CHAPITRE I
Objet de ce travail.
Celui qui étudie les systèmes de Platon ou d'Arislote n'est point regardé comme un ouvrier inutile , s'il s'est borné à établir quelque point seulement de leurs doctrines ^ plus important ou plus délicat que tout le reste. La philosophie de Pascal est moins connue que celles d*Aristote et de Platon : sera-t-il sans intérêt de consacrer cette étude à une seule des questions nombreuses que soulèye Tceiuvre des Pensées^ et de borner ce travail sur Pascal à rétablissement d'une seule thèse?
Les œuvres posthumes de Pascal pourraient donner lieu à des études pleines d'attrait sur les principes admis par ce puissant génie, soit en littérature, soit en politique, soit en morale. Mais^ de tous les sujets traités ou effleurés dans ces précieuses notes^ recueillies aujourd'hui enfin avec la scrupuleuse re-
ligion dont elles sont dignes, le plus considèi^able^ soit par l'intérêt qu'il excite naturellement dans tous les hommes 9 soit par l'importance singulière qu'y attachait l'auteur, soit par la manière originale dont il Ta présenté, c'est, sans contredit^ la question de savoir s'il faut croire à l'existence de Dieu et à une vie future.
Montrer comment ce prohlème a été posé, enten-^ du, discuté^ résolu par Pascal^ tel est le but que je me propose dans ce travail.
Mais^ pour un esprit aussi original que l'autenr des Pensées^ pour un philosophe aussi indépendant de toutes les écoles et de tous les maîtres^ une question domine et précède toutes les autres : c'est celle de la méthode, celle de savoir jusqu'à quel point et comment, selon lui^ il a été donné à l'homme d'ar^ river à la vérité, ou de s'assurer qu'il la possède. Je devrai donc m'appliquer d'abord à rechercher, dans pascal, la naissance, les progrès^ tous les principes de ce que j'appelle sa méthode. Ainsi, en même temps que j'aurai, je l'espère, jeté quelque lumière sur une partie intéressante de sa philosophie, j'aurai dégagé un élément indispensable à la solution de toutes les autres questions qu'elle soulève.
De cette première partie de notre étude peut-être ressQrtira-t*il que Pascal eût apporté dans la science une méthode aussi neuve que féconde > si les loisirs d'une plus longue vie et les forces d'une santé moins débile lui eussent permis de mettre la dernière main à son <Buvre immortelle. Je n^ai point la ridicule
prétention et remplacer Vartîste el de donner la vie à sa statue inachevée : heureux, au contraire, si, en Irassemblant les membres épars du chef-d'œuvre, je puis faire déplorer davantage la jalousie de la maladie et de la mort Tout le monde a admiré, dans la sublime ébauche que Pascal nous a laissée, les vues d'un esprit prodigieux en même temps par sa justesse qtie par son audace et sa puissance.
Mais ce qui me semble avoir été moins remarqué, c'est que ces vues diverses ^semblaient destinées à introduire parleur ensemble une méthode nouvelle 4ans la philosophie , méthode moins artificielle et plus conséquente que celle de Descartes, s'appùyant •tir le doute réel, comme celle do Descartes sur le ëoQle méthodique, née peut-être d'une déception de ta méthode cartésienne.
' Ce ne sera donc qu'après avoir établi, à l'aide des fragments de Pascal , quelle fut sa méthode philosol^hique, et pour justifier seulement les préceptes par un exemple, que nous aborderons l'application qu'il «n a feite à la question de l'existence de Dieu.
J'écarte de mon sujet tout ce qui, de près ou de loin, se rattache aux querelles purement théologiques : je ne veux voir dans Pascal que le philosophe, et non le héros do Port-Royal) je n'y cherche que les élans de cette puissante et chaleureuse raison, poursuivant jusqu'à leur dernière retraite les hommes qui prétendent vivre sans Dieu, et nullement les efforts do cette dialectique subtile et savante qui confond les erreurs des dissidents, ou la religieuse impiété des casuistes.
Ail 17^ sièole^ époque de croyances fermes et as» suréesj od faisait plus d^ètat d'un écrit sur l'ortho^ doxie religieuse que d'un livre contre les athées. La guerre n'était encore que sur le seuil des temples ; chacun ne luttait que pour la défense de son autel* Les attaques ne menaçaient pas encore gravement^ comme au siècle qui suivit^ et dont le nôtre a hérité^ cet autel commun y placé au fond de tous les sanc-»* tuaires^ où la foi, d'accord avec la raison^ où tous les cultes ensemble adorent le même Dieu^ auteur et principe de toutes choses. On lisait alors arec un vif intérêt les relations obscures des plus subtiles controverses religieuses. On allait jusqu'à la dernière ligne des plus gros livres d'ArnaulL On connaissait mieux le point le plus délicat des Réponses à Claude et à Jurieu^ qu'on ne connaît aujourd'hui l'Histoire des Variations. Les matières théologiques étaient moins étrangères à la conversation des salons qu'elles ne Je sont aujourd'hui à ceille des presbytères» Madame de Sévigné discutait dans ses lettres sur la grâce et le quiétisme, et l'on mêlait volontiers^ dans les ruelles « des contestations sur l'amour de Dieu aux propos de galanterie. Ausçi ne faut-il pas s'é'tonner qu'on ait alors cherché dans Pascal plutôt les preuves de la religion chrétienne et catholique que les preuves mêmes de l'existence de Dieu* Les éditeurs entrèrent dans cette voie ; les commentateurs suivirent^ et l'opinion s'accrédita. On vit dans l'ouvrage de Pascal plus de théologie que de philo-
Sophie : nous ne craindrons pas de dire que c'était le rabaisser.
Pascal avair bien compris que celle-ci domine celle-là j et que, s'il est vrai /par exemple, que l'homme ne puisse rai^nnablement rien croire, si Texisténce de Dieu est à jamais pour nous un problème sans solution, il faut, à plus forte raison, re^ noncer à toute la théologie. Et quand nouiâ n'en aurions pas d'autre preuve que notre admiration même pour Pascal , nous devons croire que, dans son plan, le problème logique précédait tout le reste, et que Texistence de Dieu était établie, quand il commençait à traiter des miracles et des autres preuves de la religion chrétienne. Pascal serait-il allé grossir le nombre de ces contempteurs insensés de la philosophie, qui consentent à n'avoir d'autre appui que le néant, et se plaisent à bâtir en l'air?
Pascal est un chrétien sans doute 3 mais aussi il est un philosophe, et pour lui, comme pour tout homme qui pense, la philosophie sert d'avenue au christianisme. Son livre devait être, avant tout, un Ouvrage contre les athées (l).Sans doute, une magnifique apologie delà religion devait le couronner. Elle en eût
(t) C'eit sont oe n<m qu^^Atait amiMcé a«x eonlemporaiDg. Madame Peirier et les pfenûera éditeurs nous parlent des PenséeS| comme des matériaux destinés par M. Pascal k^ion grand Ouvrage contre les Jthée$.9\oir M. Faugère^introduction, p.xyin» p. XXIII. Voir aussi le Mémoire sur la vie de M. Pascal, par Marguerite Perrier, sa nièce, publié pa^ M. Cousin : « Pendant que M. Paeeal travàiUait cdnfr e les <tihées,.. « et tous les anciens critiques ^e Pascal.
été la partie peut-être la plus considérable , mais assurément la moins neuve et la moins prodigieuse^ Otez à Tauteur sa méthode philosophique et son in^ comparable talent d'écrivain^ s'il est possible de dis* séquer ainsi le génie ^ et sa démonstration aurait sans doute langui dans une exposition savante^ mais vulgaire^ de preuves déjà mille fois présentées , du moins en partie ^ par les apologistes de tous les siècles. Il fallait qu'elles fussent précédées des considérations philosophiques qui les appuient^ et pré^ sentées dans l'ordre méthodique qui en fait la force, pour former ce monument inébranlable et sans pareil dont les matériaux qui nous restent attestent la hardiesse et les gigantesques proportions.
Je me propose donc uniquement ici d'étudier la méthode de Pascal^ en elle-même d'abord^ et en» suite dans une de ses principales applications. Mais^ dans les limites même où je réduis mon sujet, je ne me dissimule point quelle enest la grandeur et l'étendue. Quelle que soit la question qu'un homme de génie traite^ il y met son âme tout entière. Dans n^ système logique et conséquent, il est diffk^ile de saisir à part un point qui ne se rattache pas étroitement à tout l'ensemble. Mais c'est surtout quand il est qaestioii de PaMal, qu'on doit s'attendre à ren-* contrer^ partout à la fois, et réerivain et l'homme tout entier. Car jamais peut-être les doctrines d'aucun penseur ne se sont mieux reflétées dans sa vie.
Pour bien saisir la pensée d'un de ces hommes aussi grands par le codur que par l'esprit, chez qui
ies sentiments et les idées marchent toujours de* concert) et dont Tàme est;^ pour ainsi dire^ toute d'une pîèce^il faut Tavoir obserrée dès son origine et en avoir suivi le progrès et les vicissitudes aâ milieu des influences de touteis sortes. Aussi devronsnous d'abord^ à la lumière de la critique moderne^ en nous éclairant surtout des importants travaux de MM. Cousin^ P. Faugère, Vinet et Sainte-Beuve, jeter un coup d'œil sur la vie ^0 Plfôfal; et ainsi, peut* être découvrirons-nous plus aisément le germe et le nœud de son système.
Nous devrons aussi cherté v à «i^iM|Wit iMièofili de Pascal par laa nnaeigiieBeiK» qui notti» ont été transmis sur sa personne et sur son caractère y et, en même temps, il nous sera peut-être donné d'éclairer à leur tour quelques parties obscures de s» biegraphie des lumières que peuvent nous fournir ses écrits.
On sera étonné de voir servir à un même dessein,, ttooneourir au même but, bien des actions qui ont pu paraître juisquUci incohérentes et inexplicables^ iiien des pmsées qui ont fait sourire de pitié les esprits forts , bien des paroles qui ont scandalisédes âmes tîmofées, à» cboses même sur ksqueU les les ennemis de fageal ont l'habitude d'insister d'ua air d^ triomphe, et que ses amis auraient bi<|i vcmlu ensevelir dans un prudent oubli^ et pieuwmeM effacer de sa ^rie et de ses ouvrages.
Je serai satisfait si, au milieu de tous ces élé^ ments divers^, de ces actes d'apparente folie et d^ad^ mirable raison, de ces chefo«d'<BUvre et de Msfrag-
— 8 ~ xneats incomplets y de tant de pensées qui semblent faites pour se combattre, pour çéjouir et aecdiler tour à tour des défenseurs et les ennemis de la vé* rité^'ai pu foire enirevoir une vie pleine d'unité , de droiture et de grandeur, et un système qui y pond par sasuite^ sa rigueur et son. élévation.