‹ De l'origine du théatre à Paris. Avec un frontispice à l'eau-forteChapitre 6 sur 12 · SI · texte numérisé non relu

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a farce qui ne soit orde, sale et vilaine au scandale de la jeunesse qui y assiste. »

Ce que l'on reprochait là aux spectacles du commun était chose admise , reçue et approuvée pour la Cour : il y avait bien partage de la société , mais non diversité de mœurs; la dissolution se trouvait au haut et ?.u bas de l'échelle. Et quoique les vices des uns ne remédient en rien aux vices des autres, nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots du théâtre des courtisans.

Il est curieux de signaler les délimitations des droits de chacun et de voir avec quelle superbe arrogance les seigneurs marquaient les nuances de classes. C'est avec un sans gêne très-fin, une insolence exquise, que les nobles n'entendaient point être confondus avec la roture! Ils pénétraient dans le détail des puérilités si avant, qu'on a pu un temps s'interroger pour fixer l'immense distance des us de ceux-ci aux coutumes de ceux-là. Erreur manifeste! et, puisque les petits côtés du théâtre ont leur place marquée , je vais rappeler ici une barrière que le tact de la gen-

tilhommerie ne craignait pas de dresser entre tels et tels.

Les registres du Parlement (XV I« siècle) consignent bon nombre de plaintes dans lesquelles on priait le roi d'interdire certaines étoffes et certaines parures à des individus dont on voulait distinguer le rang à première vue. Les ornements, qu'on ne laissait qu'à regret porter soit par les acteurs qui se produisaient sur les tréteaux, soit même par les bourgeois, constituaient un droit pour toute une catégorie de gens en place. Ceux-ci étaient jaloux (i) de les voir portés dans une basse condition , et l'on retrouve là quelque chose d'enfantin dans cette société raffmée et corrompue. On sait quels rois furent François I*', Henri II et Charles IX: on sait qu'Henri III les surpassa, sinon en cosmétiques et en fards, en coiffures et en habits, alors qu'il décou-

(i) Pour embrasser l'importance qu'attachaient les grands au luxe de leurs vêtements, faut-il citer la dépense de 60,000 livres consacrées à se vêtir de soie verte par les convives du souper du roi à Plessis -lez- Tours ;et le journal de l'Estoile nous initie à ce secret que les convives étaient à moitié nus!).

vrait sa gorge coquettement parée de perles , du moins en impudence. Aussi^ tout en passant sous silence les débauches du temps, les festins du château de Plessis-lez-Tours , les fêtes de Catherine à Chenonceaux, et les scènes de luxure qui avaient lieu dans les parcs royaux l'été, je mentionnerai une de ces pièces de théâtre dont les mignons et l'entourage royal avaient la primeur : je veux parler du Paradis de rAmour, joué dans la salle de l'hôtel de Bourbon, et dont Brantôme donne des détails dans son ouvrage de l'Amour des Filles (dis. 4, art. 2, t. III, p. 305). D'Aubigné , le grand-père de jy^rae (jg Maintcnon , nous fait connaître bien d'autres turpitudes , ainsi que le journal de Henri III, et jusqu'à l'ouvrage de Thomas Artus (1605).

Il est certain que le mouvement se communiqua aux basses classes, et les « devis impudiques » que l'on blâme Henri III de laisser débiter devant la salle basse (le parterre) de Ihôtel de Bourgogne sont du même esprit.

Les comédiens étrangers ont dû les premiers, je crois, élargir le cercle des idées à la Cour : je ne parle pas ici des Gelosi, que Henri III fit venir à grands frais de Venise. Ceux-ci s'installèrent près du Louvre, à l'hôtel de Bourbon, dont je parlais tout à l'heure; ils ouvrirent leur salle le dimanche 19 mai 1577, et, bien qu'ils aient annoncé qu'ils prendraient 4 sols par personne , l'aftluence des spectateurs fit dire à l'Estoile que les « quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avaient tous ensemble autant quand ils prêchaient. )) Je ne parle pas de ces Italiens qui n'enseignaient aussi que paillardises {Journal de Henri 111, 26 juin 1577), et dont on fit fermer le théâtre un mois et demi après leur arrivée.

Cependant le goût public s'éveillait et l'esprit de la foule se portait plus attentivement sur les représentations scéniques. Le privilège des doyens et maîtres de la Passion arrêtait bien encore l'essor de toute tentative en faisant supprimer le théâtre de Ciugni, monté rapidement rue des Mathurins, à l'hôtel

de l'abbé de Clugni (i); mais Léon X, en Italie , soutenait la littérature et aidait les premiers pas de la tragédie. L'émulation gagna Lyon; le flot d'oeuvres plus solides et présentant une certaine résistance venait du Midi et gagnait Paris, où Jodelle, le poëte boursouflé , présenta le premier des œuvres imitées des Grecs , et fit applaudir ses tragédies médiocres (1552). On conçoit aisément qu'après la farce nouvelle et récréative du médecin qui fait le nez à l'enfant d'une femme grosse, ou celle d^ une femme qui demande des arrérages à son mari, ou encore la moralité tressingulière des hommes qui font saller leurs femmes à cause qu'elles sont trop douces, etc., la tragédie de Sophonisbe, de Saint-Gelais, fit événement, et que les tragédies de Cléopàtre, de Didon, etc., furent jouées avec un vrai succès au théâtre de l'hôtel de Reims et au collège de Boncour, bien que jaie lu de Jodelle, auteur de ces

(ij C'est le sixième théâtre de Paris. (Consulter notre tableau. Le procureur général veillait, du reste, aux intérêts de la confrérie, car, outre la suppression de cette troupe concurrente (1584 , il fit défense d'entreprendre un jeu, « sous peine de mille escus d'amende ».

dernières pièces : « EstienneJodelle,poëie passable ; il brilla plus par ses dérèglements que par son esprit. Ses poésies sont regardées aujourd'hui comme des antiquailles de la langue française, mais de ces antiquailles qui ne sont pas recherchées (i). » — L'impulsion était donnée, et en 1 560 on jouait la Soltane, de G. Bounyn; la Médée, de J. de la Péruse, suivit, et on ne tarda pas à applaudir Grévin ; Robert Gamier, auteur de Bradiimante{i 580); Alexandre Hardy (2), qui confectionna plus de six cents pièces, et dont la Marianne fut souvent réimprimée; et P. Larivey, qui le premier fit des comédies de son invention.

Tout ce bagage dramatique fut soumis au public dans la salle de l'hôtel de Bourgogne, où Rotrou et Corneille devaient être produits le siècle suivant. Nous n'irons pas plus loin au XVF siècle dans la nomenclature touffue de pièces vite oubliées. Les auteurs commen-

(i) Notes historiques de l'édition de 1744 du Journal de Henry m, \. 1, p. S).

(2) Chose inconnue jusqu'alors, Hardy toucha des droits d'auteur; cela ne l'empêcha pas de passer sa vie dans la gêne.

çaient à pulluler; et M. A. de Beauchamps, qui dans ses précieuses recherches arrive à citer onze noms d'auteurs dramatiques au XV siècle, en cite cent cinquante dans le XVP siècle, et trois cent quarante et un dans le XVII^. C'est alors que pour faire connaître un plus grand nombre de pièces les comédiens français se divisèrent, et qu'une partie de la troupe s'installa rue de la Poterie (1600). Cette nouvelle salle de spectacle, installée à l'hôtel d'Argent, fut forcée pendant un temps de cesser ses représentations faute de spectateurs; mais elle les reprit avec succès quand la Mélite de Corneille put alimenter deux scènes à la fois.

Si, après avoir embrassé d'un coup d'œil le théâtre au XVF siècle, nous nous demandons quel progrès résulte du temps écoulé, nous n'en trouverons peut-être pas de bien saillant; mais, en réfléchissant, j'aperçois une transition nettement dessinée. Après les sotties et les mystères , le goût du public adopte un autre ordre d'idées; ce qui lui plaisait naguère le fatigue et l'ennuie à présent, et jus-

que dans la corruption il veut un peu de délicatesse. L'Eugène de Jodelle sera pour le commun ce qu'était pour la Cour le Paradis de rAmour, que nous avons cité. La farce s'efface devant la comédie et le mystère devant la tragédie. L'Avocat Paîhelin (1480), qui sera remanié par l'abbé Brueys (1720), n'est déjà plus dans les règles du jour. Ce fui déjà un grand pas d'ailleurs que de supprimer sur les tréteaux les hordes de bateleurs qui étaient chargés d'égayer le parterre par leurs extravagances. A la période de temps où nous arrivons, la mise en scène semble régénérée, et sa simplicité n'est qu'un mieux progressif manifeste. Les cases où la fantaisie confmait l'enfer, le paradis, la terre et... ses dépendances, les trous où s'effondraient les bandes de démons et les méchants, les marmites où le soufre se consumait au grand plaisir du nerf olfactif des spectateurs, le contrepoids qui servait à enlever en l'air et à l'y maintenir le Christ ou quelque autre juste, tout cela disparait : la scène, balayée pour ainsi dire, reste vide, et une toile de fond qui

se déroule au moyen d'un cordage indique seule le lieu où doit se transporter le public.

A l'origine, la plus grosse dépense était le compte du charpentier; P. Gringore payait à Marchand de 50 à 100 livres pour être défrayé de tout dans une représentation ; et l'on parla beaucoup d'une gratification de 60 livres données aux bazochiens qui avaient représenté un mystère pour fêter l'entrée de François I^^ Puis le luxe et le train des réjouissances publiques se répandirent, et pour jouer le Mystère des Apôtres (16 décembre 1 540) les archers du prévôt de Paris mirent leurs hoquetons paillés d'argent ; les bourgeois s'affublèrent de robes étincelantes de navires d'argent brodé ; il y eut des hommes avec des sayes de velours et de satin multicolore; les entrepreneurs avaient des chamarres de taffetas armoysi et des pourpoints de velours, etc., etc.

Enfm la simplicité revint quand la scène fut une vraie scène : les chefs-d'œuvre n'ont pas besoin d'accessoires éclatants, ils brillent par eux-mêmes; c'était une chose que l'on

commençait à comprendre. On avait mollement , sans volonté et sans conviction , descendu une pente que Ion allait remonter bravement avec un souffle d'émulation, et sous 1 inspiration de génies puissants, capables de déplacer la montagne si la déclivité était trop rude à gravir.

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