Résumons ce que nous avons dit : Affirmer
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que l'homme doit agir selon la raison peut avoir deux sens ; premièrement, « qu'il doit agir selon la liaison divine et par suite selon la vérité objective des choses, » et cela est vrai; secondement, qu'il doit agir selon sa raison personnelle, à sa tête ; et cela est faux, puisque la raison individuelle de chaque homme doit se conformer à la vérité; puisque la raison humaine, loin d'être sa règle suprême, a besoin d'être réglée, et n'est par conséquent qu'une règle secondaire. — Sans doute, notre raison peut nous servir à connaître d'une certaine façon l'honnêteté naturelle, lorsqu'elle sait lire la volonté de Dieu dans Tordre essentiel de l'univers, de même qu'elle nous guide dans nos actions de citoyen, lorsqu'elle comprend les prescriptions du Code civil. — Mais voyez la conséquence : sans l'aide du Gode, et par elle seule, la raison ne suffît pas à établir entre les citoyens cette unité qu'on appelle l'ordre civil. Cela est évident; et voilà pourquoi la société a besoin d'un Code. Et, ce qu'aucune nation n'a jamais cru pouvoir obtenir dans l'ordre civil, en laissant ses membres se guider par leur raison individuelle, on pourrait, chose incomparablement plus difficile, le réaliser dans l'ordre moral et pour l'univers tout entier ?
Voilà pourtant ce que prétendent tous ceux qui nous poussent à l'émancipation de notre raison par l'indépendance protestante : ils nous promettent en retour l'unité de l'Italie et du genre humain; ils affirment que, quand les individus se conduiront chacun selon son sens particulier, nous serons tous d'accord. En vérité, la promesse est plus que surprenante î
54. — Il nous faut maintenant comparer ce principe avec l'idée du droit, analysée dans le paragraphe précédent, et voir si le principe protestant, appliqué à la société, pourra jamais lui donner -une vraie et constante unité.
Sommaire : 55. Le Protestantisme détruit tout élément de droit. — 56. Tout principe de direction. — 57. Qu'il s'agisse de fait ou d'idée. — 58. Et cela, à cause de l'influence de l'imagination et de la passion.
— 59. L'erreur pratique tend à détruire les principes. — 60. D'où la ruine du droit. — 61. Application à l'Italie. — 62. La vérité qui engendre le droit doit être une vérité sociale. — 63. Or, aucune vérité n'est commune dans le Protestantisme. — 64. On remplace la vérité par l'opinion. — 65. Celle-ci enfante la légalité matérielle — 66. formée arbitrairement par le nombre. — 67. Son injustice : le droit et la force. — 68. Conséquences qui en découlent : l'arbitraire. — 69. Plus de conscience publique. — 70. Ni en religion, ni en politique, ni en droit social, ni en morale. — 71. Le droit, c'est la force. — 72. Epilogue : à défaut du droit. — 73. Le règne de l'opinion et de la force.
— 74. Et l'Italie accepterait un pareil joug ! Conclusion.
55. — Le principe protestant, avons-nous dit, se réduit en définitive à cette brève formule : « Tout homme est juge suprême de la vérité et a pour règle infaillible sa raison individuelle ! — Or, de ce principe, et c'est ce que j'affirme maintenant, sort nécessairement la destruction et même l'impossibilité radicale du droit, c'està-dire de cette force unifiante sans laquelle la société elle-même n'est plus qu'une chimère.
En effet, qui ne voit que le droit est impossible, si Ton admet que chaque individu trouve dans sa raison particulière la règle de la vérité ? Tout droit, avonsnous dit, présuppose comme conditions de son existence une double vérité d'idée et de fait..., idée et fait dont
l'accord rend possible l'association des volontés. Si vous brisez l'unité de ces deux conditions, vous brisez par là môme l'unité du droit. — L'unité catholique avait formé dans les esprits, en Europe, une habitude si ancienne et si solide d'idées justes et raisonnables, qu'il sembla longtemps impossible delà ruiner tout à fait; et voilà pourquoi on vanta si fort, dans le siècle dernier, la puissance de la raison; on regardait comme une qualité et une force natives de l'humanité ce qui était l'effet du seul esprit catholique. Aussi qu'arriva-t-il : l'influence de celui-ci diminuant peu à peu, l'unité alla se détruisant du même pas; et cela devait être; car il est impossible que la multitude des intelligences individuelles devienne seule et par elle-même le principe de l'unité.
56. — En effet, si la multitude contenait un principe d'unité, il serait ou dans la substance ou dans les facultés des intelligences. Or, la substance, considérée ici concrètement, est autant de fois répétée qu'il y a d'individus ; et plusieurs ne sont pas un, pas plus qu'un n'est plusieurs. Quant aux facultés, elles ne peuvent produire l'unité qu'en joignant leur tendance et leur action. Une armée, une flotte ne sont pas un seul être, une seule substance, mais plusieurs... Cependant tous ces êtres, toutes ces substances deviennent une même chose en tendant de conserve à un seul but, la victoire ; et cela par un moyen unique, l'ordre et la discipline stratégique. L'unité dans une multitude d'intelligences peut donc s'obtenir, à la condition rigoureuse qu'il y ait en elles une seule direction vers un seul but.
58 lre PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
Or, dans notre cas, remarquez-le bien, nous ne pouvons pas recourir à une autorité ^directrice; c'est elle que rejette avant tout le rationalisme. Cela étant, nous ne pouvons plus demander V unité de tendance dans une multitude d'esprits qu'à la nature même de ces esprits; et parce qu'ils acquièrent l'idée du droit par la connaissance « d'une vérité, d'un ordre, d'une idée incarnée dans un fait)), si l'unité doit résulter en eux de leur tendance naturelle à la vérité, il faut que tous se rencontrent naturellement dans l'admission ou cVun fait ou dune idée s
Or le fait n'est pas un élément qui ait en lui-même un principe d'unité, nous l'avons dit plus haut ; car, par lui-même, le fait est contingent et toujours variable. Bien plus, c'est principalement dans le fait lui-même que se trouve la raison de ces perpétuels changements de droits dans la société humaine. Aujourd'hui la volonté du propriétaire change; il cède son droit de propriété ; demain l'inexorable loi de la mort emporte une existence, et avec cette existence les droits qu'elle possédait; ce terrain vous appartenait, il est miné par le torrent et disparaît; votre droit est perdu, tandis que le rivage opposé s'accroît par alluvion et augmente d'autant le droit de votre voisin. — Tout fait, même le plus minime, peut donc engendrer un certain droit :1e droit d'occuper au théâtre telle ou telle loge, le droit de priorité devant les tribunaux pour une procédure^ le droit d'ancienneté pour obtenir un emploi, toutes les fois que vous n'aurez pas d'autres titres, sinon celui d'être né une demi-heure avant votre compétiteur !
Voyez combien le droit est précaire si vous le faites reposer sur le fait comme sur sa base unique ! Une horloge en retard peut vous faire perdre un héritage; et je sais un grand négociant qui a fait faillite pour avoir manqué de quelques minutes la voiture publique. — L'unité du droit, celle qui lui donne la force de lier perpétuellement et sans conteste les volontés, ne naît pas du fait, élément contingent; cela est certain. C'est donc à ridée, élément nécessaire et éternel, que nous devons recourir pour en faire sortir, si elle les contient, la nécessité et l'immutabilité du droit! Ici nous avons sans doute trouvé une base inébranlable, puisqu'il n'y a point d'homme qui ne se soumette nécessairement à des vérités manifestes.
57. — Et pourtant, que voulez-vous? Cette base du droit sera encore chancelante, si vous ne reconnaissez pour règle de vos jugements que le concept de votre raison individuelle.
La raison, en effet, contingente elle-même et changeante comme tout être créé, pourrait bien participer en quelque façon à l'immutabilité des objets nécessaires et éternels qu'elle contemple naturellement, si elle les voyait dégagés de toutes les couleurs de l'imagination et de tous les nuages qui viennent des affections du cœur. Malheureusement, en dehors de ces premiers principes universels, dont l'intuition est une nécessité de notre nature, toutes les autres vérités pures sont comme enveloppées dans les représentations de l'imagination et couvertes de ces vapeurs qu'excite l'ardeur des passions. L'imagination nous pousse à l'erreur,
en appliquant aux choses intelligibles les limites de l'espace et du temps; le cœur affaiblit notre jugement parles préoccupations d'une volonté toujours puissante à peser sur nos appréciations. Et quand il s'agit non plus de spéculation mais d'action, cette influence est si forte que la société civile deviendrait pratiquement impossible, sans un pouvoir judiciaire chargé de résoudre la plupart des questions. Et vous savez si, devant les tribunaux, il s'en présente de difficiles et de complexes non seulement quant au fait, mais encore quant au droit ; vous savez si les jugements des moralistes sont différents, quand il s'agit de déclarer licite ou illicite telle ou telle forme de contrat; moral ou immoral, tel ou tel acte ramené pourtant aux conditions d'une idée générale. Or, si des hommes de lois, si des moralistes trébuchent ainsi dans des questions d'ordre abstrait, pensez quelle serait l'hésitation, l'incertitude de tous ceux qui devraient agir, lorsque, exposés aux assauts des plus violentes passions, ils devraient cependant se condammer eux-mêmes aux sacrifices les plus durs, à des peines que peut seule imposer la voix inexorable de la justice. Supposez des centaines, des milliers, des millions de citoyens, poussés au point de vue des idées par des jugements divers, au point de vue des faits par des expériences contraires, et quant à leur intention par des intérêts opposés; et dites-moi où vous trouverez ici un principe d'unité qui fasse dire à tous : « il faut s'imposer cette dépense, courir ce péril, supporter cette fatigue. » — « Ils sont rares, disait naguère le Statuto de Florence, en par-
lant do l'assemblée législative française, ils sont rares ceux qui mettent les intérêts de la société au-dessus de leurs intérêts de parti ; ou pour mieux dire, chacun se proclame très sensible et très dévoué au bien de la France, pourvu qu'elle accepte le remède qui lui est offert par son propre parti. Et cela, ajoutait le Statuto, annonce un profond abaissement du sens moral, puisque celui-ci a pour caractère essentiel la vertu du sacrifice et l'abnégation des passions individuelles (1). »
L'altération de l'idée du droit est donc la conséquence forcée de toutes ces doctrines qui émancipent la raison de l'homme et rendent ses jugements indépendants de toute règle externe et suprême à laquelle il doive se conformer.
58. — Mais il y a ici quelque chose de pire. Lorsque l'esprit tient un faux principe [même dans les seules questions pratiques et d'ordre le plus concret, il court, sans s'en apercevoir, à la destruction logique des vérités les plus abstraites et les plus universelles; et c'est par là, seulement, que nous pouvons comprendre qu'on en soit venu à nier avec les occasionalistes l'unité substantielle de l'homme, avec Berkeley l'existence du corps, et avec Hume l'identitépersévéranteduMoi dans les actes successifs de la pensée. Prenez une fois le sensible pour l'idéal, la passion pour la raison, adoptez une erreur comme un principe incontestable ; il n'y a plus de conséquence soit spéculative soit pratique qui puisse
(1) Le Statuto,ï2 juillet 1850.
vous épouvanter... et de même que l'image trompeuse de l'infini en étendue, substituée à l'idée de l'infini proprement dit, a conduit les hommes sans réflexion à soutenir cette absurdité : « Je suis Dieu, » ainsi le désir passionné de la jouissance, substitué à la raison de l'ordre, lésa conduits à annihiler la société, la propriété, la famille, c'est-à-dire les causes les plus évidentes non pas seulement de la jouissance, mais de l'existence même... La théorie et l'histoire sont ici en parfait accord. Les vérités les plus claires à l'intelligence, les plus chères au cœur, les plus capitales dans l'ordre économique, doivent toutes être ébranlées ; elles le sont en réalité, dès qu'on dit à l'homme : Ta raison est la règle infaillible de tes jugements. L'histoire des Variations, commencée par Bossuet dans le sanctuaire de la théologie, pourrait dès lors se continuer dans la sphère du savoir humain jusqu'à ces limites où l'erreur se transforme en délire. ..Encore ces limites pourraient-elles l'arrêter? Interrogez la philosophie allemande et le communisme français ; et s'il vous paraît évident qu'aucune vérité ne peut tenir debout sous la grêle de l'individualisme, concluez-en avec certitude qu'aucun droit ne peut davantage subsister, puisque tout droit, comme nous l'avons vu, puise sa force dans la vérité seule.
59. — Oui; du moment qu'un certain nombre d'esprits se peuvent croire persuadés et convaincus que la propriété est un vol, l'insurrection un devoir, l'apostasie un acte de religion, et l'homme un Dieu, aussitôt le droit de propriété, d'autorité, de fidélité, le droit de
Cil. IV. — DROIT ABOLI PAR LE PROTESTANTISME 63
la conscience est chose incompréhensible pour eux; et si cette erreur vient à se propager et à se répandre dans une grande partie de la société, il faut nécessairement que l'idée du droit succombe et qu'en môme temps soit brisé tout lien de société... Eh bien? avec le principe protestant, cela peut arriver; et dans plusieurs nations, il ne manque pas d'esprits portés à admettre ces absurdités ! — Donc avec le protestantisme il est impossible d'établir l'unité fondamentale du droit.
60. — Tel est le but où l'on veut finalement nous conduire... Que dis-je, finalement? duquel nous nous approchons déjà, poussés par les apôtres de l'unité italienne... Car, il faut le confesser, la notion du droit obligatoire est déjà fortement ébranlée, même en Italie (où cependant les inspirations du catholicisme sont toujours plus vivantes), depuis que, par les influences du rationalisme, une nouvelle méthode de raisonnement s'est accréditée, au moyen de laquelle chaque individu se forge des principes arbitraires et conformes à ses goûts (1).
Et de fait quel plus puissant auxiliaire des passions que le rationalisme individuel... ? Les passions sont elles-mêmes une disposition égoïste par essence... L'homme qui en est l'esclave appellera donc le rationalisme à son secours toutes les fois qu'il sentira s'affaisser sous ses pieds le terrain solide de ces vérités
(1) « Qui croirait qu'à la Chambre piémontaise un député a bien osé en appeler publiquement à la nullité de toute convention internationale? » Voyez si en Italie nous avons fait des progrès dans cette voie. « Monsieur le député Brofferio a dit qu'en général les traités n'étaient pas obligatoires, attendu qu'ils doivent suivre les phases de la politique. » Discours de Monsieur Palluel, du 8 mars.
universelles respectées de tout temps par le genre humain et qui ont pour office propre d'empêcher tout excès (1).
Ainsi, par exemple, veut-on élever le peuple à la liberté politique, on propage partout cet aphorisme : que le gouvernement appartenant essentiellement à ceux qui ont l'esprit éclairé, il est du devoir des princes d'appeler les multitudes maintenant cultivées et instruites à la participation du pouvoir. Puis, quand cet adage paraît insuffisant pour des bouleversements ultérieurs, on lui substitue cet autre : Que de droit naturel, le peuple est souverain. Enfin, ces théories purement gratuites une fois admises, on en déduit et l'abolition de la royauté pontificale et l'établissement légitime de la république italienne.
Veut-on chasser l'étranger de l'Italie? Au lieu d'invoquer quelque principe ancien de droit international, on fabrique la nouvelle idée de l'indépendance naturelle et réciproque des nations et sans se donner la peine de la préciser ni d'en mesurer l'étendue et la valeur, on court aux armes et on fait retentir le cri de guerre.
Veut-on bannir en masse des citoyens innocents, on adopte, à l'envi de Robespierre, le formidable droit de V esprit du siècle, lequel ne peut plus supporter de tels hommes; puis, lorsque la nécessité de la modération oblige Gioberti à reconnaître ou au moins à confesser la turpitude d'un procédé aussi inhumain et aussi illé-
(1) Le député sus-dit Palluel fait cette question dont on appréciera la sagacité : « Pourquoi chercher une base nouvelle, contestable, quand nous en avons une certaine à cet égard ? » Le lecteur voit la réponse à ce pourquoi. — On change les bases quand on veut changer l'édifice...
Gfl. IV. — DROIT ABOLI PAR LE PROTESTANTISME Gj
gai, on accueille et on proclame un autre grand principe de la nouvelle justice « le fait accompli ».
Cependant, comme il y a danger que le Saint-Siège, toujours imbu, dit-on, de ses anciens préjugés en faveur du Décalogue, n'en appelle au septième commandement pour annuler encore le fait accompli, l'astuce philosophique envoie partout ses sentinelles avancées et déclare qu'elle saura bien à quel parti se résoudre si le Pape prétend s'immiscer dans les questions de philosophie (1).
Or, chacun sait avec quelle désinvolture ce prétendu principe a été mis en pratique contre l'auguste exilé du Vatican. Car, entre « savoir bien quel compte on tiendra et ne tenir aucun compte » des oracles pontificaux, il n'y a qu'un pas : il est très glissant et on le franchit si vite pour embrasser « la Souveraineté absolue de la raison individuelle que beaucoup, en Italie, se sont trouvés à moitié protestants avant même que le triumvir (2) in partibus les invitât à l'apostasie absolue. Et Dieu veuille qu'à une pareille invitation ils ouvrent les yeux et reconnaissent l'abîme au bord duquel on les a menés 1 Nous l'avons déclaré explicitement: la vérité philosophique est, dans un sens très vrai, distincte de la vérité théologique... Mais la manière dont comprennent d'ordinaire cette distinction ceux qui l'invoquent pour rejeter toute soumission se réduit, en substance, à la vieille absurdité de Pomponazzi, qui soutenait que
(1) Gioberti, Prolégomènes..,
(2) Allusion au Triumvirat de Mazzini, Armellini et Saffi, établi à Rome, le 29 juin 1849, après la mort de Rossi, et la retraite de Pie IX à Gaéte.
or. pouvoir. — 5.
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certaines propositions sont vraies en philosophie et fausses en théologie. Bizarre transition! disait Cousin, et qui prélude en Italie à la rébellion luthérienne ? De sorte que si nous acceptions l'indépendance de la raison humaine vis-à-vis du Souverain Pontife pour voler les biens de l'Église et en incarcérer les possesseurs, nous pourrions ensuite réclamer son interprétation théologique pour élever la digue du septième commandement contre la rapacité du communisme menaçant toute propriété sociale. La vérité sur laquelle s'appuie le droit des propriétaires civils n'est pas plus évidente que la vérité sur laquelle s'appuie la propriété de l'Église, et le peuple italien ne respectera pas plus le premier droit que le second.
61. — Des exemples cités plus haut, et qui prouvent qu'en Italie on fait et on défait les principes de morale selon le besoin du moment, il résulte, je crois, avec évidence que nous sommes entraînés rapidement à cette indépendance intellectuelle qui tend à détruire toute vérité et, par une suite nécessaire, tout devoir social. Il survivra sans doute, et même, si vousle voulez, en beaucoup d'esprits, quelques vérités isolées capables de rallier ceux qui les admettront; mais cette union purement accidentelle et dépourvue du lien éternel que la parole de l'autorité suprême donne à la vérité, ne pourra communiquer ni au droit des titres évidents, ni à la défense de ce droit la force sociale d'une action commune; elle pourra produire des factions, jamais l'unité sociale. — Je m'explique : bien différents, au moins dans les effets, sont un droit évi-
Cil. IV. — DROIT ABOLI PAR lE PROTESTANTISME 07
dent dans la société et un droit qui ne parle que dans le secret de la conscience. Reconnaissez-vous en vousmême que quelqu'un vous a prêté une somme d'argent? La conscience vous intime le devoir de restituer. Mais supposons que vous ne soyez pas cet homme honnête que j'aime à voir en vous, et que vous refusiez de rendre; votre créancier trouvera-t-il le moyen de vous y contraindre par un jugement? Certainement non; s'il n'a pas eu la précaution d'exiger de vous une reconnaissance écrite. Et pourquoi? Parce que, votre dette n'étant pas visible aux yeux de la société, celle-ci ne peut se joindre à votre créancier pour vous forcer à payer. Si, au contraire, votre dette est prouvée par un titre social, votre conscience sera liée ; et elle vous prescrira, à votre déplaisir peut-être, de restituer; mais telle quelle, elle produira entre vous et votre créancier une unité de jugement et d'inclination raisonnable, laissant subsister au plus le dissentiment de la passion. Sans cette évidence sociale, il arrivera et il arrive chaque jour des cas où deux plaideurs se persuadent par des raisons contraires, et cependant avec toute la loyauté d'hommes honnêtes, qu'ils peuvent revendiquer l'un contre l'autre un objet en litige. Alors il est impossible d'amener un rapprochement en s'adressant aux dispositions personnelles des adversaires; et voilà précisément pourquoi il doit y avoir une autorité judiciaire qui maintienne la raison entre les membres de la société... Si cette autorité s'affaiblit, l'unité sociale des volontés et des esprits s'affaiblit avec elle, puisqu'elle manque de base.
68 ire PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
G2. — Tel serait l'état où la souveraineté de la raison individuelle conduirait nécessairement l'Italie, si des tentatives scélérates réussissaient à y importer le protestantisme. Déchaînez jusqu'au délire du libéralisme toutes les opinions privées et elles ne vous présenteront plus un seul point par où vous puissiez les rallier. Me citerez-vous l'autorité de l'Évangile? Je l'interpréterai comme Deodati. Les ordres du Roi ? Il est l'esclave de la Camarilla. Les lois des assemblées? Cellesci sont des organes dépendants de la nation. La majorité dans la nation? Elle n'est pas encore assez éclairée : et c'est à nous de l'éclairer (1). Telle fut, vous ne l'ignorez pas, pendant les deux dernières années, la condition de l'Italie. Elle devint semblable à toute nation qui renie le principe de l'autorité catholique, sans lequel aucun autre principe ne pourra résister longtemps aux assauts indomptables de l'individualisme en délire (2).
(1) Nous ne disons pas cela par respect pour le suffrage universel. Le suffrage universel lui-même, dit Mazzini, est une institution stérile et incertaine quand il n'est pas l'interprète d'un fait accepté par l'association et quand les citoyens n'y ont pas été formés par l'éducation nationale. (Délia santa alleanza depopoli, p. 8.)
(2) Nous trouvons la même vérité démontrée par un auteur non suspect dans V Indépendance belge du 9 avril 1850, p. 2, col. lre..., et confirmée dans le Journal historique de Liège : « ,La souveraineté natio- « nale... a un pouvoir absolu et incessant sur une Constitution qu'elle « domine, comme la cause domine l'effet, comme le principe domine la « conséquence; sur une Constitution, qui ne peut, sous aucun rapport, « Ctre un contrat, parce que l'autre contractant n'existe pas et ne peut « exister... ; autrement un effet du droit prévaudrait contre le droit « lui-même, ce qui est absurde en fait : car il en résulterait qu'un peu- „ pie qui se gouverne ne pourrait pas se gouverner, et que par cela «, ^eul qu'il se serait donné par ses délégués une Constitution funeste en « i:lle-mêmo ou devenue telle parle changement des choses, il devrait « mourir à ses pieds plutôt que de la changer! Donc, le peuple peut « réviser, modifier, abroger la Constitution, en faire ce qu'il lui
Cil. IV. — DROIT ABOLI PAR LE PROTESTANTISME 69
63. — Cependant, comme il est impossible non seulement à l'homme d'abandonner toute unité sociale, mais encore à la société de rallier ses membres sans une unité quelconque dans l'idée, il a été d'une nécessité inévitable que l'on trouvât pour le droit nouveau un principe à substituer au principe catholique. Ce ^ principe, c'est Y opinion, mère tyrannique de la légalité bâtarde. La première a été substituée à la certitude catholique, la seconde à la justice éternelle. Avec l'opinion et la légalité, on a trouvé un masque au despotisme de la force brutale, et on amène peu à peu un peuple quelconque, même le plus civilisé, à courber honteusement ses épaules sous le joug, et même à bénir le dominateur qui le foule aux pieds. Permettezmoi, lecteur bienveillant, de développer un peu ces idées. Toutes simples et banales qu'elles sont, elles paraîtront peut-être neuves à plus d'un. Qui sait même si je ne serai pas traité de rebelle, d'arrogant, d'extravagant et de fou, parce que je ne reconnais pas l'autorité de Yopinion et la justice de la légalité : tant il est vrai que le protestantisme a déjà jeté de profondes racines en Italie !
« plait. » {Journal historique et littéraire de Liège, F. XVII, pp. 58 et 409.)
Le Statuto, du 22 juillet, fait la môme remarque : le spectacle d'une confusion qui rappelle celle de Babel rend évidentes deux vérités: celle du mépris que font retomber sur le régime représentatif des assemblées permanentes, et celle du danger que court un peuple lorsqu'il remet ses destins aux mains d'une seule assemblée.
Aussi voyons-nous de mois en mois changer et se renouveler les lois fondamentales de l'Etat ; les camps parlementaires se fondre comme des armées après une trop longue campagne, les commissions défaire l'œuvre du gouvernement et un individu défaire l'œuvre des commissions et de l'Assemblée !
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Oui, cher lecteur, ainsi marchent les choses, et cela par une force qui leur est naturelle. Au lieu et place de la certitude catholique, qui disparaît, s'introduit furtivement la despotique opinion, laquelle, au fond, n'est que la supériorité de la force brutale sur l'intelligence. Car enfin, qu'est-ce que cette opinion qui s'arroge le titre de « Reine du monde» ? C'est, n'est-il pas vrai, la voix la plus répandue dans la société... Je dis : la voix et non pas la « pensée, le jugement »; parce que je ne vous crois pas assez naïf, ni assez neuf en ce monde pour ignorer comment et dans quelle usine se fabrique ce qu'on appelle Yopinion publique. Quel enfant n'en connaît aujourd'hui la recette? Quatre ou cinq paires de journalistes vendus, quelques centaines de crieurs publics lancés dans le peuple, et dix à douze émissaires dans le beau monde, voilà ceux qui, en quelques heures, fabriquent de toutes pièces Yopinion publique (1), c'est-à-dire qu'ils forment un certain concert de perroquets plus ou moins populaires, répétant à tous les angles des rues les mêmes sottises ou les mêmes raisons, et cela avec d'autant plus d'assurance qu'ils sont plus incapables de les apprécier. Or, dites-moi, y a-t-il une tyrannie plus grande que celle de donner, comme l'expression de la vérité incontestable, les paroles incohérentes d'une infime minorité? Mais je veux bien supposer que cette voix est la voix d'un peuple entier, et
(1) En voici un exemple récent : « Après la séance de l'Assemblée du 18 mai, dans laquelle fut lu le rapport sur la réforme électorale, de nombreux émissaires se mirent à parcourir les rues de Paris pour en donner connaissance et répandre des mots d'ordre. {UArmonia, 24 mai 4850.)
faire parla aux adorateurs de celte idole une concession qu'ils n'ont jamais rêvée. Quel droit aurait bien un peuple entier à m'imposer ses idées? Je comprends qu'il y ait pour lui une cerlaine présomption favorable, lorsque la voix de ce peuple est en harmonie avec celles de toutes les autres nations et ne fait qu'affirmer la doctrino de tous les siècles. Dans ce cas, elle répète l'enseignement primordial du Créateur expliqué et appliqué aux intérêts sociaux selon les règles du critérium naturel. Mais si, dans le tumulte des passions, dans la confusion des intrigues, et excité par l'aiguillon d'un intérêt pressant, un peuple, même entier, vient à embrasser et à soutenir une erreur, est-ce que toute cette multitude en délire pourra jamais donner à l'erreur un véritable droit sur les intelligences? Aucun certainement, sinon le droit de ces millions de bras qu'elle a vendus au mensonge après les avoir vendus à la passion ! Mais par là n'est point détruite pour la multitude l'obligation de plier son intelligence sous le joug de la vérité, ni pour la vérité le droit de commander aux intelligences de la multitude. Celle-ci pourra vous étourdir avec ses millions de voix ; elle pourra vous intimider parce qu'elle a plus de bras que vous. Mais la soumission de l'intelligence sera toujours un tribut naturel exclusivement réservé à la vérité. Et voilà pourquoi je dis que l'opinion est une tyrannie de la multitude sur les intelligences.
Cette tyrannie engendre nécessairement la tyrannie de la légalité que je vous prie, cher lecteur, de ne pas confondre avec ce qu'on nomme le critérium légal;
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car ce sont deux choses bien différentes. Quand règne clans une société l'idée juste du droit, telle que nous l'avons décrite, elle engendre l'idée de l'autorité, principe de l'action sociale; et l'autorité possède un titre légitime, pour guider, dans les cas douteux, l'esprit des individus en ce qui regarde les intérêts publics. Car, quand il s'agit des intérêts d'un peuple entier, prétendre lui donner pour règle la seule pensée d'un homme privé ce serait une injustice évidente; ce serait subordonner le tout à la partie, vouloir un effet plus grand que la cause, puisque d'une cause privée on ferait sortir un effet public. Il est donc clair qu'on peut prendre alors pour guide de l'action publique la connaissance publique, et c'est là le critérium légal. Mais ce critérium, qui tire sa valeur de l'autorité légitime dans les cas douteux, peut-il s'appliquer également dans les cas certains et s'appliquer à Y opinion de la multitude? Et dès que, soit par surprise, soit par force vous aurez obtenu d'un parlement ou d'un magistrat une injuste sentence, pourrez-vous sans scrupule procéder à la mort d'un innocent (1)? La légalité vous le permettra et vous absoudra, mais votre conscience?
64. — Et pourtant telle est aujourd'hui la perversion des idées, même chez des hommes de sens, que les injustices les plus éclatantes semblent légitimes ou au moins excusables, lorsqu'elles sont soutenues par la voix publique : « Les formes ont été observées; les suffrages ont été libres; il y a eu preuve et contre-
(1) Ça été le cheval de bataille du gouvernement piémontais contre l'archevêque de Turin.
Cil. IV. - DROIT ADOLI PAR LE PROTESTANTISME 73
épreuve. » Chacun alors s'en lave les mains, et a raison; puisqu'une société protestante ne possédant aucune certitude sur la vérité et sur l'erreur, aucun tribunal pour discerner l'une de l'autre avec autorité, il ne resto plus que le nombre pour faire prévaloir une opinion sur une autre opinion. — Si l'on n'admet pas cette raison du nombre, la société n'aura plus aucun principe pour unir les volontés, ni aucune force pour contraindre les récalcitrants. Si au contraire on admet le principe de la supériorité numérique, on obtient cet avantage « que le droit s'unit avec la force ». Ce qui équivaut à dire que la force s'identifie avec le droit, dernier et très funeste résultat de l'idée protestante en cette matière. Oui. avec ce principe, il est nécessaire ou que la société périsse ou que la force se substitue au droit, l'opinion à la vérité, et les individus agglomérés... à la société. « Voilà donc, dit admirablement Kersten, voilà à quoi ont servi les faux principes de l'indépendance absolue, sur lesquels on a voulu asseoir les constitutions modernes des peuples. Ils sont merveilleusement propres à donner un air de légalité à l'oppression (1) ! »
65. — Or, qui pourra jamais énumérer les funestes conséquences d'une telle substitution? Je crois inutile de descendre dans ce cloaque; je serais entraîné à parcourir toutes les horreurs de la tyrannie et de la pire de toutes les tyrannies, le despotisme de la multitude ; despotisme auquel je ne comprends pas que se soumettent si facilement des hommes qui crient sans
(1) Journ. hlst, de Liège. 20. XVII, 1 I, p. 135.
relâche contre l'arbitraire. Je ne dois pourtant pas terminer cet important sujet, sans présenter quelques observations sur les propriétés essentielles et les effets d'un gouvernement qui s'appuie sur le nombre. « Si c'est le nombre qui gouverne, disent les fauteurs de ce système, nous aurons au moins la certitude que la félicité sociale sera le partage du plus grand nombre des citoyens ».
66. — Ceux qui raisonnent ainsi placent la félicité dans les intérêts de la terre et supposent qu'à la majorité du parlement correspond la majorité de la nation : double erreur, que je me contente de signaler ici, parce que je la réfuterai bientôt. Pour le moment, faisons une autre observation. Gomment la majorité, dans une assemblée délibérante, a-t-elle coutume de s'obtenir? Ou par déférence à l'autorité ou en combattant le parti qui a la majorité. Ne parlons point du premier cas : car, de fait, il est la négation du principe protestant ; puisqu'on accepte alors la direction du pouvoir. — Parlons seulement du second cas. — Que doit-il arriver et en réalité qu'arrive-t-il dans les luttes parlementaires, lorsque s'évanouit le respect du droit reconnu et de l'autorité ? — Que tous les partis battus se réunissent pour former ensemble une majorité contraire au parti vainqueur. Cette union, il est vrai, pourra rester étroite jusqu'au jour de la revanche. Mais le lendemain avec de nouvelles divisions recommenceront de nouvelles luttes. La majorité numérique ira donc toujours oscillant entre les différents partis. Et à peine l'un d'entre eux aura-t-il atteint le faîte de la pyramide
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sociale, que Ions les autres masses contre lui, comme les chiens à l'ha/ali, finiront, à force d'aboiements et de morsures, par le jeter bas. C'est là, vous le savez, l'histoire de tous les États républicains et polyarchiques fondés jusqu'à nos jours sur le principe protestant. Notre Italie, dans sa révolution, a pu, dans le court espace de trente mois, se rassasier de ce régime jusqu'à la gorge; car elle a vu les ministères se succéder avec une telle rapidité que certains ministres n'ont pu garder vingt quatre heures leur portefeuille. Or, qu'est-ce ordinairement qu'un changement de ministère, sinon un changement de la majorité? Il y a ici un effet plus funeste : c'est que ces changements, tout en oscillant entre le droit et la force, constituent en réalité un progrès continu vers l'anarchie ; propriété de toutes les luttes entre le droit et la force. De même que les concordats entre le Pape et les gouvernements amènent, pour la plupart, un asservissement toujours croissant de l'Église, par la raison que les concessions accordées sont tenues pour irrévocables par ces gouvernements et qu'ils en sollicitent toujours de nouvelles, ainsi le parti anarchique revendique toujours, comme des droits déjà acquis ou même recouvrés, ceux qu'il a arrachés à l'autorité régnante. De plus il travaille toujours à obtenir de nouvelles libertés ! Quant aux partis intermédiaires, ils ne sont, selon la théorie bien connue de Mazzini, que des moyens pour faire les premiers pas : on abandonne ensuite, on attaque et on accable de honte ces hommes assez simples pour s'arrêter à moitié chemin. En somme les meneurs veulent (permettez-moi de rappeler ici le
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proverbe) tirer les marrons du feu avec la patte du chat. Easuite... vous savez comme on traite les chats... Ou si vous ne le savez pas, vous pouvez vous rappeler comment ont été traités les modérés devenus des rétrogrades. Lisez Andréozzi, dans la vie de Charles-Albert, page 155 (1). Or quelle espérance placer dans ce perpétuel changement non seulement des personnes mais des principes mêmes de gouvernement. Tant que règne un principe de justice bien reconnu, tant qu'on sait qui a tort ou raison d'après les idées éternelles de la vérité, le changement de personnes peut changer les intérêts mais non pas Tordre des idées et des droits ; il peut empêcher quelque bien, mais il n'arrache pas la racine même du bien. Au contraire, quand il n'y a plus ni ordre, ni vérité, ni droit sinon selon les proportions numériques des partisans de telle ou telle secte, de telle
(1) En voici un passage : — « Malédiction et infamie sur la tête de ceux qui, placés alors à la tête du gouvernement, n'ont pas su profiter des conditions exceptionnelles où s'est trouvé un peuple pleinde fierté, mais qui au contraire ont étouffé son enthousiasme, ramené ses pensées à l'égoïsme et excité dans les cœurs italiens les plus viles et les plus abjectes passions. Ils ont tenté de pallier leur ineptie en se décorant dunom demodérés. Ils ont persuadé au vulgaire qu'ils avaient le privilège du sens pratique dans les choses de l'Etat. En répétant sans cosse qu'il fallait agir avec ce sens pratique, ils ont cru le posséder, et cependant ils ne l'avaient point, parce que leurs idées étaient toujours arriérées par rapport aux exigences des temps. Ils prêchaient l'union et la concorde; et ils poursuivaient avec rage et comme un ennemi quiconque n'entrait pas dans leurs vues mesquines. Ministres, ils n'ont pas su trouver d'autres moyens de gouverner que le favoritisme et l'hypocrisie; par le premier, ils se sont faits factieux, et ont propagé dans 'es populations l'hostilité et les calomnies ; par le second ils ont fait soupçonner les princes, lesquels n'ont apporté à la cause italienne qu'un concours simulé. Ils ont voulu gouverner avec l'art caché des Ministres du moyen-âge, montrant qu'ils avaient oublié la parole de Robert Peel à la tribune anglaise: « De nos jours, la meilleure politique consiste dans la bonté des principes et dans la franche exposition de ses propres vues! »
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ou telle faction, alors il est clair que tout changement de gouvernement emporte un changement de principe.
67. — La conséquence est si naturelle que personne ne s'en offusque. C'est désormais une cérémonie admise dans le rituel diplomatique , que tout ministère nouveau puhlie son programme, comme jadis les proconsuls romains en prenant possession de leur province faisaient connaître par un édit ce qui serait juste ou injuste pendantles quelques mois de leuradministration. D'où il suit que tout ministère accepte formellement le principe protestant , c'est-à-dire le droit de la raison à interpréter et à juger les plus hautes vérités de la morale (1). Dites-en autant de beaucoup d'auteurs même catholiques qui acceptent sans scrupule le principe professé par X Illustre Ciôrario : « Je respecte toutes les opinions marquées au coin d'une conviction intime. » — L'illustre auteur, qui connaît comme catholique une vérité absolue, peut bien gémir sur le sort de ceux qui ne l'admettent pas, mais respecter l'erreur, il ne le pourra jamais. Respectez-vous dans un malade la fièvre, la gangrène...?
68. Puis, quand, aux yeux de toute une nation, les plus sages (au moins ceux qui sont réputés tels), les plus éclairés, les plus influents des citoyens proclament ainsi l'impossibilité de connaître et d'appliquer avec certitude les lois immuables de l'éternelle justice, quand
(i) Le député Chenal a formulé explicitement cette doctrine sans exciter dans la chambre de Turin aucune protestation : « A part l'existence de Dieu, dit-il, et quelques croyances éternelles... acceptées par tous les peuples, le reste est soumis à une infinité d'appréciationsdiverses!... »
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ils professent officiellement g cette sorte de respect religieux pour le sanctuaire de la conscience » (ce qui, dans la langue protestante, signifie le respect pour toute erreur, vu l'impossibilité de connaître la vérité), je vous le demande, quelles idées et quels sentiments germeront et se développeront dans le peuple? La pensée seule m'en fait frémir. Mais, hélas! c'est un fait et non une simple induction logique : le peuple perdra non la honte, mais l'idée même du crime et du délit... Et alors quel frein restera pour contenir les multitudes ? Et d'où tirerez-vous des baïonnettes ou des bras pour les manier ?
69. — On commence par abolir les délits religieux, puisqu'en fait de religion tout homme est libre ; on passe ensuite aux délits politiques et vous savez que personne aujourd'hui n'a plus aucun souci de ces sortes de fautes : « Ce sont, dit-on, des délits d'opinion; aujourd'hui c'est mon opinion qui est fautive, demain ce sera la vôtre 1! . .. Mais le triomphe des opinions politiques exige la guerre civile, les troubles, les machines infernales, les barricades, les poignards, les pillages, etc.. Et le droit à la fin renferme le droit aux moyens, puisque tout droit est coercitif de sa nature. D'où il suit que l'assassinat ou tout autre crime semblable n'a plus rien de honteux, pourvu qu'il ait une couleur politique : bien plus, il sera le fait d'un homme de cœur et d'un citoyen courageux. — Mais si les opinions sont respectées dans l'ordre politique, pourquoi ne le seraientelles pas dans Tordre civil? Y a-t-il par hasard un tribunal infaillible, pour juger les délits d'ordre civil? ou
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bien L'infaillibilité de Ja raison privée et le respect dû au sanctuaire de la conscience s'évanouissent-ils au frontispice du Code civil? Vous ne serez pas, j'en suis sur, assez illogique pour l'affirmer; et par conséquent, si le communiste est convaincu qu'il y a injustice sociale dans la possession de propriétés foncières, et que le devoir de les abolir lui est imposé par le Saint Évangile, vous ne viendrez pas prétendre qu'il doit résister aux jugements de sa conscience ou rougir de les avoir exécutés. Combien moins un homme devra-t-il rougir de mille autres délits que les préjugés de nos aïeux ont appelés des fautes morales, et des brutalités déshonnêtes, mais que ma raison ne trouve ni condamnables, ni honteuses! Voilà donc éliminées toutes les idées de fautes dans l'ordre religieux, politique, civil et moral; voilà brisé et rendu impossible tout frein imposé par la conscience, parle droit ou par la honte; voilà la morale transformée en une opinion qui aura pour chaire le gibet, pour professeur le bourreau, et pour argument le couperet...! Italiens, à quel frein devront alors recourir vos gouvernants?
70. — A la force, oui; répétons-le sans crainte, à la force! La force est l'unique moyen social qui reste au protestant, s'il veut être logique. Et parce que l'unique moyen de salut devient un droit dans la société, le droit dans la société protestante, c'est la force ; tel est le beau principe d'unité dont font cadeau à l'Italie ses adorateurs passionnés; tel est le droit d'après lequel nous gouvernera, dans l'âge d'or, le frère apostat de Wittemberg. Examinez, analysez, faites passer au crible
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cette rapide dissertation; vous ne pourrez, j'en suis sûr, échapper à la terrible nécessité de cette conséquence. Aussi ces idées sont le lien qui unit entr'eux tous les disciples de Weishaupt, ces dialecticiens illuminés si habiles àfaire l'application de leurs principes... Je les résume en quelques mots,
71. — Qu'est-ce que le droit? — Un pouvoir moral qui a sa raison dans l'idée d'un ordre obligatoire.. * Donc, si vous détruisez l'unité de cette idée, vous détruirez du même coup l'unité dans la notion du droit. — Mais que veut dire Protestantisme, sinon indépendance de la raison privée ou individuelle. — Or, qui dit « indépendance de la raison privée, dit négation de tout principe externe pour établir l'unité des jugements et dos doctrines »; car, à le considérer en lui-même, l'homme n'est ni naturellement ni essentiellement déterminé à un jugement précis, surtout dans la pratique... Et par conséquent le protestantisme abolit r unité de Vidée et V unité du droit.
72. — Mais sans unité de droit ou au moins de jugement, la société est-elle possible? Non, pas plus que l'homme naturellement sociable ne peut exister sans la société; donc il faut ici trouver un autre principe d'unité intellectuelle sous peine d'anéantir et la société et l'homme lui-même. Eh bien ! quand vous avez dépouillé les jugements de la raison de toute valeur intrinsèque de vérité, la seule valeur extrinsèque que vous puissiez leur donner, c'est celle du nombre; d'où il suit que la société doit être nécessairement gouvernée par la majorité numérique des jugements, c'est-à-dire spéculative-
ment par V opinion et pratiquement par la légalité t Bien. Mais chacun sent que le nombre, composé surtout d'insensés, « stultorum infinitus est numerus, » n'a aucun droit sur les intelligences privées; elles ont pour essence de n'être liées que par la vérité. Donc toutes les lois fondées sur le nombre ne lient pas la conscience; donc leur infraction n'est ni un délit ni une honte. Bien plus, cette infraction peut être un devoir (i). Donc, pour établir l'unité dans la société, tout gouvernement aura le droit de contraindre les consciences par la force ; donc aussi, puisque le gouvernement appartient à la pluralité, chacun sentira encore beaucoup mieux qu'il a le droit de s'emparer du pouvoir par la force.
73. — Oui, Italiens, je vous le répète, telle est l'unité sociale que vous promettent ces nouvelles idées rationalistes, semées parmi vous, à pleines mains, par tous les fougueux amants de l'unité italienne... Ils veulent, dans leur audace, déraciner jusqu'à sa dernière fibre ce principe sacré de l'unité religieuse qui a fait jusqu'ici de l'Italie, non pas un seul gouvernement matériel, soumis à une centralisation bureaucratique, mais bien un seul peuple uni et vivifié par l'esprit catholique. En effet, toujours unis par la même foi religieuse depuis Constantin jusqu'à l'heure actuelle, d'une mer à l'autre, et des Alpes aux rivages de l'Ionie, nous pouvons et nous devons nous appeler du nom de frères. Du haut de sa croix, l'IIomme-Dieu voit tous les fronts italiens
M) « Après avoir édicté ce qu'il lui a plu, comment la société oset-elle punir ceux qui violent une loi qu'elle ;-eule a laite? » i'roudhon : la Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat du % décembre. (Voir Reçue des Deux-Mondes, t. XVI, p. 1.160.)
or. pouvoir. — 6.
inclinés devant Lui jusque dans la poussière; il les contemple implorant de son amour tous les biens de la terre, non comme l'objet de la félicité suprême, mais comme un moyen de soutenir leur faiblesse dans leur pèlerinage vers une région plus heureuse et plus belle que leur ciel de sapphire. L'espérance de ce bien incomparable nous rend peut-être moins soucieux des richesses de ce monde, moins habiles à produire, moins industrieux pour fabriquer, moins ardents pour le négoce... Agriculture, industrie, commerce, navigation, merveilles de la vapeur, en un mot encyclopédie de toutes ces découvertes que l'activité des relations a multipliées d'une façon si étonnante, toutes ces choses ne sont pas aussi florissantes en Italie que dans les nations non catholiques; et c'est là, il faut le dire, un tort impardonnable aux yeux d'un siècle pour qui la matière est tout et l'esprit est rien. — Mais c'est précisément à cause de cela que chez nous on voit moins de rivalité, moins d'antagonisme et de divisions; c'est à cause de cela que l'Italie est une dans ses sentiments, une dans ses affections, une dans sa vie domestique, une dans son culte et dans la vie civile. — Il nous manquait l'unité politique; mais voici qu'elle nous est aujourd'hui promise par la Réforme envahissante, par la Réforme escortée de l'immense appareil de toutes ces richesses qu'elle adore, par la Réforme munie de tous ces engins qui feront, dit-elle, germer la production sous ses pas, aussitôt qu'elle aura éteint dans le cœur de nos compatriotes l'amour exclusif du ciel, en lui substituant l'inextinguible soif de l'or. — Que vous en
semblo, Italiens catholiques? Avons-nous fait un échange avantageux, si, pour faire progresser la patrie dans l'ordre matériel, nous avons perdu le principe nécessaire et essentiel de l'unité sociale? Si, regorgeant d'opulence, nous ne pouvons enchâsser dans les perles et les diamants qu'un cadavre, le cadavre de l'unité italienne, morte désormais parce qu'elle ne vivra plus de la grande idée du droit naturel et de l'amour de la justice éternelle, règle suprême de la vie humaine? C'est à cela qu'a abouti l'habile Albion, à cela qu'était poussée la société française par la lutte du communisme (1850). Et vous les voyez, ces sociétés, au milieu des orgies sanglantes des hordes qui les menacent, vous les voyez pousser des cris de détresse et tendre leurs bras tremblants vers le catholicisme, leur unique et suprême espoir. Et en face de ce spectacle lamentable, en face de l'agitation allemande qui, sous prétexte d'unir la patrie commune, la menace d'une ruine prochaine, en face de la gangrène des universités qui a déjà pénétré dans les entrailles de l'autocratie du Nord, en face, disons-le en un mot, de la corruption universelle de la société protestante, il se trouverait un Italien, peut-être mille Italiens, qui oseraient donner à la patrie, leur mère catholique, le baiser d'Iscariote et lui promettre l'unité, si elle se laisse infuser dans le sang cette gangrène... î
74. — Unité sans âme! Unité sans ordre! Unité sans droit! Italiens, choisissez : ouvrez toutes grandes, si cela vous plaît, les vallées des Alpes à ces monstres; cédezdeur avec la tyrannie de votre presse la domina-
84 lre PARTIE. — UNITÉ SOCIALE
tion arbitraire de vos esprits; livrez en échange du commerce et de la liberté vos concitoyens, vos serviteurs, vos enfants, vos épouses à cette servitude de la séduction et du lucre. Mais rappelez-vous que si, pour bouleverser les idées d'un peuple, il suffît d'un jeu diabolique d'une année, il faut, pour les redresser, le labeur et les larmes des siècles; rappelez-vous que, les idées une fois perverties, les mœurs corrompues, la calomnie impunément déchaînée, les poignards aiguisés, les foules enivrées d'avarice et de pillage, lorsque vous invoquerez, pour arrêter ces fureurs, et les droits de l'humanité et la religion du ciel, ces mots auront perdu toute force : ce seront vos opinions!