XIX
Cette communauté si nécessaire entre la partie gouvernante et la partie gouvernée de l'Etat, cette communauté qui place le plus grand intérêt du Souverain dans l'accroissement du produit net des terres soumises à sa domination, cette communauté sans laquelle aucune Nation ne peut se répondre d'avoir une administra[64jtion constamment prospère, nous indique quelle doit être la forme de l'autorité Souveraine, et en quelles mains doit être déposée cette autorité. Car toute forme de Gouvernement qui ne comporterait pas cette communauté parfaite et visible d'intérêts, entre ceux qui exercent l'autorité Souveraine et ceux sur lesquels elle est exercée, serait évidemment une forme proscrite par les loix de l'ordre naturel le plus avantageux possible aux hommes réunis en société.
Il est évident qu'un Souverain démocratique ne peut exercer luimême son autorité, et qu'il ne saurait en faire d'autre usage que
celui de s.e nommer des Commiss»iires ou des Représentans pour exercer cette autorité. Ces Représentans chargés d'exercer l'autorité d'un Souverain démocratique, sont des particuliers dont les fonctions sont nécessairement passagères. Ces passagers ne sauraient être en communauté perpé^ueZ/e d'intérêts avec la Nation. Ces particuliers ont, peuvent [65] avoir du moins des intérêts particuliers exclusifs opposés à Vohservance de l'ordre et à l'intérêt public. Ce n'est donc pas leur administration qui est indiquée par l'ordre naturel, et qui peut resserrer les liens de la société par l'union de l'intérêt des dépositaires de l'autorité et de celui du reste de la Nation.
Il en faut dire autant d'un Souverain aristocratique. Les membres qui le composent sont aussi des particuliers, qui ont aussi des domaines et des familles, dont l'intérêt particulier exclusif peut être souvent en opposition avec l'intérêt des autres propriétaires fonciers soumis à leur domination, et se trouve naturellement plus cher aux aristocrates, que cet intérêt des propriétaires qui constitue l'intérêt public.
Il en faut dire autant d'un Monarque électif. Ce Prince a aussi des domaines et une famille qui lui appartiennent comme particulier, qui subsistent indépendamment de sa souveraineté, et qui 66] subsisteront encore après que sa souveraineté sera passée. Il a donc l'intérêt particulier exclusif d'employer la puissance dont il est dépositaire, pour améliorer et étendre ses domaines, pour aggrandir et enrichir sa famille. Si cet intérêt se trouve opposé à celui des revenus publics et particuliers delà Nation, le Prince sera exposé à des tentations perpétuelles qui peuvent souvent devenir funestes.
Ce n'est pas qu'une haute vertu et un grand génie dans un Monarque électif, dans des Co-souverains aristocratiques, ou dans les Représentans d'un Souverain démocratique, joints à deslumieres suffisantes dans les Nations sur les droits de la propriété et de la liberté, ne puissent assurer pendant un certain tems la prospérité des sociétés soumises à ces difTérentes formes de Gouvernement. Mais un grand génie et une haute vertu sont des qualités personnelles qui ne passent pas toujours d'un Prince à son sucLÔTjcesseur, et qui s'étendent rarement sur un grand nombre d'individus à la fois. Quand dans ces Gouvernemens imparfaits, elles manquent aux Administrateurs suprêmes, ceux-ci peuvent se laisser aisément séduire par l'attrait de leur intérêt particulier exclusif. Alors les lumières de la Nation peuvent leur paraître redoutables. Alors la
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Nation devient nécessairement moins éclairée qu'elle ne devrait l'être, et quelle ne le serait, si l'intérêt personnel présent et visible des dépositaires de l'autorité était d'étendre de favoriser l'instruction publique des loix de l'ordre naturel. Alors l'ignorance concourt à entretenir la dissension des intérêts, et à la rendre plus dangereuse.
Il n'y a que les Monarques héréditaires dont tous les intérêts personnels et particuliers, présens et futurs, puissent être intimement, sensiblement, et manifestement liés avec celui de leurs Nations, par la co-propriété de tous les produits nets du territoire soumis à leur Empire.
[68] Il est vrai que cette co-propriété seule peut opérer une parfaite communauté d'intérêts entre un Monarque, même héréditaire? et son Peuple. Car si ce Monarque avait, au lieu de cette co-propriété, des domaines à faire valoir pour en appliquer le revenu aux dépenses publiques; il ne pourrait remplir les fonctions de propriétaire foncier sur une si grande étendue de terres, et il ne lui resterait pour en soutenir le revenu que la ressource ruineuse de privilégier ses domaines, au détriment de ceux de ses sujets : ce qui mettrait ce Monarque domanial vis-à-vis de sa Nation, dans un état absolument incompatible avec le ministère de l'autorité Souveraine.
Mais la Monarchie héréditaire présente la forme du Gouvernement le plus parfait, quand elle est jointe à l'établissement de la co-propriété du public dans le produit net de tous les biens fonds, sous une telle proportion que le revenu du fisc soit le plus g'rand possible, sans [69] que le sort des propriétaires fonciers cesse d'être le meilleur que l'on puisse avoir dans la société.