CHAPITRE II
Bm lAflUifiiBOM Btm» lesquelles se fbrma le corar et se développa le gtele de Fasoel.
Son père. — Ses sœurs. — Son éducation. — Ses premières études. — Lecture des philosophes. — Sa vie dans le monde. ^-> L'hôtel de Roannez. -— Sa retraite. — Port-Royal.
La pltipart d(es bemtMs qui conservent aujourd'hui dans la vie une foi religietise à. l'épreuve de la pt^ilosophie an^ndaine, sont de ceux qui ont appris, à aimer Dàeu^ au miUeu même des caresses de leur Bftére ^ et qui ereiraenit devenir de mauvais &Ib, s'ils devenaient des incrédules. Pascal n'associa j[>oint ainsi l'amour de Dieu i l'amour de sa mère ^ 4U*il peirdit fort jeune^ et qu'il pat à peine con- Asitre i mais ce fut dans la piété éclairée de son père ^ et dans l'affection de ses deux sœurs ^ <îil- Jberte et Jacqueline ^ avec lesquelles il fut toujours très«^troit6ment.uni> qu'il trouva ces insensibles et puissants . enseignements de l'enfance^ qui décidenî
de toute la vie^ en gravant pour jtma«s dans lef eœvrjèjne laîs' qnelte religio<& domestique^ quel auguste rèapedt pour le Dien de lafamille.
C'est on sjpéctade intéressant à' conteinpler^ que cehii de cette iaontHe d'élite groupée amtour d'un ehef dÎBtÎBgoé^ qui sait réànir en lût et la direction d'un père habile^ et la déAicate sollicitude d'une mère. Etienne Pascal fut un de ces hommes rares , reoommandables à la foia par les vertus et le talent > également capables des spéculations de la science et de l'exercice des pins importantes charges publiques , attachés au . soin de leur fortune dans ronique Intérêt .de leu» enfants , vivant ^ans le monde sans en subir l'esdavàge^ intègres jusqu'au scrupule 9 plus attadiés à Tesprit et à la morale de l'Evangfle qa'à l'extérieur et aux pratiques de la religion 9 en un mot joignant à la droiture et à Télèvàtion. de l'esprit la droiture et l'élévation du cœur. € n avait été (1) durant neuf années inten- » dant de Normandie^ de 1639 à la fin de 1648; il M avait eu en quelque sorte un pouvoir absolu sur » cette province^ oè régnaient les plus grands dé- 9 sôrdres;^ porala peeotmtibus prœmeia, comme 3 aurait dit Tacite; et où il eut]^ sous la protection -»: dea armes^ à réformw tous les rôles des impôts. 9 Mais, nouvd jégrieola^ il s'acquitta de son devoir » avec tonte la. droiture et l'équité possible^ ne .» voulant pokrt.queeeox qui étaient à lui reçussent
(1) M. GoNOB^page 25. — Recherches sur la maison où Biaise Pascal est né, et sur la fortune d'£tienne Pascal, son père.
» rien de personne» Il ninroja niènie in» tfe te» p»* » rents^ qui était son seerètaire, pour atoir reqvb y> quelque chose. 11 sortit de la preirbiee les tmias* » pures 9 et reçut de la ooar^ dandde» lettres de )t conseiller d'EtatuQhauttèmoignage desatisfiaction..
» Et s'il ne laissa pas à sa fomilie de ces grand» }> biens qui^ selon Texpérience de tous les teosps^ » parviennent rarement à une troisième gènèratÎQh^ » il lui légua un impérissable héritage d'honneur^ y que préféra de beaucoupcette famille si vertuease> » si digne d'un tel père. »
Ses en&nts purent .dire avec vérité dans l'é^ pitaphe qu'ils lui consacrèrent : « Il fut illoatre par )^ son grand savoir, qui à été reconnu des savante » de toute l!Europe.; plus illustre encore par sa » grande probité ^ qu'il a exercée dans les chargea » et les emplois dont il a été honoré ; mais beaor» ï> coup plus illustre par sa piété exemplaire» So» » cœur a été tout entier à son Dieu , à soa roi^ à sa » famille , à ses amis» »
Tels étaient les seirtiments dont Etienne Paseat avait rempli sa maison: aussi ^ lorsiquà son re» tour de Normandie , sôus la conduite du docteur Guilleberty il embrassa cette vie de dèvoUon qui iui valut les honneurs d'un éloge funèbre , ses enr fants^ préparés à la même conduite par les mêmes principes, n'eurent pas de peine à le suivre dans cette nouvelle voie, à le dépasser même dans l'élan de la jeunesse, et avec toute l'ardeur de leurs âmes neuves et pures.
On peut aisèoieot se figurer ce que fut Vhda^ cation morale ^t rdigîeuse des edfanits d'Etienne Pascal : un échange amical, uti èpanehement ira*temel de tendres et pieux sentiments» L'autorité respectée d'un père les inspire : sous ses yeux el sous ses ordres, Gilberte^ la sœur 2^Eièe, les fail douconont pénétrer dans l'àme de Biaise et de Jac* queline. Enfant mère de familley les naife instincts d'une bonne nature lui tiennent lieu d'expérience. Devenue plus tard Madame Perrier^ épouse et mère accomplie j après avoir ébé le modèle des filles et des sœurs, Gilberte aura Iç droit d'être fière^ et elle écrira avec un noble orgueil, sous l'éloquente inspiration de l'amour fraternel et de l'ad** miration la plus légitime, ces biographies si charmantes par leur simplicité naïve et par le parfum exquis de la candeur et de la vertu. Elle est l'historien de la famille, comme Jacqueline en est le poëte^ et Biaise le philosophe.
Jacqueline , connue dès son enfance par son ta« lent pour faire les sonnets et les petits vers, destinée à briller dans le monde , n'eut bientôt d'autre désir que d'aller se faire oublier dans la sainte re» traite de Port-Aoyal. Mais y au milieu mèmt de ces pieuses filles^ on distingua sa vertu : elle fut faite sous-prieure , et mourut de regret d'avoir signé le formulaire.
Dans la maison paternelle^ elle s'était trouvée naturellement la confidente des pensées et des senti-
méats de son frère (1). Il y eut de Tan sur l'autre^ à en juger par les biographies et les lettres^ une réciproque influence. Miadame Perrier nous apprend qu'ils s'aimaient avec une tendresse toute particulière. Les mémoires des religieuses de Port-Royal nous donnent à penser que c'est la sœur sainte Euphèmie qui dètermifîa^ pair ses conseils^ M. Pascal à employer toils ses talents au service de Dieu et à la défense de la vérité; elle-même nous fait savoir que^ bien souvent, elle titat la plume pour son frère (2). Combien ce commerce de pieuse intimité, de services affectueux^ dut agir sur l'âme candide de Pascal !
Ce n'est points certes^ par le pur effet du hasard que tous les enfants d'Etienne Pascal se trouvèrent capables dé tenir une plume avec distinction; ce n'est pas non plus le hasard qui les rendit tous^ à une certaine époque^ sensibles aux charmes de la rétraite et pressés de l'unique désir de faire leur salut On doit voir là, je pense^ le fruit naturel de l'édaeation de la famille ^ le développement nécessaire des principes d'Etienne Pascal^ feçus dans des âmes de jeunes filles^travaillés en commun par des imaginations heureuses et fécondés par une puissante raison. L'àir qu^)n respirait dans la maison paternelle était salutaire aux progrès de l'intelligenee et disposait à l'esprit chrMIen.
(I) Pbrsbbs f Fragments et Lettres de Biaisb Pàscil.— >Bdîtioii de M- P&OSPB& FiUGiaB, t* i, p. 5 sq.
Oest à cett$ édition que nous renvoyons le lecteur, dans tout le cours de ce travail.
Maâièmaticien dUtingué^ en, même temps qu'il était très-versè dans la connaissaDoe des langues^ Etieime Pascal voulut instruire lui-même son fils^ qu'il chérissait d'une affection singulière, et comme fils unique^ et à cause des étonnantes espérances qu'il avait laissé d'abord concevoir. Il avait, dans ce dessein, résigné sa charge de président en la cour des aides deClermont; et, quoique assez peu accommodé des biens de la fortune, dès l'année 1636, il était venu s'établir à Paris. Il cultiva en son fils^ avec un soin tout particulier, cette tendance à la clarté des idées> à la rigueur du raisonnement, à la précision du langage, qui semblent être les caractères princi** paux de son génie. Ainsi, Biaise Pascal, outre l'es-^ prit de la famille, reçut de son père, dès l'âge le plus tendre^ le goût des sciences exactes^ l'habitude des démonstrations géométriques et le besoin de vérités solides. Ainsi préparé par la nature et par les soins paternels, vainement voulut-on le tenir éloigné des études qui lui convenaient: les mathématiques s'emr parèrent de lui, et ne le rendirent, plus tard, à la philosophie que possédé du besoin de rigueur, qui le fit sceptique^ et armé de la découverte, qui le fit croyant.
Ici nous devons signaler une nouvelle et considérable influence : après les conseillers naturels dont Dieu a entouré l'enfance, les livres, conseillers de la jennesse, si puissants pour altérer l'œuvre commencée par la sollicitude des mères.
Ce fut à rage de douze ans que Biaise Pascal fut
admis dans la bibliothèque de son père^ où il trouva sans4loute^ à c6tè de nombreux ouvrages de science^ la fiible^ le Manuel d'Ëpictète^ et les Essais de mes^ sire Michel^ seigneur de Montaigne. Descartes était encore enfermé dans sonpo^I^^ en Hollande.
Pascal^ dans son entretien avec Sacy, lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient été Epietète et Montaigne. Pour ne pas citer ici un grand nombre de phrases où traduites de l'un^ ou prises presque textuellement de l'autre^ qui n'a pas admiré, dans le style de Pascal, avec tout le piquant du moraliste français, toute l'élévation austère du stoïcien? C'est à travers Montaigne que Pascal a lu les anciens auteurs. C'est dans Montaigne qu'il prend les textes qu'il lui arrive de citer. Mais, en général, il se sert peu de l'esprit d'autrui; il n'est point un érudit.
Il semble, toutefois, connaître à fond les livres des rabbins, les Talmud, le Mischna et le Gemara (1). Qaant aux Testaments, ancien et nouveau, les matériaux préparés pour la dernière partie de son ouvrage contre les athées et son Abrégé de la Vie de Jésus^Ghrist, récemment publié par les soins de M. P. Faugère, nous témoignent assez qu'il les connut, et les posséda aussi bien qu'aucun théologien de son temps; et je parle du 17« siècle, non pas du nôtre!
Il a lu sans doute Gicéron et Platon 5 mais il nous le laisse deviner. 11 cite, au contraire. Tacite (2) et Macrobe (3),PhiIon et Josèphe (ft), saint Augustin (5)
(1) T. II, p. 209. — (2) T. II, p. 325. — (3) T. 11 , p. 384. (ft) T. Il , p, 309. — (5) T. I, p. 167; 1. 11 , p. 371 et 382.
el saint Thomas (1). Mais ce qu'il y a de plus intéressant pour nous^ c'est d'observer l'influence tq[u'exerça sur le génie de Pascal le cartésianisme naissant. Descartes était né vingt*septans avant Pascal (i)i et cependant Pascal avait déjà quatorze ans quand parut le Discours de la Méthode (5): Ajoutons que cet immortel ouvrage dut^ à cette époque» être UQ des moindres titres de Descartes à l'admiration de Pascal : car^ en même temps que le Discours de la Méthodei furent publiés la Dloptrique^ les Météores et la Géométrie*
~ Pascal avait connu le monde ^ et son esprit observateur ne dut pas rester inaotif et indifférent au milieu des réunions brillantes qu'il rehconti^a chez la marquise de Sablé et à l'hôtel de Roannêz; L'intimité qui l'attacha à M. de Roannêz^ le sentiment peutétve plus tendre encore qui le porta vers là sœur du jeune duc et pair^ nous ont valu quelques belles pages de lettres de direction spirituelle^ et peuirètré le traité sur les passions de l'amobr; mais, assurément^ la fréquentation assidue de cette haute maison fournit à Pascal plus d'une inspiration pour son grand ouvrage, plus d'une de ses immortelles pen* fiées. Il semble qu'avant que Pascal prit à tâche de convertir toute la famille à la religion auguste de Port-Royal, on tenait plus, dans l'hôtel de Roannez, à des airs de cour et à des manières de grand séi-
(l)T,ii,p. 35^.
(2) Descartesy né en 1596; Pascal^en 162a» «-(3) En 1637.
gneur qti'aux principes du christianisme et de la sévère morale. Qui sait si ce n'est point par une noble vengeance qu'il voulut un jour enlever au monde/au péril même de sa vie (t), Théritier de cette maison^ où il s'était peut-être vu lui-même sur le point d'être enlevé à la foi?
La comparaison qu'il put faire de l'éclat et de la frivolité du grand monde y avec l'obscurité modeste et les préoccupations sérieuses des hommes de Port*Royal^ quand il vint à les connaître^ dut singulièrement profiter aussi à l'intelligence de Pascal. Le spectacle de l'innocence opprimée et de l'iniquité triomphante excita sa verve ^ alluma son génie ; avec quel éclat? chacun le sait Le progrès des mauvaises doctrines alarma son zèle^ enflamma son cou* rage^ affermit sa piété^ et mit entre ses mains toutes les foudres de l'éloquence. Aujourd'hui encore^ IV mi dès lettres 9 l'homme sensible aux malheurs de la vertu persécutée^ visite avec un religieux Intérêt^ non loin des [ ruines couvertes de lierre qui marquent l'ancienne enceinte de Port* Royal des champs^ quelques chambres modestes y auxquelles restent attachés les noms d'Arnault et de Nicole^ de Pascal et de Racine. Faut-il nous étonner qu'on ait trouvé de saintes et sublimes inspirations dans cette retraite^ quand elle était peuplée de ces illustres so* litaires^ puisque aujourd'hui encore^ leur souvenir^
(1 ) « La loonderge de la maison alla un matin ^ sur les hait heures, avec un poignard, pour le tuer; heureusement elle ne le trouva point. » T. i , p. 383.
qui y reste à jamais empreint , élève Tàmc et épure le cœur? C'est là que Pascal venait redemander la foi à MM- Rebours (1) et Sacy; c'est là que ^ plus tard, Tauteùr des Provinciales venait conférer avec Amault et avec Nicole.
Du fond de ce séjour de toutes les vertus^ Pascal ressentit plus vivement encore le contre-coup des idées qui emportaient la société de son temps. Il avait trouvé bien reçus et fêtés dans le monde, pendant les années de sa jeunesse^ qu'il s'y était engagé, sinon Fincrédullté et l'atbéisme de Desbarreaux (2)^ au moins ce scepticisme léger, insouciant, héritage d'un siècle trop éclairé déjà pour se payer des preuves surannées de la scolastique, et trop faible encore pour y suppléer par des raisons nouvelles. En même temps que son esprit juste sentit toute la force des raisons des sceptiques, son àme droite s'indignait de la frivolité de ces hommes, tètes bien faites, selon Montaigne, qui pouvaient dormir sur le mol oreiller de l'ignorance et de l'incuriosité. Trop sérieux pour être séduit par cette philosophie commode , Pascal ne put cependant se défendre d'en accepter les principes 3 mais il y vit des conséquences bien différentes de celles qui charmaient si fort les personnes du monde, et leur aplanissaient si complaigamment les voies de la sagesse. Rendant au scepticisme son caractère mélancolique et grave, Pascal entreprit de le sauver, à la fois, et d'un dé-
(l)T.i,p.5.— (2)T.ii,p.91.
sespoir impuissant^ et d'une déraisonnable Insouciance. Nous allons voir comment^ apportant à cette entreprise y avec les ressources de son prodigieux génie 5 les avantages d'une éducation de famille toute morale, des habitudes d'esprit sévèresi la connaissance approfondie des livres sacrés^ des études, peut-être moins savantes, de l'antiquité profane, Alais qui ne le laissaient cependant point en arrière de son siècle , la pratique d'un monde léger et fri^ vole, la connaissance et la haine vigoureuse du malj comment, enfin ^joignant à tout cela un tempérament ennemi de toute modération, surtout dans le bien, il réussit à concevoir et à tracer d'une main si ferme et si sûre cette magnifique ébauche dont la grandeur et la majesté commandent le respect et l'admiration à ceux-là même qui n'en pénètrent point le dessein et n'en soupçonnent pas l'ensemble.