CHAPITRE PREMIER
HISTORIQUE GÉNÉRAL DE l'oSTÉOCLASIE.
L'histoire de l'osteoclasie, en tant que méthode générale de thérapeutique, peut être aisément résumée en quelques pages. Mais en raison des problèmes multiples que soulève son application à chacun des cas particuliers des quatre grands groupes de difformités des membres où elle est employée, il serait difficile de fondre dans un historique général le résumé de tous les travaux et de toutes les discussions, touchant cette grande méméthode d'anaplastie. Voilà pourquoi on trouvera, en tête de chacun des chapitres, où j'étudie les indications particulières de l'ostéoclasie, un rapide aperçu historique. Cette façon de procéder nuira peut-être à l'unité de plan de mon travail, en donnant à la seconde partie l'apparence d'une réunion de monographies séparées. En voulant éviter cette inconvénient, je me serais exposé à tracer une histoire incomplète ou confuse de la méthode de division artificielle sous-cutanée des os.
L'histoire de l'ostéoclasie envisagée dans son évolution générale comprend (piatre périodes. La j)remière s'étend des temps hippocratiques jusqu'au commence-
ment du dix-nouvièmc siècle, c'est Iti pdi'iodc qu'on pourrait appeloi* d'un mot la période (f hésitation ; la seconde occupe h première moitié de notre siècle, c'est la période d'essai d\ipplicatioii raisonnée ; la troisième commence im peu avant le milieu du siècle et s'étend jusqu'à ces dernières années, c'est la période de généralisation de Vostéodasie et d'étude de ses procédés ; enfin, la quatrième période, inaugurée en 1882 par les travaux de M. Robin, est la période de perfectionnement et d'application et mérite bien qu'on lui donne le nom àe. période française ; car c'est dans notre pays qu'elle a trouvé les partisans les plus nombreux et les défenseurs les plus convaincus.
Première période ou période d'hésitation. — Dans cette période, comme dans la suivante d'ailleurs, la division intentionnelle du squelette est exclusivement dirigée contre les cals difformes. Or, selon Fabrice de Hilden, cité par Laugier, ni Hippocrate, ni Galien n'auraient parlé des cals difformes, ni des moyens d'y remédier. Celse conseille, mais timidement, la rupture du cal et, durant cette longue suite de siècles qui conduit vers la fin du xvn% Oribase , Rhazès , Avicenne, Fabrice d'Aquapendente, Heister(l) sont à peu près les seuls chirurgiens qui se déclarent franchement partisans de la rupture sous-cutanée des os vicieusement consolidés. lis la pratiquent, du reste, soit à l'aide des mains, soit au moyen de la percussion sur l'angle saillant, soit encore à l'aide de la pression sur le cal par l'intermédiaire d'un bâton, soit enfin et plus souvent en utilisant les machines du vieil arsenal chirurgical, tels que le scammum d'Hippocrate, le tripastum d'Appelle, le glosocomium de Nymphodore, le plinthium de Niléus et les mou-
(1) Voir au chapitre de l'ostéoclasic dans les cals vicieux, les opinions des divers chirurgiens sur cette question.
lies, après qu'Ami )roise Pare les eut introduites dansla pratique des opérations de chirurgie. Je dois faire remarquer, à ce pro])OS, que le père de la chirurgie moderne proscrit la rupture du « calus endurci et vieil » , de peur qu'en voulant le redresser l'os se hrise en un autre point que la cicatrice osseuse. C'est, en effet, la crainte de voir leurs tentatives ou échouer en raison dfr la résistance de l'os, ou donner lieu à des accidents plus redoutahlcs que la difibrmité du memhre, qui arrête complètement ou rend perplexes dans leur intervention, les chirurgiens de cette première période.
Deuxième j^ériode ou période d'essai d'applicalion raisonnée. — Elle commence par le heau succès de G. M. de La Motte (de Valognes), en 1699. Ce chirurgien ayant affaire à une fractm^e du fémur, vieille de neuf semaines, et vicieusement consolidée, chez un jeune homme de 16 ans, rompit le cal au moyen de l'extension pratiquée par des aides et comhinée à des manipulations sur lefoyer de la fracture. Au hout de quatre semaines, le malade était guéri et avait recouvré la longueur de son memhre antérieurement raccourci d'un demi-pied. Vers la môme époque, le hollandais Johann Muys obtint le même succès vjiez un enfant de 8 ans, atteint d'un cal vicieux de la jambe datant de neuf semaines.
Ces faits eurent un certain retentissement et plusieurs chirurciens imitèrent la conduite de de La Motte et de Muys. Purmanneut le premier l'idée de construire une machine spécialement destinée à la rupture des os déformés. C'était une sorte de vis en bois, abaissant d'un mouvement continu une pelote au niveau de la partie saillante. Cet instrument rudimentaire fut remplacé longtemps après par l'appareil plus perfectionné de Bosch. Ce chirurgien Wurtembei'geois, étudiant la chirurgie à Augsbourg, en 17812, trouva chez son maître
Ilon'manii un appareil en l'ei- très conipluiudc et qu'il pensa avoir servi à la rupture du eal. L'idée lui vint alors de le perleetionuer et il arriva ainsi à eonstruire une niaeliine ressemblant à une presse de relieur ou eneore à une presse-herbier. L'oceasion de l'appliciuer ne se fit pas attendre, et l'année suivante il l'employait à rompre, avec un plein succès, une fracture angulaire du fémur datant de vingt-huit semaines, chez un jeune homme de 26 ans. Cette opération fut renouvelée un certain nombre de fois et donna les mômes heureux résultats. D'ailleurs, Bosch perfectionnait au fur et à. mesure les détails de son appareil et en donnait successivement deux modèles.
C'est un de ses compatriotes, OEsterlen, qui nous les a fait connaître, car Bosch n'a rien publié à ce sujet. Par contre, OEsterlen s'attacha à vulaariser la méthode de la rupture chirurgicale des os, et dans un livre, traduit en français, en 18î23, par Maurer (de Strasbourg), il rapporte un grand nombre d'observations, soit de sa pratique personnelle, soit de ses compatriotes Gruel, Boesbier, Spaetlî, etc. Le même ouvrage se termine par la description d'une machine de son invention, à laquelle il donne le nom biôn germanique de Dysmorphostéopalinclasle ; on y voit aussi des figures représentant les machines de Bosch. Quelques années après, en 1832, Blasius imaginait une machine analogue et qu'il désignait sous le nom aussi bizarre ù'Ostéopalindaste. Jéricho et Schrœtteringk, dans leurs thèses soutenues à Halle, nous font connaître la pratique de Blasius.
Je ne sache pas que la rupture instriîmentale des cals vicieux ait jamais été employée en France durant cette période. Chez nous régnaient alors en souveraines maîtresses les idées de Dupuytren sur l'évolution du cal, et l'éminent chirurgien professait que ce ne pouvait être que tout à fait exceptionnellement qu'au delà du soixan-
tième jour on dut tenter la rupture chirurgicale du cal. Il admettait le redressement graduel à l'aide des mains aidées ou non de traction sur le membre, mais proscrivait de toute son autorité la rupture d'un seul coup.
Troisième période ou période de généralisation de Vosléoclasie et de V étude de ses procédés. — Rien n'est plus propre à faire prévoir l'extension que va prendre la méthode ostéoclasique, que le premier fait qu'on rencontre à l'ouverture de cette période. En 1848, Rizzoli (de Bologne), dans un travail intitulé « Nouvelle méthode de guérir la boiterie, » propose hardiment de rompre intentionnellement le fémur du côté sain, afin de réduire par le chevauchement des fragments sa longueur aux dimensions du membre raccourci. Il appuie sa proposition d'abord sur l'heureux résultat qu'il a obtenu en faisant chevaucher, avec intention, les fragments du fémur droit fracturé, chez un individu boiteux depuis vingt ans à la suite d'une fracture de la cuisse gauche vicieusement consolidée ; en second lieu sur l'observation d'une fillette de neuf ans, chez laquelle il avait mis en pratique son opération. A cet effet, Rizzoli avait inventé un appareil assez simple, que je décrirai plus tard et auquel il avait donné le nom de Machinetta ossifraga. Depuis cette époque, le chirurgien italien a répété trois fois son audacieuse entreprise. Quelque innocuité que présentent les fractures sous-cutanées, je ne pense pas que jamais l'ostéoclasie, faite dans ce but spécial, ait quelque chance de conquérir sa place au nombre des procédés de la chirurgie. Heureusement l'ostéoclaste de Rizzoli a d'autres succès à son actif, et il a été employé avec succès dans le traitement des cals vicieux, des courbures rachitiques, voire môme des ankyloses et du genu valgum.
Pendant que Rizzoli poursuivait ses études en Italie,
les chirurgiens français, encore sous le coup des desastres produits par la machine de Louvrier, qui bien que inventée dans le Lut de rompre les adhérences articulaires pouvait cependant ôtre rapprochée des ostëoclastes, semblaient, moins que jamais, disposés à rompre les os. Cependant, en 1861, Maisonneuve, quoiqu'jl eût plusieurs années auparavant, répété avec succès l'opération de Rhéa Barton pour rémédier à une ankylosc vicieuse de la hanche, n'osa pas renouveler sa tentative et préféra appliquer à un nouveau cas d'ankylose coxo-fémorale, qu'il eut à traiter, sa méthode diaclastique. Il brisa, fort heureusement, le fémur d'une malade de 26 ans. Cette tentative ne fit pas disparaître la méfiance que les chirurgiens français avaient dans la rupture instrumentale des os.
Toutefois, l'ostéoclasie manuelle faisait chez nous de lents progrès. En 1843, Jules Guérin rapportait un certain nombre de cas de rupture sous-cutanée et de redressement extemporané de courbures rachitiques, et proposait d'ériger, sous certaines conditions, cette pratique en méthode thérapeutique.
En 1859, plusieurs membres de la Société de chirurgie, à l'occasion d'un fait de Demarquay de fracture du fémur durant les manœuvres de redressement forcé d'une ankylosc coxo-fém orale, déclarent que cet accident leur est arrivé et qu'ils n'en ont point éprouvé d'inconvénients. De là à conseiller la rupture intentionnelle de l'os au voisinage des jointures ankylosées, il n'y avait qu'un pas. Il n'a pas été franchi de suite, mais il l'a été, et aujourd'hui, après les faits de M. le professeur Verneuil, de M. Tillaux, relatifs à l'ankylose de la hanche, ceux de M. OUier et d'un bien grand nombre d'autres chirurgiens relatifs à l'ankylose du genou, on peut dire que la fracture chirurgicale entre dans le trjiitement des îuikyloses vicieuses au même titre que la rupture des adhérences et
la résection. Les observations de Langenhcck (de Hanovre), de Billroth et de qnel([ues auti-es chirurgiens allemands montrent que de l'autre côte du Rhin l'ostéoclasic jouit aussi d'une certaine faveur dans le traitement des ankyloses coxo-fëmorales.
C'est surtout dans le traitement du genu valgum que la méthode ostéoclasique a pris une extension considérable. Pratiquée déjà depuis plusieurs années par M. Delore (de Lyon), elle se répandit chez nous à la suite de sa communication au Congres de l'Association française pour l'avancement des sciences de Lyon, en 1873. M. Tillaux l'importa à Paris, mais en modifiant complètement le procédé de l'opérateur lyonnais. A différentes reprises, la Société de chirurgie a discuté les. avantages et les inconvénients de la nouvelle méthode, tandis que Saurel, Barbarin, Barbier, Vergue, de Santi, Peyre, ont étudié cliniquement ou expérimentalement les effets du redressement forcé. Elle semble pour un grand nombre de chirurgiens présenter tant d'avantages, qu'on étudie les moyens d'étendre ses applications, même chez les sujets un peu âgés, chez lesquels la résistance du squelette met en échec les. efforts du chirurgien et de ses aides. C'est alors qu'apparaissent en France, pour la première fois, les ostéoclastes. C'est à un habile fabricant d'appareils de chirurgie, M. Collin, que revient le mérite d'avoir construit un ostéoclaste reposant sur des données véritablement scientifiques. Cet instrument, présenté par M. ïerrillon à la Société de chirurgie, jouit pendant un certain temps de la faveur des opérateurs. Cependant, sinon des revers, tout au moins des échecs, survinrent dans son emploi, et l'ostéoclasie périclita un moment en tant que méthode générale de thérapeutique.
Du reste, elle était peu employée à l'étranger, où nous ne trouvons guère à signaler , en Allemagne, que quelques
cas de Billroth, de Gersiiny, de Gûssenbaiier, de llofmokl; en Italie, quelques laits moins nombreux encore et en Angleterre pas un seul pcut-cMre.
Quatrième période ou période de perfectionnement et d'application. — L'ostéotomie de Macewcn aurait sans doute porte un coup mortel à l'ostcoclasie, appliquée au traitement des déviations latérales du genou, si les perfectionnements des appareils n'étaient venus conserver à la division sous-cutanée des os au voisinage des jointures l'innocuité et la précision, qui sont l'apanage constant de son emploi au niveau des diapliyses. Un jeune chirurgien lyonnais, M. Robin, a eu le mérite de comprendre que pour que l'ostéoclasie soutînt triomphalement la lutte avec l'ostéotomie dans toutes ses applications « il fallait mettre entre les mains des chirurgiens un appareil ou un procédé avec lequel il put agir sur l'os caché dans la masse des parties molles, ainsi qu'on le fait dans une opération à ciel ouvert, » c'est-à-dire avec une précision mathématique, comme dans la division directe de l'os, mais avec cet immense avantage en plus, à savoir l'intégrité absolue des parties molles et même du périoste. Sous le patronage de deux maîtres éminents, M. le professeur Ollier et M. Daniel Mollière, M. Robin a créé une véritable méthode nouvelle d'ostéoclasie qui, soit à l'aide de l'instrument de M. Robin lui-même, soit à l'aide de celui de M. Collin modifié d'après les nouveaux principes, a fait ses preuves dans le traitement des déviations des membres, autrefois l'écueil de tous les procédés ostéoclasiques, les ankyloses et les déviations latérales du genou.