TROISIEME PARTIE
Sommaire: 108. Erreur démocratique. — 109. soutenue par un anonyme
vénitien.
108. — Il en est qui, par instinct, ont pressenti dans le suffrage universel les absurdités et les périls que nous avons fait ressortir, sans avoir le courage de renier absolument le fameux principe de la souveraineté du peuple. Or, ceux-là recourent depuis quelques années à l'expédient de Gioberti : « Il est trop vrai, disent-ils d'un ton modéré, qu'il y a dans le gouvernement populaire et des absurdités et des dangers ; mais seulement tant que les peuples encore ignorants et à moitié barbares ne sont point parvenus à cette maturité qui les rend capables de se gouverner eux-mêmes. L'échappatoire (il faut l'avouer) est très bien trouvée pour les amis de es juste milieu, qui, 'de degrés en degrés, s'adapte si bien à tous les extrêmes, et leur permet toujours de flatter lâchement le parti poussé par la fortune. L'opinion « quil faut comprimer les démagogues » "prévaut-elle dans la société ? On fait
(1) La matière traitée dans ce chapitre fournira de précieux éclaircissements à la troisième dissertation de Y Essai théorique y t. IV, c. I, où il est question du possesseur des droits politiques, n°* 988 et suiv...
queue dans les antichambres de Son Excellence : on la loue des énergiques précautions qu'elle a prises contre un peuple trop jeune encore pour la liberté... Au contraire, la faction anarchique menace-t-ellede dominer ? On descend dans la rue, « afin de flatter un peuple adulte, qui a le sentiment de sa propre dignité, le courage de son droit, et assez de lumière pour en mesurer toute Tétendue ».
Toutefois, les flatteurs et les timides ne sont pas seuls à s'abaisser jusqu'à encenser la plèbe ameutée. Des hommes droits, généreux, désintéressés, 'mais trompés par des sophismes, regarderont comme un acte héroïque de descendre sur la place publique, afin, disent-ils^ d'élever ensuite le peuple jusqu'à leur niveau. Mais, parmi ces hommes, combien qui, aujourd'hui désenchantés, déplorent la métamorphose produite dans ce peuple... î Oui, il a changé; mais ce qui s'est accru en lui, c'est l'indocilité, c'est l'orgueil. .., sans qu'il ait rien acquis de cette force et de cette noblesse que les grands ont abdiquées en sa faveur. « Triste folie, disentils, que celle qui nous a poussés à rendre un si mauvais service au pauvre peuple... Nous l'avons abaissé et enfoncé plus profondément dans les désordres volonlaires du vice, sans le faire sortir de l'infériorité nécessaire de sa condition. »
Pour achever de désabuser ces hommes éclairés déjà par les faits, il ne sera pas inutile d'exposer ici la théorie du pouvoir. Nous développerons d'abord les raisons philosophiques pour lesquelles on attribue justement à un sujet déterminé (à un individu) la possession de
F autorité : ce sera la matière de ce chapitre. Nous pèserons ensuite les titres que peuvent avoir les peuples appelés adultes pour revendiquer cette possession de l'autorité et se gouverner par eux-mêmes : ce sera la matière du chapitre suivant.
109. — Commençons par le premier chapitre... Il contiendra en môme temps, selon que nous l'avons promis, la réponse à cette question posée plus baut : Si, dans un peuple, tous ne sont pas naturellement souverains, à qui donc appartiendra naturellement la souveraineté ? L'occasion de donner cette réponse nous est offerte par un opuscule, imprimé à Venise, où l'auteur très érudit parle en faveur des prétendus intérêts du peuple, avec une tranquillité de raison d'autant plus louable qu'elle est plus rare dans les ouvrages de ce genre. — Mais ces qualités, qui peuvent bien prouver le mérite et la bonne foi de l'écrivain, ne rendront son livre que plus dangereux, s'il a, sans le vouloir, défendu l'erreur avec les armes de la froide raison.
Nous croyons donc faire chose agréable à nos lecteurs en examinant ici les passages qui, dans ce livre, forment comme le mur de défense de tout l'édifice, et en pesant la force et la rigueur du raisonnement lui-même, sans nous occuper beaucoup des autorités citées par l'écrivain. Aussi bien, ces arguments d'autorité ont-ils perdu beaucoup de leur efficacité sur les esprits indépendants des générations modernes. D'un autre côté, les hommes si légèrement épris des nouveautés de notre temps savent assez qu'en fait d'autorités les doctrines anciennes sont solidement appuyées. Ils se désabuseront donc
facilement de tous ces témoignages cités par Fauteur, lorsque, grâce à une argumentation contraire, ils auront été convaincus et persuadés (Je la faiblesse de ses raisons intrinsèques. Elles ont, il est vrai, une certaine apparence de vérité à cause de leur forme abstraite; c'est pourquoi, sans négliger les raisons métaphysiques, nous nous efforcerons, en réfutant notre adversaire, de faire descendre les idées abstraites jusqu'au monde concret et palpable.
L'auteur anonyme met d'abord en lumière la différence qu'il y a entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, ou encore l'autorité domestique. Parlant de la première : « Il faut, dit-il, distinguer : 1° l'essence du pouvoir de la personne qui en est revêtue; 2° le mode immédiat ou médiat dont ce pouvoir vient de Dieu; 3° la manière juste ou tyrannique de l'exercer... » — Pour la première question, il donne une idée vraie de l'autorité civile abstractivement considérée; puis, recherchant de quelle manière cette autorité passe de l'ordre idéal à l'ordre réel, il embrasse le système que nous avons combattu au chapitre précédent (1). Enfin, après avoir établi que tout souverain est mandataire du peuple et par conséquent amovible au gré de ce peuple, il s'ingénie à tranquilliser, par des raisons spécieuses, tous ceux qui voient dans cette opinion un danger pour la tranquillité publique.
Dans la seconde partie, l'auteur anonyme étale de nombreuses et respectables autorités, dont il modifie ça et là les doctrines, en les appliquant à une liberté que
(1) N«" 87 et suiv.
ces écrivains n'auraient pas toujours admise. Dans la troisième partie, il ajoute des éclaircissements utiles, et en vient, dans la quatrième, aux conclusions pratiques. Inutile de suivre pas à pas cet ouvrage dans notre critique; il sera plus agréable à nos lecteurs d'avoir une idée claire des théories sociales sur l'autorité, que de trouver ici la simple réfutation d'un auteur anonyme. Au moment où le Congrès de Wiesbaden a réveillé, par sa circulaire, de si vives discussions sur les sources de la légitimité, les théories philosophiques sur la possession de l'autorité demandent d'autres dimensions que la petite critique d'un opuscule anonyme. Toutefois, à mesure que nous établirons notre doctrine en cette grave question, nous aurons soin de noter les principales erreurs qui, dans le livre précité, pourraient plus facilement surprendre les esprits imprudents.