DEUXIEME PARTIE
o II y a un article Je la Constitution qui défend d'attaquer le suffrage universel. Cet article n'est pas, à mon avis, ce que l'on pouvait faire de plus logique! ! » (L. Veuillot, les Libres penseurs.)
Sommaire : 75. Importance do ce sujet. — 76. Le suffrage universel contraire au droit canon. — 77. A la nature de l'Eglise. — 78. Il ne peut dériver de l'essence de la société civile. — 79. La question considérée inétaphysiquement. — 80. entrerait dans le domaine des idées générales qui dominent toutes les sciences et relèverait du magistère ecclésiastique. — 81. Le suffrage universel, fils du protestantisme. — 82. Par son principe. — 83. Par son but. — 84. Essentiellement épicurien . — 85. Base rationnelle du suffrage universel. — 86. Système des incrédules. — 87. Système catholique. — 88. Il éblouit en confondant le concret avec l'abstrait. — 89. Les hommes, dans l'ordre concret, sont inégaux. — 90. La société n'est pas ess3ntie!lement une république. — 91 . Distinction entre élire et gouverner. —92. Nous parlerons ailleurs de la possession de l'autorité. — 93. Le droit de suffrage promet faussement le bonheur. — 94. Il n'y a dans le suffrage universel, ni justice. — 95. ni égalité. — 96. mais une injustice ridicule. — 97. Comme les faits le démontrent. — 98. Voilà où conduit la perte de la foi. — 99. Le suffrage universel est impossible. — 100. funeste. — 101. menteur. — 102. Même au point de vue de la représentation des intérêts. — 103. Il est accompagné de tous les désordres. — 104. Il multiplie inutilement la représentation des intérêts. — 105. Il est au fond ennemi de tout gouvernement. — 106. Conclusion de la question au point de vue philosophique. — 107. Au point de vue du droit canon.
75. — Jusqu'ici nous avons laissé sans réfutation deux erreurs qui servent de base à cette théorie : « que le gouvernement légitime est celui de la majorité numérique. » Nous ne voulions pas trop nous éloigner du sujet que nous avions à traiter, « l'unité et le droit ».
D'un autre côté nous avons promis de soumettre cette théorie à un plus mûr examen, parce qu'elle constitue un des concepts les plus élémentaires et les plus répandus parmi les publicistes modernes. La plupart en effet regardent si bien comme un axiome le droit inaliénaôle du peuple à nommer ses gouvernants que, dans la constitution du fameux Marast, un article spécial défend de l'attaquer... Nous allons donc discuter cette institution politique introduite en France pour les élections, après la chute de la monarchie constitutionnelle.
Nous le ferons d'autant plus 'volontiers qu'elle nous paraît être plus ou moins connexe avec les doctrines qui regardent l'Église et la civilisation en général. — Plusieurs écrits, publiés d'ailleurs avec d'excellentes intentions, ont rendu cette connexion évidente à nos yeux : « Nous y lisons que « l'Église, en certains cas, a cr limité ou suspendu le droit que la nature nous donne « d'élire nos gouvernants », que la « nation a naturelle- « ment le droit d'élire ses propres pasteurs dans l'ordre « religieux, non moins que ses chefs dans l'ordre port litique et le reste » ! Ces phrases sont tirées d'un opuscule composé par un catholique sincère, lequel y a d'ailleurs ajouté en son temps des explications et des corrections opportunes. En voici une en particulier tirée de V Observateur de Genève , 8 juin 1850, n° 46 : « Nous voudrions faire comprendre à ceux qui rêvent pour l'Église une mise en harmonie avec les gouvernements issus des révolutions, que de pareilles idées trahissent de leur part une complète ignorance de la question. »
L'éclosion contemporaine de cette même erreur, répandue partout en Europe et réfutée par Theiner, est une preuve manifeste de l'affinité qu'il y a entre la doctrine politique du suffrage universel et l'opinion démocratique introduite dans le Droit Canon.
76. — Que Ton ne regarde pas cette affirmation comme étrange... Elle est la conséquence naturelle de doctrines politiques qui passent aujourd'hui pour innocentes et indubitables, môme aux yeux de beaucoup de catholiques. Familiarisés avec la liberté constitutionnelle de tout critiquer dans les gouvernements, ils ont usé de celte liberté sans frein vis-à-vis de l'Église, se réservant le droit d'en examiner les lois, et de leur obéir quand elles seraient raisonnables. Avec de tels principes, il est tout naturel, comme le fait si bien observer l'illustre Kersten, que l'on veuille soumettre l'Église aussi bien que l'État au régime constitutionnel, traiter par des députés les affaires spirituelles et les décider à la pluralité des voix; appliquer le système des élections pour la nomination des évêques et des curés, etc., etc..
La belle réfutation des Cinq-Plaies, écrite par le P... Augustin Theiner, la dissertation de Noël Alexandre reproduite dans cette réfutation, et les autres documents si nombreux par lesquels le docte oratorien combat le prétendu droit divin du peuple à élire ses pasteurs, pourront fournir une abondante matière de réflexions à ceux qui voudront étudier ce sujet en érudits. Les abus effrayants, stigmatisés tant de fois par les Basile, les Grégoire de Nazianze, les Eusèbe, à propos
des élections populaires dans les premiers siècles du christianisme (et pourtant c'étaient des siècles de simplicité et de foi) montrent bien quels dangers courrait aujourd'hui l'Église, si elle en revenait à ce mode de nomination, dans un temps où l'art des démagogues, joint à une souplesse raffinée, obtient tout ce qu'il veut de la crédulité du peuple. D'aucuns nous disent : « les troubles occasionnés par les élections populaires étaient en partie l'effet des doctrines nouvelles qui avaient déjà commencé à agiter l'Église et la société. — Mais faites cette réflexion que toi/jours et partout, des troubles ont accompagné ce genre d'élections. » Et vous comprendrez qu'ils en sont la conséquence naturelle. — Il ne peut donc pas être en soi un droit naturel des peuples; car il est contraire à la nature de produire des effets constamment opposés à la fin qu'elle poursuit; c'est-à-dire, à la paix ou à la tranquillité de l'ordre, quand il s'agit de la société.
77. — Mais laissons de côté les arguments tirés de la théologie et de l'histoire, et considérons le droit d'élection d'après la nature même de l'Église. «L'Église est une société instituée par un Dieu, propagée par les apôtres ou envoyés de ce Dieu, au moyen de la parole de vérité et de salut. Origine divine, mission divine dans les apôlreset leurs successeurs, propagation par la parole de vérité, voilà les propriétés ou caractères de l'Église. Or, la chose est claire; non seulement ces propriétés n'impliquent point, pour le peuple, le droit naturel d'élire ses chefs, mais elles sont incompatibles avec un pareil droit. En effet, partout où l'élection est
un droit, il esl nécessaire que l'électeur naturel existe avant l'élu ; il faut être avant d'être électeur. Or, les conditions énumérées plus haut, comme des propriétés naturelles de l'Eglise, montrent clairement que les pasteurs ont existé avant le peuple; donc l'élection des pasteurs ne peut pas, dans l'Église, être un droit naturel du peuple.
En fait, si les premiers pasteurs ont été élus par Jésus-Christ lui-même pour former son Église, ils ont dû précéder l'existence des fidèles initiés par eux au Baptême et à la vie de la foi ; si les fidèles se sont vu imposer, sous peine de damnation éternelle, l'obligation d'obéir aux Apôtres parlant avec une autorité absolue, ils n'ont pas eu le droit de suspendre leur assentiment ou de ne le donner qu'à la condition d'élire leurs chefs; si le pouvoir d'enseigner la vérité avec une autorité pleine et entière est conféré par l'imposition des mains apostoliques, le choix de ceux sur qui ces mains devront se reposer dépend nécessairement des Apôtres eux-mêmes et ensuite des évoques ordonnés par eux ; enfin, si le ministère entier des pasteurs a pour but de procurer aux fidèles le seul bien nécessaire, la vérité et le saint, ces mêmes fidèles ne peuvent être libres d'accepter ou de rejeter leur enseignement. Que l'on médite les paroles solennelles du Sauveur, lorsqu'il donne à ses Apôtres la mission de prêcher à tous les peuples; l'on verra avec évidence que, dans l'Église, tout pouvoir descend d'en haut sans conteste possible; et qu'ici est inadmissible cette opinion embrassée, comme nous l'avons dit, par d'éminents docteurs catho-
liques, au sujet du pouvoir civil, et d'après laquelle l'autorité descendrait de Dieu immédiatement dans la multitude pour être de là transférée à ceux qui gouvernent. Nous expliquerons bientôt en quoi consiste, selon nous, l'erreur de cette doctrine même dans Tordre politique. Et nous nous garderons bien de traiter d'hétérodoxes ceux qui voudraient la soutenir quand il s'agit de l'autorité civile... Mais, quand il s'agit de l'Eglise, cela n'est plus permis après la condamnation de Richer et des théories démocratiques des Jansénistes. En effet, l'erreur théologique serait alors nécessairement accouplée à l'erreur philosophique : car philosophiquement parlant, on ne peut dire que le peuple ait le droit naturel d'élire et d'élever à un pouvoir institué par Dieu même pour instruire ceux qui se trompent et corriger ceux qui s'égarent. Les premiers sont en effet naturellement incapables de connaître qui possède la science suffisante pour les enseigner, et les seconds naturellement portés à rejeter un joug contraire à leurs passions. Les lois naturelles nous sont manifestées avec certitude par les aptitudes naturelles, puisque la loi naturelle n'est pas autre chose que ce qui convient aux êtres d'après leurs dispositions constitutives. Lors donc que la nature des êtres appelés à la société ecclésiastique est telle qu'elle les rend incapables de bien choisir ou impuissants à maintenir leur élection, on ne peut pas dire que ces êtres ont le droit naturel d'élire leurs propres supérieurs, encore qu'il puisse être parfois utile de leur donner une certaine participation aux élections. Voilà pour-
quoi le docte prieur do Nonantula, Placide (1), attribue prudemment le droit naturel d'élection aux seuls ecclésiastiques, permettant seulement aux laïques, fussent-ils princes, de faire entendre leurs vœux et d'acclamer les élus du clergé.
Ce fut précisément sur ce principe que le concile de Trente réforma, selon l'esprit de l'Eglise, V élévation des pasteurs à l'Episcopat. Il réserva aux seuls chapitres des cathédrales l'élection des évêques, sans laisser s'y introduire en quoi que ce soit l'élément démocratique. Dans de sages et longues discussions, les Pères du concile avaient démontré les graves inconvénients d'élections dépendant, même partiellement, du peuple... L'on peut voir ces discussions résumées dans l'histoire de Pallavicini; et quiconque les examinera attentivement sera de plus en plus convaincu qu'il est impossible de déduire de la nature de l'Église catholique un droit qui conduirait naturellement cette Église à une ruine certaine.
78. — Mais cette doctrine, qui donne au peuple le droit d'élire des pasteurs, est dérivée, comme nous le disions plus haut, du droit analogue que la nature, on le prétend du moins, accorderait aux multitudes d'élire leurs chefs politiques. J'avoue ne pas voir la légitimité de cette conséquence; car en supposant môme que ce droit existe dans l'ordre de la nature, quelle raison pourra-t-on alléguer pour l'introduire dans l'ordre de la grâce? — La voici d'après certains esprits : « La grâce n'a certainement pas voulu limiter le droit natu-
(\) Cité par Theiuer.
rel que nous avons d'élire nos supérieurs. De quels supérieurs parlez-vous? Des supérieurs politiques...? Alurs cela ne prouve rien pour les supérieurs ecclésiastiques. Des supérieurs ecclésiastiques... ? Mais ici il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de droit naturel, puisque l'ordre de la grâce n'est pas un ordre naturel. Que si cette réponse ne vous agrée pas, vous conviendrez au moins que, la conséquence susdite étant ce qu'il faut démontrer, vous ne pouvez la prendre comme le moyen terme de votre argument. Donc, fût-il très vrai que le peuple a un droit naturel d'élection dans la collation de l'autorité politique, on ne peut en inférer un droit analogue pour la multitude d'élire ses supérieurs ecclésiastiques.
79. — Néanmoins, il me plait de voir un certain nombre d'hommes, môme sincères, tirer celte conséquence. Car cela prouve combien est grave, au point de vue religieux, la théorie démocratique, laquelle, venant à s'élever jusqu'à l'ordre philosophique et abstrait, envahirait naturellement toutes les institutions sacrées et profanes, puisqu'il est dans la nature bien connue des principes universels de façonner à leur ressemblance toutes les applications particulières. Il est donc souverainement important d'examiner cette doctrine au point de vue philosophique... Mais avant de procéder à cet examen, nous prions instamment qu'on remarque bien l'immense différence qu'il y a entre le point de vue politique et le point de vue philosophique selon lesquels on peut considérer cette théorie. Si un publiciste se donnant avec franchise pour démocrate et
républicain me disait que, « pour lui le meilleur et le plus avantageux des gouvernements, c'est celui du peuple par le peuple, » je pourrais être en mon for intérieur d'un tout autre avis; mais ma plume étant consacrée à la défense de la vérité catholique, je ne descendrais pas avec lui sur un terrain purement politique. Que si, non content d'affirmer la plus grande utilité de la démocratie, il entrait dans les questions de droit, enseignant que tout autre gouvernement non seulement est moins heureux, mais positivement illégitime, alors la théorie passerait du concret à l'abstrait, du particulier à l'universel, et de la politique à la philosophie : elle entrerait dans le domaine des idées générales, qui sont les sources de la vérité et de la justice, domaine, par conséquent, où l'Eglise fait entendre sa voix infaillible et où la doctrine catholique, soit spéculative soit pratique, aurait à souffrir de l'admission d'une erreur quelconque.
80. — En fait, aux yeux des pseudo-politiques, il paraît juste, non seulement de passer de la démocratie dans l'ordre civil à la démocratie dans l'ordre ecclésiastique, mais encore de déduire aujourd'hui du même principe la chute naturelle et légitime de toute royauté, à commencer par celle du suprême Hiérarque, le Pape, en tant qu'il est prince temporel dans ses États. La question est donc essentiellement d'ordre philosophique ; elle appartient étroitement au droit public et à la civilisation chrétienne. C'est pourquoi aucun ami sincère de la vérité ne trouvera mauvais que je l'examine philosophiquement, puisque la théorie démocrate est inti-
94 2e PARTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
mement liée à la doctrine du suffrage universel, lequel aujourd'hui, dans notre Europe, est descendu des régions brûlantes de la controverse sur le terrain pratique de la vie sociale.
81. — Quelle est donc l'origine de ce grand mouvement provoqué avec tant de constance pendant des années et des années par la presse française, entrepris avec tant d'ardeur par l'Assemblée constituante, et aujourd'hui si gêné dans sa marche par le poids toujours croissant de nouvelles lois d'élection ? La généalogie en est facile à décrire et ses ancêtres sont fameux: la République de 1848 est née de la Convention, la Convention de Jean-Jacques par Mirabeau, Jean-Jacques est né de Calvin et celui-ci de Luther. Voilà l'histoire, et voilà aussi l'accord de l'histoire avec la philosophie; car une fois admis le principe luthérien de l'examen libre et privé, tout État devient une république et tout prince devient électif, de par les lois inexorables de la logique et de ce qu'on appelle la nature, soit que l'on considère la cause efficiente de la société, soit qu'on envisage le but auquel elle aspire. — Pour démontrer cette proposition, j'aurais besoin d'une longue dissertation sur le principe de l'autorité et sur le bonheur social, si déjà je n'avais montré quel est le principe par lequel se forme la société. — Mais ayant expliqué, au chapitre précédent, que, pour former toute société humaine, il faut et un lien qui unisse les esprits, la vérité, et un lien qui unisse les volontés, le droit ; ayant montré, plus haut, que l'unité dans la vérité et dans le droit est entièrement détruite par le principe de
Lui lier, enfin que l'unité obligatoire du vrai est remplacée par ï opinion publique, c'est-à-dire par le plus grand nombre de tètes et de bras, il est clair que la doctrine de Lutlier doit engendrer dans la société un gouvernement essentiellement républicain et despotique, un gouvernement dans lequel commande non pas la vérité qui possède le droit, mais la multitude qui possède la force.
82. — Lors donc que Jean-Jacques Rousseau, au livre I du Contrat social, c. 6, établit ce principe: « que « tout gouvernement légitime est républicain, que tous « doivent avoir droit de suffrage, et que l'exclusion « d'un seul ôterait à ce suffrage son caractère d'uni- « versalité, » que fait-il, sinon appliquer dans toute son étendue le dogme luthérien, en le transportant à Tordra politique et en dictant pour l'avenir le catéchisme du communisme français? L'héritier légitime de Rousseau et de la Réforme, Mazzini, reproduit la même doctrine : « Nous proclamons morte pour toujours, dit-il, la vieille autorité! Nous n'admettons pas que le pouvoir, grâce à un heureux hasard, à un privilège, à l'hérédité, tombe aux mains d'un seul ou de plusieurs individus. Nous voulons que le vote de tout le peuple confère l'autorité aux chefs... Car la république est la forme logique de la démocratie. » (Santa Alleanza dei popoli, § VI.) 83. — Telle est cette théorie considérée par rapport à la cause efficiente de la société.
Examinons-la maintenant par rapport à sa fin en insistant toujours sur l'idée luthérienne. Quelle est donc la fin de l'action sociale? Personne ne vit en société
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sinon pour être heureux ; et tel est le but vers lequel la société doit diriger ses membres... Et où placez-vous la félicité ? — Bans la vie future ? — Mais la vie future dépouillée des lumières et des espérances dont l'entoure une révélation infaillible, la vie future abandonnée à la raison, bien plus aux grossiers instincts d'un peuple ignorant et passionné, deviendra bientôt l'objet non seulement du scepticisme mais de l'ironie. — Dans V ordre delà vie présente? Soit : mais qu'est-ce que l'ordre, vous demanderai-je? Je vous en prie, cher lecteur, pesez bien ce mot « V ordre » ; et ne le prononcez pas, comme par hasard et sans en voir la portée, ainsi que plusieurs font aujourd'hui. Encore une fois que vous dit ce mot : « l'ordre, » si vous n'affirmez pas d'abord une vérité qui lui serve de base ? Quand vous dites : voici une bibliothèque disposée selon l'ordre des matières, vous supposez admis un enchaînement de vérités scientifiques et littéraires. Quand vous dites qu'une société est ordonnée, vous supposez des lois, d'après lesquelles certaines actions sont conformes ou opposées à l'ordre. Mais si vous enlevez toute vérité, il vous est impossible de concevoir l'idée de l'ordre. En outre qu'est-ce que l'ordre de la vie présente, si l'on ne connaît pas la vie future? Ce serait tout à fait la même chose que l'ordre des causes séparées de leurs effets; car le présent est la cause de l'avenir. Or, vous n'ignorez pas que quand notre esprit ne joint pas les effets aux causes,, la marche du monde devient pour lui un tel désordre, une telle folie que nous avons coutume de l'appeler alors de ce nom hasard, fortune, divinité
aveugle qui roule à l'aventure sans savoir où la porte le vent. C'est là exactement ce que serait l'ordre de la vie présente, si vous le sépariez de la vérité et de la vie future. Réduisez le peuple à n'avoir plus pour croyance que le principe de Luther, ôtez-lui par conséquent l'idée vraie de la vie future et de Tordre moral, vous le réduirez nécessairement à ne plus rechercher que son intérêt et à ne plus convoiter que les jouissances de la vie présente. Il n'aura plus foi aux vérités spirituelles ; par une conséquence nécessaire, il n'aura plus faim que des biens et plaisirs matériels. Vous connaissez à fond la lie de cette société misérable où le communisme frémissant fait entendre ses menaces. Pouvez-vous dire que ce tableau d'un peuple incrédule est exagéré ?
84. — Mais quand les tendances de l'homme convergent toutes à la boue de cette terre, comme à leur fin quand la raison abrutie va demander à cette boue sa félicité, n'est-il pas évident que toute loi réglant les actions de l'individu devra sortir de cet individu; puisqu'il est lui-même le sujet du plaisir, n'est-il pas évident qu'elle doit avoir pour terme la jouissance de ce plaisir? Et comment voudriez-vous, sans l'espoir du plaisir, persuader à cet homme d'agir, après lui avoir inculqué cette doctrine « que naturellement il n'agit et ne doit agir que pour se procurer une jouissance » ? Ce serait impossible. Or vous le savez bien, telle est la théorie des utilitaires, professée ouvertement par l'impiété de ces rationalistes, qui, à l'école d'Helvétius, de Bentham, de Gioia, ont appris à faire pénétrer dans
Tordre moral le principe luthérien. C'est sur ces doctrines que repose en grande partie la théorie des gouvernements modernes. Nous le démontrerons hientôt exprofesso; il suffit pour le moment de l'avoir indiqué.
Et maintenant, qui ne voit que si l'utilité est la base de la morale, le droit de tous et de chacun au suffrage en est la légitime conséquence? Quel autre, en dehors de moi, peut connaître ce qui me procurera du plaisir ou de la peine? Ce n'est pas à vous de me juger; si je prétends que je suis plus heureux quand je m'enivre de vin ou de volupté, de gloire ou d'honneur. Pour vous, l'homme le plus heureux, c'est un roi sur son trône, aspirant l'encens de la flatterie? Pour moi, c'est un Anacréon de cabaret enivré de vin. Affaire de goût ! Et si j'ai, comme vous, le droit d'être heureux, je puis me procurer le vin à quelque prix que ce soit, comme vous pouvez, vous, tout faire pour conquérir un trône ; je puis détruire la force qui veut m'empécher de saisir la bouteille, comme vous, celle qui veut vous ravir le sceptre. Enfin, parce que les droits de la nature sont égaux en tous, et que j'ai autant de droit à ma félicité que vous à la vôtre, un gouvernement quelconque où ne sera pas représenté ce droit est un gouvernement contre nature, c'est l'oppression, c'est la tyrannie.
85. — Vous le voyez, le droit de tous au suffrage découle par degrés de l'hérésie protestante, soit parce qu'elle détruit dans les intelligences toute unité de vérité et de droit, soit parce qu'elle incarne dans l'intérêt matériel et individuel la grande idée qui donne le branle à toute la morale, l'idée de la félicité. Pour moi,
i;i seule considération de cette généalogie suffirait pour me rendre très suspect le système du suffrage universel, loué pourtant par un si grand nombre. Cependant, comme ces doctrines, qui ont envahi notre siècle, ont coutume d'avoir pour sauf-conduit ou des sophismes trompeurs ou les apparences du fait, il ne vous sera pas désagréable que nous examinions d'où vient cette réputation de justice et de vérité, sous laquelle, comme sous un manteau hypocrite, marche au milieu de nous ce spectre, père caché du communisme.
86. — On peut tirer des deux systèmes opposés, celui des hérétiques et celui des catholiques, les preuves manifestes du sophisme qui abrite la doctrine du suffrage universel. Le principe protestant du panthéisme et de l'athéisme moderne, en voulant former une société sans Dieu, imagina la théorie du contrat social, qui, expliquée par Hobbes et par Rousseau, conduisit la société protestante au despotisme et à l'anarchie. Selon ce système, l'homme affranchi de toute loi se trouva également affranchi de tout devoir social ; puisque la société n'est pas un fruit de la nature mais un produit de la liberté humaine... Des hommes auparavant isolés se sont rencontrés; ils ont passé librement un contrat •d'après lequel ils se sont obligés à vivre en société; ils en ont déterminé les conditions; ils en ont créé l'auto rite, organisé la forme, et finalement ils ont à leur ^v^ investi du pouvoir, dans cette société, telle ou telle personne. Pas de doute; dans ce système, l'élection des gouvernants appartient essentiellement aux gouvernés. J'écris ici j^S^iâ^/s^p*it? cIlH 0Q^ re^u ai1
BiBUOTHECA
moins une culture ordinaire.. Je croirais donc faire injure à mon lecteur en le supposant encore enlacé dans les équivoques et les absurdités du siècle de Jean-Jacques, depuis surtout que non seulement des catholiques, mais des libres penseurs même avancés ont commencé à tourner en dérision ces rêves qui dénaturent et l'homme et la société. Donner pour base au suffrage universel un pacte universel dont l'histoire n'a jamais dit un mot, que les conditions de l'humanité rendent impossible, puisqu'une société ne peut faire de pacte sans une langue commune à tous ses membres, ni ses membres parler cette langue commune sans être auparavant en société, oui, dis-je, donner une pareille base au suffrage universel, c'est vouloir édifier un château dans les airs à la façon du plus chimérique des romanciers... Que cette chose ait été supportable dans un siècle où toutes les sciences morales tournaient au roman, je le conçois; mais elle est intolérable pour tout homme sensé, aujourd'hui surtout que l'on prétend mettre tant de rigueur dans l'étude des questions sociales.
87. — Passons à un autre système adopté jadis par des publicistes catholiques nombreux et distingués. Ceux-ci, afin de combattre les conséquences tyranniques que les protestants déduisaient de la royauté de droit divin, opposèrent à ces exagérations une opinion plus favorable au pur républicanisme, et qu'on peut, en substance, exposer de la manière suivante : « Si l'homme est naturellement sociable, la volonté du Créateur doit être qu'il vive en société. Or, point de société possible
sans autorité; d'où il suit que Dieu veut et fait l'autorité, comme il veut et fait la société. D'un autre côté, cette autorité étant par sa nature môme destinée à gouverner les hommes, il faut qu'elle soit possédée par quelqu'un. Mais quel est l'homme que la nature investit de ce droit suprême sur ses semhlahles ? Trouvezvous dans la nature humaine un élément, une raison qui élève ceux-ci au commandement, et qui oblige ceux-là à l'obéissance? Non la nature est égale en tous et nous fait tous frères... Si donc il existe dans la société une autorité réelle et concrète, elle doit se trouver également dans tous les individus associés.
Il est impossible, nous en convenons, qu'une grande multitude gouverne réellement; mais alors elle doit élire ses gouvernants et remettre en leurs mains l'autorité. Le droit d'élection appartient donc, d'après les lois mêmes de la nature, à chacun des individus de l'humanité. »
88. — Vous ne m'accuserez pas, ami lecteur, d'avoir affaibli l'argumentation du système que je combats... J'ai lu nombre d'auteurs qui le soutiennent ; aucun, ce me semble, ne l'a exposé plus franchement ni avec plus de vraisemblance. — Néanmoins, qui considérera avec attention ce raisonnement le trouvera bientôt très faible, malgré une apparence de vérité qui attire à première vue... Et ces seules paroles qui viennent à la fin: Impossible, nous en convenons., qu'une grande multitude gouverne réellement, suffiraient pour en montrer le défaut. Car comment croire à l'existence d'une loi et d'un droit naturel qu'il est impossible de trans-
10c2 2e PARTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
porter dans l'ordre des faits ? — Mais nous reviendrons sur ce point. — Pour le moment, voyons où gît le vice du raisonnement exposé plus haut. Il ne vous sera pas difficile de le voir, pourvu que vous vous arrêtiez un peu à le rechercher. — Relisez le premier argument et vous verrez qu'il traite de la société prise dans son idée abstraite et universelle : là, il affirme avec une pleine et évidente vérité qu'aucune société ne peut existersans autorité. Mais voyez la suite : « L'autorité, dit-on, ne peut gouverner, si elle nest possédée par quelqu'un. » Ici, remarquez-le bien, on passe de l'abstrait au concret; car s'il s'agit de la société dans l'ordre abstrait, nous la considérons toujours comme gouvernée par une autorité prise aussi abstractivement; et alors le langage scientifique a coutume de laisser de côté la question des sujets particuliers en qui elle réside : monarque, noblesse ou délégués de la démocratie. Donc, encore une fois, parler de celui qui possède ou exerce l'autorité, c'est avoir passé déjà de l'abstrait au concret, de l'idée à la réalité existante.
89. — Eh bien! dans l'ordre réel et concret, pourrez-vous admettre ce que les auteurs de ce système affirment ensuite?... Jugez-en vous-même, cher lecteur, mais en bon logicien. On poursuit donc ainsi : « Dans la nature humaine, aucun élément, aucune raison qui désigne ceux-ci pour commander, ceux-là pour obéir... — Vraiment? Dans la nature de l'homme concret et existant réellement, il n'y a aucune raison en vertu de laquelle tel commandera et tel devra obéir? » Mais alors pourquoi, dans le présent comme dans le passé, tous ces
écrits en faveur de tel ou tel gouvernement? Pourquoi tous ces ouvrages sur la légitimité de tel prince et sur les qualités nécessaires pour bien gouverner? S'il n'y a pas de raison pour dire que parmi les individus, dans l'ordre* concret, ceux-ci plutôt que ceux-là devront commander ou obéir et vice versa, il faut convenir ou que la nature no nous fournit aucun motif pour mettre au gouvernail de l'État les plus sages, ou bien que certains individus ne possèdent pas naturellement une sagesse plus grande que d'autres (1). — Laquelle de ces deux propositions aurez-vous le courage de soutenir? La première? Oh! ce serait vraiment un curieux spectacle, dans ce siècle où l'on parle tant de la réforme sociale et du droit des peuples éclairés à se gouverner eux-mêmes, que quelqu'un osât nier cette vérité : La nature demande que la société soit gouvernée par les plus sages. Cette négation étant insoutenable,, vous devrez admettre la seconde proposition, c'est-à-dire : que tous les hommes sont doués d'une égale sagesse dans
(1) Ici vient h merveille une remarque de Rosmini : « La démocratie pure, dit-il, qui appelle tous et chacun des citoyens à exercer par leur vote une influence égale dans les affaires publiques, est fondée en partie sur ce prétendu principe : que tous les hommes sont également intelligents! Or, c'est là une supposition évidemment fausse, démentie par la nature même des choses; et un gouvernement qui se fonde sur une erreur de fait porte dans ses entrailles un vice radical : parce qu'il est impossible à l'art humain de détruire la nature ou de la faire autre qu'elle est. De là vient que le gouvernement démocratique pur, qui semble être le gouvernement de tous, n'est jamais en fait que le gouvernement d'un parti, c'est-à-dire du parti le moins intelligent puisque dans une nation le? moins intelligents forment toujours la majorité... Tout cela est absolument vrai... sans compter un autre inconvénient intrinsèque à la démocratie, c'est que cette majorité qui gouverne est le plus facilement du monde menée à leur profit particulier, par quelques démagogues plus intelligents et plus avisés. » Rosmini opère. Napoli, 1842. Philos jphia délia Polit ica, 1. II, c. xvn. Note.
l'ordre civil, que tous sont d'autres Licurgue, d'autres Numa, d'autres Charlemagne, d'autres Napoléon. Celui qui penserait cela n'aurait qu'à fermer ce livre : il n'est pas fait pour lui.
Si, au contraire, tout lecteur de bon sens reconnaît qu'une des lois constantes de la nature, c'est, dans Tordre réel, l'inégalité entre les hommes, il verra du même coup et avec évidence combien est faux le raisonnement que nous réfutons ici. En effet, si je considère l'idée générale de la société composée, si Ton peut ainsi parler, de l'idée universelle de l'homme répétée des millions de fois, il est très vrai que, dans cette idée même multipliée à l'infini, je ne trouverai jamais d'autres éléments que les caractères essentiels de l'humanité ; je ne trouverai jamais que des millions d'hommes raisonnables, tous égaux, c'est-à-dire tous également hommes. Et cette société abstraite peut bien être gouvernée par une autorité abstraite ; de façon que je puis dire dans le sens propre des mots : « V autorite gouverne la société. » — Mais quand je cesse de considérer l'idée abstraite, et que je me retourne vers la multitude des hommes, je vois de suite que l'autorité, pour les gouverner, doit se personnifier dans une intelligence réellement existante : je vois du même coup une immense disparité entre les intelligences associées, et à cause de cette disparité, autant il sera raisonnable que l'autorité soit possédée par un Ulysse, autant il serait ridicule qu'elle fût confiée à un Thersite. Si donc il est naturec que, parmi les hommes, il y ait des Ulysses et des Thersites, il est contre la nature, dans Vor-
dre concret, que tous les hommes indistinctement gouvernent la société.
90. — Cette conclusion est conforme aux lois de la logique. Elle défend aussi la nature, notre mère, d'une grave accusation qu'on pourrait lui intenter dans le système contraire : « Comment, dirai-je à cette bonne « mère, avez-vous commis l'énorme sottise de mettre <( aux mains de tous l'autorité sociale lorsque, non « seulement de toute antiquité on a reconnu que le « gouvernement de la multitude était le plus imparfait « de tous (Ànacharsis, Aristote... le proclament, et a non sans motif); mais encore lorsque, de nos jours, « l'on confesse ce gouvernement impossible dans les « grandes nations, avec les fonctions et attributions « qu'il devrait avoir naturellement. » Il est vrai, grâce à leurs sophismes, les politiques l'ont rendu possible, en trompant le peuple, selon leur coutume, et en lui disant : « Prenez cette petite boule de vote... avec elle vous serez souverain. » — Mais si gouverner signifie faire des lois et en exiger l'oxocution, vous conviendrez, lecteur, qu'il y a une grande différence entre gouverner et élire quelqu'un pour gouverner. J'en conviens; par l'exercice du droit d'élection, on peut avoir une certaine influence sur la marche de la société; mais si toute influence de cette sorte doit s'appeler acte de gouvernement, il n'y aura plus en ce monde que des gouvernants. Car quel est celui qui n'exerce pas sur la société une influence quelconque? Avec un abus si étrange des mots, toutes les idées d'ordre peuvent être altérées et perverties.
91. — Permettez donc, cher lecteur, que je m'en tienne à l'ancien vocabulaire et que je distingue ces deux choses : élire et gouverner. Je parlerai de la première un peu plus bas; quant à la seconde, gouverner/^ crois avoir démontré abondamment que ce n'est pas une fonction assignée par la nature à tous les individus de l'humanité, et môme qu'on doit dire, à son sujet, comme au sujet des autres fonctions sociales, qu'il y a une grande variété et différence entre les hommes et, par conséquent, entre toutes ces conditions humaines, dont l'harmonieuse distribution constitue la perfection sociale.
92. — Vous objectez : Si tous ne sont pas naturellement souverains, à qui appartient la souveraineté?
C'est là une autre partie de la difficulté proposée plus haut : et je pourrais me contenter de répondre à votre question par mille questions semblables : s'il est nécessaire que. dans ce monde, les uns soient pères et les autres enfants, à qui appartient naturellement la paternité? Si la nature demande nécessairement qu'il y ait des maîtres, sans pourtant que tous soient naturellement maîtres, à qui revient naturellement le magistère? A qui le maniement des armes, à qui le travail de la charrue, à qui la garde des troupeaux, à qui le plaisir de la chasse, à qui la conduite des vaisseaux au milieu des océans? toutes choses naturellement nécessaires dans les conditions actuelles du globe et du genre humain. Cette rétorsion, je le sais, ne satisfera pas les lecteurs intelligents. Mais par là même qu'ils sont intelligents, ils verront combien d'autres idées connexes je
devrais mettre en lumière pour débrouiller cctéclieveau avec Ja justesse qui plaît aux esprits droits. Je pourrais, en griffonnant quatre ou cinq phrases de journal, jeter sur le papier vingt ou trente idées équivoques qui n'aboutiraient à aucune conclusion. Mais j'aime mieux remettre à plus tard une solution complète de la question, et je me contente, pour le moment, d'avoir démontré l'impossibilité de ce gouvernement de tous, dont on veut faire sortir le droit du suffrage universel. Car puisqu'il est faux « que le droit de tous à gouverner soit une loi écrite dans la nature », il est faux également d'en tirer cette conséquence que les peuples ont droit d'élire ceux qui les gouvernent. De ce côté, au moins, la théorie du suffrage universel repose sur une base ruineuse.
93. — Tournons-nous d'un autre côté ; voyons si le droit de tous à élire leurs propres chefs ne pourrait pas sortir d'un autre principe. Soit, dira-t-on, tous ne sont pas capables de gouverner, mais tous sont capables et ont le droit d'être heureux. Et si chacun a ce droit, chacun aussi a droit aux moyens qui conduisent à cette fin. Or, qui ne voit que la société possède un moyen très efficace de félicité publique, lorsque tous les membres peuvent non seulement exposer leurs propres besoins, mais encore, le vote à la main, forcer les chefs à passer des pactes avec eux et à leur rendre compte de leur administration? Cet argument a une grande valeur aux yeux des esprits légers et imprudents; et l'on voit même des gens sensés trouver dans ce système la précieuse garantie de la liberté constitutionnelle. Les
faits sont loin d'avoir donné raison à leur théorie ; n'importe, ils n'en gardent pas moins leurs préjugés et leur espoir du succès définitif... Persuadé, comme il l'est naturellement, que Dieu l'a investi d'une sorte de domaine sur l'univers, l'homme croit sans peine qu'il obtiendra tout ce qu'il désire : il veut être heureux ; il s'imagine que toute influence sur la marche de la société contribuera à la réalisation de son désir... Aussi le gouvernement des plus sages ne lui apparaît plus comme un moyen de félicité, mais, au contraire, comme un obstacle à son propre bonheur : « Je voudrais bien savoir, dit-il, pourquoi votre titre de marquis, de magistrat, d'avocat, de capitaliste, de professeur, de négociant vous procurerait à vous le droit et le moyen d'être heureux par la représentation nationale, tandis que moi, pauvre prolétaire, je devrai me tenir à votre porte et me contenter de recueillir les petites miettes qui tombent de la table législative. Donnez-moi, donnez-moi un bulletin de vote, et je vous ierai voir comment changent le sort et la fortune des hommes. C'est là la justice, c'est là l'égalité devant la loi.
94. — Justice 1 Égalité ! ! Lecteur, mon ami ; nourissezvous en votre âme de tels rêves? Si oui, permettez-moi de vous demander de changer d'habit avec vous; le mien sera pour vous; le vôtre pour moi! Puisque nous sommes égaux, le changement non seulement ne peut avoir aucun inconvénient; mais c'est justice. Vous avez des enfants et vous travaillez pour les maintenir dans votre condition; mais quelle justice vous pousse à tra-
vailler pour eux? Qu'ils travaillent eux-mêmes de leurs bras comme ils mangent de leur bouche. — Et ces malades dans les hôpitaux, pourquoi ne se soignent-ils pas eux-mêmes? — Et ces enfants, dans les orphelinats et dans les collèges, pourquoi ne s'élèvent-ils pas et ne s'instruisent-ils pas eux-mêmes?
Que vous en semble, ami lecteur? Si nous avons tous le droit de chercher à être heureux également, qui peut nier que nous avons le droit de vivre de nos labeurs, de nous guérir par notre art, de nous élever et de nous instruire par notre propre intelligence? Plaisanterie! direz-vous. Autre chose est d'avoir un droit et autre chose de savoir en user; autre chose est de posséder les moyens et autre chose qu'ils soient adaptés à la fin. On le sait; les habits doivent être proportionnés à la taille, les travaux aux forces, les secours aux besoins, les emplois aux capacités; et comment le petit enfant pourrait-il s'élever par lui-même, le malade se guérir seul • et, dans la famille, les enfants se suffire sans leurs parents? Quelle figure ferait mon habit sur un nain et le pantalon d'un nain sur ces deux grandes perches que la nature m'a données pour jambes? — Ici donc, comme on le voit, il n'y a pas lieu d'appliquer le niveau de la justice; et le droit au bonheur n'emporte pas le droit d'agir par soi-même et de s'égaler aux autres; ici, on admet que le droit à un bonheur égal n'entraîne pas pour conséquence l'identité des moyens à prendre pour l'obtenir. Le paralogisme, je ne sais pourquoi, veut se confiner dans le seul ordre politique. Oh! là, tous ont un égal droit au commandement, parce que tous ont
également le droit d'être heureux; comme si l'habileté politique, l'art de connaître et de gouverner les hommes et les choses fussent universels dans le genre humain, ainsi que le sont le désir et le droit au bonheur; comme s'il était plus facile de gouverner une société sans sagesse politique, que de guérir un malade sans connaître la médecine, ou d'apprendre une science sans maître! Eh! qui ne voit que, dans cet ordre de choses, la parfaite égalité est le comble de l'injustice? Et que donner à tous les ouvriers les mômes instruments, ce serait mettre un obstacle à l'obtention de la fin, lorsque tous n'ont pas les mêmes forces? Savez-vous que si l'idée de cette curieuse justice devenaitla règle du commerce et des arts, nous verrions bientôt des choses tout à fait surprenantes? — Le menuisier, le forgeron envieraient bientôt les outils si délicats du facteur de pianos et de l'horloger! « Soyons égaux, diraient-ils. Et pourquoi ne pourrions-nous pas nous servir de ces scies élégantes, de ces pinces légères, a la place de ces lourds instruments dont l'usage rend nos mains calleuses? Soyons frères, dirait le carrier au sculpteur; prêtezmoi vos ciseaux pour extraire ces rochers dans la montagne. Soyons frères, répéterait aussi le badigeonneur, et il demanderait au miniaturiste ses plus petits pinceaux pour blanchir les maisons. » Vous-même, cher lecteur, vous viendriez à notre imprimerie avec une piastre pour acheter un livre, « Holà ! vous répondrai-je, l'égalité dans les contrats ne le permet pas : si vous voulez un livre, donnez-moi un livre semblable, mais si vous me présentez une piastre, je ne puis que vous en rendre une
pareille. » Vous essaieriez de me persuader qu'un lecteur \\ besoin de livres et un vendeur d'argent! «La justice! la justice, vous dirai-je en criant plus fort que vous, l'égalité! l'égalité! »
95. — Si tout cela vous paraît une supposition folle et stupide, comment pourrez-vous justifier l'assertion de ceux qui prétendent avoir rendu tous les citoyens égaux devant la loi, en leur accordant à tous un bulletin d'égale valeur à jeter dans l'urne électorale? En vérité, vous m'avez fait là un beau présent! Je suis un pauvre nigaud; il est vrai, l'homme le plus honnête qui ait jamais porté botte ou chapeau ; mais vivant renfermé dans ma maison, ignorant et ignoré et ne connaissant ni électeurs ni éligibles ! Oui, vous m'avez fait un beau présent, en me remettant en main ce bulletin de vote avec lequel un intrigant fera des merveilles à la façon de ceux qui sont si habiles au jeu du gobelet, mais avec lequel moi je ne ferai que des sottises, avec lequel je donnerai peut-être ma voix à un candidatprèt à me trahir, moi, ma famille, ma parenté, ma ville, ma province et même peut-être ma patrie tout entière pour obtenir un portefeuille ou une bourse remplie d'or! Et ce qui m'arrivera à moi, remarquez le bien, arrivera à des milliers et à des milliers d'autres, puisque la graino des gens simples et ignorants est la plus féconde de toutes.
Comprenons-le donc une bonne fois : la justice sociale est fondée sur la proporlion et l'harmonie, et non sur l'égalité numérique. Et de même que le chef-d'œuvre delà Justice divine brille dans l'inégalité des con-
112 2e PARTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
ditions humaines, ainsi détruire cette inégalité, sans avoir auparavant détruit l'inégalité des êtres, serait le comble de l'injustice humaine... Égalisez d'abord les intelligences dans les têtes, les forces dans les bras, le nombre dans les familles, la propagation dans les races, les influences dans les professions, l'étendue dans les relations;... et après cela vous viendrez me parler de justice dans le suffrage universel. Je sais que souvent le peuple mesure la justice avec l'empan, ou la pèse avec la balance, règles matérielles comme lui; et voilà pourquoi cette égalité politique, en vertu de laquelle il jouit du beau droit de se faire mener par le bout du nez par le premier hâbleur de club qui lui promet l'Eldorado ou un pays de Cocagne, voilà pourquoi, dis-je, cette égalité paraît au peuple une découverte aussi heureuse que neuve. Du reste, il n'en saurait être autrement, puisqu'il n'y a pas de bipède si simple qu'il ne se croie fait pour gouverner un empire, fût-ce celui d'un Gharlemagne. — Mais vous, lecteur avisé, vous avez une autre mesure morale que la balance et l'empan... Aussi, avouez-le, donner à tous également le droit de suffrage, en leur criant : « Voici les conditions et les sorts égalisés, » c'est absolument comme si l'on donnait à tous des souliers et des habits de même dimension, en leur criant : « Et maintenant vous voilà tous également bien chaussés et bien vêtus ! »
96. — Par là vous pourrez comprendre pourquoi les expériences du suffrage universel ont jusqu'ici réussi... à rebours; et pourquoi, à mesure que ce droit s'est développé, la société a toujours fait entendre plus de
LE SUFFRAGE UNIVERSEL il3
plaintes. Depuis la monade colossale du grand Roi jusqu'au communisme de Proudhon, la société n'a fait au- . tre chose que d'élargir continuellement la bouche de l'urne électorale, et celle-ci, en s'ouvrant, a déversé sur la société un torrent de maux à rendre jalouse l'urne de Pandore. Au monarque absolu, la société a vu succéder le pouvoir prépondérant des parlements royaux. « Trop de monarchie, s'est alors écrié d'en bas un orgueil mécontent, et les Etats ont été réunis ; trop d'aristocratie, a clamé, à son tour, un autre orgueil inférieur au premier; et les trois ordres se sont unis en un seul; encore trop de privilèges, a repris un autre orgueil après la parenthèse Napoléonienne ; et alors est né sur les barricades le roi-citoyen ; à bas l'aristocratie d'argent, a-t-on crié ensuite, et l'urne électorale s'est dilatée jusqu'à recevoir sept millions de voix. « Allons î a poursuivi Saint-Simon, que la femme ait sa part de gouvernement; et l'on tenta de donner le commandement même au sexe le plus faible. » Non, plus de gouvernement, rugit aujourd'hui Proudhon (1), puisque chacun de nous est souverain. Que reste-t-il à parcourir dans cette voie?... Une seule étape; et, n'en doutez pas, nous la fournirons... On criera : « Non ; plus d'enfants, plus d'insensés, plus de crétins. Tous, nous sommes hommes, tous, nous avons droit au bonheur, tous, nous avons une manière personnelle de le ressentir et de le posséder; donc nous avons tous un égal droit au commandement. » Tel est le terme suprême où vise la théorie du suffrage universel; c'est-à-
(1) Voix du peuple, 22 et 28 janvier 1850.
or. pouvoir. — 8
dire : dissolution universelle de la société, abandon des malheureux à la supercherie des vauriens, abandon de l'ordre à la violence des plus forts. On avait vu quelqu'un des gouvernants employer au malheur des petits la puissance sociale faite pour les aider : — alors on a cherché et on a trouvé le bel expédient d'abolir cette puissance, en réduisant chacun aux forces individuelles de sa raison et de son corps. Ainsi, à l'homme de bien qui reste opprimé, le fourbe, le puissant ont trouvé le moyen d'imposer le joug tyrannique de leurs vexations et même d'y ajouter ce surplus d'amère dérision : « Tu es libre; tu m'as choisi toi-même pour ton représentant; je dois te procurer le bonheur et protéger tes intérêts. » Voilà ce gui s' appelle la justice sociale du suffrage universel.
Quelqu'un, se rappelant les faits arrivés en France après la publication de ces pages dans la Civiltà cattolica, ne manquera sans doute pas de nous dire : «Mais vovez plutôt : si la France a retrouvé un peu de paix, si elle s'est arrachée aux poignards et aux torches, si elle a rétabli l'ordre public, si elle a recouvré son influence européenne et est revenue à ses aspirations catholiques, elle doit ces avantages et mille autres au suffrage universel ; oui, au suffrage universel lui-même. » — L'objection fera sourire quiconque a suivi du regard les événements... Car ce que fut ce suffrage universel, nous le dirons bientôt. Et puis, qui ignore comment fut dirigée l'opération de ce suffrage? Ce fut par le silence imposé aux journaux, par l'accès de la tribune rendu comme impossible, par la police surveil-
lant tous les cabarets, par l'incarcération des démagogues, en un mot par tous les moyens que mit en jeu une politique savante, afin de neutraliser les effets naturels du suffrage universel? Puis, qui fut le vrai guide de tout ce mouvement ? A la place de Louis-Napoléon supposez un Mirabeau, un Caussidière ; et dites-moi quels eussent été les résultats ? Le fait a réussi et nous en sommes Redevables à la Providence. — Mais, aux yeux et dans le langage des hommes, cette Providence n'est que le hasard, la fortune qui a remis cette fois le pouvoir aux mains d'un homme capable, et qui a fait réussir un coup que tous regardaient comme impossible. — Ainsi c'est au hasard et à la fortune que vous remettez le sort de la société en donnant à tous le droit de suffrage.
97. — Jusqu'à présent nous nous sommes surtout appliqués à dissiper une illusion qui a séduit beaucoup d'esprits généreux. Enflammés du désir de voir la justice régner dans la société, ils n'ont pas fait cette réflexion : « Que la justice sociale doit envisager la fin et non les moyens; qu'elle doit travailler à nous rendre tous heureux, mais qu'elle ne doit pas, pour procurer à tous le bonheur, employer les mêmes moyens.
Après avoir enlevé à cette théorie l'appui chancelant d'une justice fausse, même .dans l'ordre politique, nous pourrions, à plus forte raison, conclure que, dans l'ordre religieux, ce système ne se tient pas, et terminer par là notre article.
Mais parce que c'est une œuvre longue et très difficile de déraciner des préjugés qui ont envahi lasi)ciété
116 2e PARTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
entière, le lecteur nous permettra de poursuivre cette étude sur le suffrage universel ; nous le considérerons maintenant au point de vue des intérêts qu'il est appelé à défendre; c'est ce qui le rend si cher aux hommes du peuple, surtout dans les pays où l'expérience n'a pas été faite de la vanité et même de la nature pernicieuse d'un tel moyen. Ils s'imaginent porter au front un diadème, quand on fait tomber à leurs pieds et jusque dans la boue la pluie des bulletins électoraux. Pauvres jouets d'un charlatan politique, qui ne comprennent pas qu'il y a un abîme entre écrire une loi et la faire exécuter, et combien est funeste pour une société une loi dont l'accomplissement est impossible.
En effet, accoutumer le peuple à violer habituellement une loi, sans pouvoir jamais lui infliger une peine qui rétablisse dans son esprit le respect et la crainte de l'autorité et de la justice, c'est amortir peu à peu dans son cœur le sentiment de la morale, principe de vie pour la société. La force matérielle peut bien contenir quelques scélérats; mais malheur à une nation si cette force matérielle devient la seule digue contre l'immense multitude ! Car pourrez-vous jamais rendre cette digue assez puissante si la société entière ne connaît plus de force morale?
Or, tel est l'effet qui doit se produire dans le peuple, quand il voit prescrire par des lois ce qui sera toujours inexécuté, toujours impossible. La loi prend alors à ses yeux l'aspect d'une formalité; et le législateur, le caractère d'un personnage extravagant; et quand, en présence d'une loi, il peut dire que l'autorité ne doit
pas être obéic, la raison même de l'obéissance est détruito dans les esprits par rapport à toutes les autres lois.
Enfin, lorsque la loi violée est considérée par le peuple comme une loi protectrice de ses intérêts, cette violation acquiert un caractère infiniment plus pernicieux; car alors, l'autorité publique, toutes les fois qu'elle veut obtenir des sujets l'observation des lois, ne leur apparaît plus que comme une puissance intéressée à opprimer. D'où ce reproche si fréquent : les lois favorables à ceux qui commandent sont observées, les lois favorables au peuple sont foulées aux pieds.
Or, quel germede mécontentement seméausein d'une nation, lorsque, d'un côté, on proclame bien haut que tout homme raisonnable, en vertu même de sa nature, a droit de gouverner et que, de l'autre côté et en fait, le 1 gouvernement lui est interdit ! Germe d'autant plus funeste que, cette théorie mensongère ayant obtenu l'investiture du droit, le peuple n'a point à demander à d'autres qu'à lui-même la force nécessaire pour la réaliser dans la société.
Si donc le droit de tous à gouverner est chose impossible, proclamer ce droit est une chose désastreuse. Or, l'impossibilité est aujourd'hui si patente que les plus aveugles doivent la toucher avec la main. Après avoir décrété le suffrage universel, comme un devoir essentiel de la société humaine, on ne met pas le décret à exécution, et du même coup toute loi devient injuste, incompétente, invalide. Après avoir mis enjeu les forces gigantesques d'une des plus fortes nations de l'Eu-
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rope, afln de réaliser une utopie, à quoi est-on finalement arrivé? A avoir la sixième partie des votes nécessaires, d'après le système lui-même pour légitimer la loi ; à avoir six millions de suffrages sur trente-six millions d'habitants! Cela ne veut-il pas dire que le suffrage est aussi impossible qu'injuste?
Apprenez-le de quelqu'un qui a vu de près l'avortement de cet effort gigantesque. Apprenez-le de Thiers, dans la séance du 24 mai, et voyez combien d'hommes en France sont déjà désabusés, après deux années seulement d'une funeste et laborieuse expérience. Thiers s'adressait à la Montagne : « Vous dites que nous ne sommes pas dans l'esprit de la constitution, parce que celle-ci a établi le suffrage universel... Mais c'est là un misérable jeu de mots. En effet, le mot « universel » ou prouve trop ou ne prouve rien. Si vous le prenez rigoureusement pour signifier tous sans exception. .., pourquoi les votes ont-ils été ensuite limités par la constitution à neuf millions seulement de citoyens? »
Les femmes, direz-vous en premier lieu, sont naturellement exclues. Mais pourquoi? Parce que vous les jugez incapables de bien connaître le pays. Très bien. Voilà donc l'universalité réduite de moitié... et ramenée de trente-six à dix-huit millions. Vous retrancherez neuf autre millions à cause de la faiblesse de l'âge; et s'il s'agit ici des seuls enfants, je serai d'accord avec vous. Mais pourquoi ne donnez-vous pas le droit de suffrage aux mûneurs émancipés de dix- huit ans? Ceci est pur arbitraire... et la raison, c'est qu'il vous a plu de fixer vingt et un ans... Restent alors neuf millions
d'électeurs, sur lesquels trois millions, soit bêtise, soit abjection, n'ont pu être amenés à donner leur vote.
Donc le mot « universel » ne veut pas dire « tous ». Et Thiers a raison. Ce mot ne veut pas dire tous, parce que la nature s'oppose à ce sens. Mais ceux qui parlent la langue du peuple, et qui, d'après l'interprétation de Thiers lui-môme, se trouvent exclus du droit de suffrage, ceux qui par cette exclusion sont vraiment offensés ou croient l'être; ceux en un mot qui se trouvent réduits à l'impuissance de protéger leurs propres intérêts, pensez-vous qu'ils se contenteront d'une interprétation aussi illogique, et aussi incohérente ? Je dis incohérente, parce que la raison alléguée par Thiers pour exclure les femmes n'a pas la moindre force dans la théorie du suffrage universel. Celle-ci fait découler le droit à se gouverner soi-même, premièrement de la raison humaine; nous ne la dénierons certainement pas aux femmes, quelle que soit leur infériorité; en second lieu des intérêts qui doivent être représentés; mais ce motif donne d'autant plus le droit de vote aux femmes qu'elles sont plus incapables de soutenir leurs intérêts par la force.
Ainsi l'entendent les saints-simoniens et consorts; ainsi l'entend le club des femmes réuni à Paris et ailleurs ; ainsi l'entendent peu à peu tous ceux qui, malgré leur majorité, ont été exclus arbitrairement. Et ceux qui sont encore mineurs, croyez-vous qu'ils seront contents? Et ces imberbes de dix à douze ans qui, par crainte de l'allemand, vont si généreusement s'enrôler à Rome dans les légions de la « Speranza »,
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supporteront-ils d'avoir le droit de citoyen pour être exposés aux boulets autrichiens, et de ne plus l'avoir quand il s'agira de déposer dans l'urne la petite boule électorale ? A peine par conséquent restera-t-il à exclure les bambins et les bêtes, si toutefois la société philanthropique, fondée en Allemagne pour défendre les droits de ces dernières, ne parvient pas à leur obtenir une part dans le suffrage universel.
Le suffrage universel est donc plus facile à décréter qu'à exécuter; les exclusions plus faciles à prononcer qu'à justifier; non justifiées, elles sèmeront des germes de mécontentement dans la société, comme il est arrivé dernièrement (1850) en France, où les amis de l'ordre, pour avoir adopté en théorie le principe protestant, se trouvent dans une situation contradictoire et indigne d'un peuple : celle de ne pouvoir défendre l'existence de la société sans violer ce qui, dans leur système, est un devoir de justice et un droit de tout homme raisonnable.
98. — Voilà donc où en vient une société lorsque, au lieu de voir, dans la disparité des conditions sociales, une ordonnance admirable de la Providence, on voit avec des yeux de païen, un malheur pour le faible et une injustice de la Fortune. Le catholicisme, « qui, en honorant la pauvreté dans un Dieu fait homme, l'avait recommandée à l'amour du riche et avait établi celui-ci administrateur des biens de ce monde en faveur des pauvres », le catholicisme nous enseignait qu'il y a dans la diversité des conditions un élément d'association entre les individus, comme il y a dans la diversité
dos produits de différents pays un lien social qui unit par le commerce tous les peuples de la terre. Mais cette idée si noble et si humaine du catholicisme vient nécessairement à chanceler, lorsquo s'affaiblit dans les esprits et dans les cœurs l'estime du ciel et le mépris des biens de la terre; lorsque le riche, loin de se tenir obligé de nourrir le pauvre de son superflu, perd jusqu'à l'idée qu'il a un superflu, ne sachant plus rien refuser à la faim insatiable de ses appétits et de ses caprices. Dans une telle société, le peuple, non moins altéré de plaisirs que le riche, mais en même temps aussi privé de ces plaisirs que le riche en est rassasié, le peuple, dis-je. doit nécessairement envier le pouvoir comme un moyen de faire cesser l'oppression. Avec cela, dites à ce peuple que commander* est pour lui un droit inaliénable, et vous verrez dans quel état de perpétuelle convulsion vous l'aurez jeté, puisqu'en réalité il lui est impossible de satisfaire jamais ses désirs. 99. — Me fais-je illusion en croyant que j'ai démontré avec évidence l'impossibilité et le vice, non moins que l'injustice du suffrage universel? Je ne sais; mais que j'aie fait ou non cette preuve, je ne pousse pas l'illusion jusqu'à attendre de tout lecteur un assentiment plein et absolu. L'idée du commandement est si fascinante, et la nature humaine si prompte à concevoir le vrai sous des formes matérielles, que beaucoup encore ne cesseront pas de regarder le suffrage universel comme le bien suprême de la société et comme le chefd'œuvre de l'égalité politique. Ah! si nous pouvions le réaliser 1 Si, de fait, nous avions en main le pouvoir
de dicter des lois! Et qui ne voit que quand le législateur nous sert mal nous pourrions le déposer et améliorer notre sort ? Dites que c'est difficile, impossible même, si vous le voulez; mais essayer de nous persuader que ce ne serait pas utile, essayer de nous persuader que nous ne connaissons pas nos maux, oh ! cela est trop fort !
Aussi, mes chers amis, n'est-ce pas ce que je prétends. Je ne dis pas que le peuple ne seul, pas ses maux; je dis qu'il n'en connaît pas le remède; et Romagnosi le disait avant moi, lorsqu'il proclamait le néant de ces institutions sociales par lesquelles l'Italie prétendait singer les étrangers.
Grande est donc la différence entre sentir le mal et connaître le remède. Et je ne parle pas ici seulement des maladies physiques, mais surtout des maladies morales ; car lorsqu'il s'agit de celles-ci, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de trouver dans la même personne et le sentiment de son infirmité et l'art efficace de s'en guérir; et cela par une raison qui saute aux yeux de tous. En effet, d'où vient d'urdinaire la souffrance morale? D'une faiblesse de raison qui ne fait pas éviter le mal et d'une force de passion qui rend cette souffrance plus vive. Le remède serait évidemment une disposition toute contraire : une grande force pour connaître le mal et une grande modération delà passion pour le supporter. Comprenez cela par un exemple : d'où vient la souffrance d'un homme irrité? De ce qu'il ne prévoit pas les offenses pour les éviter et de ce qu'il est dominé par une colère qui le transporte.
Or quel remède emploie la passion pour repousser cette souffrance? Elle se fâche, s'échauffe, enrage, elle double la douleur; et pour une injure qu'elle voudrait éloigner, elle en provoque mille autres de la part de ceux qui prennent sa défense.
Voyez ce joueur penché sur son échiquier, il se débat, se ronge, blasphème à cause de son malheur. Quel serait le remède ? s'en aller et travailler pour regagner l'argent perdu. Mais est-ce là ce que la passion lui conseille? Non; elle le pousse à multiplier ses enjeux et à perdre jusqu'à son dernier habit. A cet exemple, ajoutez-en autant que vous voudrez ; toujours vous aurez le même résultat. Sentir le mal est tout autre chose que d'en connaître le remède ; et vous en avez la preuve palpable dans les fureurs de ce communisme moderne qui, pour soulager la misère du peuple, atrouvé l'étrange remède d'incendier les maisons, de consumer les richesses, d'enrayer le commerce, de saccager les caisses et d'effrayer les capitaux qui n'osent plus se montrer.
Le peuple, avec ses idées matérielles, ne pourra jamais comprendre ces ressorts secrets par lesquels une institution sociale semble viser à un but et atteint, en réalité, un point tout opposé. Donc remettre son propre sort aux mains du peuple, c'est rendre impossible la guérison de ses misères sociales.
100. — Quelqu'un me répondra : « Le suffrage universel, aux mains du peuple, doit servir à nommer les. législateurs, et non à faire des lois. »
Il est facile de comprendre la faiblesse de cette
réponse. En effet, ou vous croyez que, par le suffrage, le peuple n'aura pas d'influence sur les lois elles-mêmes et alors lui donner ce droit de suffrage est une dérision ; ou vous croyez qu'il aura une influence, et, dans ce cas, l'ignorance du peuple sera essentiellement nuisible. La vérité est que cette influence du peuple a une efficacité dans la société... ; mais cette efficacité finalement n'aboutit pas à autre chose, sinon à mettre la société dans cet état de perpétuelle oscillation où tout bien social lui est absolument impossible, non seulement dans l'ordre moral, mais encore dans l'ordre économique. Chaque jour, dit très bien Frédéric Bastiat, surgit parmi les hâbleurs politiques un escroc qui promet tout au peuple : « Pauvre peuple, lui dit-il, comme tu es malmené par tes gouvernants ! Ah ! si j'avais en mainle portefeuille ministériel, tu verrais comme bientôt j'aurais fait table rase du papier timbré, du droit de mouture, des douanes et de la régie, de l'impôt sur les terres et de la capitation ! Tu verrais comme bientôt de Brindes au Mont-Cenis régneraient partout les primes d'encouragement, et les augmentations de salaire, et le travail pour tous, et les paiements au comptant. Bref ! plus de misère et la liberté pour tous. » — Et le peuple le croit, espère, vocifère, se révolte et hisse au ministère son tribun...
Et maintenant à l'œuvre : abolissez les impôts, et semez l'argent dans le peuple. Mais comment faire ? L'Etat ne peut donner de la main droite, s'il ne reçoit de la main gauche. On commence bien avec une certaine profusion en faveur des amis... mais ensuite...?
il faut étudier de nouveaux modes d'impôts... un nouvel art, disait Helvétius, pour faire passer l'argent de la bourse des citoyens dans les caisses du fisc — - et ici, vous le savez, oh! ici nous sommes tous péripatéticiens, nous avons tous Y horreur du vide. — Que faire donc? Eh bien! A bas le ministre! s'écrie-t-on. Et sur l'heure se glisse un nouvel escroc qui à son tour fait entendre au peuple et les mômes plaintes et les mêmes promesses de félicité (1). Telle est l'histoire de tous les suffrages plus ou moins universels, en commençant par ceux qui ont proclamé les États généraux jusqu'à la dernière Assemblée française. Quant à notre Italie, nous savons avec quelle rapidité des ministres plus ou moins ridicules et impuissants se succèdent dans la grande tâche de rendre le peuple heureux, quand le suffrage devient républicain.
101. — Etes-vous persuadé que le suffrage universel est impossible, injuste, impuissant et nuisible ? Eh bien, à tous ces qualificatifs je veux en ajouter un autre : c'est qu'il est menteur, et quand il promet de représenter les intérêts de tous, il n'en représente véritablement aucun. Cela, je le conçois, vous paraît un paradoxe; mais veuillez m'écouter, et vous verrez que cette proposition est démontrée plus encore par les faits que par les raisonnements.
D'où vient le leurre de ceux qui tiennent le bien commun comme assuré, du jour où chaque individu pourra donner son suffrage? De ce que, si je ne me trompe, chaque électeur a le sentiment de ses propres besoins :
(l) Bastiat, CÈtat, pp. 16 et sqq.
12(5 2e i'AKTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
Or, la somme des besoins de tous les individus associés constitue, dit-on, le besoin général de la société ellemême. Donc la société sera bien administrée, lorsque tous auront droit au suffrage. C'est là, je crois, le dernier sophisme des partisans du suffrage universel, comme source certaine du bien public.
Mais qui ne voit la fausseté de cet argument? Le bien public est tout autro chose que l'intérêt privé des individus, puisque l'intérêt des individus est le grand ennemi du bien public, et que de fait nous entendons chaque jour les publicistes, à quelque parti qu'ils appartiennent, nous exhorter à sacrifier au bien commun tous nos intérêts privés. La chose est, du reste, si évidente que les utilitaires eux-mêmes, selon lesquels cependant la société est basée sur l'intérêt, vous arrêtant à l'entrée de leur cité et vous demandent que, pour en devenir membre vous fassiez le sacrifice de vos jugements, de vos volontés, de vos richesses et de tout ce qui peut contribuer au bien social. Donc la somme d »s intérêts privés ne peut être identique au bien public : puisque, si cela était, le sacrifice des intérêts privés serait le sacrifice d'une partie du bien commun. — Savez-vous ce que c'est que le bien social? C'est essentiellement l'ordre d'une inviolable justice, en vertu de laquelle chacun peut librement déployer ses propres forces et jouir de ses propres droits. Lorsque cet ordre règne, il ne manque certainement pas, en cette vallée de larmes, d'épines pour vous déchirer; non toutefois jusqu'à surprendre et désarçonner un homme raisonnable. Mais quand c'est le désordre qui règne, le vice
qui triomphe, la vertu qui est châtiée, le droit qui est foulé aux pieds, alors le mal est le mal public et le malheur est le malheur de la société. Donc il est très faux que, si les intérêts sont représentes, le bien public soit par là même obtenu. Pour l'obtenir, il faudrait qu'avec le suffrage universel on eût la représentation, non pas des intérêts, mais des sentiments moraux : or est-ce là l'effet des élections du suffrage universel? L'universalité des électeurs est-elle mue par l'amour de la justice plutôt que par l'amour de ses intérêts? Si ce n'est pas l'amour de la justice, mais l'intérêt principalement qui les pousse, nous aurons bien, à condition d'un bon clioix, les représentants des intérêts, nous n'aurons pas de vrais amis, de vrais ouvriers du bien public. Par hasard tel ou tel député, vu ses dispositions personnelles, favorisera peut-être l'ordre et la justice. Mais l'institution du suffrage universel ne vise pas et ne peut pas viser au bien public (1).
(1) Je ne puis résister ici au désir de présenter le même argument, mais sous une forme diverse, d'après l'Ill. Rosmini. Il semble avoir réfuté d'avance les « Cinq Plaies ». — « Il est bizarre, dit-il, de voir comment Al. Tocqueville, qui parle si bien de la tyrannie de la majorité, se laisse pourtant glisser à quelques erreurs trop communes, pendant qu'il en combat d'autres avec toute la finesse particulière de son esprit. Une de ces erreurs, dont l'éminent écrivain n'a pas su se garder, est celle qui regarde la vraie base de la liberté humaine. Cette base n'est autre que la justice, autant indépendante du genre humain tout entier que la vérité elle-même. En effet, cette justice est éternelle. Dieu luimôme ne la formepas; il la révèle ctlafait rayonner de son sein. — Or, qui croira que l'auteur précité nous représente la justice comme une chose dépendante de la majorité des hommes, et la range ainsi au nombre des œuvres humaines...? Après avoir prononcé cette belle sentence: « Je regarde comme impie et détestable cette maxime qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de faire tout ce qu'elle veut » Tocqueville, ajoute cette autre proposition presque inconcevable : « Et toutefois je place dans la volonté de la majorité la source de tous les pouvoirs. » — Or comment cherche t-il à concilier ces deux propositions ouvertement contraires? Il existe, dit-
128 2e PARTIE. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL
102. — Au moins les intérêts seront-ils représentés fidèlement? — En aucune façon. Non; avec la grande machine du suffrage universel, vous n'obtiendrez pas même la représentation véridique désintérêts matériels. En effet, pour représenter l'homme tel qu'il est en réalité, il faut le représenter selon toutes les relations très compliquées où se passe naturellement sa vie. L'homme appartient à mille agrégations diverses, qui ont leur influence sur les individus sans que ceux-ci en connaissent pleinement la cause. D'où il arrive que chacun en son particulier, loin de conspirer spontanément au bien véritable, tend, par intérêt, dans ces agrégations, à avoir l'avantage sur les autres. Jalousie d'argent dans la famille, de gloire dans les associations littéraires, de luxe dans les réunions mondaines, rivalité d'emplois dans les corps administratifs, faiblesse dans la société religieuse, antagonisme dans les professions et les métiers... bref... autant de différentes formes d'associations naturelles ou artificielles dans lesquelles l'homme se trouve engrené, autant d'intérêts personnels quel'individu cherche à faire prévaloir contre ses coasso-
il, une loi générale gui a été faite, ou au moins embrassée non par la majorité de tel ou tel peuple, mais par la majorité de tous les hommes. Cette loi est la justice. Lajustice est donc ce qui délimite les droits de tout peuple. » (Tom. II, c. vu.) Mais, j'en demande pardon à l'auteur, la justice n'a pas été faite par la majorité des hommes ; — et quand bien même cette majorité l'aurait rejetée, elle n'en serait pas moins la seule source des pouvoirs légitimes. Ce n'est donc pas de la majorité que dérivent les pouvoirs justes. Cette majorité aussi bien que la minorité n'a qu'une chose à faire : Ecouter ces pouvoirs et se soumettre à la justice. En agissant autrement, elle usurpe des pouvoirs qui ne lui appartiennent pas et mérite pleinement d'être condamnée. — Si l'on soutient le contraire de cette doctrine, on ouvre inévitablement la porte à l'arbitraire et à la tyrannie. »
(Rosmini,l.c, notai.)
ciés. Si donc vous donnez le suffrage universel, non aux agrégations, mais aux individus, vous aurez la représentation des intérêts individuels, mais non celle de l'intérêt des associations. Prenons-en un exemple palpitant d'actualité : Cette loi contre la main-morte, dont on s'est servi pour tyranniser l'Église et les congrégations, passerait-elle aujourd'hui si facilement à la chambre de Turin, laquelle, au lieu d'être composée d'individus isolés, fidèle représentation de Végo'Lsme, réunit les vrais représentants des associations subordonnées? Etcela, remarquez-le, selonla forme organique essentielle à la société civile? Car la société civile n'est pas un rassemblement, un agrégat d'individus humains; c'est un corps organique servi, dans ses différentes fonctions, par des membres divers; de façon que si vous ne la représentez pas dans son organisme, jamais vous ne pourrez la dire véritablement représentée, pas plus qu'un bœuf ne le serait par un amas de morceaux de chair taillés dans son corps par le boucher. La Représentation nationale par voie de suffrage universel n'est donc pas une image fidèle des intérêts sociaux; c'est bien plutôt une désorganisation qui rapetisse la société. Elle la réduit aux formes d'un cupide égoïsme, elle lui fait perdre ses traits naturels; elle ne la fait plus voir que sous l'aspect monstrueux de cette réunion de législateurs qui, au lieu de travailler au bien commun, ne font entendre que la voix des intérêts privés... Et en attendant, le mal le plus vivement senti, c'est celui des corps sociaux parce qu'il retombe sur un grand nombre d'individus. — Ainsi en multi-
pliant les suffrages vous ruinez le bien public, au lieu de l'affermir; vous travaillez au mécontentement et non à la tranquillité de la société.
103. — Lisez les chroniques scandaleuses des collèges électoraux de tous les pays, écoutez les débats sur les réformes électorales, examinez les plaintes et les accusations portées contre les députés et les ministres en matière d'élections; les faits viendront confirmer la démonstration que nous venons de faire; vous verrez des suffrages publiquement mis à prix, des candidatures notoirement vénales; l'habileté d'un ministre consistant à vider d'abord le trésor de l'État pour acheter des votes, et puis à le remplir, grâce aux voix qu'il aura payées. Et vous pourriez encore espérer que toutes ces machinations aboutiront au bien public? Non, non. Si, d'abord et avant tout, le gouvernement n'est pas honnête, il faut dire adieu à l'honnêteté des lois.
104. — Mais au moins, répliquent quelques-uns, en multipliant les gouvernants, on multiplie par là même la représentation des intérêts. — Erreur non moins évidente que les autres : car qu'un ministre offre à un député une compensation au dommage que celui-ci aurait à craindre en vous trahissant, soyez sûr que ce député vous trahira. Or, plus vous descendez dans la société, en multipliant le droit de suffrage, et plus il est facile de trouver des compensations aux modiques pertes subies par un député ou par un électeur vulgaire. Donc le perfectionnement social du suffrage universel se réduit finalement à faciliter, à rendre légale la plus
universelle corruption. Quant à la représentation vraie et fidèle des intérêts de la famille, de la commune, de la ville, de la province, vous ne pouvez pas la demander à l'universalité d'un suffrage intéressé, mais uniquement à la sagesse et à la droiture de celui qui le dirige.
Vous direz peut-être que le suffrage universel ira toujours chercher les hommes honnêtes et sages. Cette réplique pourrait avoir quelque valeur dans une société tranquille et entièrement composée d'hommes droits et éclairés. Mais comme, par malheur, la 'multitude n'est point telle dans les sociétés civiles et surtout dans les sociétés contemporaines, comme les hommes droits et éclairés sont eux-mêmes chancelants dans ces temps d'effervescence politique, comme les jours où le suffrage des multitudes est le plus bouleversé sont précisément ceux où seraient plus nécessaires une grande sagesse et une grande probité dans les gouvernants, on ne peut pas croire que le suffrage universel sera un remède à tant de maux, amènera des élections sages et désintéressées : l'expérience des faits vient tout entière à l'appui de la théorie; et, au fond, cette théorie n'est que l'explication philosophique des faits.
105. — Pour conclure et pour mettre en pleine lumière, par un dernier trait, la vérité que je défends, permettez-moi, cher lecteur, de vous interroger en toute discrétion, et la main sur la conscience. Veuillez répondre à cette question : Etes-vous bien persuadé que l'autorité est une nécessité sociale ? Qu'une société sans autorité n'est plus viable? Vous ne le nierez pas,
j'en suis certain, puisque tous les politiques proclament qu'une association quelconque est impossible sans autorité.
Eh bien I rentrez maintenant en vous-même et considérez le terme extrême où doit conduire le suffrage universel dans l'intention de ses fauteurs. N'est-ce pas celui-ci : arriver à ce que tous gouvernent ? Je comprends que pour vous il y a une grande différence entre gouvernement de tous et gouvernement du consentement de tous ; puisque le mot tous indique la pluralité, et le mot consentement^ l'unité. Malgré cela, vous comprendrez qu'il y a une immense difficulté pour obtenir ce consentement dans une nation nombreuse; vous comprendrez que, chez un peuple de vingt ou trente millions d'hommes, lesminorités sont assez importantes pour se faire respecter et craindre; d'autant plus que, dans les élections, la majorité a été plus d'une fois douteuse, et que la minorité, par son action, triomphe souvent de l'avantage du nombre. Pesez toutes ces observations, et vous verrez qu'en dernière analyse le suffrage universel doit aboutir à une abolition totale de tout gouvernement; abolition prédite par les Illuminés d'Allemagne, proposée comme la fin de la société par leurs publicistes, préparée de nos jours et menaçant de s'imposer à la France, grâce à Proudhon et à ses communistes (1). Du reste, c'est le désir le plus ancien de l'homme rebelle, l'écho funeste de l'arrogant « Non serviam »
(1) Voix du peuple, 22 et 28 janvier 1850...
prononcé par Lucifer à l'origine des temps et qui sortira du cœur des impies jusqu'au dernier des jours.
100. — Tel est donc le terme où conduirait finalement le suffrage universel, si jamais il venait à se réaliser. Mais non, mille fois non : jamais on ne pourra, dans une multitude bouleversée, connaître avec certitude et vérité la volonté de tous, volonté pure de vénalité, de cupidité, d'orgueil et de violence. Par conséquent, en face de cette impossibilité naturelle, proclamer le droit inaliénable de tous au suffrage, en exciter la convoitise dans le peuple, c'est jeter dans la société une semence de discorde et de rébellion, c'est maintenir éternelle l'effervescence des passions les plus féroces. Qu'on accorde au peuple, dans le gouvernement, cela convient à ceux qui en ont le droit, une influence plus large, mais toujours soumise à un pouvoir modérateur, je n'ai ici l'intention ni de le conseiller ni d'en dissuader. Je soutiens seulement, et je crois l'avoir démontré, que la nature ne donne point un tel droit à tous les individus dans une société; que, dans la pratique, cela serait injuste, impossible, pernicieux, mensonger; enfin, que cela conduirait à l'abolition absolue de tout gouvernement, au bouleversement de la société, à une complète anarchie.
107. — Si ma dissertation a réussi à rendreau moins douteux le prétendu droit naturel du peuple à élire ses chefs, l'illustre auteur qui m'a fourni l'occasion d'entrer dans cette discussion avec mes lecteurs reconnaîtra, je l'espère, que beaucoup plus répugnant
encore et beaucoup plus mal fondé est ce même droit dans la société catholique. — L'Église est en effet une société toute surnaturelle où, pour gouverner des sujets souvent lâches, égarés par Terreur, récalcitrants, l'Esprit-Saint lui-même a placé comme chefs les évêques : « Posuit Spiritus sanctus episcopos regere Ecclesiam Del. » L'auteur accorde que le pouvoir religieux a été conféré par Dieu aux apôtres. Cela ne montre-t-il passufflsamment que l'élection des pasteurs n'est point un droit naturel du peuple? D'ailleurs, quand on veut revendiquer un pareil droit, dans l'ordre politique, pour tous les citoyens, on commence par déclarer le peuple souverain. Mais, nous l'avons dit, cette revendication est plus que jamais impossible dans l'Église depuis la condamnation de Richer; donc impossible aussi d'attribuer au peuple le droit d'élire ses pasteurs.