‹ De l'ouvrage de Pascal contre les athées: 1ere partie: De la méthodeChapitre 7 sur 9 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Da Doute universel de Pascal; point de départ de sa Bléthode.

Soute réel et doute métho^qoe. — Pascal sceptique sur tous les pduts. — Ses piétendoes contridictions. — Les pIiUpsophes le renient. — Son jugement sur Descartes. — Tous les moyens de connaître également suspects. — La religion incertaine. — Son scepticisme et Port-^Royal.

Dès que Pascal entra dans la philosophie, jt en revendiqua fièrement tous les droits et la lihertè toat entière. Le doute ^ à qui Descartes avait mar^é sa place à Tentrèe du domaine^ fut aussi.pour Pascal le point de départ de la science. Démolir pièce à pièce un édifice ruineux pour le rebâtir ensuite plus solide y faire comparaître toutes ses idées au tribunal de la raison^ pour ne rien admettre en sa créance qui ne parût évidemment et indubitablement vrai , tel fut pour lui| comme pour Descartes^ comme pour quiconque est vraiment philosophe^ le principe de la méthode philosophique.

Mais ce serait une erreur de croire que Pascal a reçu l'idée cartésienne^ sans la modifier profondément. Le doute méthodique de Descartes n'a ni la profonde vérité^ ni la liberté absolue du doute t^ni* versel de Pascal. Le doute est pour Pascal une triste et présente réalité : il semble^ chez Descartes, n'être qu'un artifice d'exposition > et^ (eut au plus^ un sou*

venir. Pour Pascal, point d'arche sainte^ où demeurent à l'abri du doute les croyances de la religion révélée. Quelle vraisemblance^ en effets qu'il soit permis à la philosophie de douter de tout y hormis une seule chose : de douter de la morale^ et pas de la théologie 3 de douter de Dieu^ et pas du Christ? Descartes est, en vérité > ici d'une prudence qui a droit de surprendre. Avec quel soin extrême il évite de se compromettre! Sur les questions religieuses, il renvoie à M. Digby^ qui en sait^ dit^-il, bien plus que lui là-dessus.

P^our expliquer tant de circonspection, il fbut peut-être se rappeler que Descartes était déjà né (1) quand on brûlait à Rome Jordano Bruno (3), et qu'il était déjà homme fait quand se dressait à Toulouse le bûcher de Télésio Yanini (5). Pascal , au contraire, entare dans la philosophie, en homme qui n'est contemporain (4) ni de Bruno, ni de Yanini, et il doute avec une égale liberté et du Christ 6t de Dieu. On a dit cependant et l'on croit communément quîB Paseal a été sceptique en philosophie, et pas en reigio« (5). Le plus illustre des critiques modernes

(I) Deicartes est né à Lahaye, en Touraine, l'an 1596. (^ Brûlé ?if^ comme Mrétique, à Rome, en 1600. (8) Brûlé à Toulooseï comme adiéa, en 1619.

(4) Né à Clermont*-Ferrand, en 1623.

(5) « C'est en philosophie que Pascal est sceptique, et non » pas en religion. . . » P. y, ayant-propos de la deuxième édition des Pensées de Pascal, par M. Victor CoiTSiii,*V)ouyelle édition, »we et augmentée. Paris, 1844.

— siècle Pascal n'a pas fait âifficullè é$ f «i pr£ter ce pairalogisme grossier^ et de le ranger ainsi à là suite *d^ apologistes i^ulgaires du christianisme (1). Aussi ^e même critique a-t-il relégué Pascal au second rang comme penseur^ en lui conservant la vaine gloire d'être au premier, comme écrivain (â). Aus»i oe même critique, après avoir payé à Pascal son tribut d'admiration au nom dès lettres françaises, tht-il osé le renier et le braver au nom de la philosophie (3).

Pascal est beau autant que le faux le peut être > «disait un jour, chez M. le président de Lamoigndn y à fioileau , admirateur passionné des Provin^ales , un

(1) « Pascal appartient à cette école,» l'école de Huet. P. xtiii, avaiit-propos, ibid.

* L'adversaire des jésuites en devient, sans s^en douter, té » serviteur et le soldat* » P. xiii , îd., ibid.

(2) « Le penseur, dans Pascal, a des supérieurs; mais Pécri« vain n'en a pas. » P. it, avant-propos^ îbid«. -

« Jamais homme ne s'est plus contredit. » P. xix, id.^ ibid..

(3) « Oui, Pascal est un ennemi de la philosophie. La philo- Y Sophie est trop loyale pour le dissimuler, et trop sûre d'elle*

"» même pour redouter ni Pascal, ni personne. » P. vi, avantpropos de la deuxième édidon.

« Sn philosophie, il (Pascal) n'a foit autre chose que rallu- « mer la vieille guerre de la foi et de la raison, guerre fatale 4» à l'une et à l'autre. Pascal n'est pas de la famille de ces gran- » des intelligences dont lés pensées composent l'histoire intel- « lectuelle du genre humain : il n'a mis dans le monde aucun » prindpe nouveau, » P. 6^ Rapport à l'Académie française, ibjd.

Pj^e jègttite qui ne partageait pas^ on en ooii|iirdiid la raiflon j renthoasiasme du poëte. Le père a bit éeole. Je ne parle pas. des gens de sa robe^ qu'il dot convertir sans peine 5 mais ^ qui le croirait? il s'est rencontré 9 au 18<* et au 19' siècles^ des philosophes qui^ oubliant^ oomme les bons pères, que rien n'e^t beau que le vrai ^ ont dit et publié des Pensées^ qu'elles aussi , comme les Provinciales^ n'étaient que de belles menteuses. Et cela y pour ne pas accorder à Pascal ce titre de philosophe dont ils s'honoraient eux-mêmes. Ils ont eu honte de Pascal. .

Si , pour être philosophe , il ne suffit pas d^étee dominé par un sincère , par un ardent amour de la vérité; s'il faut y joindre la rigueur et la force du raisonnement, Tindépendance de la pensée, l'originalité des conceptions , la profondeur des vues 3 s'il faut, de plus, la lutte contre des préjugés puissants, et le courage de convictions périlleuses; s'il faut, enfin, avoir usé sa vie à la solution des plus difficiles problèmes et à la défense de la vertu et des saines doctrines, Pascal est-il pour faire honte même aux Aristote^ même aux Socrate? Si ce n'est point perdre le titre de philosophe que d'éviter le jargon et le barbarisme, d'écrire avec l'âme la plus sensible comme avec le langage le plus parfait, pourquoi écarter Pascal de la société des Platon et des Descartes ? Que si , au contraire , on n'est philosophe qu'à la condition de parler barbara et bavQliptm^ de mettre enseigne de philosophe, de prendre la !j barbe de Diogène, ou de s'affubler d'une robe de

pédant; sil faut aroir vécu dans lés ténèbres de iquélques* cliimériques spéculations , sans rapport à la vie pratiqué ; s'il est nécessaire, enfin, de mourir «n reniant et en blasphémant le dieu de sa mère ; nh! coifv«nons-en, cet honneur, dont Dieu nous garde, ne fut jamais ni prisé, ni recherché, ni atteint par Pascal.

Il faut le reconnaître, toutefois, Pascal parle avec un peu d'irrévérence de la philosophie et du prince des philosophes français : Il « n'estimé pas que toute » la philosophie vaille une heure de peine (1). y Il pense que m se moquer de la philosophie, c'est ï> vraiment philosophe (3). y> Mais rappelons-Dous combien de rêveries étaient alors comprises sous ce mot de philosophie; combien de rêveries nouvelles Descartes lui-même mit à la place de celles de l'antiquité (3>

Pascal n'a point, comme tiafontaine, pris le parti

(1) T. I, p. 181. — (2) T. I, p. I5SL

(S) Il est curieux de rapprocher ici les jugements de Pascal de la sentmoe rimée qu'il plut un jour à Voltaire de porter contre DeacarCes :

çMa raison n^a plus de foi Pour Béné » le Tisionnaire ; Songeur de la nouvelle loi , n éblouit» plus ^'il n'éelaire.

bans une éi>aisse obscurité, Il fait briller des étincelles ; Il a graTement débité Un tas brillant d'erreurs nouTelles Four mettre à la place de celles De la bararde antiquité. »

dv animaux contre Descartes (1). Il: nte m reioMt point à admettre^ comme hypothèse, tout ce qiii lui parait vraisemblable. Mais il ne peut sou&ir des affirmations gratuites ou hasardées ; il se rit des prétentions de ceux qui se donnent pour savoir takil de choses. Défendez-vous à Pascal de se Vengea par l'ironie de ceux dont Tair d'assurance, peut-être menteur, insulte si cruellement aux troubles, malheureusement trop vrais, de son âme?

Nous savons , par le témoignage de Nicole (2), et par celui de Marguerite Perrier (3), qu'il se moquait fort de la matière subtile^ a et traitait de rêverie, j> qui ne pouvait être approuvée que par entêtement^ ;» l'opinion de Descartes sur l'espace. ^ Mais ce qui le révoltait surtout, c'était sa manière «c d^expiiy> quer la formation de toutes choses (ft)} y> rien ne lui paraissant « sot, vain et ignorant (5) )> comme de prétendre pénétrer d'Aussi impénétrables secrets. C'est encore ce qui lui fait trouver ce titre d'un des ouvrages de Descartes, Principes de Philosophie^ ^aussi fastueux en effet, quoique non en apparence^ que cet autre qui crève les yeux : De omni scibili (6). Je ne puis pardonner à Descartes , disait-il souvent : ^r aurait bien voulu , dans toute sa philosophie, pou^ voir se passer de Dieu 3 mais il n'a pu s^empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le

(2) NicoLB, lettre 83. Essais de MoraU. — (3) T. i, p. 369. (4) T. I, p. 369, p. 181, p; 235. — (5) T. i, p. 68. Note. {(S) T. II, p. 68; 1. 1, p. 181.

vmide en mmiyetnenf ; après eeia>^il n'a .j^ua i|06 faire de Dieu (1).

. N'eai -- ce pa^t encore cantre Dearartèa qa'eat dirigé ce trait à Tadresse: des phîlosofihes : « La » belle chose, décrier à un homme qui ne se eooy naît pas^ qu'il aille de lui-même à Bieli! et la 1» belle chose de le dire à un homme qui se con- » naît (aj ! »

Mais^ sans nous arrêter à relever tous les points de dirergaice entre Pascal et Descartes, remar-* qnons le plus important de tous. Descartes a: su voir^ duns le Cogito , ergo 9um y non«*seulement le terme de son doute^ mab encore le principe de toute eerti* tude,le moyen de reconstruire l'édifice écroulé de tôs croyances. Je ne veux p<Mnt m'embarquer dans la critique de la philosophie eartteieimej mms je suis frappé de ce fait, que Pascal , un esprit qui n'a manqué assurément ni de pénétration pour la compr^dre^ ni de bonne foi pour se bisser convaincre , ait parié, de cette oMrveille d» CogitO), 9rg& iumy avec une telle indifférence (S). Il feudirait le juger bien insensé^ cet homme , qu'un mal terrible ronge et dévore ^ pour penser qu'il eût rcfstè à la légère loin de ses. lèvres le . remède ii^Ûibie. Je ne puis donc que constater ici un cas reœar^uMile d'inefficacité et d'impuisfanee de la panacée carlé^ sienne.

En présence d'une multitude de textes formels , il

(1) 1. 1 , p. 869, - (2) T. Il , p. 95. — (3) T. i, p. 16$;

panU^mvèrilié^ s«irabondant d'établir que Pâcnl^ n a trouvé nulle part cette certitude absolue et râi^ sonnée rètée par la philosopiiie. Cepepdanty comm^ ce point est devenu^ dans ces derniers temps^ l'objet de nombreuses et intéressantes controverses^ il de-» maÉde- à être établi d'une manière quine soufire pas de réplique.

Est«il une seule des raisons de s'abstenir observées par Pyrrhon. on par JËnésidème^ qu'on ne retrouve dansPAseal?Or^ reproduire après deu^ mille ans le» objections des sceptiques, depuis deux mille ans combattues 9 n'estrce pas bien montrer le cas qu'on fait des prétendues réponses de la pbilosopbie doig^ matique?

Ëstril un seul de uùs moyens de connaître en qui Pai^aL ait eu confiance? L'autorité^ les sens, le rai^ sonnement, la raison, sont également suspects à ses

yeux»

Tant s'en faut que Pascal ait partage cette étrange, mais commune doctrine, qui met l'autorité de lliis** toire au-dfôsusde la raison , qu'au contraire il sem^ blepartotU faire assez bon marché. du témoignagci; èss b^^mmes. Pour lui, Troie et A^memnon n'ont ji^Mésexisfé que dans l'imagination d'flomère (1).^ n'Biàmwiede ces notes elliptiques qui, si elles, ne: sotftpas^, au milieu de ces précieux débris, cequUL y a de plus intéressant sous le rapport littéraire , sont peut-être, en revancbe, ce qui fait connaître, le

(1) T. II, p. 19a

plus à nu, la pensée intime de Tauteur^ nous lisons t;ës mots^ qui seinblent assez signifiéaftis : « Témoignage^ de soi , nul (1). » : ' -

Ailleurs ^ et sous ce titre^ Autorité , nous lisons : *« Tant s'en faut que d^avoir ouï dire une cltbsè^ soit ^ la règle de votre créance ^ que votfs ne detez rien '^croire sans vous mettre en rétat^coinme^ si vous » ne l'aviez jamais ouïe (2)^ » etc. *

Rlen> dans lé domaine dé la tradition^ ne Ifeir pa-* rait mieux établi que l'hiètoire des Juifs. Elle n'est pas à comparer avec celle dés Chinois, des Egyptiens et dés Grées; et cependant lés preuves qu'on en tire à l'appui de la religion né sont pas absolument convaincantes; seulement^ ce n'est pas être sans raison que de les croire (5).-

Loin donc que les connaissances dues à la: tradition soient seules mises en réiserve* par Pascal au milieu du naufrage universel, il parait les considérer eoinméune des premières clïoses qui doivent être abandonnées.

D'ailleurs^ ne serait-ce pas supposer dans Pascal une bien grossière inconséquence^ de croiï*e qu'après avoir accumulé les objections contre le témoi-

^3) T«n,^p.^26A. « Les prophéties, les mirades mèmes^ les » preuves de . notre rel%UB ne sost pas de telle nature qu'on » puisse dire qu'ils sont absolument convaincants. Mais ils le » sontaassl^de telle sorte, qu'on ne peui-dire que ee soit être. » sans raison que de les croire, eie. )>

fMge des 5608 1 il ait trouvé la certitude absolue daM là tradition y qui ne repose , en dernière ana* lyse^ que sur le témoignage des yeux et des oreilles?

Ne trouYons^nous pas indiquées ou dèvelopppées dans Pascal toutes les objections des idéalistes contre le sens eomoiun; celles qu'ils tirent de tous les effets de rimagination (1), des songes^ du dèlirei de la folie ^ de notre disproportion (2) ayee les objets^ de réooulement perpétuel et des choses et de nous mêmes (3) ? Nous teignons les choses de nos qua-^ Htés (4). Nous ne savons qui dit le vrai^ du verre qui semble grossir eu amoindrir les objets (5), ou de jnotre ceil > nous ne savons pas si^ en disant les mêmes mots I nous entendons désigner les mêmes choses ; « nous supposons que tous les conçoivent de mêo^ ]» sorte , mais nous le supposons bien gratuitement , -» car nous n'en avons aucune preuve (6). »

Le raisonnement est, de tous nos moyens de coanaître, celui que Pascal attaque peut-être avec le moins d'amertume. Cependant il compare les lois des logiciens à celles que se sont faites à eux-mêmes les soldats de Mahomet et les voleurs (7).

« Tout notre raisonnement se réduit à céder au y sentiment; mais la fantaisie est semblable et con«>^

(i) T. Il, p* ft7» Voir tout. le difl^itrd des FmsMneês PnmfêUiBif et fossim, les articles mlitulés ih/rrkomisme..

(2) T. it, p. 62. Voir tout le chafiitm iotitulé: JK^reporfiofn de VBomme» eifomm.

(3) T. Il, p. 71, -^ (ft) T. u, p* 74. - (5) T. i, p. US. (6) T. Il, p. 107. — (7) T. I, p. 186..

9 Ivaire au sentiment : de sorte qu^on ne peut dism tingaer entre les contraires (1). »^

« Certainement} la méthode de former des démonsut tralions accomplies serait belle; mais elle estinous )» dit Pascal} absolument impossible (2). »

^ La raison agit avec lenteur et avec tant de vues , Y sur tant de principes^ lesquels il £aut qu'ils soient » toujours présents 9 qu'à toute beure elle s'assoupit » et s'égare^ manque d'avoir tous ses principes pr^- 9 sents. »

Enfin^ les manuscrits de Pascal nous offrent une pbrase qui^ bien que barrée (peut-être par ses amis de Port-Royal)^ est bien certainement une expression-^ fidèle de la pensée de l'auteur: (dise peut faire qu'il » y ait de vraies démonstrations.; mais cela n'est pas. -» certain. Ainsi cela ne montre autre chose, sinon » qu'il n'est pas certain que tout soit incertain^ à la y> gloire du pyrrhonisme (3). y

Qui ne sait^ enfin , combien peu de cas Pascal fait de la raison , de cette raison si imbécile^ quoique si i^uperbe, qu'un vent manie et à tous sens (a); qu'un;^ rien emporte hors. des gonds (5); qu'une mouche^ qui bourdonne tient en échec (6); que la coutumedénature (7) ; que les impressions anciennes abu-^ sent (6)9 que les charmes de la nouveauté (9) sédui* sent; que le mouvement^ l'air du visage et le ton de^

(1) T. 1, p. 125. — (!^ T. I, p. 221 — (3) T. ii , p. 98 et99. (4) T. II , p. 50. — (5) M., ibid. — (6) T. ii , p. 54. (7) T. II, p. 131 (8) T. H, p. a£. -r- (9) T. n, p. 52..

la voix (1) dèmonteat de son aasielte aaturelle; qui cède à nos fantaisies et à nos cajurices^ qui a ses èpor ques^ qui varie avec les climats! << Un méridien dè-^ y> cide delà vérité— L'entrée de Saturne aq Uoo nous )» marque rorigine d'un tel crime. Plaidante justice » qu'une rivière borne! Vérité au deçà dea Pyrénées^ » erreur au delà (2)! .

« ^ Gomme la mode fait l'agrément^aussi fai:t*elle la » justice. V . . . : K

€ J'ai bien peur que la nature ne soit unepremière j> coutume^ commje la coutume est une seconde na«- ^turci»

, On n'en finirait pas^ si l'on voulait /lignater toutes .les attaques de Pascal contre la raison. Aucun arguV ment ne lui a échappé. La nécessité même de croire 4 certains principes» ee qui a toujours été la dernière ^tr^^ite du ratipnali$me> Pascal ne se gène pas pli» que Kant pour la forcer.

« Je m'arrête^ dit-il, à Tunique fort des dogmatisa » tes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincère*- V ment, on. ne peut douter des principes naturels. >. Contre quoi les pyrrhoniens opposent, en Am mot, > l'incertitude de notre origine, qui enferme celle de jTHQtre nature? A quoi le$^ dogmatistes sont encore ^, à répondre^ depuis que le monde dure (3). » - , ^ Pourquoi donc les amis de Pascal ont-ils jju^qu'ioi laissé à ses seuls ennemis le soin trop facile d'établir que, pour l'auteur des Pensées, itn'y apas de certitude

(1) T. 11^ p. 54.— C2) T. u, p. 126.— (3) T. ii, pu 102 et 103.

absolue? Parce qu^ik oQt cramt, en acceptant 'au wno: de Pascal le aoeptioivDiey: d'accepter aussi poui^ im l-mèposégmiiçe et la contradiétiqii. fis n*a?aient pas com{iris^ ils nayaientpas osé comprendre sa peivsée; /:• ' . ....

« Pascal avait bien senti que son système était trop bardi poor Port-HoyaL Pour n'être pas accusé par sas. amis de Mtir sur des fondements ruineux^ il attendait du moins qu'il eût acbevé l'édifice^ et^ju'il en pét ^montrer la solidité et la magnifique ordon>» nanoe^

Un jour, pourtant^ il leur en communiqua le plan; ^ l'esquisse qui en est restée^ dans la préface de 1669ynous est bien ptéoieuse. Mais^sans doute ^ la erainte d'inquiéter ces fiéèles croyants dut. plus d'une lois arrêter sur ses lèvres Taveu trop formel 4u scepticisme; leurs esprits prévenus n'en saisie rent point le sens enveloppé ; leur analyse y faite sur.des souvenirs de dix ou douze ans^ n'en conserva 4[]ue quelques traces, m Après qu'il leur eut fait voir >:quelles sont les preuves qui font le plus d'impresp- )r.sion sur l'esprit des bommes et qui sont le plus

> propres à les persuader, il entreprit^ èerivait en » 1Ç69 Etienne Perrier^ de moiitrer que la religion

> cbrétienne avait autant de marques de certitude et ^d'évidence qae les choses qui sont reçues dans 1» le monde pour les plus indubitables. »

.. Rapprochons de ces mots, qui résument l'impression de ceux qui assistèrent à l'entretien^ tant.de phrases écrites par Pascal lui-même sur l'incerti-

tude âm choses qui sont mçum daut le monde peur le pios induiâiables. Rapprodums^en aortout ces lignes sur leaqudl» ^ je ne. gais poarqnoi^ Tatteiir tioa des critiques ne s'est jamais arrêtée :

« S*il ne fallait rien faire que pour le certain , oq: . » ne devrait rien faire pour la relig^on^ car elle n'est 'p pas certaine. A&s combien de cbos^ fait-on pour » l'incertain 1 Les voyages mr mer, les batailles ! Je » dis donc qu*il ne fandeaitrien foire du tout: car^ )» rien n'est certain ; et qu^l y a plus de certitude à » la religion^ que non pas que nous voyions le jour T> de demain (1). »

Le sentiment qui éclate dans la phrase de Pascal ne perce -t- il pas dans celle d'Etienne Ptomer? Point de certitude absolue c seulement ^ une certi-^ tude rdative^ qui a des degrés^ c'està-dire qui n'est pas la yraie certitude; et^ cela pose^ la religion chrétienne au nombre des choses les plus indubitablesr

Et ce n'est pas une seule fois que Pascal exprimecette pensée. On peut dire que Pascal y est toujours constant; et je ne crains pas d'affirmer que c'était là la vérité qu'il se proposait de faire saillir et de mettre en lumière dans son apologie de la religion- Comment expliquer autrement > et cette glorification perpétuelle dn pyrrbonisme^ et tant de pensées des^ tinées évidemment à entrer dans cette apologie, oà la religion n'est présentée que comme ce ^'il y a au monde de plus vraisemblable à c^re et de plus sûr à pratiquer ?

(1) T. II, p, 173.

l^âscAl deVaii-4 répandis |yrèinaturétti6M4ans to pnblic/ûu ttième dans Fort-Royâl> toos \e& doutet confiés à ces feuilles discrètes qui Itti oûft^Daervè le secret jusqu'à nos jours? Quel trouble c'eût été dans la retraite d*Araa«lt et de Ittcole, et quelle douleur vous tes dottres de la mère Angélique et de la sœur sainte ilupliémie y le jour où Ton eût su et publié dans te monde que le défenseur de Port- Royal, que Taoteur des Petites Lettres, avait pu penser un seul instant 9 avec les libertins, que le pyrrbomsme est le vrai , et que la religion n'est pas eertainel Quelle joie serait venue, dans le camp ennemi^ ajouter encore à rinsolenoe d'un facile triomphe t

RqNréBentoa84ious quels senliments durent éprouver ces pieux solitaires, quand, après la mort de leur illustre ami, ils déroulèrent, pour ainsi dire, le tes-^ tament de Pascal ; quand ils lurent ces pages si pro-' fondement empreintes de scepticisme*

Madame Perrier, Gilberte Pascal, avait foi en son frère, et souhaitait qu'on ne défigurât point son œuvre ; mais le sévère Amault ne pouvait pas comt* promettre Pbrt-Royal en couvrant de son approba* tion, si considérable en matière de foi, des réflexions aussi hardies. Lui, qui avait écrit pour démontrer l'existence de Dieu, par la raison 3 lui, qui admettait, qui défendait, contre les matérialistes et les scep* tiquei, la preuve cartésienne, pouvait-il laissercroire qu'un aussi grand esprit que Pascal eût fiait si peu d'état de toutes les démonstrations de Descartes et

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de la pluloMf hi« tout entière ^ que d'y suppléer^ pour sou 0Oia|rtQ>.pi^r les mêmes iiègiesrde prudence qui doivent, nous dètenâin^r à parier pour ou confire dans les jeuK: do hasard? ,r

Toutefois^ 4riïault ne voulut pas priver les sceptkjues et lès incrédules du fruit de oes rèftexionë éerites pour eux par un homme qui avait éprouvé en lui'-mème et la sou£Franee du mal et Tefficaibité du remède. Mais il eut soin de les présenter de lii ma^ nière qui lui. sembla la plus édifiante et la moins dangereuse pour la mémoire dé Pascal^ avec uA avis préliminaire^ pour prévenir le lecteur que l'auteur ne s'adresse qu'à ces malheureux/ sur qui sont im^ puissantes toutes les démonstrations de la raison, à des athées désespérés et abandonnés de toute la philosophie. Le livre parut avec bon nombre de phrases nouvelles et d'altérations plus ou moins graves > d'où il ressortit que Pascal ne song^it qu'à uh scepticisme plutôt possible que réel, et à une incrédulité qu'il n'avait jamais vue de trop près* Faut-il croire qu' Arnault ignorait que Pascal avait trouvé ee type^ mm dans son imagination, mais dans sa coikscience?

Malgré ces pieuses fraudes, sous cette enveloppe mensongère et sous cet air d'assurance, était-il diffi-^ cité de surprendre les battements d'une âme inquiète H agitée? Quel autre qu'un homme éprouvé long* 4Qmps par le doute et retenu encore dans ses angoisses, aurait pu concevoir et exprimer ces. tris tés et ardetites pensées que nous trouvons en particu-

lier.daits 1^ chapitres iii^ vu, vm et xxi de TédHion de Pof Ut^rai (1)?

Aajouvdliiri qm nonas oonnaismns josqu'àui piîe-^ mieM jetB de l'œuvre de Pawal, juisqu'à ces première élans iaterrampus, ou par Fimportunité dék senf" frances^ ou par la crainte du seanidale^ ou paf le sao** timefit et lé désir d'une ex{»ressioii plus par&iite> y a«t-il encore à se méprendre? Dans ceimoment d^wM tase qui a paru à Voltaire et à Condorcet un trait de folicy et dont Pascal conservait si précieusement' le souvenir^ nous Tentendons renier le Dieu des philo-^' sophes et des savants^ mais invoquer par deux féls la certitude comme le gage de la joie et de la paix. La certitude, c'est le bonheur après lequel noua voyons qu!il soupire par tout son livre.

<c Je regarde de toutes parts ^ et ne vois partouf i> qu obscurité. La nature ne m'offre rien qui nie soit » matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais y> rien qui marquât une divinité, je me déterminerais ^ à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques )» d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. ^ Mais, voyant trop pour nier et trop peu pour m'as- » surer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai » souhaité cent fois que^ si un Dieu la soutient, elle )» le marquât sans équivoque 3 et que, si les marques » qu'elle en donne sont trompeuses, elle les suppri*» » mât tout à fait 3 qu'elle dit tout ou rien, à6n que je

(1 ) Voir l'édition de 1670. Paris, chez Guillaume Desprez. Il avait déjà paru une édition des Pensées en Hollande. Amsterdam , chez Vestennius, 1 669.

» visse quel parti je dois suivre. Au lieu <fiii'en l'état » où je suis^ igQorant ce que je sqis et ée que je doia )» fstre^ je ne connais ni ma condition ni mon devoir.

> Mon cœur tend tout entier à eonaattre oCi est le

1» vrai bien pour le suivre. Rien ne me. serait itoop

» cher pour rète)rmtè(l)v ^

a ]%Mis souhaitons la vérité^ et ne troti>^nsen iMms

» qu'incertitude. Nous recherchons le bonheiirr ot y ne trouvons que misère et mort,

» Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la » vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de y^ certitude^ m de bonheur (2). ^

Qui n'a remarqué la douloureuse sympathie do Pascal pour ceux qui cherchent en gémissant? Qui n'a remarqué qu'aux yeux de Pascal il n'y a pas de plus grand malheur que le doute^ et pas déplus grand JIMen que la certitude et la foi? Il veut que ^^ pour Lef» Y athées qui: cherchent, on ait cette pitié qui nait de 3» tendresse (3) : » «c car, s'écrie*-t-il^ ne sont-ils pas y assez malheureux (i)? )>

« 11 est sans doute qu'il n'y a point, de bien sans 1^ }» connaissance de Dieu; qu'à mesure qu'on en ap-^ » proche, on est heureux^ et que le dernier bonheur

> est de le connaître avec certitude; qu'à mesure 1» qu'on s'en éloigne, on est malheureux, et que le » dernier malheur serait la certitude du contrai* » re (5). »

(I) T. II, p. 118. — (2) T. II, p. 88. — (3) T. ii, p. 20. (4) T. Il , p. 19. — (5) T. ti, p. 20.

' k C'ett donc un maUrmir que de douter; Aais 9 c'ert an devoir indispensable de cbereber dans le ^ doute (l).ï^

' « Le beau sujet de se réjouir et de se vanter^ ta > tète tévèe^ en cette sorte... Donc réjouissons-nous ; » vivons sans crainte et saro inquiétude, et attendons

V le reste, puisqu'il est certain; et nous verrons alors

V ce qu'il arrivera de nous (2)? t>

Si au moins, comme on Fa prétendu, la foi offrait à Pascal un inviolable asile! Mais écoutons-le :

« Je porte envie à ceux que je vois, dans la foi, vi- 9 vre avec tant de négligence, et qui usent si mal 9 d'un don duquel il me semble que je ferais un i usage st diffèrent (5). y

Tel est Pascal, toujours le même, et dans ses entretiens, et dans ses écrits, et dans sa vie. C'est donc une erreur de penser qu'il ait laissé subsister dans son âme quelque certitude absolue; qu'il ait jamais eu le dessein d'établir, par une démonstration d'une parfaite rigueur, la vérité du christianisme. De telles démonstrations sont, selon lui, impossibles. Abattre et détruire Tidole philosophique de la certitude absolue, tel est le principe de sa méthode.

Descartes, au moment de faire table rase dans sou iHtetligence, avait conservé une morale provisoire pour se conduire, en attendant qu'il eût trouvé les priiM^pes certains qui devaient diriger sa vie. Ce fut là peut-être pour Pascal un trait de lumière. Retom-

(1)T.n,p.20.-.(2)T. ii,p.21. — (3) T.i,p.225.

btait^ 9tppèê ses reoherdMS slèrâes^ daiis ces principes provisoires, il conçut le projeti il trouva le moyen de s'y affermir. Renonçant à Ftdéé d'babiler ce palais dont les murailles devaient reposer sur l'airain et le diamant, il ne songea plus qu'à ètayisr et à rendre sotide, pour y passer sa vie enttère/cet abri provisoire que Descartes avait élevé pour n'y séjourner gu'un instant.

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