‹ De l'origine du théatre à Paris. Avec un frontispice à l'eau-forteChapitre 5 sur 12 · LE THEATRE AU XVI^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE THEATRE AU XVI^ SIÈCLE

LUS de quatre siècles s'écoulèrent.

Cependant lesquels Tignorance et la i^y^// grossièreté se partagèrent les tréteaux. Ces jeux, dans lesquels on cherchait à captiver l'attention du public par quelque moyen que ce fût, restreints à leur apparition, s'agrandirent et se multiplièrent : les confréries s'étaient primitivement mises en spectacle, moins pour le plaisir des spectateurs que pour satisfaire leur goût d'ostentation , de propagande, et surtout d'omnipotence, mais elles se virent bientôt forcées de faire concessions sur concessions aux passions du peuple pour le retenir. C'est dans le courant du XV* siècle que ce mouvement se produit, à partir de

l'établissement du premier théâtre de Paris à l'hospice de la Trinité, en 1402.

En parcourant les ouvrages enfantés dans la période de temps qui suit, on reste frappé de stupeur, si l'on note les détails de lubricité qu'éveillèrent les complications apportées au plan unique et singulièrement nu et simple des premiers mystères. Ainsi, à l'origine, on constate l'absence complète d'intérêt : une trame naïve, où devait se complaire l'esprit d'ignorance, par cela même qu'elle n'exigeait aucun effort de l'entendement; puis, dans les incidents qui surviennent, ornements trop souvent infâmes d'une action plate, s'étale le langage des sens, le seul qui puisse rompre la monotonie et empêcher l'attention des auditeurs de s'endormir. Est il nécessaire de refaire ici ce qu'ont déjà fait plusieurs auteurs , de désigner les licences du mystère de la Conception, les obscénités du mystère de la Passion, ou les tableaux peu voilés du Mariage d'Adam de la Halle ? Non; peu à peu l'exaltaiion du dévergondage éclate, et c'est dans le tout des œuvres que l'on porte ses arrêts. De famille-

rement naifs, les auteurs deviennent d'un sans gêne écœurant; ils appliquent successivement aux personnages les plus sacrés des épithètes et des apostrophes où se heurtent les locutions les plus basses. On produit sur Véchaffaud les actions les plus secrètes, ou on les exagère encore aux yeux d'un public émerillonné en les faisant commettre dans un coin, derrière un petit voile. Le succès est là, dans les«impudicités commises dans les plus mauvais lieux ». Puis tout s'accentue dans ce défilé échevelé, et l'imagination amasse les aventures d'Ammon avec Thamar, les conversations de prostituées , les dialogues bourrés de l'indécence la plus triviale, où Michel, l'auteur applaudi du temps, ne se lasse pas d'appuyer. Je renvoie ceux qui doutent de l'infamie graveleuse du théâtre pendant un certain temps à toutes les pièces qui ont imité le mystère de saint Christophe, deuxième journée (auteur: Chevalet) ; celui du Viel Testament ; la Calendria, etc.

Les registres du Parlement nous parlent assez de ce mystère du Viel Testament, qui,

joué en 1 542, donna carrière à bien des discussions. Les acteurs s'y livrèrent à des charges qui dégénérèrent en « poses lascives et ridicules ». Aussi, quand on s'apprêta à en donner une nouvelle représentation, au mois de novembre, le procureur général s'y opposaj parce qu'en entremêlant des mômeries à leur jeu, les confrères étaient cause « d'adultères et fornications infinies, scandales, dérisions et mocqueries », et il ajoute judicieusement: u Tant les entrepreneurs que les joueurs sont gens ignares, artisans mécaniques, ne sachant ni A ni B, qui oncques ne furent instruictz ne exercez en théâtres et lieux publics à faire tels actes...., tellement qu'au lieu de tourner à édification, leur jeu tourne à scandale et à dérision, » La Cour, le 27 juillet, interdit le mystère, dont le succès devenait colossal ; mais le roi, qu'on reconnaît bien à ce fait, l'autorisa derechef par lettres patentes (i),

(1) Ces lettres patentes donnèrent lieu au règlement suivant :

1542. Règlement pour ks pièces de théâtre.

Du vendredi xxvu janvier. Veùës par la coun les

et Antoine de Vendôme put y assister dans un local qu'occupèrent peu de temps Charles Royer et consorts, ministres et entrepreneurs du jeu et mystère de l'Ancien Testament. Ce local était situé à l'hostel de Flandres, entre les rues Plâtrière, Coq-Héron et des Vieux- Augustins. Cependant le réquisitoire que j'ai cité eut gain de cause en 1 545 ; la vente et la démolition des hostels de Flandres, d'Arras et d'Estampes nécessitèrent l'expulsion des confrères. Cette rigueur n'a rien qui étonne.

lettres patentes du roy données à Esclion le iS*" jour du mois de décembre dernier passé, à icelle court adressantes, par lesquelles pour les causes y contenues il déclare, veut et luy plaist que Charles le Royer et ses consorts, maîtres entrepreneurs du jeu et mistère de l'Ancien Testament, puissent et leur loise, suivant autres ses lettres de permission auparavant à eux données et octroyées, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledict jeu et mistère dudict Ancien Testament, bien, deûëment et ainsi qu'il est requis, pour le regard du bien qui peut advenir de la représentation dudict mistère, et sans y commettre aucune fraude, fautes ne abus, soit pour interposer aucunes choses prophanes et lascives, etc., la cour... a permis et permet audict le Royer et consorts et impétrans d'icelles, faire jouer et représenter en l'année prochaine ledict jeu et mistère...., et à la charge que pour l'entrée au théâtre ils ne prendront ou exigeront que deux sols tournois pour chaque personne,

En 1 5 16, on avait déjà sévi en frappant les bazochiens, dont une ordonnance en bonne forme avait réprimé les propos trop libres sur les personnes de la Cour ; et, vingt ans après, sur « quelques personnes que ce soit, sous peine de prison et de bannissement. » Enfin, en 1558, on somma les comédiens d'avoir à remettre leurs pièces à la Cour quinze jours avant la représenialion , et de passer sous silence les phrases rayées, « sous peine de prison Cl de punition corporelle ». Il ne s'agissait rien mo:r.<; que de la hartsi les bazochiens

et ne t : le louage des loges estans à i'entour

dudict inciire, qui seront bien et dcûcment faictes pour la seureté du peuple, que 10 escus pour le plus de chacune d'icelles loges durant ledict inistère... Et seront iceux entrepreneurs dudict jeu et mistère tenus faire commencer ledict jeu et représentation incontinent à une heure après midv, et iceile continuer jusques à cinq heures et sans intervalles .. Et néantmoings, pour l'intérest des pauvres au moyen de la distraction du peuple du ser\"ice divin et diminution des aumosncs, ordonne ladicte cour que ledict le Royer et ses autres consorts, entrepreneurs dudict mistère, seront tenus de bailler et mettre ez mains du trésorier desdicts pauvres de cette ville de Paris la somme de mille livres tournois... et sauf à ordonner par ladicte cour par cy-après de plus grande somme envers lesdicts pauvres ou autrement, ainsi qu'il appartiendra ou verra estre à faire que de raison.

enfreignaient ces arrêts , et c'est sous ces coups répétés que devait s'éteindre et disparaître l'esprit des Enfants sans Souci.

Les paroles audacieuses, qui n'offensaient pas que la morale, furent cause de l'établissement de la censure, on le voit. Mais déjà, dans le Nord, où l'on était fort partisan des représentations des mystères, à ce que nous apprend H écart dans ses Recherches sur le théâtre de Valenciennes , « les originalz furent reveuz par sçavants docteurs en théologie commis à ce faire par Monseigneur révérendissime Robert de Croy, évesque et duc de Cambray. » C'est un peu aussi à l'abus du comique, devenu général quand on fut lassé des spectacles longs et ennuyeux, qu'on dut la licence; celle-ci avait engendré une grossière obscénité que de nombreux conciles réprouvèrent en province, et dont s'émut l'autorité de Paris.

Une révolution presque complète semble donc s'être faite sans avoir été remarquée : les costumes et l'appareil, qui firent d'abord le prestige des mystères à l'état de tableaux

muets, de processions, d'offices sacrés, etc., laissèrent place libre au seul dialogue un peu plus tard. C'est ainsi qu'en possession d'un local, la Confrérie de la Passion ne songea pas à l'orner somptueusement : le théâtre de la Trinité, le premier théâtre de Paris, fut installé dans la grande salle de l'hospice de ce nom; et où l'on recevait malades et étrangers sans asile, pèlerins et voyageurs, auxquels l'heure tardive (i) ne permettait pas d'entrer dans la ville, on éleva un échafaud de trois à quatre pieds. La salle, à arcades, n'avait en long que vingt et une toises et demie, et en large que six toises. Il n'y avait pas de rideau pour dissimuler Téchafaud aux spectateurs ; il n'y avait pas de coulisses. L'action se déroulait dans une série de cases dont deux étaient invariablement construites dans chaque pièce : le paradis ou dans le fond surélevé ou à droite, et l'enfer sur le devant ou à gauche. Dans le paradis, Jésus-Christ res-

( I ) On fermait les portes de Paris de fort bonne heure à cette époque, et l'hospice de la Trinité était situé hors de l'enceinte, à la porte Saint-Denis.

plendissait avec un énorme morceau de carton doré derrière la tête ; l'enfer était quelquefois muni d'une entrée superbe qui devait rappeler vaguement la gueule d'un dragon. Quant aux autres cases, il fallait les prendre tant bien que mal pour la maison de Joseph, pour celle de Caïphe, voire même pour l'Océan, si tel était le bon plaisir de l'auteur. Assez souvent on réservait un coin où se faisaient les choses les plus naturelles. J'ai dit qu'il n'y avait pas de coulisses; elles étaient inutiles, aucun acteur ne quittant la scène; le public était prié de croire absent tout personnage qui s'asseyait.

C'était fort commode ; mais où cela cessait d'être simple, c'est quand, par exemple, la Vierge avait trois ans au commencement de la pièce: on était obligé d'introduire successivement une petite Marie, une moyenne Marie, et enfm une grande Marie . De tous ces interprètes le dernier seul comptait, et les autres devaient être considérés comme nuls et non avenus.

Ces détailsn'avaient pas d'importance alors, et les mystères attiraient parfois beaucoup

d'étrangers dans les lieux où on les représentait; à ce point qu'au mystère de la Pentecôte (153$) on craignit trois mois avant la fête le manque de vivres, et les loueurs de maisons élevèrent les loyers. La barre (les octrois) s'émouvait même en ce qui concerne l'entrée des denrées. Je trouve plusieurs arrêtés dans les registres de cette année 1 $ ^5, où le conseil délibère sur les consultations du Parlement, pour savoir si les Grenoblois se résigneront à n'exiger des Romanais qu'un simple droit d'entrée, dans le but de favoriser la représentation du mystère de la Pentecôte, en facilitant l'importation des vivres. L'affluence de monde est notoire, surtout au mystère de la Pentecôte. A Valenciennes , quand on joua (154?) '^ Vie, Mort et Passion de Jésus-Christ (i), dont la représentation dura vingt-cinq jours, il est vrai, on fit une recette de 4,680 livres : chiffre énorme, car on ne touchait qu'un liard par personne! Ce fut en 1 540 que l'hospice servant d'asile

(i) Doultreman nous dit que ce mystère a été imprimé à Paris [Histoire de Valenciennes).

à la confrérie des mystères redevint hôpital ; la salle où l'on avait dressé l'échafaud fut rendue à sa destination: elle appartint aux Orphelins, et, pendant trois ans, les confrères demeurèrent à l'hostel de Flandres. Quand on démolit cet hôtel, par ordre de François P"", les confrères, auxquels le monopole avait donné un beau bénéfice, achetèrent une petite masure (i) de dix-sept toises de long sur seize de large, attenant à l'hostel de Bourgogne, et ce moyennant \6 livres de cens et rentes annuels au roi et 225 livres de rente perpétuelle à J. Rouvet, le propriétaire (30 avril 1 548). Le besoin de représentations scéniques, auxquelles on s'était insensiblement accoutumé, motiva un arrêt du Parlement constatant l'établissement du nouveau théâtre dès le 17 novembre (2) ; mais la liberté de langage et de

(i) En 1800 on voyait encore, sur la porte de cette maison, les instruments de la passion.

(2) Du samedi 17 novembre 1548. Vu par la Cour la requête à elle présentée de la part des doyen, maîtres et confrères de la confrérie de la Passion et de la Résurrection de N. S. Jésus-Christ, fondée en l'église de la Trinité, grande rue Saint-Denis, par laquelle, attendu que

gestes que s'étaient arrogée les poix piles, sorte de farces plus libres que burlesques,, nécessita un arrêt d'interdiction. La Cour .' inhibe et défend... de jouer le mystère de la Passion de N. S. ne autres mystères sacrés... leur permettant néanmoins de jouer autres mystères prophanes... sans offenser ni injurier autres personnes, etc. » De là devait dater la décadence du théâtre de la Passion, et Saint- Amant l'avait compris ainsi quand il écrivait:

Adieu, bel hosiel de Bourgongne, Où d'une joviale trongne Gaultier, Guillaume et Turlupin, Font la figue au plaisant Scapin; Où, dis je, mes petits confrères Estaient leurs bourrus mystères.

{Le Poète crotté.

Gaultier, Guillaume et Turlupin étaient un trio de célèbres farceurs. Ce fut à eu.x qu'on

par tems immémorial et par privilèges octroyés et confirmés par les rois de France, il leur était loisible de faire jouer et représenter plusieurs beaux mystères, à l'édification et joye du commun populaire ils requéroient

d'autant que depuis trois ans la salle de la Passion avoit été, par l'ordonnance de ladite Cour, prise, occupée et employée à l'hébergement des pauvres, et que depuis lesdits supplians avoient recouvert salle pour y con-

eut recours un moment pour réveiller la vogue des confrères. Ils jouaient dans une espèce de baraque enfumée, le théâtre de l'Estrapade , où, pour 2 sous et 6 deniers, on allait rire tout son soûl de leurs quolibets. On transfusa le succès de leur gaieté, et l'opération réussit; mais ils étaient inséparables, et quand mourut Guillaume, dit Lafleur, si ventru qu'il se mettait deux ceintures et qu'on eût juré voir un tonneau avec deux cercles, les deux autres moururent de douleur.

Adieu, bel hostel de Bourgongne! adieu la farce oii Jean Serre acquit tant de célébrité « qu'on n'estoit pas moins gay ni aise qu'on est aux Champs Élyséens » quand il entrait tout enfariné avec sa chemise horriblement malpropre; où Jean Mais faisait merveille,

tinuer, suivant lesdits privilèges, la représentation desdits mystères, du profit desquels étoit entretenu le service divin dans la chapelle de ladite confrérie; qu'il leur fût permis faire jouer, dans ladite salle nouvelle, ainsi qu'ils avoient accoutuiré faire dans celle de la Passion, et défenses fussent faictes à tous dorénavant, tant en ladite ville que fauxbourgs et banlieue de cette ville, sinon que ce soit sous le titre de ladite confrérie et au profit d'icelle.

cet Mais plein d'une arrogance qu'on pardonnait facilement aux acteurs à cette époque.

Mais battait un jour du tambour près de Saint-Eustache pour annoncer son jeu. Le curé prêchait, et, assourdi, il éleva la voix. Alais fit résonner plus fort son tambour. Outré de ce manège , le curé s'élança hors de l'église : (( Qui t'a permis de tambouriner si fort quand je prêche .-^ » dit-il à l'acteur, qui riposta : 0 Qui t'a permis de prêcher si fort quand je tambourine .'* » Le curé, emporté par la colère, s'avance et crève le tambour. Alais le coiffe aussitôt de sa caisse effondrée, et, poussant le prêtre dans l'église, soulève les éclats de rire de tout l'auditoire.

On commençait bien à s'éloigner du sévère et austère essai dramatique bourré de plainchant : le besoin de lumière et d'intelligence jetait là !e lire , et le rayon perçait les ténèbres, qu'il déchirait sans les dissiper. Mais patience ! trente ans encore, et tout doit changer.

C'est dans la salle de l'hôtel de Bourgogne que l'on construisit les deux premières loges

grillées. Nous avons vu qu'on acquérait le droit aux représentations moyennant 2 sols par personne; les loges coûtaient 50 écus; ce prix exorbitant était fixé pour éloigner les spectateurs de ces endroits réservés aux confrères, qui commençaient à devenir spectateurs dans leur propre théâtre. Les excès de langage étaient arrivés à ce point que les confrères ne pouvaient plus paraître sur les tréteaux et qu'ils se faisaient suppléer par une troupe d'acteurs. Ces acteurs, presque inconnus, devaient former le noyau des excellents comédiens que nous retrouvons dans une querelle demeurée célèbre, non tant par son importance propre que par ses résultats. Le plus important de ces résultats fut la cessation d'un privilège arbitraire qui maintint longtemps le théâtre dans la barbarie.

Le milieu du XVI« siècle marque bien le dégagement du théâtre, en ce sens qu'il fait cesser la solidarité qu'il y avait entre l'autel et les tréteaux. L'heure des spectacles est retardée, et les registres du Parlement, qu'il est toujours bon de consulter, nous révèlent cette

clause significative : « A cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront (les ordonnateurs du théâtre) aux pauvres la somme de 10,000 livres tournois, sauf à ordonner plus grande somme. » Mais ce qui devait saper l'autocratie des entrepreneurs de la Passion , c'était la licence; introduite dans les mystères, on ne pouvait l'extirper.

Malgré l'arrêt du Parlement , on redevint libre sur la scène à ce point que dans des remontrances à Henri III (i) on appelle le Théâtre des Français cloaque et maison de Sathan, où « se donnent mille assignations scandaleuses au préjudice de l'honnêteté et pudicité des femmes '•'. L'nuteur ajoute que sur l'échafaud « on représente des prêtres revêtus du surplis, même aux farces impudiques, pour faire mariage de risées. L'on y lit le texte de l'Évangile en chants ecclésiastiques pour, par occasion, y rencontrer un mot à plaisir qui sert au jeu ; et, au surplus, il n'y

1} Composées, en 1 588, sur les désordres du royaume.

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