CHAPITRE V
CSontradictions apparentes de PaaoaL -^ Garactjère particuliar de son Do8;mati6me.
Pensée de derrière. -^ Lecture tardive des philosophes. — €ri-^ mes de Pascal. -— Tentatives de conversion^ en 1648. — Bu 1651. — Conversion véritable, en 165ft. — Que &ut-il entendre par ce mot?
Bùffèn n'avait pas la certitude de l'existence du monde physique : « L'existence de notre corps etdeis y> autres objets extérieurs est douteuse pour qui rai^ y> sonne sans préjugés, » dit-il^ dans son histoire naturelle^ à l'article homme. <l Cependant... quoiqu'il )> soit impossible de démontrer l'existence de la ^ matière^ prêtons-nous aux idées ordinaires^ et diy> sohs qu'eHe existe , et qu'elle existe telle que nous » la voyons. 0»
Pascal; qui ne croit pas plus à l'infaillibilité de toutes les facultés diverses que l'historien de la na-
ture à l'infaillibilité des. sa&s, se prèle cependant^ comme lui, aux. idées ordinaires^ et parle comme tout le monde; mais ce n'est pas non plus sans no«s avoir avertis. 11 dit quelque part^ empruntant une expression de Montaigne : « Il faut avoir une pensée » de derrière et juger de tout par là, en parlant ce- » pendant comme le peuple (1)* »
Cette seule observation suffirait à expliquer les contradictions qu'on a prétendu rencontrer dans le livre des Pensées. Le sceptique doit-il accompagner chacune de ses phrases d'un qtie sais-je? ou d'un peut-être? N'est-ce pas assez d'avoir inscrit ces mots au frontispice de son livre et d'en avoir fait sa devise?
D'ailleurs Pascal, avant d'entrer dans. la philosophie, avait déjà parcouru la plus grabde pftrtie de sa trop qourte cs^rrlprej avant. d!ètre atteiot du.scef^ticisme, il avait déjà écrit des o&qvres de génie et mérité l'immortalité. Il ne faut donc pas nous étonner de rencontrer dans ses premiers écritfif, dans le Traité du Yide, par exemple, des idées qu'il serait difficile de faire concorder avec celles de la dernière, et surtout de la moyenne partie de sa vie. Et, parmi les pensées diverses qui nous ont été conservées, s'il s'en rencontre quelqu'une qui, pour toute date, porte le cachet d'une foi simple et naïve, d'un dogmatisme primitif et irréfléchi, qui nous empêchera de la rapporter à cette première époque de la vie
(1) T. I, p. 220. Cf. p. 218 : « Pensée de derrière. »
dèPttMal^ où une Beule passion a rempli soa àme tM* entière ; où les prèoccupakioos scientifiques se lui ont pas laissé le loisir de song^ qu'il pût y avoir une autre morale^ une autre religion à suivre que celle 4e ses sœurs et de son père? Cette première période se prolongea vraisemblablement jusque vers Tan 16ftS au moins (1). Vers cette époque, soit qu'il se f6t dès lors égai^ en approfondissant Descartes^ doût les PHnoipeê venaient de paraître; soit que les 'é9èêfè mêmes qu'il fit pour s'éclairer^ à mesure que quelque nuage s'élevait^n'eussent réussi^ commeilarrivepresque toujours, qu'à épaissir les ténèbre au*tour de lui, le doute commence à le travailler. De son propre aveu^ Pascal est resté longtemps dans l'étude des sciences abstraites avant de pénétrer dans rétufde de Thomme (2); il a été longtemps crédutie avant de devenir sceptique (3). Mais Pascal n'est^il pas fevenuicroire à une justice que l'homme ffùtMtanaOre etdoM il pM juger (ii)7
H a été souvent question de la conversion de Pasca3« floQtaine^dansi^es mémoires^ parle en ces tav OM Aesa retraite à'^oiMtojral, vers Tamiée 1«51 : cCétàomiito admirable^ étant enfin toucliède Dteu^
(1) Pascal éerivaii, eh t651, è ia mort de ^ou pève: «'Si je » l'eusse perdu il 7 a six ^aas, je me serais perdu. » T. i^ p. 3S. (^ « J'avais passé longtemps dans Pétode des jciences al>s^ traites* »'T.iy p. 199.
(8) « J'ai passé longtemps de ma vie en croyant qu'il y avait '« une justice. » T. ii, p. 129. (4)T.«yp.t29.
> ^ûUHlU cet edprit si élev^ au joug de Jè6us*Christ; )> et e6 cédur »i noble et si grand embrassa tfvee hu« » «liUtè la pènlteiiee. » La biographie de Pascal par sa sœur, les mèmonres des religieuses de Port4ftoja), le recueil de pièces imprimé à Utrecbt en 17/10^ le nèmoire de Marguerite Perrier sur la ^ie de son oncle 9 parlent de cette mémorable conversion. A en juger par l'édat que semble avoir e«i ce retour de Pascal à la foi de la sœur sainte Eupbémie^ on serait tenté de croire que les égarements de sa conduite ^ "ou^ tout au moins ^ de sa pensée, avaient été bien graves^ et que rien de i^e triste passé ne raccompagna à Port^Royal y qu'un intarissable repentir.
Paseai a«-t-<-il donc essuyé, dans sa vie, quelques violents orages, qui Taurment jeté du côté des incrédules et des libertins? Je ne puis le penser;' je crois que , pour expliquer ce mot si grave de conversion, il suffît de remarquer dans quelles bouches nous le rencontrons, et de se rappeler qu'il y eut, dans la vie de Pascal , un moment de^liédeur, de relâcbeme&t, de découragement peut-être. Mais s^'avançat^ii bien loin dans ta voie de la dissipation et des plaisirs? Il est facile de s'en éclairer. Dans la prière que Pascid cannposa encore jeune, probablement vers Tlomée 16ft8, pour demander à Dieu le bon usage des maladies, nous pouvons juger, par la nalure même des reproches que s'adresse sa conscience timorée, de la nature de ses égarements jusqu'à cette époque. « Seigneur, dit-il, bien que ma :» vie passée ait été exempte de grands crimes, dont
» VOUS avez éloigné de moi les^occasion^^ elle vou^ » a été oéanmoins très^odieose par sa négligence » continuelle, par le mauvais usage de vos plus au*- » gustes sacrements j par le mépris de votre parole » et de vos plus maintes inspirations , par l'oisiveté » et Tioutilitè totale de mes actions et de mes pen- » sées , par la perte entière du temps que vous ne » m'aviez donné que pour vous adorer^ etc. (1) »
Les reproches que Marguerite Perrier fait à la conduite de son frère ne sont guère plus graves que ceux qu'il s'adressait à lui-même en 1648. Pressé par les conseils des médecins, a il ^e mit dans le » monde, dit-elle. Mais quoique, par la miséricorde » de Dieu, il se soit exempté de vices, néanmoins, >> comme Dieu l'appelait à une plus grande perfec*' » tlon, il ne voulut pas l'y laisser (2). »
Le plus sévère 4es témoignages, sur ce moment de la vie de Pascal, est celui du mémoife inséré dans le recueil d'Utrecht, qui s'exprime ainsi: ^Com« » me on lui avait injb^rdit toute -étude, il s'^était en-^ » gdgé insensiblement à revoir le monde, à Jouer et » à se divertir pour passer le temps. Au commence- » n^nt, cela était modéré; mais enfin il se livra tout » entier àla vanité, à l'inutilité, au plaisir et à l'a- » musement, sans se laisser aller cependant à au^ ^ cun dérèglement. La mort de monsieur son père » ne lui donna que plus de facilité et de moyens
(2) yie de Pascal , par Marguerite Perrier.
)>rpt)ur continuer ce train de vie j mais lorsqu'il était » le plus près de prendre des engagements avec le^ » monde , de se marier et de prendre une charge , ^ Dieu le toucha (1). » Voilà donc ces engagements considérables avec le m onde ^ qui faisaient si profondément gémir la religieuse de Port^Royal ! voilà le crime de Pascal : il avait songé un instant à prendre une charge^ à. se marier!
Qui pourrait ^ en effet ', se faire à la pensée que Pascal^ avec la rigueur^ pour ainsi diré^ infaillible, avec la rectitude précoce de son esprit , ait jamais commis Tinconsëquence de donner dans le parti de ce qu'on appelait les libertiii^ ? Pascal a douté de la foi^ comme de tout le reste y mais ce serait assurément lui faire injure, ce serait méconnattre à la fois son cœur .et sa raison /que de croire qu'au moment où il doutait de Dieu et de la vertu, il avait foi dans la morale des impies et dans les dogmes des athées^ Que de fois^ au contraire^ et avec (quelle profondeur d'ironie Pascal ne se rit-il pas des prétentions in^ conséquentes des incrédules!
oc La plupart de ceux qui s'en mêlent se contre- » font, dit-il, et ne sont pas tels en effet (2). »
<c Les athées doivent dire des choses parfaite- » ment claires. Or, il n'est point parfaitement clair > que l'âme soit matérielle. »
(1) RiGuiiL de plusieurs pièces pour servir à l'histoire d« Port-Royal. Utrecht, 1740.
Cf. M. Cousin, des Pensées de Pascal. Appendice, n* 13,, p. 433.
(2) T. II, p. II.
y Les impies^ qui font profession de suivre laraî«^ 9 s^Q, doivent être étraogem^it forts en raison. Que »^ dîselit41s donc (1)? »
J'estime doiic ^uô tout le crime dé Pascal , aux yeux des bommtee de Pbrt-Royal ^ et dé k sibui^ samte Buphèmie^ fol d'avoir^ pendant qddques aiinées> négligé leui^ rebraîte^ cet asile, te seul à leurs yèux> des vertus chrètientiesi d'avoir paru goûter les in*** noeents plaisirs dii inonde^ qui leur paraissaient tolas^ des plaiisirs empestés; d'avoir pensé à s'y Uér par deis engagements que ne réprouvent, à coup sùr^ ni la religion m la morale^ mais^ qui leur semblaient un gage presque certain: de perdition. >
Cependant je sms frappé d'une considération hieA autrement grave»^ C'est en entrant dàifô le nionde que Pascal se mit dans le chemin du scepticisme > et peut-^tre les murs d'un clottre et la fréquentation exclusive et assidue d'hommes d'une foi robustev l'eussent préservé de e^ doutes^, qui lui furent mor^ tels ^ malgré la ^issance de sa raison^ et l'énei^gîe de son courage.
Habitué à prendre le devoir et la vie au sérieux , ta légèreté frondeuse de cette société frivole dut d'à* 4)ôrd le choquer ; mais l^bitude de vivre au milieu de ces esprits^ si différeitts du sieu ne i'ameM4M<e point à réfléchir? Mais n'entendit41 pas des mots^^ui firent chanceler ses croyances? Je me le représente^ le jour où le premier trait de scepticisme vient lom-
(1) t. Il, p. 146.
~ su —
6er souctaiq sor mu ia^ ^odide» La foudre Tc^ k oQup sur moi^s étonné» Il remporte chez lui quelleardeur de recherches , queUe soif de dènaonstratioi^ quels sujets d'inowKuÎQ! U s'adresse tout d'abord aux philosophes 9 qui fpnt professiou d'epseigoer des v4^ rites à rèpreuve des sophismes^ à Descartes> peulrr èlre. Rien ne le rétablit daus la sécurité de son anti* que foi. Au contraire^ la vérité échappe de plus en plus à ses^ prises. Qui ne se rappelle ici ces peges» tDuchaEles > où Ai Jouffroy neu» raconte» awc une mélancolie digne presque de Pascal^ les déœptionêt amères et les maUiews de ce trtote jour où^ au Ue« de la foi naïve qu'on possédait, ^t de la certitude raisonnée qu'on demande aux philoMphec» , en ne tarouve pins dans son &me que le scepticisme? Comr bien de jeunes gens, comme Pascal , peut-èAre|. comme Jôuffi?oy, ont capëré» dans Idur co^r généreux et crédule, retrouver par la iddikMSKvhie une vie nouvelle! Et la philosophu^ a fait retomber Iqurr dément et pour toujours , sur leur tète, la pierre du. tombeau !
Dès 1646(1) 9 Pascal^ désenchanté peut^tred^ des philosophes^ se met à inteiroger les théologiens* On peut croire que leurs remèdes ne- torent fd» moins impuissants que ceux de la phynsophie (Si): ; car ce n'est que plus de trois ans après que sa raisesi^ réduite aux abois et abattne par le chagrin^ Ta eom* mencer^ dans la retraite de Port-Royal^ à .onhiierrses doutes, à <i s'empêcher de songer. » Et même, oelta
— se —
ibis eiicore ^ c'est une infructueuse tentative. II ne puf goûter la retraite de sa sœur : « car il n'était plus » le même qu'auparavant » ; et, jusqu'en 1654, Jacqueline ne cesse de le rappeler à elle, et de lui re* procher de rester dans la fange et la pourriture du monde- Mais à partir de Tannée 1654, nous ne voyons plus d'hésitation dans sa vie, et la r^igion n'a pas pour lui assez de miystères, de pratiques et d'austérités. Voltaire Ta remarqué 3 et, attribuant à fiiiblesse et à folie ce que nous considérons, au contraire, comme la preuve de la plus grande force d'esprit et de caractère, il recommandait à ses amis de ne cesser de répéter que , depuis l'aventure du pont deNeuilly^ arrivée cette même année 1654^ te cerveau de Pascal était dérangé.
Le miracle de la sainte Epine, arrivé en 1656^ trouve très-certainement Pascal converti. Les Lettre» à un Provincial, qui commencent à paraître sur la fin de l'année 1&56^ ne sent point, à coup sûr, d'un homme qui hésite sur le choix d'une religion; son Apologie iu ChrigHanisme y entreprise peu de temps après, nous^ prouve bien qu'il pensait avoir des rai^ sons de croire; enfin, les dernières années de sa vie et sa mort toute chrétienne peuvent-elles laisser quelque doute qu'il avait rompu avec les irrésolutions du scepticisme, qu'il avait pris un parti?
Or, avoir pris un parti , c'est bien avoir fait un pas hors du scepticisme; mais voyons jusqu'à quel point c'est être dogmatiste. Le dogmatisme que demande
notre ambitieuse raison , et que la philosophie lui promet^ est un dogmatisme absolu , assuré de soi, qui marche le front haut et qui défie la critique. Lé dogmatisme de Pascal^ au contraire^ est tout modeste et tout timide^ il demande, non pas le droit de régner d'un absolu et souverain empire^ mais le droit de vivre. Pascal semble, comme autrefois Cicéron , conjurer à chaque instant le souffle destruc* teur des académiciens d'épargner sa frêle embarcation. Le dogmatisme de la philosophie nous élève, et^ nous assurant dans la pleine sécurité d'une science infaillible, brise une des barrières qui nous séparent de Dieu. Le dogmatisme de Pascal, au contraire, nous renvoie à Tenfance^ à une enfance qui se défie de ses forces , et qui n'affirme que sous toutes réserves (1). En un mot; il nous replace dans la condition vraiô de notre nature imparfaite et dépendante. Séduit^ un temps ^ par cette voix qui nous crie : Tousserez comme des dieux ^ Pascal ne resta peint sous le charme de ces espëranceis. insensées. Il reconnut; à côté du besoin d'affirmer et de croire , invincible à tous les efforts des pyrrhoniens; notre impuissance à prouver^ invincible à tout le dogmatisme. Mais il comprit que^ sur toutes les questions d'un intérêt suprême, il n'était pas sans raison ; il était même d'un rigoureux devoir de prendre un îparti.
(f ) c La sagesse nous envoie à l'enfance : Mii efficiamini » sicut parvuU. » T. ii, p. 135.
L'auteur du Phèdon^ lui aiis»i^ avait pris son parti de croire à l'immortalité des âmes. « Sad^ez, dit^^ que »yespère> sans toutefois pouvoir raffîriner(l),aUer » retrouver dc^s hommes bons dans une autre vie^ > Sans pouvoir l'affirmer! Et pourquoi doiic^ 6 Platoa^ as-tu admis, sans en avoir la preuve^ une vérité d'iufi^ si haute conséquence? Cest qu'en présence d'an pen* chant si naturel à afSrmer, d'un si impérieux besoilo^ de croire^ il faut prendre le contrepied de l'asiome des jurisconsultes^ et à\r%; EiimnmihU frUbatio q^t negaU
Que si> dans cette nécessité où sont les homvies Am^ prendre un partie quelles que soient leurs incal^ titudes^ Pascal a cru trouvisr un chemin plus sâr que les autres , et reconnu qu'il est raisonnable et do son devoir de s'y engager, qui le blâmera d'y être entré résolument) et, pour y avancer avec plus de sécurité, d'avoir cherché à effacer de sa mémoire et de son langage jusqu'au souvenir et à la trace des hésitations qui l'ont d'abord arrêté 5 d'av<Nir cherché 9 pour ainsi dîre> à se couper la retraite , en brûlant ses taisseaux ? Une fois entre dans la route, pourquoi regarder derrière soi? Cette morale et cette religion qui, à un examen appro*' fondi, lui ont paru, dans l'incertitude de toutes choses, branler moins que tout le reste; à qui il a
donné son adhésion librement et en homme raîseup^
(1) K«ti TdSr* ftiv <m h 'mmi fn4XVpiffûcl(Atfv* Platoûis Phaedon.
nable , pourquoi les suspecter encore ? Sénèque re-* commande circonspection et réserve dans le choix d'un ami; mais^ avec Tami que vous avez choisi^ confiance et abandon : « Po$t amicitiam credendum » est ; ante amicitiam judicandum. » Ce que Sènèque a dit de Famitiè se dira avec plus de raison encore de la foi de notre vie : Avant de choisir ^ méditez mûrement; une fois votre choix fait^ confiance et abandon!
Mais ce précepte , si important pour notre bobheur , ah ! qu'il est d'une application difficile f Quels rudes combats^ jusqu'à son dernier jour, Pascal n'a-t-il pas à livrer contre l'hydre de. sa rai^ son? Cette raison, dont nul mieux que lui n^a senti et célébré la grandeur, elle fait son tourment; et le dernier terme de la science , le plus sublime effort du génie ^ aux yeux de Pascal^ c'est de savoir s-ab^ttr.