‹ De l'origine du théatre à Paris. Avec un frontispice à l'eau-forteChapitre 4 sur 12 · L ENFANCE DE L ART · texte numérisé non relu

L ENFANCE DE L ART

|a solution de continuité que l'on PI fcW'^^^t^o^v^ 3U théâtre du VI^ au XI I« sièvMji^'^cle, et dont je ne vois la cause ni dansrignorance,ni dans l'apathie de l'époque, mais simplement dans les goûts populaires, est patente. Les cérémonies religieuses et les miracles reproduits par des groupes muets ne peuvent constituer une pièce, une œuvre dramatique. Une cavalcade n'est pas plus une tragédie que les quolibets croustillants d'un histrion juché sur un tonneau ne sont une comédie. A des signes caractéristiques, il est certain que progressivement la célébration des mystères s'est organisée dans l'église, sur le parvis, dans des locaux appropriés;

que, fatiguées de se traîner de reposoirs en reposoirs, les processions ont gravi les marches des tréteaux, et que la parole donnée aux acteurs a ajouté un nouveau relief à leurs représentations d'épopées historiques, tandis que le poëte improvisateur, le trouvère, s'installait de son côté et distribuait les rôles qu'il avait jusqu'alors récités seul au public.

Quelques archéologues qui n'avaient qu'un but, celui de faire remonter l'art dramatique le plus haut possible , ont cherché, sans pouvoir l'établir, une analogie entre l'action des mystères et celle des poëmes des troubadours. Suard, dans ses Mélanges de littérature, a démontré le tort de ces recherches, et a donné ce simple avis : c- Des pèlerins nouvellement revenus des lieux saints, où ils avaient adoré le tombeau de N. S., étaient assurément des personnages vénérables ; leurs jeux et leurs chants ne pouvaient qu'édifier. Excités par ces spectacles , de pieux bourgeois voulurent les perfectionner en leur donnant une forme plus régunère. » Quoi qu'on en ait dit, Boileau savait donc les par-

ticularités de l'origine du théâtre : ce sont bien des pèlerins qui ont donné le germe des miracles, et les histrions obscènes de Charlemagne et les bateleurs qui amusèrent la cour pendant près de quatre cents ans n'ont rien à faire avec les représentations scéniques ; ces derniers étaient des bouffons sans place, nomades, que ne rappellent même pas, et fort heureusement pour nous, les pitres de nos foires. Quant aux légendes dialoguées à rimes latines qu'on a retrouvées avec tant de peine, les agissements y sont sans suite, les propos souvent incohérents et toujours sans intérêt; les personnages se succèdent dans une action embrouillée à plaisir ; et Ton peut assurer que ces essais ne découlent pas du théâtre romain. C'étaient là, si jamais ces légendes ont eu des interprètes, ce dont il nous est permis de douter aujourd'hui, c'étaient là plutôt exercices de truands, mêlés de danses et de luttes, — et que ne modéraient pas les ornements religieux nécessités par le sujet, — que tragédies ou même action suivie avec péripéties incidentes.

M. de Beauchamps a écrit : « Jusqu'à Charles V, dit le Sage, il ne reste aucune trace de spectacles. Je sais bien que saint Louis renouvela les ordonnances de Philippe- Auguste, son grand-père, et qu'il chassa les jongleurs , les comédiens et les farceurs du royaume ; mais ce n'étaient que des pantomimes que Constance de Provence, femme de Robert, avait introduits vers l'année 1009, époque où l'on doit fixer leur établissement. » On se perd dans le détail des preuves que l'auteur amasse par la suite, et nous nous contenterons d'indiquer qu'après avoir désigné d'une façon formelle les carrousels et les luttes comme les seuls plaisirs du temps , M. de Beauchamps dit que les scrupules de la dévotion firent entrer la religion dans les jeux, où elle régna en despote.

Pour déterminer les représentations muettes nous avons cette observation du Mercure, qui disait, à propos du mystère de Sainte Reine joué jusqu'au XVIII* siècle : « C'est un spectacle où il y a plus d'action que de paroles^ et auquel les yeux prennent plus de part que les

creilles. » Dans la même année du Mercure (décembre 1729, page 2986) , je lis également : « Ce qu'il y a de plus particulier, c'est que la rimaille est notée en plain- chant comme les anciennes proses. »

Le mystère des Vierges folles et des Vierges sages marque très -bien l'amalgame de processions, de cantiques, de psaumes. Ce mystère, fort ancien, contient deux cents vers dont presque tous ont quatre ou deux syllabes : il commence par une litanie avec répons entre les folles et les sages. Christ apparaît pour faire précipiter les folles dans l'enfer et laisser la place aux prophéties qui annoncent sa venue, et au « Benedicamus ».

A côté de ce mystère fort simple je citerai celui que mentionnent les frères Parfaict. On n'y récitait pas moins de quarante et un mille vers, et l'on y remarqua un contre-poids qui servait à élever le Sauveur dans les airs. — Ce contre-poids, mal combiné, était la terreur des acteurs de l'époque : ceux-ci étaient assez malheureux, à en juger par le rôle du Christ. Il fallait être solide pour résister au

crucifiement, pendant lequel bien des acteurs s'évanouissaient. Robbé nous prouve en ces termes que le personnage du Sauveur avait d'autres désagréments. Un jour

... U advint que chez Caiphe un drôle Qui haïssait l'acteur du premier rôle, D'un fier soufflet appliqué rudement, Co'aphisa le Rédempteur flamand, Qui de respect manquait chez le grand prêtre. — A ce coup-là, dit-il, ah ! maudit traître, Je ne dis mot, mais, de par la corbieu, Tu n'auras pas toujours affaire à Dieu !

Avant de nous écarter tout à fait du rapport établi entre les sociétés religieuses et les mystères, jeux ou miracles, qu'il me soit permis de produire des autorités. Ce rapport se trouve nettement dessiné dans les manuscrits, nous l'avons déjà dit. Sans parler de l'observation de M. Dulaure dans son Histoire de Paris .((Je me suis convaincu par la lecture de plusieurs mystères manuscrits que les auteurs chantaient sur le théâtre l'office du saint dont ils représentaient les actions » (tome IV, p. ^4^^, l'on peut s'assurer que des légendes confuses ont été pendant près de quatre siècles

ou psalmodies ou dialogues entremêlés de plainchant, et que dans plusieurs de ces miracles plus récents le hasard ou le besoin amène toujours sur l'échafaud un chapelain qui entonne le Benedicamus, finale ordinaire de ces litanies. Je cite sans choisir un miracle de Notre-Dame (vol. 7208, 4, B), folio 84 recto — dont le sujet est tiré du roman de la Manekine), — où un chapelain termine l'action par ses chants; un miracle de Notre- Dame , — Comment le roy Clovis se fisî chrestienner (man. 7208, 4, BY folio 262 recto, o\i l'archevêque termine la pièce par une tirade et s'écrie : « Or sus 1 chantons Te Deum laudamus^ etc. » L'énumération serait fastidieuse.

Quand les mystères prirent une plus grande importance, on vit la nécessité de les couper en journées ; mais cette division se faisait après une première représentation où les acteurs, parlant jusqu'à extinction, récitaient le plus qu'ils pouvaient de la pièce (i). Pour le

(i) Quelle distance inconcevable de ces pièces informes, sans aucune règle, sans la moindre vraisem-

mépris de l'unité de temps et de lieu, il était à son comble. Dans le Viel Testament, après le meurtre d'Abel, il y a une pause et Adam reprend ex abrupto :

Or il a cent ans constables ...

Cent ans se sont écoulés. Cet artifice scénique est très-fréquent dans les mystères , ainsi que celui qui consiste à chanter un psaume quelconque pendant que les acteurs vont de Manise à Salamine, de Salamine à Thaye, et de Thaye en Tille {Destruction de Troye la granî). Il y avait aussi des inconséquences inimaginables : on mêlait sans façon Virgile aux prophètes qui adorent le Messie nouveau-né, et on associait sa voix à celles de Mages pour entonner le Benedicamus étemel (L'abbé Lebœuf, Diss., tome III, p. 62).

C'est ainsi que dans l'Église le théâtre

blance, où les mœurs et les bienséances étaient sans cesse violées, où l'on ne s'exprimait pas même dans un idiome fixe, mais où l'on se ser\'ait d'un langage barbare que l'on hérissait de mauvais latin; quelle distance de ces monstruosités à nos chefs-d'œuvre, etc. (Essuis hislo- Tiquts SUT l'art dramatique, t. I, éd. de 1785.)

grandit sous son égide et jouit de prérogatives étonnantes jusqu'au moment de la défaveur. Dès l'abord on avança l'heure des vêpres afin que les fidèles pussent assister aux jeux de la Passion; plus tard, la disgrâce suivant une progression intelligente, le théâtre retarda l'heure des représentations pour ne pas enlever les fidèles aux offices. Puis les comédiens se trouvent sous le coup de l'excommunication; puis les maîtres des jeux subissent un droit, reconnaissent la suzeraineté de l'Église, si l'on peut s'exprimer ainsi, en consentant à une allocation de looo livres parisis payables aux curés de Paris, qui en feraient profiter les pauvres. On trouve même là les bases de l'article réglementaire publié dans la suite et par lequel les théâtres de foire et même les théâtres secondaires devaient acquérir le droit de représentation en servant une somme fixée aux troupes royales établies par lettres patentes.

Dans le principe les mystères avaient pour but de réveiller la dévotion chez le peuple. En cela les moralités tenaient un peu de ces

jeux; elles devaient donner des exemples de vertu et en faire voir les beaux côtés, tandis que la sottie châtiait les vices de la noblesse, du clergé, et traitait des événements récents. Ce dernier genre devint bientôt le préféré, car, outre la trivialité du dialogue, fait pour plaire à un public ignorant, les traits étaient minutieusement composés pour des gens friands d'allusions lourdes et sensibles ; les sarcasmes empruntaient leur intérêt dans la reproduction de la réalité et de l'actualité, il n'est pas moins singulier de retrouver la grossièreté des temps dans l'étude des bourreaux et des victimes des mystères. Sous le dessin du caractère on reconnaît facilement le membre d'un corps d'état quelconque, et, pour la populace spectatrice, Fesart, le bourreau de Domitien, Pille-Mortier, Gaste-Bois, n'étaient qu'un manœuvre, qu'un maçon et qu'un charpentier de sa connaissance : de là le plus grand succès.

Pendant le XIII* siècle étaient écloses ces pastorales qui, avant d'être représentées, avaient été mises dans la bouche de plusieurs

trouvères : ceux-ci s'ingéniaient à donner l'accent, la tonalité et le geste suffisants dans le récit pour permettre aux auditeurs de distinguer sur-le-champ les personnages. Je n'entends pas rappeler ici Guillaume de Poitou, le premier troubadour connu qui ait chanté en langue d'Oc, et Thibaut de Champagne, le premier trouvère de la langue d'Oyl : ces poètes, dont la lyre ne s'accordait que pour amuser les cours et les distraire, n'ont pas le moindre rapport avec le théâtre, dont la composition populaire devait n'éveiller que l'intérêt du commun.

Les pastorales n'eurent jamais la vogue des mystères; Adam de la Halle et Jean Bodel, pour avoir conservé un certain lustre jusqu'à présent, ne passionnaient pas leur époque avec le Mariage,\es jeux d'Adam et celui de Robin, autant que les deux Michel avec leurs scènes diffuses de la vie du Christ ; et c'est toujours là un signe de la barbarie des temps, dirai-je tout en tenant compte des années qui séparent les auteurs que je viens de citer.

Les premiers drames , ces longues narra-

lions prolixes (1380), eurent ce sort d'être débités dans la rue et sans autre appareil que quelques oripeaux. Le mystère de la Passion de N. S. au vif, u selon qu'elle est figurée au cueur de N. D, de Paris », qui fut joué à l'entrée des rois de France et d'Angleterre à Paris, le i*' décembre 1420, fut célébré « rue de la K.alende, devant le Palais », et<( duroit les échaffaux environ cent pas de long, venans de la riie de la Kalende jusques aux murs du Palais. » (7. de Paris, 4", p. 72.) Dès l'abord, les tableaux des miracles avaient eu pour coulisses un bois et pour tréteaux une colline. On pourrait presque de nos jours même se rendre compte de l'effet produit par ces représentations en assistant à la Passion faite à Monaco : une de ces fêtes y a lieu chaque année. Plus tard les décors qui méritent ce nom furent dressés à l'occasion des entrées de roi. Froissart en cite un des plus anciens, et nous explique qu'on éleva pour l'entrée d'isabeau de Bavière un castel de bois si grand, qu'on avait pu placer un homme d'armes à chaque créneau. L'historien valen-

ciennois, après bien desdétails, ditquelachose était -•- ouvrée »; mais si c'était un tableau, ce n'était pas un cadre à quelque sujet rendu vivant par une succession de faits; c'était, pour ainsi dire , l'hommage d'un tour de force dans le genre de nos arcs de triomphe; et toutes les cavalcades soigneusement relatées, et à la mise en mouvement desquelles on songeait des années d'avance, ne peuvent être mises en regard des dispositions scéniques de notre théâtre.

Pour me résumer, avant de parler d'un théâtre établi avec autorisation et règlement, j'ai donc présenté le mystère sortant de l'église, après avoir été produit par la prose en plain-chant; plus tard, joué sur les parvis, et devenu enfin un divertissement très-goûté du public. Une façon de théâtre forain que le XI V^ siècle avait vu naître à Saint -Maur attirait tant de monde avec des miracles et des mystères de la Passion, sur lesquels nous manquent les moindres renseignements, que, par mesure de prudence, le prévôt de Paris le fit fermer le 3 juin 1398. Les acteurs

s'adressèrent à Charles VI, qui, voulant juger le fait de mu, les autorisa, quatre ans après, à s'installer dans une salle de l'hôpital de la Trinité. Les lettres patentes du roi permettaient à des bourgeois de suppléer au théâtre de Saint-Maur, de s'ériger en confrérie, et, avec la sauvegarde d'un privilège, de jouer des mystères comme par le passé.

Le premier théâtre de Paris était établi.

Letlns par lesquelles le roj Charles VI permet les jeux des Confrères Je la Passion .

1401. — 4 décembre.

Charles, par la grâce de Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous présents et à venir nous avoir reçeu l'humble supplication de nos bien amez et confrères les maîtres et gouverneurs de la Confrérie de la Passion, etc., etc., etc., donnons et octroyons de grâce espécial, plaine puissance et auctorité royale, ceste fois pour toutes et â tousjours perpétuellement, par la teneur de ces présentes lettres, authorité, congé et licence de faire et jouer quelque mystère que ce soit soit de-

vant nous ou ailleurs, tant en recors comme autrement, ainsi et par la manière que dit est, puissent aller, venir, passer et repasser paisiblement, vestus, habillez et ordonnez un chacun d'eux en tel estât que le cas le désire et comme il appartient, selon l'ordonnance dudict mystère, sans

destourbier et sans empeschement Et pour

que ce soit chose ferme et establie à tousjours, nous avons faict mettre nostre scel à ces lettres, sauf en autres choses nostre droict, et l'autruy en toutes.

Ce fut faict en nostre hostel lez Saint-Paul au mois de décembre l'an de grâce MCCCCII et de nostre règne le XXII I.

« Lesdites lettres furent confirmées par autres du roy Henry II (juillet 1 554) en faveur des mystères représentés en la salle de la Passion, dite l'hostel de Bourgogne, ou ailleurs. Aussi confirmées par autres lettres du roy François II du moys de mars 1 5 59, publiées au Chastelet le 7 septembre I 560, »

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