et l'étende toujours. Voilà la vraie nature de l'homme : Il est destiné à agir non seulement avec ses forces individuelles, mais encore avec des forces sociales.
36. — Cependant, il faut ici faire une observation : en montrant que chaque individu de l'humanité ne peut par ses seules forces isolées connaître le droit naturel, je ne prétends point imiter certains auteurs qui veulent s'éloigner des sophistes du dix-huitième siècle, mais se jettent aujourd'hui dans un excès contraire. Je n'enseigne point que toutes les connaissances morales sont en nous totalement ^uniquement l'effet de la tradition
sociale et de la religion révélée. — Autre chose est de dire que, sans ces secours, nos connaissances n'arriveraient pas à maturité, sinon tardivement, incomplètement, resteraient sans consistance, et par conséquent nous seraient d'une très mince utilité; et autre chose est de priver absolument l'intelligence de toute intuition de la vérité et des principes premiers. Supposez en effet qu'aucun objet interne ne soit présent à mon esprit, quand je raisonne sous la direction d'un maître, il me trouvera alors aussi prompt à accepter le faux que le vrai. « Qu'il m'affirme ou que la justice ou que l'égoïsme est une vertu, son enseignement me paraîtra également raisonnable; je trouverai également vraies ces deux propositions : que deux parallèles, en se prolongeant, ou se coupent, ou ne se rencontrent jamais; aussi mystérieuse que l'Unité et la Trinité divine, cette vérité : trois et trois font six. — Si tout, dans l'ordre intellectuel, me vient de la parole, il n'y a en moi aucune lumière intime; je n'ai plus aucun motif de dire que telle proposition me semble vraie et évidente et telle autre obscure et fausse. Et c'est ainsi que, nous laissant emporter aux élans d'un zèle inconsidéré, nous pouvons tomber dans de graves erreurs contre cette Foi que nous voulons défendre.
37. — D'où je conclus que, dans l'intelligence humaine, outre sa propension essentielle à embrasser le vrai par son assentiment, il y a encore l'intuition intime de certaines vérités premières auxquelles elle parvient par ses propres opérations, en les dégageant naturellement de la perception sensible des objets matériels.
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Ainsi, quand un petit enfant voit sa mère diviser une pomme, et lui en donner la moitié, il se forme, bien que sans réflexion, cette idée universelle « que la partie est moindre que le tout » et il en fait son trésor. La même chose doit se dire des autres principes universels. Comparant ensuite ces principes avec ses autres connaissances, l'esprit voit celles-ci ou vraies ou fausses, embrasse les premières et rejette les secondes par une certaine propension qui lui est naturelle; sans toutefois être toujours si sûr dans ses jugements que l'erreur ne puisse jamais s'y glisser. Quant à ces jugements où la raison voit avec évidence la connexion nécessaire des deux termes qui les composent, ils constituent, dans l'ordre pratique, la loi naturelle : et cette loi, l'homme en général peut, avec ses forces, la connaître d'après la convenance naturelle de certaines actions; bien que chaque individu de l'humanité puisse aussi, à cause de la faiblesse particulière de son esprit, l'ignorer ou la fausser, au moins dans ses conséquences secondaires.
38. — Voilà pourquoi il est si utile et même si nécessaire au genre humain que les lois naturelles lui soient encore manifestées par voie d'autorité, comme elles le furent, au commencement du monde, à nos premiers parents et dans la suite des âges à tout enfant qui ouvrit les yeux à la lumière du jour et son esprit aux rayons de la vérité! Gomment, en effet, durant sa longue course, l'homme se guiderait-il dans ses opérations, s'il lui fallait recourir à un raisonnement rigoureux pour étudier la convenance ou le désordre
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de ses actes, et s'il ne trouvait pas en naissant, déjà promulguée parle Créateur et conservée par la société, une règle sûre de la vie humaine? Lorsque Descartes, par un saut plus que périlleux, se jeta ou crut se jeter dans celte sorte de néant intellectuel d'où « son fiât » devait, pensait-il, faire jaillir tout vivant le monde des esprits, il fut assez avisé pour se garder une morale et une religion provisoire. Et il le pouvait, car il en avait reçu le trésor de cette tradition même qu'il décriait et abjurait comme trompeuse et insuffisante. Mais l'enfant est-il en possession de cette règle? Quant aux premiers hommes, comment se seraient-ils dirigés dans cette étude si longue et si glissante des lois de Tordre physique et de l'ordre moral (1) ? Puis lorsque, arrivés à une extrême vieillesse et la tête blanchie par l'âge : « Candidior postquam tondent i barba cadebat, » ils se seraient retournés pour considérer leur immense carrière, auraient-ils osé affirmer qu'ils n'avaient jamais
(1) Ici se trou ve une longue note du PèreTaparelli pour réfuter VOpinione (15 juin 1850, n. 162, appendice). — En voici la substance : « Un écrivain, dans ce journal, admettait que la raison seule et isolée ne pouvait, au début du genre humain, distinguer les poisons des substances utiles à la vie, ni se préserver d'une multitude de dangers. Mais au lieu de recourir à un enseignement primitif donné par Dieu aux premiers hommes et transmis ensuite de génération en génération, l'auteur de l'article préférait l'hypothèse d'un sixième sens, la claire-vue magnétique. . . avec laquelle il espérait franchir cette impasse... !
Le PèreTaparelli ne veut pas entrer dans la question du magnétisme; — mais il montre qu'attribuer à l'homme isolé, comme moyen de se diriger dans ses actions, la claire-vue magnétique, c'est soutenir une thèse pleine de contradictions; contradiction avec les faits du magné, tisme : Seul, par qui l'homme eût-il été magnétisé? — Contradiction au point de vue psychologique; le magnétisé, sorti de son sommeil, oublie tout ce qu'il a vu et dit ; la mémoire est indispensable au développement de l'esprit humain ; contradiction avec les faits quotidiens et universels : n'est-ce pas dans la famille et dans la société que l'homme s'instruit et acquiert la vérité ?
fait fausse route? Et si une seule conséquence erronée se fût mêlée à la série de leurs raisonnements, celle-ci, aux mains d'un logicien capable de remonter aux premiers principes, n'aurait-elle pas suffi pour mettre en doute ces principes eux-mêmes, malgré l'évidence avec laquelle ils se présentent à l'esprit?
39. — Répétons-le donc : les lois naturelles sontnaturellement évidentes aux hommes, et ceux qui raisonnent bien en voient clairement la justice et l'utilité. Sous ce rapport, la connaissance de ces lois est naturelle à l'homme... Mais suit-il de là que tout homme est capable de raisonner toujours juste, et d'embrasser par lui-même toutes ces lois dans leur plénitude et leurs dernières conséquences? Pas le moins du monde... Et c'est précisément pour cela que la connaissance en est plus naturelle à l'homme; puisque sa nature est de former un seul tout avec la société et avec le genre humain, dont l'individualisme protestant voudrait au contraire le séparer avec violence. Si, en effet, ce nœud qui tient unis tous les individus de l'humanité fait partie de la nature de l'homme, il est manifeste que les connaissances marquées au coin de cette solidarité lui sont plus naturelles que les lumières qu'il acquerrait seul; car il est naturel à chaque être d'agir selon ses propriétés essentielles : à un esprit d'agir avec intelligence, à la matière d'agir comme une force brute. Donc, un être solidaire agit selon sa nature lorsqu'il agit solidairement.
Donc aussi, vous qui prétendez qu'il n'y a de connaissance naturelle à l'homme que celle qui est le fruit de
ses forces individuelles, avouez-le simplement et franchement, vous regardez l'homme comme un être isolé dans l'univers, comme un être séparé de tous ses semhlahles : car s'il était pour vous naturellement social, sa connaissance naturelle serait aussi, à votre jugement, une connaissance sociale. Par toutes ces explications j'ai voulu rendre claire la signification de ce mot naturel que nous avons coutume d'attribuer « au droit, à l'obligation, à la loi », etc. En considérant la nature de tous les êtres, par rapport à ce que l'homme peut ou doit faire, nous avons coutume d'en inférer que certaines actions sont pour nous obligatoires, d'autres licites, d'autres prohibées naturellement , c'est-à-dire en vertu même de la nature de V homme et des choses. Cette obligation, cette licéité, cette prohibition déduites de la nature constituent la loi naturelle, parce qu'elles dérivent de cet ordre que le Créateur a établi dans la nature même de l'univers et expriment par conséquent la volonté souveraine de Dieu.
Cette volonté oblige tout homme qui la connaît... Mais elle ne s'impose pas à celui qui l'ignore, quoique l'obligation subsiste toujours en elle-même.
40. — Voilà donc en dernière analyse la vérité fondamentale sur laquelle doit nécessairement reposer Vidée de l'ordre et du droit, pour que cette idée puisse unir entre eux les membres de l'humanité : « S'ils sont unanimes à reconnaître un seul Créateur manifestant à tous la même volonté, ils pourront être unis par l'idée du droit; mais si les uns appellent ordre ce que les autres appellent désordre, leur union sera aussi
irréalisable que l'identification de deux idées contradictoires.
. Si donc le rationalisme doit former une seule société, non seulement de l'Italie, mais encore du genre humain, il est nécessaire qu'il infuse, pour ainsi dire, à tous les hommes la même idée et du Créateur et de l'intention qu'il a eue en établissant l'ordre dans le monde. Le rationalisme est-il capable d'un si grand œuvre?
Pour répondre à cette question, il nous faut maintenant examiner ce que c'est que le rationalisme, et de quelle puissance il est doué pour unir par une seule idée toutes les intelligences.
Sommaire: 41. Nous n'userons pas dans cette dissertation de l'idiome théologique. — 42. Le principe protestant réduit à une question philosophique. — 43. Raisons apparentes en sa faveur. — 44. Espérances pleines d'illusion. — 45. Equivoque du mot règle. — 46. Du mot Raison. — 47. Ilpeut signifier ou la raison humaine. — 48. Oularaison divine. — 49. Vrai sens du principe rationaliste. — 50. Exemples. — 51. Il a sa racine dans la déification de l'homme. — 52. A laquelle il aboutit définitivement. — 53. Transition. — 54. Propositions à prouver.
41. — Or sus que prétendez-vous, grands partisans de l'Unité Italienne ? Avoir une Italie Une.
Et comment ? — En la rendant protestante. — Protestante I... Mais alors il faudra donc que moi, comme un autre Pulci, je vous replonge dans la théologie. Il faudra que nous reprenions la controverse avec OEcolampade etMélanchthon et que nous ressuscitions Eckius et Gretser. Non, non, cher lecteur, ce serait un spectacle ridicule en ce dix-neuvième siècle. Et les vivants ne doivent pas faire la guerre aux morts.
Laissons ceux-ci se reposer ou hurler de désespoir là où la bonne ou la mauvaise fortune les a conduits... J'ai promis de ne pas entrer dans la sacristie. Loin donc de suivre un frère apostat dans le lieu saint où il nous appelle, invitons-le plutôt lui-même (et il nous
en saura bon gré), invitons-le à sortir et à se produire on plein air et à la lumière du jour; invitons-le à nous expliquer par la bouche de ses prosélytes, et sans l'idiome théologique, ces principes qui, au jugement de certains hommes, sont l'espoir de l'Italie et du monde.
42. — Le grand mal de l'Italie, le germe de toutes ses divisions n'est autre, selon lesUnitaristes, que l'asservissement de sa raison. Que l'Italie comprenne et reconnaisse une bonne fois la suprématie de cette reine du monde, alors son unité sera assurée, et son bonheur au-dessus de toute conception.
Philosophiquement le problème se pose donc ainsi : « La suprématie de la raison est-elle un principe dont on peut faire sortir Fidée juste du droit, et avec l'idée du droit l'unité sociale, et avec l'unité sociale le bonheur ? »
43. — Eh î dira peut-être en lui-même quelqu'un de mes lecteurs, comment douter que si on accorde universellement à la raison la suprématie, il n'en résulte chez tous une même idée du droit et, par une suite nécessaire, une union parfaite des esprits ? — Si le droit sort de la vérité, si la vérité est une, comme tous l'accordent, et si la raison est une participation de l'esprit à la vérité, qui ne voit que quand la raison gouverne, c'est la vérité qui gouverne, et que quand la vérité gouverne, une idée unique du droit se forme naturellement ?
44. — Et pourtant, que voulez-vous? J'ose affirmer précisément le contraire : et vous-même toucherez bientôt du doigt cette vérité, à savoir : que la souverai-
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neté de la raison une fois établie, c'est tout espoir de Y unité qui s'évanouit absolument. Pour vous en donner une première preuve, permettez-moi de vous demander pourquoi vous avez un Code de lois dans la société ! — Pour qu'il soit, me dites-vous, la règle des actions des citoyens. — Mais quoi 1 Est-ce qu'un citoyen ne doit pas se régler d'après sa propre raison ? Évidemment; puisque s'il n'agissait pas avec les lumières de sa raison, il n'agirait plus en homme. — Vous en convenez... Mais vous ajoutez: quel acte plus raisonnable que de lire le Code? Et l'homme pourrait-il seulement lire s'il n'avait la raison ?
À merveille : vous convenez donc avec moi que l'homme peut avoir la raison, agir d'après sa raison, et cependant se régler aussi d'après les lois du Code. Donc la raison de l'homme n'est pas toujours sa règle et l'on peut donner à la raison de l'homme une règle sans le priver de sa raison.
45. — Pour mieux entendre cela, observez que toute la querelle roule sur ces deux termes équivoques : Baiso?i et règle, dont il est nécessaire de déterminer le sens précis. — Larègle, chacun le comprend, peut être multiple, et par suite une règle peut être soumise à une autre. Prenons un exemple : Si l'on demande quelle est la règle du maçon dans l'arrangement de ses pierres et de son ciment? On peut répondre que le maçon a pour règle ses yeux, son art, son niveau, son équerre, le plan de l'architecte, l'entrepreneur qui lui explique ce plan et enfin l'architecte lui-même par ses ordres et par sa science. De même, les règles que
riiommo devra suivre dans ses actions peuvent être très nombreuses... Et par ces règles on peut entendre : le Créateur du monde, le plan du monde, ceux à qui Dieu en a confié l'exécution, les prescriptions qu'ils doivent suivre pour faire observer les ordres de Dieu, et jusqu'aux instruments matériels ou moyens nécessaires pour l'accomplissement de ces ordres : car l'homme ne pouvant changer la nature de ces moyens, ils s'imposent à lui, s'il veut réussir dans ses desseins. Mais pour revenir à notre comparaison, toutes ces règles auxquelles il est soumis, le maçon pourrait-il les suivre, s'il n'avait au moins une dose suffisante de bon sens? Non, cela lui serait impossible. Donc finalement il a encore besoin de sa raison, non pas pour disposer ses matériaux selon ses idées, mais pour comprendre la règle qui lui a été tracée et par l'entrepreneur et par l'architecte... Eh bien! dites-en autant de toute action humaine : car dans toute action, l'homme a finalement pour règle sa raison qui connaît et exécute les lois, et les plans de l'architecte souverain, ou de ses supérieurs immédiats. — Si tous et chacun de ces principes de direction peuvent s'appeler règle, vous voyez combien d'équivoques peuvent se cacher à l'ombre de ce mot. Dites-en autant du mot raison, dont le sens est également équivoque, et dont il nous faut nécessairement déterminer la signification, si nous voulons connaître le point précis de notre discussion.
Pour le déterminer, il suffit que vous réfléchissiez un peu à ce que nous faisons actuellement. En effet, que faisons-nous dans cet entretien familier? Nous discu-
48 lre PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
tons. — Et pourquoi? Pour savoir qui de nous a raison : ou le triumvir qui annonce que l'unité sortira de l'apostasie, ou moi qui prédis la discorde comme un fruit nécessaire de l'apostasie. — Oui, j'en conviens, c'est là la question précise que nous agitons, nous voulons savoir qui de nous a raison, — Eh bien! je vous le demande, cher lecteur, pouvez-vous, aussi poli que vous l'êtes, me dénier la raison? L'homme est un animal raisonnable ; me dénier la raison serait me traiter en brute... Et cela vous ne le ferez jamais, ni avec moi, ni avec aucun adversaire; vous êtes trop bien élevé. Alors il faudra donc dire que nous avons raison tous les deux? Mais quoi de plus absurde, puisque l'un de nous affirme ce que l'autre nie et qu'il est tout à fait impossible que sur le même point le oui et le non soient vrais en même temps.
46. — Vous voyez donc que nous avons tous les deux la raison, et que, néanmoins, il est absolument impossible que, dans le cas présent, nous ayons raison tous les deux. Par quoi nous apparaît manifeste l'équivoque renfermée dans ce mot terrible : souveraineté de la raison.
47. — Ainsi, raison signifie ou la faculté que l'homme a de connaître, ou la règle suprême qu'il doit suivre dans les opérations de cette faculté. — Quand vous dites que tous deux nous avons la raison, vous parlez de la faculté, laquelle se trouve réellement dans tous les hommes ; quand vous affirmez que de nous deux l'un a raison et non pas l'autre, vous nommez la règle suprême qui doit nous guider dans nos discours ; et si
Cil. III. — IDÉE RATIONNELLE DU PROTESTANTISME 49
cette règle guide véritablement celui qui affirme, elle ne peut guider celui qui nie.
Mais cette règle ou loi suprême, pourquoi l'appelezvous raiso?i, comme la faculté humaine ? — Parce qu'elle connaît elle aussi la vérité comme notre raison, et môme infiniment mieux. Aussi sa connaissance infinie est-elle la loi de la nôtre, et la Raison divine la règle de la raison humaine.
48. — Après ces éclaircissements préliminaires, nous pouvons maintenant préciser le sens du problème, en substituant une expression déterminée à une expression équivoque. — Le problème était celui-ci : « Pouvonsnous attendre l'unité sociale de la souveraineté de la raison? » — Vous, vous dites « oui », parce que vous entendez par raison la règle de la vérité ; moi, au contraire, je dis « non » parce que j'entends par raison la faculté qui se trouve en chacun des hommes ; et nous avons raison tous deux, mais vous dans votre sens et moi dans le mien. — Il est incontestable en effet que si tous obéissaient toujours à la loi suprême du vrai, nous aurions l'unité ; mais il est également hors de doute que si chacun des hommes veut agir à sa propre tête, l'unité devient impossible; et j'espère que vous ne me contredirez pas; car y a-t-il au monde un homme assez complaisant pour vivre longtemps avec quelqu'un qui ne suivrait que sa volonté propre ?
49. — Reste donc à voir ce que prétendent ceux qui voudraient l'Italie une, une toute la famille humaine, en les rendant protestantes.
Ici ni érudition, ni théologie ne nous est nécessaire :
gO lpe PARTIE. — UNITE SOCIALE
car s'ils entendent que l'unité sociale sera faite le jour où la société sera gouvernée par la loi suprême de la vérité, nous sommes d'accord, et il restera seulement à décider qui devra être l'interprète de cette loi. Mais faites attention : lorsque les partisans de l'unité nous parlent de la souveraineté de la raison, ils veulent dire précisément que l'interprète de la vérité est la raison de chaque individu, la vôtre, la mienne, et que chaque homme doit se régler d'après sa propre raison. Or, décidez vous-même, cher lecteur; vous êtes assez avisé pour cela, décidez si c'est là une bonne recette pour remédier à la division, et pour donner à la société cette unité tant désirée? « Que chacun pense comme il « lui plaira, que chacun fasse ce qu'il voudra, et tous « nous serons d'accord! »
50. — Voulez-vous accepter cette formule et en faire de suite l'expérience? Vous le pouvez : supposez que le carnaval est proche, et décidez-vous à régler, d'après ce principe, le premier bal et le premier concert que vous donnerez. Alors, je vous le promets, vous aurez un petit échantillon de la future unité italienne et de la future société humanitaire. Publiez donc le programme suivant : « Grand bal demain au théâtre! Mais afin que « tout procède en bon ordre, chacun exécutera, en dan- « sant, les figures qui lui paraîtront les plus élégantes; « et pour la musique, afin que l'harmonie en soit parce faite, chaque virtuose fera entendre sur son instru- « ment le morceau qui lui semble devoir être de meil- « leur effet. » Oh! quelle musique que celle-là! Et n'est-ce pas celle que firent entendre les énergumènes
de la Montagne : « La musique éclate comme un coup de tonnerre ; chaque musicien joue un air différent; la grosse caisse, le chapeau chinois, les cymbales et les ophicléides font merveille. Tous les Montagnards qui n'ont point d'instruments entonnent à tue-tête des chants divers. La voix puissante de Pornin domine ; elle atteint des notes jusqu'alors inconnues; tout en lui est action, il bat la mesure avec sa canne, le pavé résonne sous sa jambe de bois; les torches s'agitent et répandent de sinistres clartés, éclairant les atroces figures des Montagnards. » (Chenu, les Conspirateurs , ch. XIII.) Telle serait une musique où chacun ferait valoir son talent à sa fantaisie, et c'est en même temps la juste idée d'une société gouvernée d'après le principe protestant. — Vous paraissez scandalisé, ami lecteur, que dans une matière aussi grave j'introduise une badinerie si étrange; et qui sait si vous ne voudriez pas m'enlever la plume des mains, parce que, selon vous, c'est perdre le temps que de répondre à de pareils délires... Mais si ces délires nous sont tous les jours débités sur un ton d'oracle..., si l'on publie audacieusement qu'en donnant à chacun la liberté de penser on fera l'unité de l'Italie..., si des centaines d'Italiens écoutent ces insanités avec respect, les croient avejc bonhomie, et les propagent avec ardeur, vous voulez que je ne parle pas? Et si j'en parle, vous voulez que je n'en montre pas le ridicule? C'est impossible.
51. — D'ailleurs et à dire vrai, l'extravagance de mon discours n'est pas si grande qu'elle paraît à pre-
mière vue; ou mieux, l'extravagance n'est pas dans cette proposition qui excite l'indignation et le rire, mais dans une autre beaucoup plus ridicule et plus impie, d'où découle logiquement la précédente. Pour comprendre ma pensée, rappelez-vous le double sens de cette parole : souveraineté de la raison. Cette parole, avons-nous dit, exprime un dogme incontestable, si elle signifie que la loi suprême de vérité doit gouverner tous les hommes. Or, pourquoi cette loi suprême s'appelle-t-elle raison? Et quelle est la raison qui mérite d'être tenue pour la loi suprême du vrai? Nous l'avons dit : c'est la seule Raison divine, puisque seule elle est infaillible, puisque seule elle est la cause dernière de tout ce qui est vrai. Et en effet si je présente deux pièces de métal à un orfèvre pour savoir si toutes deux sont bien de l'or, et s'il me répond que l'une est de l'or vrai et que l'autre est de l'or faux, qu'entend-il par l'or vrai, sinon celui qui a gardé et possède la nature propre de ce métal? Et cette nature n'est pas autre que celle qui lui a été assignée par la Raison divine. Et par l'or faux, il entend le métal qui n'est pas conforme à l'idée ou à la Raison divine.
52. — Yoilà donc qui est bien convenu : la loi suprême de la vérité, c'est la connaissance divine; d'où il suit que si vous étiez Dieu, vous devriez non seulement penser par votre raison, mais encore vous diriger d'après votre raison, puisqu'elle serait la loi suprême de la Vérité.
Or, vous le savez bien, Mazzini,ce dévot sectateur du panthéisme tudesque, a divinisé le peuple et par consé-
quent tous les individus qui le composent. Dès lors quoi d'étonnant que chacun de ces individus divins dicte, par sa raison, la loi à la vérité? N'est-ce pas là, comme nous l'avons vu, le grand privilège de la raison divine sur la raison humaine? Que ce soit un homme qui pense, la vérité des choses est, dans ce cas, le principe et la règle de la pensée, et la pensée est vraie, si elle est conforme à son objet. Mais que ce soit un Dieu qui pense, le principe incontesté du vrai est alors le jugement divin, et les choses sont vraies si elles sont conformes à ce jugement. Si donc tout homme est Dieu, selon la doctrine du panthéisme, comment pouvez-vous traiter d'absurde cette assertion protestante, à savoir que la raison de chacun est la règle de la vérité des choses? L'extravagance est donc moins dans cette doctrine qui attribue la souveraineté à la raison, que dans cette apothéose de la raison individuelle et dans cette déification de l'homme. Oui, voilà ce qui serait profondément ridicule, si ce n'était impie, c'est-à-dire de persuader à chacun des Italiens qu'il est proprement un Dieu ou au moins une parcelle de la divinité. Et pourtant, vous le voyez, par une conséquence inévitable, les Italiens arriveraient au même point que les Allemands. Une fois persuadés que chacun doit prendre pour loi sa propre raison, qu'auraient-ils à répondre, si quelqu'un ajoutait : « Or, la loi suprême de la Vérité n'est pas autre que Dieu; » donc votre raison est Dieu? Ici, pas de milieu; il faut nier les prémisses ou accepter la conséquence.