‹ De l'unanimité morale nécessaireChapitre 3 sur 4 · OU · texte numérisé non relu

OU

me, et en 1870, en présence de l’imposante minoté qui s’est déclarée au Concile.

Nous bornerons ici ces citations: elles suffisent assurément à démontrer que le sentiment qui requiert l'unanimité morale dans les Conciles pour les définitions de la foi est, non pas une théorie nouvelle, mais l’ ie oment formel, la tradition des Pères , des Papes, des plus grands théologiens , même infaillibilistes , et du Concile de Trente luimême,

Si maintenant nous examinons les raisons intrin-

- Sèques de cette doctrine des Pères et des théolo-

siens, et de cette pratique constante des Conciles,, nous verrons clairement , par la notion même de l Eglise, et par celle des assemblées œcuméniques , qu'il seroit impossible et souverainement dangereux de s’écarter, dans les définitions dogmatiques, de ces principes, et de substituer, dans la déclaration des dogmes, la majorité numérique à l’unanimité morale.

L'Eglise est catholique: et la catholicité dans VEglise, comme l'avait vu d’un regard si pénétrant, et comme l’a exprimé si heureusement Vincent de Lérins, exige absolument la catholicité dans le dogme de l'Eglise : « Quod ubique, quod semper, quod ab

\ omnibus ; » ou « la concordante autorité de l E-

\ « glise : RAA » Concordissimam, comme disait

| Saint Augustin; ou « la tradition des apotres manife- |stée dans le monde entier, » éraditionem apostolorum in toto mundo manifestatam, comme écrivait Saint rénée; ou «l'accord des Eglises apostoliques , et

« par elles de toutes les autres, » Ecclesias à quibus semina doctrinæ cœteræ Ecclesiæ; UNA OMNES probänt UNITATEM, comme parlait Tertullien.

Supprimez en effet l’unanimité en matière de croyance ; et vous supprimez du même coup la catholicité. Ce qui n’est pas unanime, moralement parlant du moins, n’est pas universel, c’est-à-dire catholique. Il faut donc pour qu'une doctrine soit et puisse etre déclarée dogme de l Eglise catholique, qu’elle soit crue et attestée, comme telle, par l’unanimité morale des Evêques et des Eglises. Si elle ne Va jamais été, si au contraire elle a été vivement controversée, rejetée même par de grands. théolo— glens, par “é grandes écoles, et qu’un nombre con— sidérable d’ Evêques , représentant de grandes églises, et de grandes nations éstholiai en nient où doutent encore , la catholicité n’est pas acquise à cette doctrine, et par conséquent elle né peut pas être proclamée dogme catholique.

Telle est la conclusion évidente, à laquelle on arrive en analysant, comme l’a fait Vincent de Lérins, cette idée de catholicité, qui se résoud manifestement en l’idée d’unanimité, non pas sans doute absolue, mais réelle. C’est l'unanimité, et non pas la simple pluralité, qui fait la catholicité. ci est ÉvIi- dent aussi d'ailleurs que les dissidences hérétiques qui peuvent se produire, ne sauraient enlever à la croyance antique et persistante de l’église Son cara= ctère de catholicité.

Nous arrivons à la même conclusion, en consi- ‘hdérant ce qui fait. l'essence et la valene d’un Concile œcumenique. Qu'est-ce qu'un Concile œcuménique? Une assemblée d'Evêques représentant lE-

glise universelle et venant attester sa croyance, la foi: recuedes siècles précédents depuis l’origine. C’est à ce titre qu'il est infaillible. Donc sa décision doit représenter. la croyance universelle de l'Eglise.

Mais pour qu'une décision représente une croyance universelle dans l Eglise, il y a une. condition essentielle, c’est que cette universalité existe : car ce qui n'existe pas, ne peut pas être representé. Or il n° y pas d’universalité dans l’Église, sur un point qui ne réunit pas, et n’a jamais réuni l’unanimité, au moins morale, des Eglises et des Evêques. Ceci est l'évidence même.

Donc quand un point de doctrine , qui n’a jamais été un dogme, qu’ on n’a jamais été obligé de croire, sous peine de n'être plus catholique, quand un tel article de doctrine est en discussion dans un Concile, et qu'une notable portion du Concile persiste à ne pas regarder ce point de doctrine comme assez certainement révelé, pour être imposé à la foi du monde, lé Concile, s’il ne veut pas violer le principe, comme la pratique traditionnelle des assem-— blées œcuméniques, ne peut passer outre: Il faut, ou que la majorité amène, par la libre discussion, la minorité à son sentiment, ou qu’elle s arrête: mais l’'opprimer, par la force brutale du nombre , serait absolument anticonciliaire, non moins qu'inoui dans l’histoire de l'Eglise.

La simple majorité d’un Concile n’est pas dans les conditions nécessaires, pour élever à la hauteur d’un article de foi, une doctrine qui n’est pas elle même dans les conditions d’un article de foi.

Quoi ! quand il s’ agissait des dogmes primordiaux et fondamentaux du Christianisme, tels que la

= dÿ = divinité du Verbe et du Saint-Esprit, la vérité dé l’Incarnation , l'union personnelle et la distinction des deux natures ét des deux volontés en Jésus- Christ, les grands Conciles des premiers siècles n'ont prononcé leu définition, qu’a l'unanimité Morale! Et on voudrait fouler aux pieds cette constante tridition, cette règle si sage, pour uné doctrine qui n aur ait jamais été croyance obligatoire, et qui, après avoir eu pour adversaires dans l'Eglise de grands théologiens, de grandes écoles, de grandes universités , trdu= verait encore dans le Concile des adversaires nom breux et considérables !

Qu'on veuille bien le remarquer, quand une doctrine n’a jamais été un dogme, dont la foi fut obligatoire, mais une croyance qui à toujours soulevé, et soulève encore, de nombreuses et graves contra dictions dans lEglise, une majorité, sur cetté qduestion, ne peut pas être, par elle même, une autorité décisive et irréfragable; car qui peut, en ce cas, empêcher la majorité d'osciller, tantôt dans un sens, et tantôt dans un autre, ainsi que le faisaient obsét= ver les Archevêques et Evêques américams dans leur lettre a Mgr l Evèque d’Orléans? de se faire, ou de se défaire, dans les Eglises particuhiérés, quelquefois sous des influences factices , accéidentelles, comme celles qui ont tant contribué en France, depuis vingt ans, à propager la doctrine dé Pin= faillibilité dans le jeune clergé, à savoir les exagé— rations et les violences d’une certaine présse? N'a on pas vu, au Concile de Trente, notamment sur la fameuse question du droit divin dè la résidence, Ja majorité des Pères se déplacer?

C’est pourquoi une majorité ne peut et ne doit pas! avoir de parti-pris, et dire d'avance : « Nous voulons définir. » Il ne suffit pas qu’elle le veuille. Le peut-elle? La question est là; car en matière dogmatique, la majorité n’ est nullement arbitre et maîtresse de la foi, comme elle peut l’etre en fait de discipline. Pour une définition de foi, il faut, de toute nécessité, que la chose soit, hic et nunc, définissable, c’est-à-dire que la question controversée nait pas seulement une grande probabilité, mais une pleine certitude; et d'autant plus, ce qu’il ne faut jamais oublier, qu'on ne peut pas revenir sur une définition comme sur une loi. Or précisément,

quand une partie notable des témoins et des juges de la foi se refuse à témoigner et à juger, quand des doutes graves, des difficultés sérieuses que ni les plus opinâtres études, ni la discussion concihaire la plus approfondie, ni la bonne foi la plus sincère n ont pu dissiper, persistent chez un nombre considérable d'hommes éminents dans un concile, cette pleine certitude n° existe pas: passer outre alors, ce serait agir comme si on était les arbitres et les maîtres de la foi, tandis qu'on n’en est que les dépositaires et les témoins.

Ilfaut donc maintenir le principe, consacré par la raison théologique, comme par la pratique con- .stante des Conciles et la tradition des théologiens, Vadmirable et tutelaire principe de l’unanimité morale, c’est-à-dire de l’universalité, dela catholicité:

hors duquel, comme l’ a dit si expressément l’illustre cardinal De Cusa , IL N° Y A POINT DE SÈCURITÉ.

Mais, dit on, ce principe de l’unanimité « est un

principe de fer », qui peut paralyser l’action de V'Eglise en face de l'erreur, et mettre en péril le dépôt de la foi.

Nous pouvons répondre d’abord à cette objection par les faits, par l’histoire de dix-huit siècles.

Pendant dix huit siècles , les hérésies n° ont été condamnées qu’à l’unanimité, etelles ont toutes été condamnées: donc le principe de l’unanimité morale ne paralyse pas l Eglise , et n’expose pas le dépôt de la foi.

Mais il y a une autre reponse: une distinction bien simple nous la fournit. Il faut distinguer ici entre les doctrines qui ont toujoursété dogmes de foi, et celles qu’il s agirait d'élever à cette hauteur. Et par dogmes de foi nous entendons les doctrines ou qui ont été déjà définies, ou qui, sans avoir été encore formellement définies, ont, notoirement, été crues toujours, partout, universellement, dans l'Eglise comme dogmes de foi, ainsi la divinité de Jésus Christ, la présence réelle. ILest évident en effet que dans un Concile la position d’une minorité qui nierait ce qui a toujours été dogme de foi, et celle d’une minorité , qui. ne repousserait que la définition d’une doctrine qui n’a jamais été dogme de foi, n’est pas la même ; dans le second cas, la minorité est dans son droit; dans le premier, elle ne l est pas.

La minorité qui nierait un dogme de foi, se révolterait contre ce qui a toujours été la croyance unanime de l’ Eglise; car le dogme contesté, avant et nonobstant cette contestation , a pour lui la catholicité, l'unanimité; et la minorité qui s’obstinerait à le repousser se separerait de l'Eglise; et il yaurait |

lieu de redire cette parole de S.t Cyprien: Non nos ab illis, sed illi à nobis recesserunt (1).

Mais une doctrine, qui n’a jamais été dogme de. foi, qui n’a jamais eu pour elle la catholicité, lunanimité: ceux qui la repoussent, ou ne veulent pas en faire un article de foi, ne sont nullement en contra-. diction avec l'antique unanimité, avec la catholicité, que cette croyance n’a jamais eue: il faut donc, pour qu’elle soit définie, qu’ elle obtienne cette unanimité ; sinon, la définition n’est pas possible ; non é point, qu’on veuille bien le remarquer, parce qu’il n'y a pas là un juge suprême des controverses; ce juge est là, c’est le Concile ; car le Concile, c’ est l'Eglise, représentée, avec Son magisterium infailli— ble; mais simplement, parce que la question controversée n'ayant jamais eu et n’ayant pas la marque nécessaire. de l’unanimité ou de la catholicité, n’est point dans les conditions requises pour que le juge porte son Jugement.

S’ ensuit-il que le dépôt de la foi est en péril ? En aucune sorte ; car la conservation du dépôt de le foi n’exige pas que les questions de cette nature soient toujours et immédiatement résolues.

Est-ce que les questions sur la grace et le libre arbitre, tant débattues dans les fameuses Congrégations De Auæilüs, ont été tranchées par des définitions dogmatiques? Est-ce que le Concile de Trente a terminé par des décrets de foi toutes les discussions qui ont été soulevées dans son sein? S’est-il prononcé sur la question, trés pratique, de la résidence , sur l’origine de la juridiction Episcopale ,

(1) De Unitate Ecclesiae,

AA

sur certaines prérogatives pontificales, question analogue ou identique à celle qu'on agite aujourd'hui? La verité est que le dépôt de la foi ne court aucun peril à ce qu'une question, qui est restée dix-huit siècles sans être définie, ne le soit pas, lorsqu'elle n’est point dans les conditions où une définition conciliaire est possible. Or, d’après la pratique constante et inviolable de conciles, et l’enseignement de tous les docteurs orthodoxes, comme disait Muzzarelli, omnes orthodoxos doctores, une croyance n’est pas, dans ces conditions, tant qu’elle n’a jamais eu, et n’a pas la catholicité, c’est-à-dire l’unanimité.

C’est donc déplacer la question, et confondre deux choses très distinctes, à savoir ce qui est déjà un dogme de foi et ce qui ne l’est pas encore, et deux moments, une definition à faire, et une définition faite, que de dire à une minorité, avec la Cioiltà: Vous êtes in bivio, et vous n'avez que deux issues: vous rallier à la majorité, ou subir sa condamnation. Non; une minorité, dans un Concile, n’en est pas là: quand la définition n’est point faite en core, ni la question devenue un dogme, la minorité a le droit et le devoir de maintenir jusqu’au bout sa conviction. Et dans ce cas, l'unanimité morale faisant defaut, la majorité ne doit pas proclamer dogme catholique , ce qui n’est pas croyance catholique, universelle, unanime.

- On insiste, et on dit: Mais ce que les Evêques, dans

un Concile œcuménique, ne pourraient pas, il y'a quelqu’ un dans l’Église qui le peut, qui peut toujours, et tout seul, dirimer toutes les controverses: c’est le Pape. Avec lui, il n’est question ni de majorité, ni de minorité: 1l prononce; cela suffit.

Nous répondrons que l’on confond encore ici deux choses: une décision conciliaire, et une constitution pontificale. C’ est avec cés confusions perpétuelles qu'on obscurcit les questions les plus claires.

Il ya en effet une distinction essentielle, que Bellarmin fait lui-même, (1) entre le Pape agissant comme président d’un Concile, ut Præsidem, et d’après les régles conciliaires, et le Pape agissant simplement en sa qualité de chef de l'Eglise, wé Principem.

Quand le Pape agit comme président d’un Concile, il agit concihaiïirement, c’ est-à-dire conformément aux règles essentielles et fondamentales qui regissent les Conciles. Or la règle fondamentale des Conciles, en matière de définition dogmatique, ce n’est ni la minorité, ni la majorité avec le Pape: c’est Punanimité morale: consensus episcoporum moraliter unanimis, selon l expression consacrée.

Le principe de la Civiltà que le Pape peut dans un concile, proclamer une définition de foi, indépéendamment de la majorité ou de la minorité de la partie contraire , érdipendentemente della maggioransa o minoranéæa della parte contraria, un tel principe est l’anéantissement des conciles. Lorsque, dans une assernblée, il n’y a plus ni majorité, ni minorité , 1l n’y a plus personne.

Comment le Pape pourrait-il définir, sacro approbante concilio , quand le Concile n’a pas approuvé, pas prononcé ; quand vous osez dire qu’il . n’y a ni majorité, ni minorité , mais lui seul! ou bien, avec quelques théologiens ; que la partie du

(1) De Controversis T. II, Lib, 1, C. XVIHIL.

Concile avec laquelle estle Pape, fut-elle la minorité, devient immédiatement Pars sanior Concilü! Mais vraiment, en matière de définition dogmatique surtout, de telles assertions font plus qu’ étonner. Où a-t-on vu, dans l’histoire des Conciles, que cela se soit fait ainsi, une seule fois? Est-ce que le bon sens comme la bonne foi n’oblige pas à redire ici les paroles du Cardinal de Cusa: Tunc judicium esset, non Synodi, sed unius: quod implicat (lib. Il, cap. XV).

Parlons sérieusement: il y a un Concile, ou ilmy en à pas. |

S'il y a un Concile, il faut que les règles con BTE res soient observées. Autrement, on ne ferait jouer à cette grande assemblée d'Evêques, qu’une pure représentation.

Que si le Pape veut agir comme Prince, Princeps, et proclamer lui même son infaillibilité, c’est autre chose: mais ce n’est pas le cas actuel: la vèrité dans le cas actuel c’est un concile, auquel le Pape a remis , éntegra, integre, les questions à décider; reconnaissant qu’il doit agir dans une vraie liberté, et ne voulant pas plus peser sur eux que Pie IV ne. voulut peser sur le Concile de Trente; Pie IV qui écrivait lui-même à ses Légats: « qu’il entendait lais= «ser libres les propositions et les delibérations du « Concile sans aucune restriction ... que rien ne « saurait le déterminer à gêner la liberté du Con- « cile» (1). | |

On sort donc de la verité, de toute verité , et és plus on raisonne comme si dejà l’infaillibilité pontificale était dogme de foi, quand on invoque, précisé-.

(1) Dépêche de Lansac, du 19 Mai 1562.

ment pour la définition de cette question, le pouvoir absolu du Pape.

. Mais pourquoi une telle discussion, injurieuse pour le S. Siège, nous ne craignous pas de le dire? car ce qui s’est passé, pour la définition de l’Immaculée Conception prouve à quel degré le Saint Siege tient à ne pas s’ écarter de la grande règle de lunanimité, quand il s’agit d’une définition do- . gmatique nouvelle.

. L'accord s’ était fait depuis longtemps sur cette question, quand elle fut définie par le Pape; et pour le constater, deux Souverains Pontifes, Grégoire XVI d’abord, Pie IX ensuite, pendant plus de quatorze ans interrogèrent l'Eglise: les réponses des Evêques sont là, à Rome, consigneés, dans douze volumes ‘in folio, monument immortel de la foi unanime des Eglises ; de plus, quand il jugea le moment venu , le Saint Père s’ entoura de 200 Evêques , et il proclama le dogme, non par une décision personnelle, indépendante et séparée, apart Jrom, mais, après avoir constaté le consentement unanime des Evêques.

Ce fut donc non le principe de la majorité, mais cel de l unanimité, qui domina toute la conduite du saint Siège en cette occasion solennelle.

Nous posons en fait, que si la définition de l’Im-

maculée Conception avait rencontré, non pas l’una-

nimité morale des Evêques, mais l’opposition d’une imposante minorité , représentant les plus grandes Eglises dans les plus grandes nations du monde, le dogme de l’Immaculée Conception n’eût pas en- . core été défini.

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