‹ De l'origine du théatre à Paris. Avec un frontispice à l'eau-forteChapitre 3 sur 12 · SUARD · texte numérisé non relu

SUARD

peuses et triomphales de l'Orient, que les peuples des Flandres, toujours amis du merveilleux, s'empressèrent de fixer le souvenir des récits des croisés par des représentations aussi brillantes que leur permettait Téiat des arts à cette époque (i), «

Ces représentations muettes onth'ien précédé le poëme dramatique; M. Guizot, dans son étude sur Shakespeare, ajoute qu'elles avaient les faveurs du public au moyen âge : « Quand la poésie dialoguée eut pris possession du théâtre, la pantomime y demeura comme ornement et surcroit de spectacle. »

§ 2. Influence des mœurs sur le théâtre.

Au reste, pourvoir tout à fait clair dans les ténèbres de ces années qui ont jeté la Passion sur des tréteaux licencieux, qu'on se reporte aux mœurs de nos pères. Les sentiments sont comme une flamme dont le courant emporte tout : rien ne résiste à sa violence, pas même

(i) A. DiNAUx, Description des fftes popul^iru de Valenciennts, page 6.

ce qui peut paraître à l'abri loin de ses rives. Ainsi l'art dépend essentiellement du milieu social, et, suivant les idées prédominantes, modifie ses règles du tout au tout. La confusion dans les idées, les esprits sevrés depuis longtemps de l'instruction, le désordre et la grossièreté qui régnaient dans la vie des nobles et des manants, tout contribuait à l'abaissement du niveau artistique; à plus forte raison le théâtre, qui tient étrangement et par tous ses détails à la façon d'être de l'époque qui le crée, doit être insoumis sans correction ni unité, essentiellement religieux chez un peuple qui avait abandonné le poli de la civilisation.

M. Guizot, que j'aime à citer, trouve aussi que les mœurs et les usages influent sur le théâtre, et, après avoir parié du peuple grec, « dont l'esprit et la civilisation ont suivi dans leur développement une marche régulière, l'auteur dit : « Le reflet de cette harmonie se répandit sur les lettres et sur les arts. »

Or le moyen âge est éminemment religieux, et son théâtre nous a valu une comparaison

aussi exacte que charmante et facile de M. Didron aîné : « Les statues semblaient quitter les portails et les vitraux des cathédrales et descendre de leurs niches ou de leurs verrières pour jouer leur propre histoire devant la foule assemblée. » Et ce qui démontre le mieux l'origine du théâtre, c'est encore le délicieux chapitre du mystère du siège d'Orléans, où, avec l'autorité de M. Clément, Sainte-Beuve démontre que le mystère sort en réalité des proses religieuses chantées aux grandes fêtes dans les églises. Dans ces proses, il n'est pas rare de lire des fragments de dialogues où l'on fait parler Marie. Ces proses ont dû infailliblement avoir leurs commentateurs, puis leurs interprètes, qui, non contents de se faire entendre dans les répons du plain chant, se produisirent peu à peu sur les parvis. Après les scènes funèbres jouées et récitées à la mort de sainte Radegonde, au V'I' siècle, selon Grégoire de Tours, on en vient au mystère des Vierges folles et des V^ierges sages, représenté au W" siècle dfns régUse, ainsi qu'on l'a prouvé.

Chose remarquable ! si l'on étudie les premiers mystères, on s'aperçoit que toutes les indications utiles aux interprètes sont en latin : cela prouve — à une époque où le commun ne parlait que le dialecte anglo-normand — que ceux qui tenaient les rôles des « balbutiements » naïfs des premiers auteurs dramatiques étaient des gens d'église. Les miracles faisaient si bien partie intégrante de l'Église qu'on en trouve partout des preuves.

Dans le grand nombre d'acteurs. L'action nécessitait ainsi le concours des Confréries ; car dans ces institutions, dépositaires de tous les ouvrages de l'antiquité et concentrant toutes les forces intellectuelles de la nation, on était assuré de trouver une mémoire capable de réciter un rôle de 3,400 vers.

Dans les manuscrits. Il est fort instructif de parcourir les manuscrits des mystères. Un des plus anciens recueils de miracles, entre autres (N° 1 1 39, B. L, format petit in-4, 255 feuillets^, contient des proses (fol. 2-4), des morceaux de liturgie avec la notation musicale, des strophes en l'honneur de Marie, etc.

§ 5. La simplicité des mystères comparée au luxe des fêtes du temps.

De tout ce que nous devons aa nioyen âge, le plus extraordinaire, assurément, est ce je ne sais quoi qui engendre une diversité d'opinions inconcevable chez nos érudits. L'un trouve tout admirable, et l'autre laid sans restriction: celui-ci devient, selon la jolie expression d'Horace, laudaîor temporis acti; celui-là , au contraire , exalte le moderne. Enfin, si l'on ne craint pas d'opposer à Ossian ou à Homère les rudiments de l'art dramatique en France, on exagère aussi la mise en scène des mystères, dont quelques annotations nous révèlent les splendeurs.

Dans la Passion représentée à Valenciennes on vit des choses admirables : une éclipse, des tremblements de terre et bien d'autres merveilles. Un décapité prenait a tranquillement, aux yeux des spectateurs, sa tête dans ses mains, » et disparaissait en l'emportant.

C'était là une production de véritables trucs. Les échaffauds, les establies, prouvent que les charpentiers étaient arrivés à une habileté indiscutable. Mais à côté de machines remarquables, je veux citer ces vers extraits du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption :

Affin d'ennuy fuir nous nous tairons Présent des lieux ; vous les povez cognoistre Par l'escritel que dessus voyez estre.

Et combien ces splendeurs pâlissent devant un mûr examen! M. E. Morice, dans son Essai sur la mise en scène, traite ainsi les théâtres des mystères : « Ces constructions étaient au contraire, pour la plupart, transitoires; elles ressemblaient en cela aux reposoirs de la Fête-Dieu (i). » Puis l'insuffisance de la seule mécanique (2) corrobore les arrêts où est tracé — assez net dans sa brièveté —

(i) Revue de Paris, nouvelle série, novembre et décembre 183 j.

(2) On a beaucoup vanté l'ascension de Jésus Christ dans le Mystère de la Résurrection , de Jean Michel En voici la description : « Les cinquante et un personnages qui s'élèvent dans les airs sont des statues de papier ou de parchemin bien contrefaictes. » (3» journée.)

un plan du théâtre de la rue Mauconseil, et l'on conclut qu'après les establies et les nombreuses divisions de leurs étages, la scène, jusqu'aux innovations du marquis de Sourdeac, fut un plancher continu avec trois cloisons, l'une au fond, les autres à droite et à gauche. Ce fut un acteur de Tolède, Navarro, qui inventa les théâtres en y mêlant quelque pompe, dit Viardot. Cervantes a écrit sur ce Navarro : « Il inventa les machines, les nuages, les tonnerres et les éclairs. »

En ne s'arrêtant qu'aux dépenses nécessitées par les mystères et en les comparant à celles des tournois, des banquets, des fêtes royales, on est éclairé sur l'exagération des somptuosités anciennes au théâtre. Il est misérable de mettre en regard les cent mille livres que coûta le repas de Catherine de Médicis à Chenonceaux et les soixante livres que Gringore donnait à l'entrepreneur Marchand pour s'acquitter de tous les frais exigés par une représentation.

Le doute n'est même plus permis sur les magiques décorations des mystères quand les

manuscrits notent que pour distinguer l'enfer du ciel il était absolument nécessaire de ne s'en rapporter qu'à l'Écriture, « auquel sera escrit : Cœlum empyreum », et que la création du jour et de la nuit se réduisait à ceci :

(c Adoncques se doibt monstrer un drap peint, c'est assavoir la moitié toute blanche et l'aultre noire. »

Cela refroidit déjà notre enthousiasme; mais je trouve au XII^ siècle un acteur d'un nouveau genre qui est fait pour nous rejeter dans l'admiration.

Dans le mystère d'Adam, chronique dialoguée et tirée mot pour mot des livres saints (i)^ on remarque que le paradis fut représenté par une grande quantité de fleurs, et qu'un serpent — boa constrictor des temps reculés — s'élança sur le pommier en vrai serpent bien appris.

De tout cela ne peut-on pas démêler que parfois les spectacles gagnent énormément à la description, et que l'imagination agrandit les

(0 C'est à M. Luzarche que nous devons de le connaître.

objets pour le peintre le plus fidèle? Au reste, dans le courant de ce travail, nous reparlerons de la mise en scène au moyen âge. Pour le moment, je ne veux que marquer une nuance éclatante qui fait distinguer la mise en scène des accessoires luxueux répandus à profusion dans les tableaux organisés pour l'entrée des rois et pour toute autre fête -.cette distinction a été la cause de bien des erreurs. Sur les tréteaux, le geste l'emportait le plus souvent sur le mot, et le bruit des voix, les allées et venues des spectateurs, empêchaient d'entendre les paroles : on paraissait moins s'en soucier que des contorsions et des blasphèmes du diable.

Pour établir clairement la richesse des cavalcades, à côté de la pauvreté de renseignements sur les décorations scéniques (i), je me suis assuré d'abord que l'on a mis au-

(i) « Convenons qu'on ne trouve dans les auteurs aucun détail sur les représentations à cette époque, sur les décorations qu'on y employait, sur le talent plus ou moins grand des acteurs, etc.. » Discours sur l'état des beaux-arts, Histoire littéraire de la France, tome XVi, page 278.

tant de soin à nous conserver le détail des entrées de rois et des ouvrages descriptifs qui relatent les fêtes et les réjouissances en dehors du théâtre, qu'à ne nous laisser aucune notion de la mise en scène au même temps. Sans appuyer plus qu'il ne faut sur cette dernière observation, je citerai une pièce des plus curieuses et où l'on s'aperçoit que le XVr siècle possédait le talent d'émerveiller le peuple.

Il s'agit de l'entrée du roi Henri II à Rouen. Des gravures nous retracent plusieurs groupes. Non-seulement de brillants costumes rappelaient diverses cours et tous les rois de la France, mais deux troupes d'éléphants, « aprochans si près du naturel , pour leur forme, couleur et proportion de membres, que ceulx mesme qui en auoient veu en Affrique de uiuantz les eussent jugez, à les veoir, éléphants non faintz », annonçaient un tableau splendide- Sur une place de deux cents pas de long sur trente cinq de large, on avait simulé un coin du Brésil. Des perroquets au perchoir, des singes grimpant aux arbres, des

sagouins et d'autres animaux apportés du Brésil par des négociants de Rouen, faisaient illusion. Bien plus, il y avait « trois centz hommes tous nudz, hallez et hérissonnez, sans aucunement couurir la partie que la nature commande ; ils estoient façonnez et équipez en la mode des sauuages de l'Amérique, dont s'aporte le boys de Brésil; du nombre desquelz il y en auoit bien cinquante naturelz

sauvages Aulcuns se branlloyent dans

leurs lictz subtilement tressez de fils de colton. »

Il serait trop long d'énumérer le combat de « Canyballes •', la lutte des dauphins dans la Seine , le théâtre de la Crosse, où l'on montra le ciel avec des étoiles qui « par subtil moyen se contournât , trâspiroil et d'ardoit flammes de feu vif », etc., etc. Mais il est évident que l'on n'hésitait pas à dépenser de grandes sommes pour des fêtes qui revenaient de loin en loin, à des époques indéterminées, et surtout qui piquaient l'amour-propre des villes. Puis l'aftluence remboursait amplement les frais ; tandis que les salles exiguës où l'on

jouait les mystères ne faisaient que des recettes dérisoires au taux des places.

Après ce rapide exposé de ce qu'était le théâtre à son origine, ou du moins de ce qu'il comportait, je me propose de l'étudier par le détail, en essayant d'éviter ce grand défaut de l'histoire anecdotique : la minutie.

Page 1