‹ De l'origine du théatre à Paris. Avec un frontispice à l'eau-forteChapitre 7 sur 12 · ŒUVRES ET AUTEURS · texte numérisé non relu

ŒUVRES ET AUTEURS

§ I . Ancien théâtre.

'est une chose très-difficile que de [parler des œuvres et des auteurs

qui se sont succédé au théâtre depuis les mystères et les miracles anonymes jusqu'aux pièces plus régulières de la fm du XVI^ siècle et du XVI F siècle. En effet, analyser, critiquer d'abord un galimatias incohérent, ensuite une poétique à son enfance, entraine en général à devenir systématique, soit qu'avec un jugement un peu éclairé on se

place au point de vue des temps que l'on étudie, et alors que de fautes commises à une distance de plusieurs siècles! soit qu'on établisse des termes de comparaison avec le présent, et alors quelle source d'erreurs! Cependant il y a une telle dissemblance entre les mystères et les tragédies de Jodelle, il y a une telle différence dans les mystères entre eux et dans les tragédies entre elles, qu'il ne faut pas reculer devant une difficulté et négliger de s'arrêter un instant aux auteurs de tout rang qui ont occupé le théâtre depuis son origine.

Et tout devient curieux à étudier dans ces esprits que la scène illustre à tour de rôle, depuis la grossièreté de ceux qui, charmés par la vie de Jésus remaniée, arrangée, représentée sous toutes ses faces, ne se lassaient pas d'en admirer les détails, jusqu'à l'étonnement produit par Clér>pâîre, « chose tiès-belle et très-rare », dit Pasquier. et pour laquelle Henri II accorda joo écus de son épargne à l'auteur. Mais, comme je ne veux point refaire en réduction le très-curieux ou-

vrage des frères Parfaict, j'engage ceux qui ne les auraient pas lus à parcourir ces quinze volumes anonymes, où se trouve consigné avec soin un choix considérable de pièces dramatiques : tous les genres y sont entassés, découpés, même le genre ennuyeux, surtout le genre ennuyeux, car, dans l'impossibilité de réimprimer tout ce qui constitue le théâtre français , il a fallu se contenter d'extraits ordinairement froids. Il faut le reconnaître, c'est enlever le mouvement au drame, ôter la vie à l'action, que mettre en petits morceaux des oeuvres qui n'intéressent déjà plus que par leur date. Je ne veux pas davantage copier le charmant esprit de critique de M. Suard et insister outre mesure sur les libertés de Jacques de la Taille, qui ampute les mots gênants, et avec une habileté indiscutable fait recommanda de recommandation , parce que le substantif entier a le double défaut d'être trop long et de ne pas rimer. Je ne taquinerai pas Hardy au sujet de ses épithètes : ses princesses peuvent appeler les seigneurs (c mâtins » sans que je m'en fâche, et je ne

rirai pas de <- l'estomac d'une roche », du <( fourneau du cœur » et de « l'égout de ses yeux », pour ne pas souligner dans nos auteurs le personnage fait avec le cou d'un cygne, la taille d'une guêpe, l'aile d'un corbeau, et de l'ivoire et du corail, sans omettre le paros, la nacre ou le corail, ce qui est trèsrelevé comme matière première, mais ce qui est détestable comme idée.

Je veux simplement dans ce chapitre jeter quelques points de repère fort utiles en un travail qui embrasse une importante période de temps, et mettre des noms capables de relier les faits dont nous nous occupons et de déterminer les époques auxquelles se rattachent ces faits. L'histoire ne doit pas agir autrement. J'essayerai de rendre cette nomenclature le moins aride possible.

Les plus anciens mystères, à quelques rares exceptions près, sont anonymes et sans date; on a estimé que le nombre en est fort restreint et que les quantités de manuscrits ou de textes qui nous sont par^'enus sont des copies, des plagiats dus à l'activité dévorante

des curieux et même des imprimeurs en ces matières. Tous les jeux et miracles découlent d'une même action , distillant un profond ennui. A la lecture, le bibliophile qui a cédé à la curiosité doit s'écrier : « Eh quoi! c'est cela! » et le second mystère ajoute l'abattement à l'ennui. Qu'on lise le Mystère du roi advenir ( i ) , la Résurrection de Jésus-Christ^ par Éloi Constantin, ou les œuvres de Jean Michel , on éprouve des sentiments de tous points semblables. Péripéties sans intérêt, dialogue parfois obscur, parfois grossier au point de soulever le dégoût. Certaines représentations des pièces arrivées jusqu'à nous étaient de simplé's divertissements, dessert de quelque gala : telle fut la Prise de Jérusalem (Félibien Nangis, Chronique de France), que Charles V commanda à la fm d'un festin donné le jour des Rois (1573) en l'honneur de l'empereur des Romains, Charles IV.

Après les Gestes de Jeanne, reine de Naples, que fit (1383) le Limosin Ber de Parasols,

[i] En trois journées, par Jean de Prier, maréchal des logis de René, le bon roi de Sicile.

après Li jou de si Vie, par Geoffroy Munster (1420), nous arrivons à ce Jean Michel qui a soulevé d'étranges discussions à cause d'un homonyme Jehan Michel , d'Angers. Je dis qu'il eut un homonyme parce qu'il ne faut pas confondre Jean Michel, mort en 1447 (auteur du mystère de la Passion de N. S. J. C. par personnages, joué en 1420, mystère 'c orde et vilain )>), avec cet autre dont Bouchet a fait l'épitaphe :

Voi par après ce maistre Jehan Michel, Qui fut d'Agiers évesque et patron tel Qu'on le fict sainct, et fit par personnages La Passion et aultres beaux ouvrages.

Le premier Jehan Michel , très-éloquent et scientifique docteur, était médecin de Charles VIII; et il remania si bien la Passion dans le goût de l'époque, que ce mystère devint un type et obtint un immense succès, balancé seulement par les Actes des Apôtres. Deux frères travaillèrent à ces Actes (1450): le premier, Arnoul Gresban, qui mourut avant de les avoir achevés ; le second , Simon Gresban, duquel on représenta à Paris « le

— 7? — triumphant mystère des/l^ôrre5«( 16 décembre 1540).

Simon Gresban, bon poète estimé,

Même en son temps prit peine de l'écrire, etc.

(Pasquier, Recherches, liv. VU, ch. v, p. 700.)

Les Actes des Apôtres ont une introduction de i5oo vers où est narrée la création, et un prologue à la suite duquel Dieu fait le sacrifice de son fils pour racheter les hommes. Lucifer rassemble ses diables^ et dans quel style ! un échantillon de deux vers parmi les moins mauvais :

Infâmes chiens ! qu'êtes-vous devenus?

Saillez tout nus, vieux, jeunes et charnus, Bossus, tortus....

Puis viennent confusément la stérilité d'Anne, la nativité de la Vierge, Jésus, les Apôtres, toujours dans ce style élevé qui a fait dire à M. 0. Leroy : « Athalie n'a rien d'aussi tranché! « [Etudes, 1837, pag. 168.) Ici l'on voit se livrer aux charmes de la plaidoirie « pro domo sua « la Paix, la Miséricorde, la Sapience et d'autres dames du même

monde; et, ailleurs, un chanoine de Valenciennes, Jehan Molinet, né en cette ville,

■Mon moulinet moulant fleur et verdure.

Dont le haut bruit jamais ne périra.

(Jean le Maire.)

nous divertit avec 1' « Histoire du Rond et Carré « et les Vigiles des Morts (1450) dont [espersonna^essonl: Creator omnium, Paucitas diernm, etc.

Jusqu'à une certaine époque on alla au spectacle comme nous allons au Sîahat Mater ^ selon les e.xpressions de M. Suard ; et pourquoi s'étonner alors de ces scènes baroques et de ces personnifications absurdes dont on ne cherchait guère à saisir le langage, bien diminué cependant, de la gravité de leurs litres? Les anomalies étranges que l'on a essayé de déchiffrer sont loin de contenir ce qu'on suppose, et les héros de Rabelais, par exemple, souffrent beaucoup de la torture à eux infligée par tous ceux qui les défigurent en prétendant leur arracher un masque imaginaire. On a voulu ouvrir des horizons dans ces époques, en les appelant époques de sa-

— is —

voir; il est fâcheux que les faits ne répondent pas aux brillantes théories et que les chercheurs impartiaux ne rencontrent que des erreurs monstrueuses comme celles du Mystère de sainte Barbe : on trouve dans ce mystère un Boccace nouveau qui est simplement un théologien ascétique. Rien que cela. Il est vrai que pour corroborer les sentiments austères qui régnent sans partage dans cette œuvre, l'observateur découvre un roi Dioscorus donnant des amants à sa fille « pour l'empescher de devenir chrestienne ». Que si ce père vous étonne, je vous citerai un mystère de Notre-Dame pris dans un grand nombre, où un moine conseille à une jeune fille de se faire entretenir, unique moyen de bien vivre. «Trouver ne te fautqueung gros moyne, etc. » Mais tout cela a rapport à la dépravation d'une imagination faible qui préside à la conception des miracles et souligne les grossièretés des païens jetées au Christ (mystère de saint Denys). Aussi, pour ne point me perdre dans les citations, je m'abstiens autant qu'il est possible.

En arrivant à la fin du XV* siècle, je dois rappeler que la farce de Patelin n'a été qu'imitée par Brueys (1715) et qu'elle remonte en réalité à 1490, année de la première édition. Il est vraisemblable que Pierre Blanchet, qui eut du renom vers 1480. a conçu le premier le personnage de Patelin.

Ici se placent les noms demeurés fameux de Gringore et de Pont Alais. Gringore, hérault d'armes de M. le duc de Lorraine, se rendit célèbre par quelques ballades satiriques et vint à Paris, où son esprit lui valut le titre de Mère (ou Maire) sotte, deuxième personne de la Principauté de la sottise. Encouragé par Louis XII, il écrivit son Jeu du Prince des Sotz, représenté aux Halles, le mardi gras 1 5 1 1 , ainsi qu'une moralité et une sottie à huit personnages (le Monde, Abus, Sot dissolu, Sot glorieux, elc). C'est par ces trois pièces que Gringore se rattache au théâtre (1510). De Pont Alais, il ne reste rien : ses ouvrages ne furent pas imprimés. On sait qu'il joua dans les Farces, et c'est ainsi que nous l'avons présenté dans le chapitre précédent

faisant le « Cry » d'une pièce où il devait paraître. Mais , chef et maistre des joueurs de moralités et farces de Paris, était bossu d'après celte anecdote. — Un jour, un cardinal bossu se promenait gravement et paraissait tout imbu de sa dignité. Jean Alais l'aperçoit, le rejoint, et, mettant sa bosse contre celle du prélat, s'écrie : « Allons, on ne dira plus désormais que deux montagnes ne peuvent pas se rencontrer aussi bien que deux hommes. Le proverbe a menti ! «

Nous sommes au terme de la période du théâtre ancien. Est-il besoin de mentionner le mystère de saint Christophe

Tout fait par maître Chevalet,

ou quelques traductions de Térence qui n'ont jamais été jouées? Non, l'heure du dernier mystère a sonné, et c'est justement le milieu du XVI* siècle (1548) qui marque le terme de ce fatras incolore dont un public aussi peu scrupuleux pour la délicatesse que pour sa propre dignité s'est amusé pendant quatre cents ans. Ce qui a constitué le théâ-

tre a dû nécessairement contiibuer à le détruire; je n'entends pas ici signaler la platitude des premiers jeux : elle continuera à se produire sur la scène pendant un laps de temps trop long ; mais je parle du joug terrible imposé par l'Église, qui avait trouvé un divertissement susceptible de ne briser qu'autant qu'elle le voudrait bien les chaînes de l'ignorance et de la barbarie.

§ 2. Après Jodelle.

C'est à Jodelle qu'il faut faire remonter l'origine du théâtre classique. Les commencements furent ardus : le monopole et les privilèges entravaient l'essor de toute nouvelle entreprise; et, pour se faire connaître, les jeunes auteurs étaient obligés d'élever des théâtres de société, de former une troupe avec quelques amis , et d'apprendre euxmêmes un des rôles de leurs pièces. Cette perspective était bien faite pour décourager les novateurs , et un homme convaincu, un homme d'une valeur et d'un mérite pariicu-

liers, pouvait seul l'affronter. Jodelle fut cet homme. Avec une certaine connaissance de la langue latine et des auteurs grecs, il prit le parti de suivre les anciens, de les avoir pour modèles.

Et lors Jodelle heureusement sonna D'une VOIX humble et d'une voix hardie. La comédie avec la tragédie.

(Ronsard. I

Après bien des efforts, la tentative fut couronnée de succès par la représentation de Cléopâtre captive, tragédie en cinq actes jouée à l'Hostel de Rheims (1552). Cette pièce; qui nous paraît si faible aujourd'hui, fut bruyamment applaudie et l'auteur porté aux nues.

Un ciel avait mis en Jodelle Un esprit tout autre qu'humain

Le demi - dieu s'affranchissait avec un aplomb fort olympique des règles les plus ordinaires : il n'y a pas un acte régulier dans cette Cléopâtre tant vantée ; le premier acte est en alexandrins féminins; dans le second il y a

bien des rimes masculines, mais sans alterner. Quant au troisième, au quatrième et au cinquième acte, les vers sont de dix et de douze syllabes, cette fois à rimes croisées.

A Cléopâtre succéda Eugène, comédie en cinq actes et en vers de huit syllabes, dont le succès fut moindre ; la vogue diminua encore pour Didon^ tragédie, et me semble s'être éteinte tout à fait pour les œuvres qui suivirent.

Les interprètes de la première œuvre de Jodelle furent Jean de la Péruse et R. Belleau, tous deux auteurs. Jodelle, fort beau garçon , bien pris et possédant un organe charmant, joua le rôle de Cléopâtre : j'ai eu occasion de dire qu'il n'y avait pas encore d'actrices au théâtre. — Ce Jean de la Péruse fit une tragédie, iVf'Jtr'g (i 5 59), ou plutôt une traduction de la Médée de Sénèque; et de Remy Belleau, poète aimable, appelé par Ronsard le peintre de la nature, a surnagé une comédie en vers de quatre pieds, assez bien conduite, intitulée h Reconnue (i 584).

Je m'arrête peu à ces auteurs , mais c'est

pour rendre mieux justice à Jacques Grévin, dont on ne dit nulle part assez de bien. Les œuvres de ce dernier portent leur enseignement; ses tragédies ont généralement de belles pensées et renferment parfois des vers frappés au bon coin. Dans la Mort de César (jouée en i $60), Brutus a une certaine fierté de langage qui mérite des éloges.

Quand on dira : César fut maître de l'Empire, Qu'on dise quant et quant Brute le sut occire. Quand on dira : César fut premier empereur, Qu'on dise quant et quant Brute en fut le vengeur.

Cette répétition produit beaucoup d'effet. Si je ne m'étais interdit toute longueur en ce passage, je placerais ici le petit tableau tout à fait engageant que nous fait Calpurnie de la vie modeste et de l'homme simple dont elle dit :

Il n'est craint de personne et personne il ne doute. Il voit les grands seigneurs, et, contemplant de loin, Il rit leur convoitise, et leurs maux, et leur soin.

La place qu'occupe Grévin dans l'esprit des chercheurs n'est pas en proportion de son talent, et je ne sais pourqui on le met au même

niveau de Jodelle et de Jehan de la Taille ( i ), qui se sont vantés d'écrire non pour la populace en sabots, mais pour la cour, pour des princes!

Le XVI* siècle a donné deux autres auteurs remarquables, Garnier et P. Larivey. C'est au sujet du premier que Ronsard a écrit :

Quel son mâle et hardi ! quelle bouche héroïque, Et quels superbes vers entends-je ainsi sonner? Le lierre est trop bas pour ton front couronner, Et le bouc est trop peu pour ta muse tragique !

C'est de l'exagération pure ! D'un autre côté, on est coupable d'écraser VHippolyte de Garnier avec la Phèdre de Racine : il est tout simple qu'un poëte, quel qu'il soit, disparaisse dans une pareille comparaison, mais c'est mal juger que de ne pas accorder un mérite presque égal à celui qui a osé mal et à celui qui, sans imiter, a pris exemple pour devenir excellent. Je trouve touchant, dans la tragédie de Marc-AntoiriC, le récit que fait Garnier de

(!■* • Cet auteur n'a jamais lime qu'en depii de Mi ner\-e » ;Parfaict, t. 111, p. jj:.;

son héros mourant. Cléopâtre, craignant d'ê tre faite captive , le fait monter chez elle au moyen d'une corde.

Sa face et sa poitrine était de sang baignée : Toutes fois, tout hideux et mourant qu'il était, Ses yeux, demi-couverts, sur la reine jetait. Lui tendait les deux mains, se soulevait lui-même... Mais son corps retombait d'une faiblesse extrême.

Quant à Larivey, on lui doit les premières comédies en prose (1 597). « J'en ai voulu jetter les premiers fondements, dit-il, lui-même... non que par là je vueille inférer que je sois le premier qui faict veoir des comédies en prose, etc. » Larivey, sans prétendre faire l'étude des caractères , a réussi à servir de modèle à Regnard et même un tant soit peu à Molière : personne avant lui n'était encore arrivé à ce degré de suivre les maîtres anciens et de faire des pièces originales qui ne dussent rien à qui que ce fût ; il faut aussi lui rendre cette justice qu'il fit parler aux personnages ordinaires un dialogue sans prétention.

Nous sommes au XVIl^ siècle : cette épo-

que doit nous initier à l'essor que prit le théâtre sous la direction de génies incomparables. Tout concourait à une impulsion immense : Rabelais avait balancé les ravages de la corruption en les accentuant et en les soulignant d'un gros rire; les Estienne apportaient la lumière de leur art ; une Académie des deux sciences, autorisée par lettres patentes du 4 décembre 1 570, commençait à briller d'un certain éclat. Jusque-là la scène avait un peu lutté d'ailleurs contre l'indifférence publique : « Des minorités tumultueuses, des guerres civiles et de religion nous occupèrent de choses plus importantes. » En réalité ce ne fut que sous le règne de Louis XIV que la comédie réussit ouvertement, et nous nous trouvons à l'époque où la tragédie, après s'être essayée et après avoir tâtonné, règne et va obtenir presque toutes les faveurs du public pendant un certain temps. En somme, l'organisation du théâtre avait été déplorable et l'on avait par trop considéré un auteur comme un homme à tout faire. L'apparition des auteurs sur les tré-

teaux est fort ancienne ; nous savons, par les curieuses recherches de M. P. L. Jacob, que Rabelais joua des moralités avec Guillaume Rondelet (i) et avec Antoine Laporta, alors futur doyen de la faculté 1

Tout au commencement du XVII* siècle^ comme un éclair de peu de durée, brille maître Jean Auvray, dont Racine aura pu s'inspirer pour sa Phèdre ; d'un vil caillou jaillit bien le foyer d'un incendie. Mais Alexandre Hardy l'éclipsé; de son temps Hardy ensevelit ses prédécesseurs sous un amas de plus de six cents pièces. Fontenelle nous raconte que ce poëte, aux gages d'une troupe de comédiens , la fournissait d'une pièce tous les huit jours ! Cette terrible fécondité ne fut guère utile au théâtre qu'en lui communiquant une ardeur incroyable. Cette grêle de nouveautés^ sans lui faire faire de

(i) Connu par ses travaux sur les poissons. Ce fut sans doute en aidant ce dernier dans ses recherches que Rabelais retrouva le garum des anciens, découverte célébrée par Rolet et Marot. (M. L. Barré, Notice sur Rabelais.)

grands progrès, le jeta en avant. Dès lors les affiches portèrent les noms des auteurs; Théophile présenta sa Sophonisbe et M. de Racan le genre nouveau des bergeries. Hardy fut un Alexandre Dumas sur une large échelle : il composait ses deux mille vers par jour, mettait sur pied, écrivait et faisait jouer une pièce en trois jours :

J'entends à composer des vers Quatre milliers tout d'une haleine,

lui a fait dire Théophile. On lui a reproché de montrer aussi bien Achille mourant qu'une courtisane au lit; les caresses et les baisers les plus brûlants, que les grands mots de la tragédie ; de faire vieillir de trente ans ses personnages entre le premier et le dernier acte, ou de sauter de Rome à Paris dans un entr'acte : pour moi, son seul mérite est d'avoir compris un théâtre tout autre qu'il n'avait été et bien différent de ce qu^il était,

Scudéry nous laisse certains que les œuvres de Hardy étaient encore le fonds des comédiens en 1655.

Comme nous ne faisons pas ici une étude de l'art dramatique, je ne crois pas devoir parler plus longtemps des auteurs anciens ; je n'ai voulu que montrer les premiers pas des mystères et signaler la naissance du goût pour la tragédie. Il me faudrait entrer dans trop de détails pour parler de Corneille, de Poquelin, de Racine et de Voltaire : ce sont là des noms qu'on ne peut pas effleurer. Je me contenterai d'indiquer après Hardy :

Théophile (1628), Jean Mayret (163 1), auquel la reine-mère paya mille louis un sonnet; Jean de Rotrou,un des guides de notre théâtre dans la voie du progrès, et ces académiciens oubliés, Baro, l'auteur de Clorise, une charmante et mélancolique pastorale ; P. de Ryer, dont le style n'a pu faire agréer les idées un peu maussades; G. de Scudéry, Fr. le Métel, et la foule des Benserade et des Quinault, des Desmarests et des Scarron, des Boyer, des Dancon, des Brueys et Palaprat, des de la Motte. Le flot pressé des œuvres et des auteurs monte, monte toujours. Le marais infect devient un étang, un lac, puis une

mer ; les horizons s'écartent et l'espace vertigineux éblouit le regard de celui qui n'y est pas préparé. Ne nous aventurons pas à ces tableaux magiques oij nul art n'excelle comme celui du théâtre, et où le grandiose nous compromettrait sûrement en nous entraînant au delà des limites modestes de cet opuscule. Enfm, selon une phrase fameuse de la farce la plus ancienne, de M^ Patelin, et que le nom de Brueys nous remet en mémoire puisiju'il l'a actommodée à sa façon plus récemment :

Revenons à nos moutons !

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