NATIONS INDUSTRIELLES
Quand on passe de ces nations primitives aux nations industrielles, il y a, sous le rapport du goût, un abime, et les plus distinguées d’entre elles, les plus avancées, étalent dans leurs boutiques un ensemble de productions que je mets, sans hésiter, au-dessous des œuvres les plus ordinaires des peuplades les moins civilisées; chez les anthropophages de l’Amérique, chez les sauvages de l'Afrique , tout ce qui se fabrique pour les usages de la vie privée, pour les armures des hommes et les parures des femmes, tient à un goût déterminé, caractéristique, et va à son but avec un bonheur d'inspiration qui souvent étonne, tandis que l’ensemble des objets destinés aux peuples occidentaux ne répond à rien, pas même à l'usage, ne satisfait pas une pensée d'art, pas même un goût, el ne se distingue que par la fausse prétention de n'être pas ce que c’est réellement.
Il y a dans cette manière de voir quelque chose d’absolu et de paradoxal qui disparaîtra facilement dans les développements qui suivent. J’examinerai les différents pays, en commençant par ceux qui, soit par leur position excentrique, soit par le chiffre de leur population ou la faible portée de leurs moyens industriels, ne nous menacent d'aucune concurrence; je terminerai par la Suisse, l'Amérique, la Belgique et l’Angleterre, les quatre pays qui marchent avec le plus de succès sur nos traces, et Dieu veuille que des efforts intélligents de notre part les empêchent de nous dépasser!
Je désire, en exprimant ces craintes, préciser bien nettement ce que j'appelle un danger pour la France, ce que je considère comme une concurrence redoutable. En thèse générale, et sous l’heureuse inspiration de cette fraternité universelle qui fait irruption dans la nature entière et semble émaner de ses entrailles maternelles, le progrès, de quelque côté qu'il vienne, doit être salué par tous comme une conquête faite
au profit de tous; mais, en descendant de ces hautes régions humanitaires, et considérant quele progrès se traduit en bienêtre au profit du pays qui est le premier à l’accomplir, nous devons désirer voir la France se maintenir à la tête du progrès. Elle a aujourd’hui cette supériorité dans les arts et dans l'industrie, personne ne la lui conteste; voyons donc chez les différents peuples ce qu’ils font pour nous l'enlever, et tàchons de bien découvrir dans leurs efforts ce qui nous sert et ce qui nous menace.
Russie.
Quand les peuples du Nord, méconnaissant le charme de l'originalité, le mérite de la naïveté et dwsentiment personnel, envoient leurs artistes étudier à Paris, à Rome et à Dusseldorf; quand, dédaigneux de leurs costumes nationaux, qui font l'admiration de nos artistes, de leurs fabrications indigènes, qui ne demandaient que les perfectionnements intelligents de la mécanique et de la science pour lutter avec les fabrications étrangères de charme et de nouveauté, ils attirent à Pétersbourg, à Copenhague et à Stockholm, nos fabricants, qui vont promener sur tout le pays le niveau monotone et banal de nos chapeaux ronds, de nos laïds paletots, de nos porcelaines sans goût et de nos étoffes sans caractère, nous ne lançons pas le cri d'alarme, nous rions dans notre barbe, en pensant à ce servage aveugle qui nous assure indéfiniment les marchés du Nord, où nous porterons sans relâche, quels que soient les progrès de ces copistes, des productions rajeunies, renouvelées et toujours de quelque six mois en avance sur les leurs. Ces tentatives inintelligentes, ces dépenses inutiles, ne donnent aucun résultat, si ce n’est d'opérer pour notre compte le défrichement pénible de terres rebelles sur lesquelles on nous ménage des moissons aussi faciles qu'abondantes. Là n’est donc pas le danger.
Ce sera également en pure perte que Dieu aura donné aux contrées du Nord les plus belles matières, tant que l'intelli-
ET DE L'INDUSTRIE. 271 gence de l’art, fruit d'une éducation bien dirigée, n'aura pas inspiré à la nation les vraies règles du goût, tant qu’elle n'aura pas prescrit l'usage qu'on doit faire du granit, du porphyre, de la malachite, des grès rouges et autres magnifiques matières. Des vasques immenses en granit, reposant sur des pieds grêles, des coupes d’un galbe fautif, des vases à panses trop larges, trahissent une ignorance déplorable des beautés de la forme et de leurs ressources. Des chaises en placages de malachite, des pianos en incrustations de porphyre, semblent des gracieusetés de narval ou des caresses d’ours blanc : on ne Joue pas ainsi à contre-sens avec les pierres même les plus précieuses. L'Egypte, qui exécutait les ouvrages les plus délicats de broderie et de filigrane, quand elle s’attaquait au granit, savait lui conserver, par la manière de le traiter, la grandeur et la majesté qui conviennent à sa durée et à sa résistance ; elle l’appliquait à ses monuments, à sa statuaire, et, guidée bien plus par le sentiment de l’art que par la difficulté du travail (rien n’était difficile pour ses ouvriers), elle procédait par larges masses, par plans bien accusés, à tel point qu’il est facile de dire d’après un moulage en plâtre, ou d’après une photographie, si l’original est en granit, en porphyre, en basalte ou en calcaire.
Les arts et l’industrie de la Russie peuvent se répartir en deux divisions : dans l’une, on mettra ce qui est du pays et d'origine nationale; dans lautre, ce qui est d'importation étrangère. Le Gouvernement et les classes supérieures regardent la première comme un héritage de barbarie qu'on ne saurait trop négliger, la seconde comme la marque d’une haute civilisation pour laquelle tous les sacrifices doivent être faits. Depuis Pierre le Grand, ces idées n’ont pas perdu de leur empire, et la guerre contre toute tendance nationale se poursuit avec une ténacité qui étonne moins que la résistance qu'on lui oppose. S'il n’était pas d'autre voie pour atteindre le progrès que de fouler aux pieds tous les instincts nationaux, j'applaudirais à ce système; mais il est évident que l'avancement des arts est conciliable avec le maintien de l'originalité nationale; bien
plus, il est certain que leur union est un des éléments du succès. Les visiteurs de l'Exposition de Londres partageaient cette manière de voir. La monotonie qui régnait dans ce concours universel donnait une soif d'originalité dont il eût fallu se méfier, car elle rendait injuste pour des productions trèsparfaites qui n'avaient que le tort d’être des imitations de Sèvres ou de Florence, des redites de Flaxman et des copies des peintres allemands et français; mais que faire ? on voulait à tout prix sortir du moule banal, et on se sentait invinciblement porté vers ces magnifiques étoffes fabriquées dans la vieille Russie, les unes pour le clergé grec, c’est-à-dire d’un usage général partout où le schisme s’est étendu; les autres pour les populations mi-slaves mi-orientales, qui ont conservé leurs anciens costumes; et en examinant ces étoffes si somptueuses, ces cuirs brodés si richement, en un mot tout ce qui appartient à la vieille industrie du pays, on se demandait si c'était bien là une trace de barbarie, si ce n'étaient pas, au contraire, les éléments persistants et encore vivaces de la renaissance future de ces peuples.
Évidemment le Gouvernement impérial fait fausse route. Au lieu de regarder d’où lui vient la lumière, il se tourne vers les brouillards de l'Occident; au lieu d’être à la tête de la civilisation asiatique, il se met à la queue des écoles et des fabriques de l'Europe, et cependant la nation russe, loin d’être rebelle à la culture des arts, y est portée par nature; mais ce ne sont pas ses facultés imitatives qui demandent protection, ce n’est pas au pastiche trop adroit des mauvaises productions occidentales qu’il faut la pousser, mais au développement de ses qualités nationales, de son originalité artiste, et d’une tendance bien marquée vers les traditions orientales, tendances fécondes, auxquelles déjà elle doit la curieuse architecture du Kremlin, sa belle orfévrerie, ses étoffes somptueuses, tout un ensemble qui demande à s’épurer, à se développer, à prendre essor.
Même en rentrant dans le bon chemin, la route sera longue et le progrès lent. La France peut donner généreusement ses
conseils; elle est sympathique à tous les nobles élans et désintéressée dans la question, car elle n’a rien à redouter de ce côté.
Danemark.
Si le hasard à fait naître près du pôle le grand artiste Thorwaldsen afin qu’il devint un sculpteur romain, l'exemple de ses succès et l'accueil patriotique fait à ses œuvres n’auront pas été sans utilité pour ses compatriotes; deux sculpteurs danois, J.-A. Jerichau et H.-W. Bissen, avaient placé dans le Palais de Cristal des statues qui respiraient cette vie dont la sculpture a besoin pour être un art. Il y a en Danemark une tendance de prédilection vers la sculpture, et une satisfaction étrange dans les qualités les plus décolorées, les plus froides de cet art. Quand je suis entré dans l’église que Thorwaldsen a décorée de son Christ et de ses Apôtres, j'ai été saisi d'une sorte de frisson glacial. L’étonnement produit par les grandes scènes des mers du Nord peut être comparé à l’admiration qu'on éprouve entre ces parois de pierres blanches, devant ces autels et ces statues de marbre blanc, sans la moindre teinte, sans le plus petit filet d’or, sans un ornement coloré qui tranche sur cette sévérité de glace. Cette disposilion, qui ne peut être favorable au développement des arts, cédera devant quelques tentatives d'architecture polychrome que le Gouvernement devrait essayer; la brique émaillée et la faïence permettent de placer à l'extérieur, et dans les climatsles plus humides, la décoration coloréela plus développée.
Les peintres danois n’avaient rien envoyé à Londres; mais, quand on a visité Copenhague et le Danemark, on sait que l’art y est dans une bonne voie. Sagement favorisé par le Gouvernement, sans être surexcité, maintenu dans les bons principes par les écoles de l'État, par les musées publics, par les bibliothèques, dont l'ordre exemplaire facilite l’usage, par les encouragements d’une aristocratie éclairée et lrès-patriotique , il se développe avec simplicité dans une originalité de bon aloi, prenant ses sujets dans la nature, ses types et ses costumes
dans le pays, ses inspirations dans le caractère doux, calme et quelque peu méthodiste de ses habitants. La grande peinture n’a pas trouvé l’occasion de se développer : c’est par la peinture de genre et le portrait que l’art cherche son essor; mais des hommes comme MM. Exner, Gertner et Gronland sont préparés à élever leur style quand des circonstances plus favorables exigeront d'eux un art moins terre à terre.
Ce progrès dans les arts, dû à une tendance nationale qui ne dérive ni de l'influence hollandaise ni du voisinage de l’Allemagne, doit améliorer le goût général du pays et provoquer le perfectionnement de son industrie, l'un et l’autre à l’avantage de notre exportation et de notre influence, car le moment est encore éloigné, et il dépend de nous de ne pas le laisser arriver, où l’orfévrerie du Danemark, dont les progrès sont déjà sensibles, où la céramique, qui se perfectionne sous la protection d’une manufacture royale et dans ce caractère digne, calme et noble imprimé à ses produits par l'influence de Thorwaldsen, où les tissus du pays, déjà fort améliorés, formeront une barrière contre l'introduction de nos produits. Il est plus probable que le goût français épuré restera toujours en vogue, et nos produits des modèles, dans une contrée qui répudie chaque jour davantage ses traditions nationales, et n'aura jamais une exploitation industrielle dominante.
Suède.
Comme les Danois, les artistes de la Suède se sont appliqués avec: talent à la reproduction des scènes nationales et des beautés naturelles du pays. MM. Hôckert et Tidemand seraient partout des peintres de genre très-distingués : ils savent exprimer, dans les scènes les plus ordinaires, le sentiment vrai, profond , qu'elles contiennent et qu’elles leur ont fait éprouver; : ils savent les rendre dans toutes les conditions du pittoresque; mais ce n'est là que le petit côté de l’art. On ne fonde pas sur ces bases une école, on n’ajoute rien à la gloire de son pays. on n'avance pas de l'épaisseur d’un cheveu le goût des
arts parini ses concitoyens; on a la valeur d'un daguerréotype intelligent. Peu d'artistes se contentent de cette faible part de leur mission ; beaucoup, poussés vers un but plus noble, vont demander à l'Italie, à Paris, à Dusseldorf ou à Munich, les enseignements qui forment aux grandes conceptions. Mais, comme je l'ai dit, dans cette pénible marche, plus d’un artiste, qui aurait été un peintre de genre distingué, s’use et s’épuise à produire de froides et incomplètes imitations des maîtres. La Suède en est la : elle n’a pas encore fait surgir un homme supérieur qui, maître de toutes les ressources du métier, ait su dessiner une originalité native.
L'industrie suédoise n’a pas de caractère ; sa fabrication courante tient le milieu entre la banalité hâtive de l’Angleterre et la timidité d'invention de l'Allemagne. Elle n’a répondu sur aucun point au goût du luxe, aux dispositions élégantes de son aristocratie et des classes aisées. Il nous est réservé de les approvisionner, et nous conserverons cette vogue et cet important marché, si nous savons toujours légitimer la réputation de bon goût que nos pères nous ont faile en Suède.
Espagne.
Où est l'Espagne, cette grande Espagne? Où sont ses armées, où est sa marine, où flotte son pavillon ? Qu'a-t-elle fait de sa littérature et de ses arts? L'Exposition de Londres a prouvé qu’elle n'a pas même su conserver la couleur de ses ajulezos et le dessin de ses mantilles. Des mosaïques en bois, jeu de patiente d’une admirable finesse, des damasquinures conçues par les Zuloaga dans un sentiment filial de réminiscences arabes et exécutées avec une sûreté de main conquise dans de bonnes et sérieuses études de l'art, voilà tout ce qu'on peut signaler à son avantage dans ce concours universel. Si, quittant Londres, on parcourt PEspagne, si l’on demande où sont ses peintres, on vous répondra : « Dans Îes ateliers de Paris.» Où sont ses sculpteurs? on lignore, car de petites statuettes de contrebandiers et de picadores, mi-
flamandes, mi-indiennes, ne représentent pas la statuaire, malgré le talent instinctif et naturel qu'elles supposent. Où sont ses architectes ? Les nouveaux édifices élevés à Madrid portent la marque de leur médiocrité. Décadence, décadence, c’est-à-dire que ce peuple qui fut toujours à Ja remorque des autres, qui n’a jamais brillé par son initiative, mais qui a su, sous les Romains, sous les Arabes, et äu xvu° siècle, faire pénétrer son originalité nationale à travers les influences étrangères qui animaient sa verve, ce peuple est incapable aujourd’hui, non pas seulement de nouveautés, mais même de réminiscences. Et pourtant l'académie de San- Francisco, avec les Madrazzo père et fils à sa tête, les académies provinciales de Barcelone, Séville, Cadix, Saragosse, Bilbao, la Corogne, Grenade, Malaga , Oviédo, Palma, Santa- Cruz de Ténériffe, Valence et Valladolid, sont assez richement dotées; les corporations ont des professeurs, des écoles ouvertes et même des élèves: elles forment des artistes dans toutes les branches de l’art; on compte en Espagne cinq ou six cents peintres qui envoient leurs œuvres à Madrid, dans des expositions où le bon se coudoie avec le mauvais dans une atmosphère moyenne de médiocrité! Ce n’est ni le soleil, ni le doux climat, ni la beauté de la nature et de la race, ni le pittoresque des ruines et des costumes, qui manquent aux imaginations poétiques; ce n'est pas même le sentiment artiste et l'enthousiasme passionné qui font défaut dans le public. Que faudrait-il donc à l'Espagne? Du repos, un François [* et un Colbert, c’est-à-dire l'impulsion intelligente donnée au milieu de circonstances favorables par un roi éclairé, par une cour élégante et libérale, et soutenue par une organisation habile et puissante. Il est vrai que, si l'Espagne jouissait de quelque relâche dans le roulis politique qui la ballotte depuis deux siècles, si elle avait ces deux hommes que je lui souhaite, elle demanderait d’abord un bon gouvernement.
De l’industrie espagnole que dire? Hélas! sur un fond original, sur un canevas encore riche, dans une matière pleine
de ressources, une main malhabile, un esprit dépourvu d'invention, trace, brode et sculpte des œuvres sans valeur, pastiches imparfaits et dégénérés d’un passé grandiose. Et pourtant il y a dans cette généreuse contrée un germe qui ne demande qu’à être fécondé, un germe déposé par les puissantes civilisations romaine, arabe et nationale, qui déjà ont fait à l'Espagne une réputation dans les deux mondes. Prendre pour base ce passé, y asseoir les institutions et les encouragements, faire appel à la vieille Espagne pour donner
une industrie à la nouvelle, tel devrait être le programme aussi facile à développer que la nature serait disposée à le suivre.
Tout ce que nous devons souhaiter, ce sont les progrès de l'Espagne; mieux elle sentira les arts, plus elle appréciera nos artistes et notre industrie. Dans la nouvelle ère que nous allons ouvrir, ses sympathies ne nous sont-elles pas assurées? Nous voulons retrouver les beautés de l'antiquité et de l'Orient : l'Espagne en a professé le culte comme colonie grecque et romaine pendant dix siècles, comme conquête des Arabes pendant huit autres siècles. En travaillant pour nous, nous travaillerons pour elle, et si même, dans le rapprochement qui s'opérera entre nous, elle se fait plus orientale par instinct de nature et par le voisinage des monuments de ce style, le beau mal! L'art espagnol qui rappellera l’Alhambra et Cordoue dans son architecture s’associera au style que nous renouvellerons du Parthéron d’Ictinus et du Louvre de Pierre Lescot. Les industries qui feront penser à l’ancienne élégance des Maures par le harnachement des mules et des chevaux, par la forme des selles aux arçons élevés, aux étriers volumineux, par les tons tranchés, et cependant harmonieux, de quelques étoffes, par la damasquinure des armes, par les broderies sans fin des costumes, par les faïiences émaillées des revêtements, par mille détails charmants, cette industrie, qui semble étrangère, et qui est nationale, donnera la main à celle que nous formerons des beautés ressuscitées de l’antiquité et des beautés vivantes de l'Orient.
278 UNION DES ARTS Grèce.
L'histoire de la Grèce, sa littérature et ses arts, l'influence que sa haute civilisation exerce encore sur l'éducation de nos enfants et sur la civilisation moderne, fournissent un arsenal où ses défenseurs trouveront toujours des armes. Je ne la défendrai pas. Qu'on s’engoue de la Grèce ou qu’on la dénigre, elle reste un pays enchanteur, habité par la nation la mieux douée. Quand on a vécu dans cette délicieuse contrée, quand on a étudié impartialement ce peuple incomparable, on s'étonne qu'après seize siècles d'esclavage il ait conservé sa piété si ferme, son patriotisme si fervent, un esprit fin, une élégance parfaite, un goût des arts exclusivement grec et une instruction plus généralement répandue que chez aucune autre nation ; on s'étonne que dans ses limites, péniblement octroyées par l’Europe, il ait pu reconstituer une nationalité, accroître ses produits, décupler sa marine, étendre son commerce, et tout cela au milieu des rivalités d'intérêt, des antipathies de religion et des sourdes oppositions de ses voisins redoutables : la Turquie, l'Angleterre et l'Autriche. On s'étonne aussi, mais les amis de la Grèce ne partagent pas cette surprise, ses ennemis feignent de s'étonner que Phidias et Apelles n'aient pas à Athènes de successeurs dignes d'eux. Les arts n’ont-ils pas été chassés vingt fois de la Grèce par les Perses, qui renversaient tout sur le passage de leur inondation; par les Romains, qui lui enlevaient ses chefs-d'œuvre et ses meilleurs artistes; par les Turcs, qui se servaient d’une arme plus destructive que la torche et la hache des barbares, l'arme active d’une séculaire antipathie pour tous les arts; par les Anglais enfin, qui de nos jours lui ont ravi ce qui avait échappé à tant de causes de destruction? Et cependant il est impossible que les arts ne retournent pas à Athènes, comme on revient à un premier amour , ne serait-ce que par piété filiale et pour saluer leur berceau. Nous verrons, on verra du moins un jour, la Grèce donner de nouveau le ton à l'Orient, ses soies se détourner
ET DE L'INDUSTRIE. | 279 de Lyon, ses laines abandonner la voie de l'exportation et passer en Âsie, transformées en étoffes précieuses dans le goût le plus propre à satisfaire les populations auxquelles des affinités de religion, de langue et d’origine lui permettent de s'associer plus intimement que nous ne pouvons le faire.
En attendant cette renaissance, Athènes envoyait à l’Exposition de Londres un bloc de marbre pentélique, de ce marbre dans lequel Phidias sculpta les statues, les métopes et la frise du Parthénon. C'était présenter le tableau douloureux à la fois et noble de sa décadence, car c’est encore le même peuple ingénieux, le même climat enchanteur, le même marbre parfait, mais c'est un bloc laissé inerte au lieu d’une statue animée par le génie.
Nous avons une école française, des peintres, des sculpteurs, des architectes; la Grèce n’a plus que ses ruines et ses souvenirs : la mépriserons-nous? Par représailles nous en aurions le droit, car 11 y a une vingtaine de siècles, deux cents ans après que le Parthénon resplendit au front de l’Acropole d'Athènes, si l’on eût parlé à un Grec des arts de la Gaule, il eût souri de pitié en pensant à cette barbarie sans ruines el sans souvenirs, à cette barbarie complète dont le tableau n'aurait d’équivalent aujourd'hui que dans les descriptions que les hardis voyageurs nous apportent du fond de l'Afrique. Mais usons avec modestie de la victoire, ne nous fions pas à ce sommeil. Il y a dans l’histoire des peuples des réveils de prospérité et de grandeur plus difficiles, plus inattendus que ne sera dans l'avenir une renaissance des arts en Grèce, et, quand la civilisation fétera ce retour de l'enfant prodigue, les Grecs n'auront besoin de se mettre en frais ni de musées, n1 d'école à la villa Médicis; ses musées se composeront de ses ruines sublimes, son école de Rome sera la Grèce elle-même. Quand je travaillais dans l'Acropole d’Athènes, je voyais arriver régulièrement tous les jeudis, à heure fixe, une trentaine de jeunes gens suivis de leur pédagogue. Is circulaient au milieu des débris, puis ils s’arrêtaient devant les Propylées , le Parthénon ou l'Érechthée; le maître montait
sur un fragment de marbre, et le cours d'archéologie commençait. Auditeurs des Beulé, des Gherard et des Welcker, que pensez-vous de cet enseignement au fond de vos petites salles sombres et enfumées? L’éloquence de vos dignes professeurs vaut-elle cet entourage inspirateur, ce ciel, cette nature et ces ruines remplies de souvenirs? Quand un peuple intelligent a de telles ressources d’études, et sous les yeux toujours d'aussi purs éléments du goût, il lui suffit, pour être artiste, d'avoir le loisir de le devenir, et, quand les Grecs en prendront la peine, attendez-vous de leur part à une sûreté de jugement, à une pureté de style, à une distinction en toutes choses, que vous ferez bien de puiser dans leur propre fond et avant eux.
Autour de ce bloc de marbre, représentant d’un art qui sommeille, s'était dressée dans l'Exposition de Londres lindustrie nationale, une industrie plus turque que grecque, mais qui, par les mille qualités distinguées de cette origine orientale, se rattache encore à l'antiquité.
Toute la Grèce était là. Que penserait Cicéron s’il revenait en ce monde, s'il s'était trouvé sans autre préambule à cette Exposition? Un flatteur vous dira qu’il se serait arrêté dans l'Exposilion française, se croyant à Athènes; mais, pour qu'il commit cette méprise, il faudrait que dix-huit siècles de sommeil eussent terriblement appesanti ses paupières : non, son étonnement aurait été de voir à côté de nations ignorées comme l'Amérique, de nations barbares comme la Gaule, l'Angleterre et la Germanie, la Grèce réduite à exposer quelques broderies, des costumes, des étoffes. Au moins, dirait Cicéron, elle n’a pas mauvais goût; elle a subi toutes les dominations, excepté celle de la vulgarité. Là est encore votre influence, Ô Périclès !
Hollande.
La Hollande donne, à qui veut réfléchir, l'avertissement le plus salutaire. Elle à retiré la protection qu’elle accordait aux
arts, elle a supprimé ses académies et laissé vendre aux enchères l’admirable collection de tableaux que le feu roi avait formée pour conserver à ses sujets, comme un stimulant et un modèle, une de ses gloires les moins contestées; qu'en est-il arrivé? c'est que la Hollande figurait à l'Exposition comme une puissance déchue, et qu'en la plaçant entre la Grèce et l'Italie, je lui donne son vrai rang dans l’examen des pays qui nous menacent de leur concurrence. Art et industrie sont là en décadence, car ils sont privés de ce qui en fait l'âme, j'entends l'inspiration d'en haut, cette impulsion donnée par la cour, par le Gouvernement, et, à leur exemple, par les classes supérieures. Chercher à cet abaïssement une autre cause serait superflu : les succès de la Belgique après une révolution, et dans les conditions défavorables qui lui ont été faites, en l'entourant d’une ceinture de douanes qui l’étouffe, en la privant des colonies et de la navigation hollandaise qui assuraient un écoulement à ses produits, les succès de la Belgique dans toute la carrière des arts, dans tout le domaine de l'industrie, sont là pour établir ce que peuvent un Gouvernement intelligent, une protection généreuse, des institutions libérales et un patriotisme qui, au lieu de bouder et de se croiser les bras, s’'émeut, se compte et prend d'assaut la position.
Les arts, en Hollande, ont perdu toute distinction ; comme un projectile qui va bondissant, roulant, se traïinant par l'impulsion qu'il a reçue, mais sans direction et sans force, ainsi l'école hollandaise continue à avoir des peintres, à produire des tableaux, sans marquer, dans aucun des genres qu’elle a si bien traités, par le talent d’un homme supérieur. S'agitil de statuaire, elle ne s'élève pas au-dessus de la médiocrité : elle fait des statues froides comme leur marbre, ou bien elle sculpte le bois comme les habitants de Carrare travaillent dans leurs carrières, traditionnellement et mécaniquement. Le sentiment est perdu et le savoir-faire excelle, il dépasse même le but : on coupe le bois comme de la dentelle, on sculpte le marbre en ornements boursouflés.La taille du diamant et des
pierres fines, la fabrication des tapis, le goût des fleurs, quelques misères encore, sont-ce là des mérites dignes de la vieille réputation hollandaise? Que le roi et son ministre Thorbeek y songent : il y va de l’honneur du pays et de ses intérêts matériels les plus grands.
Italie.
Si j'avais été l'Italie, je me serais montré aussi réservé que la Grèce : j'aurais envoyé au concours universel, au lieu de faibles tableaux, la palette du Titien et les pinceaux de Raphaël; au lieu de médiocres statues, le ciseau et le maillet de Michel-Ange. Avec de tels noms, sous l'égide de telles gloires, il est permis de se taire et de s’effacer, il est défendu de bégayer et de montrer d’impuissants efforts.
L'Italie a agi autrement, et ses efforts, depuis vingt ans, lui en donnaient le droit; elle a exposé, et il m'a fallu reconnaître de l’autre côté de la Manche, comme je l'avais constaté de l’autre côté des Alpes, qu’une sorte de renaissance se fait jour dans ce pays. Les études architecturales et archéologiques ont puissamment contribué à ce mouvement. Aujourd’hui, si l’on examine les constructions nouvelles comme les grands théâtres de Naples et de Gênes et la passeggiata de la Porte du Peuple à Rome, vaste promenade monumentale, les restaurations aussi importantes que difficiles de Saint-Paul hors des murs, des cathédrales de Milan et de Pise, on reconnaît que l'architecture, de tous les arts le plus important, est ici dans une bonne direction. L’archéologie n’est pas encouragée d'une manière moins judicieuse. Tenue de longue date en éveil par les découvertes d'Herculanum et de Pompéi, par les fouilles pratiquées dans les hypogées de l'Étrurie et de la Campanie, par le déblayement des monuments antiques à Rome et dans d’autres villes, elle a été poussée d’autant plus loin qu'elle s’est appuyée dans ces derniers temps sur une saine critique. On a porté sur l’arrangement des collections publiques une attention particulière. Ce qui était disséminé a
été réuni, ce qu’on ne voyait que par faveur est devenu public; une judicieuse étude a présidé à de nouveaux classements méthodiques, et une érudition de bon aloi a entrepris la rédaction de catalogues instructifs.
Les arts ont pris leur essor sous cette nouvelle impulsion, et déjà l'Exposition de Londres en montrait les heureux résultats. La statuaire est devenue, chose insolite, l’art prospère, l'art à la mode en Italie. Tout art naît, grandit et vit à la condition de produire. Les occasions ont manqué à la peinture, elle s’est éteinte, ou au moins endormie, tandis que le goût de posséder son buste, et même de se faire représenter en pied par la sculpture, est resté dans les habitudes italiennes et s'est communiqué aux voyageurs anglais, russes, américains, qui se chauffent au soleil du Midi. Ajoutez l'usage d’enterrer dans les églises et de consacrer un monument à la mémoire du défunt, et vous aurez la meilleure explication de la supériorité accidentelle et passagère de la sculpture sur la peinture. Cette supériorité relative n'empêche pas qu'il se trahisse dans la renaissance de cet art une certaine débilité, une défaillance précoce. Après deux siècles d’épuisement, conséquence de deux autres siècles de fécondité admirable, se sontlevés Canova et Thorwaldsen, après Canova Bartolini, après Thorwaldsen Marchesi, après l’un et l’autre Tenerari, et autour de ces noms se groupent aujourd'hui vingt sculpteurs qui peuvent croire à leur talent, puisqu'il se trouve des amateurs pour acheter leurs ouvrages. Malheureusement le genre gracieux continue d'être en vogue. Canova, avec son type maigrelet et ses moyens d'exécution précieux, se mirerait dans ces marbres éclatants de blancheur; il s'y reconnaîtrait, bien que déformé, grimaçant et privé de vie. J’ignore s’il y a quelque ressource d'avenir dans cette école, mais elle paraît chétive dès le berceau. Ce n’est pas à l’absence d'encouragement du Gouvernement et à l'indifférence de laristocratie italienne qu’il faut attribuer cette défaillance ; ce n'est pas même l’oppression detoute liberté qu’on devra accuser, c’est le manque de bonne direction, ou plutôt la fausse direction donnée par
le mauvais goût de ce public de touristes, la pire espèce des amateurs.
À l'Exposition de Londres, la salle de la sculpture italienne était disposée de manière à s'éclairer par un demi-jour qui aurait fait valoir le caractère, le style et les vraies qualités de toutes ces œuvres, si elles avaient eu une originalité quelconque; mais, à moins de s’éprendre pour des figures voilées et de tenir limitation puérile de ces gazes collées sur la peau pour le nec plus ultra de l’art, on sortait de cette salle comme on y était entré, et on aurait pu s’écrier : « Dieux du Capitole, chefs-d’œuvre du Vatican, sont-ce 1à vos enfants? » Évidemment, la statuaire italienne est dans une fausse voie; une atmosphère débile plane sur l'école moderne : elle s’est laissé entrainer, par des praticiens d’une habileté surprenante, à des enfantillages. Ce sont les étoffes, les dentelles, le plumage des oiseaux, la fourrure des animaux, qui la préoccupent; les mille puérilités de la surface la détournent des études sérieuses du fond. Il suffirait d’une habile direction pour redresser ces tendances fausses, car ce qu’il y a de facilité abondante, de talent de métier, d'habileté pratique dans cette jeune école, est surprenant; c’est le sol le mieux préparé pour y faire germer et croître tout ce qu'on voudra. Apprenez à ces artistes que les grands modèles sont donnés par la nature, que la vraie manière de l'interpréter a été trouvée et démontrée par les Grecs dans les quelques chefs-d'œuvre qui nous sont parvenus ; dites-leur surtout que le fini de l’exécution perfectionne l’œuvre jusqu’au moment où il la dégrade, et que savoir s'arrêter dans son travail est déjà une preuve de talent. Quelques règles indiquées à propos suffiront donc pour redresser ces mauvaises tendances.
La peinture moderne étudiée dans les édifices publics, dans les collections particulières, dans les ateliers des artistes, ne satisfait pas; on voudrait plus, tout en rendant justice aux intentions, tout en sentant l'essor nouveau. Après un long sommeil, l'Italie s’est réveillée; mais, au lieu d’ouvrirles yeux pourétudier et reproduire les sites enchanteurs d'une contrée privilégiée, les
types souvent si purs d'une race presque antique, les costumes pittoresques qui font honte à nos costumes, elle s’est laissé fasciner par ce courant de manie imitative qui, depuis Mengs et David, a traversé l'Europe, et elle aussi s’est embarrassée dans les pastiches : d’abord, dans la copie de notre école, qui a produit Sabatelli à Milan, Camuccini à Rome et Benvenuti à Florence, un fatras de peinture creuse couvrant d'immenses toiles qui restent vides; puis, on a quitté cette voie pour contrefaire matériellement à Venise le Titien et Paul Véronèse, à Parme le Corrége, et dans chaque ville son peintre en renom : misérable métier dont quelques collectionneurs étrangers ont été les dupes, dont leurs auteurs ont été les véritables victimes; car ce n’est pas impunément qu'on entre dans ce manége insipide : on en sort dépouillé d'originalité et d'initiative. La croisade des Allemands contre l'influence de David à la conquête de l’art du cinque cento entraina à son tour les jeunes artistes italiens. La théorie de la régénération de l’art par les modèles qui ont formé les maîtres du xvi° siècle avait une certaine séduction ; la jeune école l’adopta, et se mit à copier aussi les peintres du Campo Santo et leurs successeurs, jusques et y compris le Pérugin. Qu’a produit, depuis vingt-cinq ans qu'il est en vogue, ce système bâtard ? Rien et quelque chose. Rien, si on considère les œuvres, pauvres redites, singeries sans valeur; quelque chose, si on examine l'influence que ces études ont eue sur la manière de comprendre l’art dans ses données les plus hautes et sur les pratiques indispensables du métier avec lesquelles la jeunesse artiste s’est de nouveau familiarisée.
L'Italie a déjà des peintres habiles; elle n’a pas encore un talent dominant : il peut naïtre au milieu des circonstances favorables qui ont donné le jour, dans d’autres parties de l’art, ‘à des hommes hors ligne, tels, par exemple, que Gistrucci, dans la composition et la gravure des médailles, Toschi, Calamatta et Mercuri, dans la gravure en taille-douce. Un pays qui aurait renié les grandes traditions ne produirait pas des artistes de cetle trempe, et l'on sent qu'il suffirait à l'Italie d’une impul-
sion vigoureuse dans le sens de l'étude des Grecs et de la nature pour renaître aux vraies conditions de l’art. Elle est toujours la mère de cette nation qui, formée dès le berceau par les beautés propres à cette latitude, par les monuments de tous les temps accumulés sur le sol, par les églises les plus splendides, par les musées les plus riches, respire l'atmosphère des arts par tous les pores, et se forme non-seulement au bon goût, mais au grand goût, sorte de sens à part qui rend apte à comprendre les chefs-d'œuvre et inspire un éloignement instinctif pour tout ce qui est petit, compliqué, maniéré ét médiocre. Voyagez en Italie, non pas sur les deux routes suivies de tout temps par les touristes de tous les pays, en vous arrêtant dans quatre ou cinq villes qui sont depuis des siècles la splendide hôtellerie des étrangers; mais allez à droite ou à gauche, et comparez ses petites villes aux villes de France qui comptent comme elles quatre ou cinq mille habitants : trouverez-vous de ce côté des Alpes un clergé aussi instruit, des femmes aussi lettrées, des hommes ayant de l'archéologie, de l'histoire et des arts des notions aussi sûres? y trouverez-vous ces sociétés vraiment savantes, ces écoles de dessin, ces associations musicales, et par-dessus tout eelte estime et cette prédilection pour les travaux de l'esprit et les goûts distingués? Dans les villes plus importantes, l'organisation des arts est forte et suffisante. Des académies bien constituées forment chaque année de nombreux élèves dans toutes les branches de Part, tant à Milan qu’à Turin , Venise, Bergame, Bologne, Parme, Florence, Rome et Naples. Ces élèves ne trouvant pas d’encouragement passaient en pays étranger et se plaçaient, de premier bond, au niveau des artistes de tous les pays. Pour notre compte, n’avons-nous pas applaudi à la statue de Victor- Emmanuel par Marochetti, et aux œuvres des Raggi, Rollet et autres? Aujourd'hui les gouvernements italiens font des sacrifices pour donner à leurs artistes de talent les moyens de s'exercer; ils commandent de grandes décorations de musées et d’églises. Bientôt l'aristocratie, enrichie par l'accroissement de valeur que prend chaque jour la propriété, suivra pour
ses palais la voie ouverte par les souverains pour les édifices publics, et les arts ainsi vivifiés étendront leur action sur l'industrie.
C’est ainsi que l'association des efforts de tous compensera le dénûment des souverains pontifes. Ce qu'ils faisaient seuls, en puisant dans la bourse du monde entier, ce qu'ils créaient à Rome au profit des études de toutes ces générations d’artistes qui vinrent successivement se former à cette grande école, l'Italie entière le fera d'elle-même, sans nous rendre ingrats toutefois pour le souvenir de cette noble protection qui donnait à l'Europe le décuple de ce qu’elle lui demandait.
Ce mouvement de renaissance des arts a déjà eu en Italie, comme partout, une influence décisive sur les progrès de l’industrie. Nous avons vu à Londres des vitraux qui ont été, pendant six mois, le sujet d’une surprise, la cause d'une satisfaction universelle. Ils plaisaient au commun des visiteurs par leurs défauts, par l’afféterie des expressions et la recherche inutile des effets de la peinture; mais ils avaient, aux yeux des connaisseurs, des qualités puissantes qu'une direction mieux conseillée saura utiliser dans les conditions propres au vitrage. Les mosaïques, les camées et quelques meubles en bois sculpté, particulièrement ceux de Barbetti, de Côme, rappelaient d'une meilleure manière la vieille Italie et ses grandes traditions. Seule, au milieu de cetimmense bazar, cette contrée privilégiée semblait ignorer qu’il y eût eu de par le monde un style rococo, et qu'il y a une mode qui lui rend partout aujourd'hui une vogue insensée; ses moulures, le choix de ses ornements, le dessin général de ses meubles, étaient d’une pureté antique, quoique de proportions un peu lourdes, et ce style, si simple dans sa grandeur, reposait les yeux et l'esprit après toutes les folies et les dévergondages qu’ils avaient dû constater. Quand on taille le bois comme on le fait en Toscane, où il semble une matière molle dans laquelle un ébauchoir s’est joué, il doit être bien facile de revenir à ces grands et beaux modèles qui demandent moins de travail et se contentent de pureté. Avec de bons dessins, avec une exécution aussi hardie, aussi habile,
et une main-d'œuvre aussi bon marché, les ornemanistes de Florence et de Rome devraient défrayer le monde de cadres et d’ornements sculptés.
L'Italie nous surpassait au xvr° siècle dans l’art de fondre le bronze. François [*, en attirant à Fontainebleau ses plus habiles fondeurs, nous avait initiés à tous les procédés. Les fontes exécutées sous ses yeux, et sous la direction de Benvenuto Cellini et du Primatice, sont admirables; leur perfection avait été presque atteinte par les frères Keller au xvrr° siècle, et la supériorité de la France dans ce grand art ne fut contestée depuis lors par personne; lTtalie menace aujourd'hui de nous l'enlever. Sa fonte se dégage de nos procédés devenus rouüiniers, et se présente sur le marché industriel avec un sentiment de l’art, une respectueuse reproduction du modèle et un charme d'harmonie dans la patine, que nous n’avons pas ou que nous n'avons plus.
Déjà les soieries de la Lombardie, ses velours et ses peluches sont d'une exécution remarquable, de teintes harmonieuses et éclatantes, de dessins qui fondent habilement les goûts de l'Orient avec les principes de l’art antique; l'Italie semble se rappeler le succès de ses fabriques d’étoffes au moyen âge, et elle reprend hardiment ce riche filon qui n’était qu’abandonné. :
Je n’examinerai pas en détail l'Exposition italienne; une observation générale fera comprendre mon impression. Ni la variété ni l'abondance des produits ne frappaient; mais on aurait cru entendre, dans cette calme Exposition , l'écho lointain et toujours persistant des traditions de l'antiquité; on sentait que l'Italie a beau céder aux tendances de ses touristes et chercher à flatter leurs goûts blasés, elle ne saurait tomber aussi bas que le but qu'elle se propose. Un goût inné dans la nation, et les grands modèles répandus sur le sol ou accumulés dans les collections, sont, pour le public et l'industrie qui le dessert, comme ces portraits des ancêtres qui retiennent dans la voie de l'honneur le gentilhomme chancelant.
De quelque temps encore, il est vrai, nos artistes et notre industrie n’auront à craindre, comme rivale, cette contrée privilégiée. Toutefois, ne l'oublions pas : dans la culture des arts comme dans celle de la terre, un sol vierge est plus difficile à exploiter, mais il est aussi plus fécond qu’une terre qui a longtemps donné; or, Ftalie s'est épuisée pendant cinq siècles de l'antiquité, pendant deux siècles de la renaissance. Aujourd'hui elle se réveille doucement, et nous prépare, d’une main aussi assurée que patiente, une redoutable concurrence : d’abord chez elle, d'où, aidée par les antipathies nationales, elle nous chassera facilement; ensuite sur le marché espagnol, si important pour la France; etenfin dans les contrées orientales, où ses affinités de race, de climat et de langage la portent plus naturellement que nous. Bientôt, à l'abri d'institutions plus libérales, favorisée par les capitaux étrangers, elle donnera l'essor à son esprit ingénieux et à ce goût pur qui ne produit pas encore des chefs-d'œuvre d'art, mais qui, répandu dans toutes les classes, assure à sa fabrication dans tous les genres le même besoin de perfection, la même richesse d'élégance et de style que je demande, en France, à de nouvelles écoles et à un ensemble d'encouragements judicieux. C’est là le danger qui nous menace, et sur lequel il serait insensé de fermer les yeux. On se trompe sur le compte de l'Italie, parce que l’on juge son industrie sur l'envoi de quelques objets fabriqués pour l'Exposition par des spéculateurs; là n’est pas l'Italie, là ne sont pas les éléments de renaissance qu’elle garde au fond de son cœur, j'entends dans les entrailles mêmes du pays.
Quand vous vivez en Italie, vous sentez, comme dans les anciennes familles, la noblesse de la race en dépit des négligence, de la toilette, de la poussière qui couvre les tentures, de la fumée qui noircit les dorures : cette noblesse se décèle sans forfanterie, sans besoin de paraître ; de même aussi sa richesse se trahit, au milieu du parcimonieux de l'ordinaire et de la lésinerie des détails, par la richesse du fond, par l'ampleur et le cossu des choses héréditaires, par une accumulation de trésors sans emploi. Cette noblesse de race
est partout dans la grande famille italienne : elle drape de ses guenilles le mendiant qui se chauffe au soleil, debout contre le mur; elle donne aux jeunes filles qui viennent au marché, la tête chargée d’ignobles fardeaux, des poses de cariatides antiques et des airs d’impératrices romaines; elle inspire à toutes les classes un sentiment de la vraie beauté, qui est la grande, et un éloignement instinctif pour la fausse beauté, qui est petite et prétentieuse. Là est pour Italie son principe de renaissance; là est pour nous le danger, si nous ne savons pas, avant qu'il se produise, créer au milieu de nous cette grande éducation par la culture renouvelée des arts.
Allemagne.
I faut descendre jusqu'à nos jours, jusqu’à la nomination de Schadow à la place de directeur de l'académie de Dusseldorf, pour trouver une école en Allemagne. Ce grand pays est composé d'éléments trop divers et fut tiraillé par des influences trop contraires pour pouvoir donner suite à une direction, à une manière, à un style, à cet ensemble de principes et d'œuvres qu’on est convenu d'appeler une école. Bien douée pour la culture des arts, l’'AHemagne a manqué du don créateur; son originalité, quoique puissante, n’a pas su résister aux influences du dehors, n'a pas pu maintenir au dedans le caractère national, faute peut-être de cette autorité qui, partant d’un centre, rayonne et s'impose par l’influence des protecteurs sur les maîtres, des maîtres sur les élèves. A la fin du x° siècle, sous l’empereur Othon IF, le style byzantin lui arriva complet, et de toutes pièces, dans les bagages de la princesse Théophanie, fille de l'empereur de Constantinople; l'Allemagne l’appliqua avec un grand bonheur à ses monuments. Au xur° siècle, elle vint chercher en France le style gothique, que nos architectes avaient créé; elle appela à elle ces mêmes architectes, qui lui construisirent ses premiers modèles. L'idée une fois importée, l'élan et l'impulsion donnés, elle en tira un parti sage et heureux, avec l’aide de ses qualités
d'imitation patiente et de réflexion consciencieuse, qui introduisent, dans toutes les influences étrangères dont elle accepte la domination, une part d'originalité qui lui est particulière. Au xv' siècle, elle avait des peintres médiocres, et soit dans ses miniatures de manuscrits, soit dans sa peinture religieuse, on ne distingue que des mérites secondaires et rien qui fasse autorité. La première école flamande, et l’un de ses meilleurs artistes , le maître de Cologne, ne propagèrent leur influence que très-peu avant dans l'Allemagne; mais l'école des frères Van Eyck, la seconde école flamande, la domina tout entière. Les perfectionnements matériels introduits par ces grands artistes dans la peinture à l'huile, et leurs tendances réalistes, convenaient à l'esprit d'observation et aux facultés imitatives qui forment le fond du caractère allemand; mais, si l’on adopta tous les principes, si l’on suivit servilement même les erreurs, on resta fort au-dessous des modèles. La renaissance italienne influa sur les Flandres, et en même temps sur sa voisine et son élève; mais l'Allemagne dut cette fois à un homme de génie de résister au courant et de conserver, sinon sa propre originalité, au moins celle de son plus grand peintre, qui est devenue le type et le trait caractéristique de son art.
Albert Dürer, en effet, est la gloire artiste de l'Allemagne. En lui brille sa seule et véritable école; avec lui elle s'éteint, et ses élèves les plus intelligents ne semblent avoir reçu de leur maïître d'autre mission que de conduire convenablement le convoi de l’art allemand. Par l'influence puissante, par l’exemple fécond de ce grand artiste, l'Allemagne renouvela ses ateliers de peintres, de sculpteurs, de graveurs, qui répandirent dans des œuvres d'art et d'industrie de toute nature, depuis le tableau et la statue associés à l'architecture jusqu'aux moindres ustensiles de la vie privée, les mille combinaisons, les idées ingénieuses et pleines de grâce dont son enseignement et ses ouvrages étaient la source. Déjà l'influence des Flandres avait répandu dans l’industrie allemande cette disposition artiste; mais il était réservé à Albert Dürer de la développer au plus haut degré et de transformer l'Aliemagne,
pendant les cinquante premières années du xvi‘ siècle, en une sorte de pourvoyeuse générale du monde entier. La gravure sur bois et sur cuivre fut à Dürer et à ses élèves un puissant moyen de propagation, et ils en usèrent tous largement pour défrayer les ateliers de toutes les industries des modèles variés de leur inspiration ingénieuse. Dürer mort, l'Allemagne vécut quelque temps de son impulsion vigoureuse et de sa chaleur fécondante; comme après un beau jour d'été, quand le soleil est déjà couché, la nature entière, imprégnée de l'ardeur de ses rayons, s’éclaire encore du reflet de ses feux. Bientôt les rôles changèrent. L'Italie d’abord, la France ensuite, fournirent les modèles que suivit l’art allemand, non pas servilement, mais en amalgamant toujours à ses imitations une originalité particulière et à petites doses. Sans étudier méthodiquement la marche de cette culture des arts à la suile, on doit avouer que, vers le milieu du xvm“siècle, le dévergondage de nos Van Loo et de nos Boucher faisait singulière figure de l’autre côté du Rhin, privé de sa grâce et transformé en art sérieux par la Gründlichkeit allemande. D'habiles archéologues, de profonds penseurs qui n'étaient pasartistes, ou qui n'étaient que de médiocresartistes,songèrent à quitter cette voie d'imitation, mais ce fut pour en prendre une autre qu'ils croyaient meilleure. Au lieu des Van Loo et des Boucher, ils conseillèrent les monuments de l'antiquité, les fresques d'Herculaoum et de Pompéi, les sculptures et les monumerts de toute l'Italie. Le conseil avait du bon, observé dans une certaine mesure. Raphaël Mengs et Cartens le suivirent résolûment; ils ne furent pas les seuls : toute l'Europe à la fois entra dans celte voie, et nous primes si bien les devants sur l'Allemagne, qu'elle se trouva un beau jour, non pas à l'école de l’anlique, mais dans l'atelier de notre peintre David. Il fallut vingt années de guerre de l’autre côté du Rhin pour que la réaction nationale des artistes contre notre iufluence fit explosion, en mème temps que l'élan patriotique de la nation s'insurgeait contre notre dominativn. Les armées prussiennes, bavaroïises, hessoises, marchaient à la con-
quête de la France avec moins d'enthousiasme que les jeunes artistes allemands ne marchaïient sur Rome à la conquête d’un nouveau genre d'imitation; car le but de la grande levée de boucliers contre l'influence matérialiste de David ne fut pas ce qu’il devait être : l'indépendance de la pensée dans l'étude de la nature et dans le culte des plus belles créations de l’antiquité, mais limitation servile d’un art à ses débuts, d’une langue dans les bégayements de son enfance.
Je ne ferai pas l’histoire de cette croisade, elle est connue. Pour moi, qui ai passé huit années de ma jeunesse en Allemagne, cette émigration fanatique est comme un fait contemporain. Je les ai vus revenir, ces enthousiastes, j’ai.été le confident de leurs espérances, j'ai partagé leur confiance dans un nouvel avenir, j'étais jeune comme eux; mais j'ai vu bientôt se refroidir la chaleur excessive de leur système, j'ai vu aussi peu à peu se modifier le programme, s’altérer principes et manière. Si ces courageux jeunes gens qui ne reculèrent devant rien, ni devant la longue expatriation, ni devant l’abjuration de la foi de leurs pères, n’ont pas renouvelé le monde comme ils l’espéraient, c’est que le monde ne se remue pas pour si peu; mais ils n’y auront pas perdu leur peine, et l'AIlemagne ne doit rien regretter de ces vigoureuses tentatives : son art aura conquis dans cet enseignement, puisé à l’une des sources de l’art, un principe de renaissance. Les croisés de Rome sont rentrés au foyer; et de même que nos anciens croisés ont rapporté d'Orient, comme enveloppés dans un souvenir pieux, les nouvelles idées, les nouveaux goûts qui, associés au fonds national, ont produit le style gothique, de même les croisés de Rome sont revenus en Allemagne avec la foi dans un meilleur avenir, avec un sentiment élevé des destinées de l’art et l'expérience de ses défaillances, avec une confiance inébranlable dans la supériorité de l'idéal sur toutes les pauvretés du réalisme et du pittoresque.
Une forte éducation est indispensable à l'artiste, et malheureusement elle a manqué à cette pléiade généreuse qui sortit des foyers paternels pour tenter de régénérer, par Italie
primitive, l’art dégénéré de l'Allemagne; elle leur manquait si bien à ces jeunes fanatiques d’un art naïf et spiritualiste, qu'ils érigèrent en système l’inutilité du modèle et l'inconvénient du métier. Des sentiments pieux exprimés par des êtres impossibles; des pensées pittoresques rendues sans couleur ; des rêves littéraires se heurtant contre les conditions impérieuses de la réalité et contre les règles absolues de la perspective : en trois mots, de la poésie, du sentiment et pas de pratique, tel fut le programme. Cette disproportion continuelle entre la prétention et l'exécution réduisit la brillante phalange à l'impuissance. Elle comprit enfin ce qui lui manquait. Elle vit bien qu'elle avait trop négligé les moyens pratiques de l’art, qui donnent une base aux plus fortes créations, de l'assurance aux tentatives de l'imagination, et au talent une souplesse qui se prête aux mille données capricieuses et charmantes de l'esprit uni à la grâce. Il est beau sans doute de planer dans les airs, il est bon de savoir aussi raser la terre : ainsi fait l'aigle. Les artistes novateurs démontrèrent à leurs Gouvernements cette nécessité d'un retour sur les pas déjà faits, et avec leur généreuse protection, à limitation de la France, ils fondèrent des institutions d'enseignement. Schadow à Dusseldorf, Schinckel et Wach à Berlin, Cornelius à Munich, instituèrent de véritables académies, dans lesquelles on enseigna tous les principes de l’art, toutes les pratiques du métier, dans lesquelles des prix stimulèrent les efforts, dans lesquelles le grand prix donnait aux élèves les moyens d'étudier à Rome; à Rome, où leurs maîtres allaient autrefois, plus enthousiastes sans doute, mais moins bien préparés. Hildebrandt, Bendemann, Lessing, sont sortis de Dusseldorf; Krause, de Berlin; Hess, Rietschel et Kaulbach, de Munich. Je cite au hasard ; je me trompe peut-être, et je fais des omissions, mais personne ne contestera la valeur de ces grands talents. Overbeck seul resta ferme dans ses convictions, dans sa manière, et dans Rome. Ne voir dans l’art que son emploi religieux; ne comprendre de l’architecture que le style à ogive, de la sculpture que les maigres figures des églises, de la pein-
ture que les impuissances et les débilités gothiques, c'est voir en petit, c'est regarder par un trou au lieu de porter ses yeux vers le ciel et sur toute la nature. Overbeck s’est amoindri, rapetissé, affadi, dans cette étroite limite, dans ce champ borné de la peinture religieuse. Son sentiment pieux domine toutes ses compositions; mais ce sentiment profond, convaincu, qui, assisté de la grande peinture, comme la comprenaient Andrea del Sarto et Fra Bartholomeo, aurait produit des œuvres puissantes et radieuses, tourne dans ce petit cercle à une sentimentalité de novice, à quelque chose de timide et de piètre. On voudrait secouer ce foyer assoupi et ranimer ce feu qui ne donne que des flammes blafardes et vacillantes.
Cette résistance d’un grand artiste au développement de l'art par ses conditions matérielles, ce développement obtenu par d’autres, et encore incomplet malgré de si persévérants efforts et de si lourds sacrifices, ce sont deux traits caractéristiques qui expliquent les timidités de l’art allemand et les embarras de son industrie. Quelques développements seront ici à leur place. Un penseur, un poëte, un philosophe, quelque sublimes que soient leurs inspirations, ne deviennent pas des artistes parce qu’au lieu de la plume ou de la parole ils s'emparent d’un pinceau pour exprimer leurs pensées, fixer leurs rêves, développer leurs systèmes. Qui dit artiste dit un être doué d’une vocation spéciale, particulière, indépendante de tous les autres développements de l'intelligence, et qui doit préexister à toutes les autres facultés. Les Allemands se font trop souvent illusion : leur imagination rêveuse, leurs tendances poétiques, la naïveté charmante de leurs douces inventions, composent dans leur tête quelque chose qui ressemble aux facultés de l'artiste, parce que l'artiste, pour accomplir sa mission, doit être animé aussi de ce genre d’inspiration ; mais ce quelque chose n’est pas la disposition pittoresque et le feu créateur. Ils se croient de bonne foi artistes, et avec du travail, de la ténacité, ils parviennent à produire tant bien que mal des œuvres qui ont toutes les qualités,
excepté la plus importante au point de vue de l’art, la qualité pittoresque. Ces demi-artistes, ces quasi-littérateurs, sont en rapport naturel et direct avec la classe des gens de lettres, dont ils forment une sorte de démembrement : de là l'influence de la critique littéraire, active et fâcheuse, sur l’art allemand. Tandis que des littérateurs se chargent d'expliquer longuement les tableaux des peintres, d'écrire trois volumes de commentaires sur l’œuvre d'Hogarth et un volume d'explications sur l'Hospice des fous de Kaulbach, les peintres, par un retour de bons procédés, consentent à mettre sur toile les abstractions des littérateurs; ce n'est pas une pensée philosophique qui germe dans leur cerveau et simultanément prend sa forme pittoresque, mais c’est une forme que l'artiste cherche péniblement, facticement, pour exprimer une pensée obscure qui est aussi étrangère à son esprit qu’elle est antipathique aux manifestations de l’art.
Ainsi traité, l’art allemand rappelle nos robustes habitants des Landes montés sur leurs échasses : la pensée est forte et haute, mais la base manque d'ampleur et de solidité; et cette pensée, que n'arrête pas, que ne guide pas la faculté pittoresque, devient rêveuse, nuageuse, incompréhensible. Les peintres allemands sortent du domaine de la peinture, parce que ce sont des penseurs et des poëtes habillés en peintres, et non pas de vrais peintres : aussi l'ouvrage de Lessing intitulé le Laocoon devait être écrit en Allemagne et pour ses habitants; il sera lu avec profit par les artistes de tous les pays, mais il est particulièrement à l'usage des artistes allemands. Le fantastique est une autre de leurs erreurs, une de ces impossibilités qu'ils abordent avec la confiance d’enfants ignorant le danger. On s'étonne que les artistes allemands, avec cette abondance d'imagination, de légendes gracieuses, d’inspirations poétiques, soient peu féconds : on doit le comprendre quand on sait que la pensée marche en avant, et que Île pinceau ou l'ébauchoir ne peuvent la suivre, qu'ils ne peuvent même pas la retenir; quand on voit la tête puissante, la main impuissante, l'artiste incomplet. Nous avons en France des hommes de cette
trempe:M. Chenavard est du nombre; je les appellerais volontiers des peintres-littérateurs. Ils ne savent pas écrire un livre, etils croient pouvoir développer leurs systèmes en images; ce sont des intelligences déclassées, des artistes impossibles, et ainsi s'explique l’association maladive des supériorités de l’intelligence avec les faiblesses et les misères de l’art.
Tels sont les défauts; courons aux qualités, aux conditions de succès, aux lalents. Il en est d’éminents : si vous voyagez de Dusseldorf à Berlin, en passant par Francfort et Cassel; de Berlin à Munich, en passant par Dresde; de Dresde à Vienne, en passant par Prague; de Vienne à Darmstadt, en passant par Stuttgard ; étudiez les hommes, voyez les productions, et vous vous sentirez dans une atmosphère pure, élevée et heureusement dégagée du matérialisme qui ailleurs infecte l’art. Les artistes allemands ont une grande idée de leur mission, une haute ambition. Absorbés dans leurs pensées, ils rêvent un idéal qui leur permet de dédaigner tous les succès obtenus dans les voies qui ne conduisent pas à ce but. Ils se préoccupent médiocrement de reproduire les apparences extérieures de la vie matérielle; ils cherchent dans l’homme ce qu'il y a de plus élevé, son âme, etils se créent un idéal qui est moins un type de beaulé qu'une expression du sentiment. De là ce sérieux qui plane sur toutes leurs productions, sérieux qui admet toutes les grâces de la naïveté, des mœurs simples, des légendes poétiques, mais qui exclut tout ce qui tendrait à rabaisser l’art et la mission de l'artiste, comme la caricature, le grotesque et le lascif. Cherchez-vous l'élévation dans un sujet poétique, et la religion est une poésie, voyez les compositions peintes à fresque par Hess dans la basilique de Munich; êtes-vous plus touché par le sentiment antique des scènes de la Bible, portez votre attention sur le tableau des Israélites de Bendemann; l'expression profondément sentie des douleurs intellectuelles va-t-elle plus droit à votre âme, entrez par la pensée dans l'hôpital des fous de Kaulbach : pas un de ses personnages qui ne fasse un acte insensé el ne porte sur son visage un trait de la bouffonnerie, et cependant les
pleurs roulent dans vos yeux; pénétrez au milieu de l’orgie de Knauss, toutes ces têtes avinées, si bien rendues dans leur abrutissement, sont tristement gaies, et servent à faire mieux sympathiser avec la douleur de la jeune épouse.
Telle est la tendance : elle est noble; elle est précieuse à observer et elle est bien rare. Si le talent créateur, la faculté pittoresque, l’exécution, la mise en œuvre, les moyens matériels, que sais-je? le métier, ne répondent pas ou répondent trèsimparfaitement à ces hautes inspirations, c’est par les institutions, par l’enseignement, par la pratique, qu'on fera converger vers un même but les deux parties de l’art dont l'action combinée est indispensable, et qu'il est difficile de réunir. 11 faut reconnaître ces obstacles, il faut peut-être admettre l'impossibilité d’une conciliation, car autrement l’Allemagne aurait déjà renouvelé de nos jours, dépassé même les beaux temps de la renaissance italienne.
Quand une nation a le courage de placer le but aussi haut, quand elle y marche résolûment, elle peut laisser en route de hardis mais impuissants athlètes; elle doit certainement en mener plusieurs au sommet, et, en tout cas, élever partout le niveau de l’art. Il se fait en Allemagne une régénération qui a toutes les défaillances, tous les côtés incomplets des tentatives généreuses. Ne jugez ni par Cornélius ni par Overbeck; ne jugez même pas cette réforme par leurs élèves. Aujourd’hui c’est le combat, et vous seriez de mauvais juges de la lutte; attendez-en l'issue. Pour ceux qui ont étudié l’histoire de l’art, partout où ils rencontrent ces tendances élevées, la victoire peut leur paraître plus ou moins prochaine, elle n'est pas douteuse. Quand il ne manque à une armée valeureuse, à des soldats animés du plus chaud patriotisme, que la charge en douze temps et limmobilité dans l'alignement, un peu de discipline a raison de ces lacunes; mais le courage et l'enthousiasme qui soutiennent dans les longues épreuves, le sentiment de l'honneur qui conduit à la gueule du canon et au-devant d’une mort certaine, ces qualités ne se donnent pas avec la même facilité. L'art allemand est
cette armée; quelques bonnes institutions lui feront cette discipline.
De hautes prétentions, quand elles dominent des talents médiocres, des spéculations vagues et nuageuses, quand elles remplissent des têtes vides, sont contraires à la saine production, et elles expliquent, sans qu'il soit besoin d’entrer dans le détail, comment la séparation de l’art et de l’industrie est plus profonde en Allemagne qu’en tout autre pays. Le moindre commençant, de l’autre côté du Rhin, croyant avoir une mission d'en haut et exercer un sacerdoce, le dernier élève de Cornélius étant persuadé qu’il est appelé à régénérer l’art, on conçoit quelles difficultés, quels dédains l’industrie rencontre quand elle demande aux artistes de lui venir en aide, quand elle propose à des hommes préoccupés de l’idée d'appliquer leur art à des besoins, lorsque ces hommes ne consentent même pas à se plier aux nécessités les plus évidentes de leur métier. On ne fut pas longtemps à s’apercevoir des graves inconvénients de cette scission, et la grande association douanière connue sous le nom de Zollverein signala avec force, d’après le tableau des importations et des exportations, le tort considérable que faisait à l’Allemagne l’infériorité de-son industrie dans toutes les branches qui ont besoin du concours des arts. De là les efforts de quelques hommes distingués pour amener un rapprochement.
La Confédération germanique se compose, quand il s’agit du progrès des arts, non pas de quarante États, comme en politique, mais de trois pays qui, par leur importance, leur initiative ou la richesse de leurs collections, ont influé depuis un demi-siècle sur la direction des arts et sur les progrès de l'industrie : la Prusse, la Bavière et la Saxe.
L'art moderne, rajeuni par l'originalité nationale, date à Berlin de 1815. Le réveil artiste de l'Allemagne eut lieu dans la ville qui sonna le tocsin belliqueux. Le roi de Prusse, en voyant à Paris le Musée du Louvre qu'on dépouillait, en visitant nos écoles, en assislant à nos séances académiques, prit goût à nos institutions protectrices des arts et des métiers,
et, pendant son long règne, il ne cessa pas de tendre la main à toutes les innovations, à prêter son concours à toutes les institutions capables de développer chez son peuple le goût et le génie des arts. Il fut assisté dans cette régénération par des hommes d’un grand mérite, tels que Schadow le peintre, Schinckel l'architecte, F. Tieck et Rauch les sculpteurs; par son fils, le roi actuel, que j'appellerai un artiste, parce que je crois l’honorer en lui donnant un titre qu'on lui jette comme une injure; par quelques hautes intelligences, parmi lesquelles chacun citera : Beuth, le directeur de l'institut des métiers; Kugler, l’auteur d’une histoire de l’art; Waagen, le conservateur des tableaux du Musée; Sotzmann, l’homme le mieux versé dans l’histoire des procédés de l’art. On vit bientôt se former de vastes collections à Berlin, s’ouvrir de nouvelles écoles de dessin, se fonder des institutions, des académies; et cette capitale, qui avait brillé, à une autre époque, par tous les raffinements de l'esprit, se distinguer bientôt par l'éclat des beaux-arts et la magnificence des monuments. Il est impossible de n'être pas vivement impressionné en descendant la belle promenade des Linden, entre l'arsenal et le musée, la bibliothèque et le palais neuf, l’église catholique et l’ancien palais. Dans toutes ces créations architecturales, on remarque la pureté du style et les traces d’études sévères; elles sont d’un grand goût et d’un grand air. Sur cette place du Musée s'élève la statue du grand Frédéric, monument de sculpture original et grandiose comme l'antiquité en osait, comme un grand artiste les conçoit, quand une certaine liberté est laissée à son imagination, quand un souverain homme de goût l'anime et le dirige. Ce qui excite l'admiration du voyageur habitue insensiblement la population à épurer son goût, à élever ses idées, et déjà cette bonne influence apparaît dans les manifestations du goût public.
Du milieu de cet ensemble de réformes salutaires et de créations heureuses, le roi choisit Schadow pour diriger l’école de Dusseldorf. Cet artiste sut mettre au service de ses jeunes élèves quelque chose de plus instructif qu’un grand talent :
c'est l’expérience de tentatives ambitieuses avortées, la sage direction d’un esprit enthousiaste revenu de ses illusions, et ce don sympathique qui attache les élèves à leur maître. On peut discuter les principes de Schadow; il est permis de soutenir que la réaction des pratiques du métier contre les divagations creuses, vides et malhabiles des penseurs a été fatale aux arts; mais l'esprit de paradoxe n’empêchera pas de reconnaître que l’art, se sentant protégé par l'État, s’est relevé comme dans une vigoureuse renaissance, et que les noms de Kaulbach, Bendemann, Lessing, Hildebrandt, ne feront jamais tort à la réputation de Schadow, de Dusseldorf, de la Prusse et de l'Allemagne.
La confiance est une particularité du caractère prussien et une de ses qualités; elle devient un tort, quand elle conduit à se complaire dans ses succès, à se contenter facilement, et à fermer les yeux sur le mouvement qui se fait ailleurs. Il résulte de cet aveuglement qu'on persévère dans des défauts dont il est facile de se corriger : ainsi une timide mesquinerie dans la composition, une grande sécheresse d'exécution, et dans la sculpture une tendance malheureuse à donner à toutes les matières, même au plâtre, le poli et la dureté de l'acier, sont des défauts qu'on semblerait devoir corriger rien qu'en les signalant.
En dehors de l’action du Gouvernement, une institution imitée de celle qui se forma à Paris, au commencement de ce siècle, sous le titre de Sociéle des amis des arts, s'établit d’ellemême, pour ainsi dire, dans la capitale de chacun des États confédérés et dans d’autres villes. Intéresser tout le monde aux arts, faire d’une faible contribution personnelle, au moyen de l'association, un puissant instrument de propagande et un mode d'assistance pécuniaire honorable pour les artistes, c'était l’idée même qui avait servi de base à l’institution parisienne; mais ce qui appartient à l'esprit méthodique et persévérant de l'Allemagne, c'est d'avoir multiplié les ressources de ces associations en les soumettant à une fusion habilement combinée et à une action commune. Elles ont
302 UNION DES ARTS remplacé, dans des pays pauvres, la richesse et son patronage.
L'industrie ne participait pas à ce mouvement si favorable aux arts : j'en ai donné la raison; et les hommes supérieurs, qui voyaient le mal, cherchaient par quels moyens ils pourraient le détruire jusque dans sa racine. Il ÿ avait alors à Berlin deux hommes distingués, trés-unis d'amitié, et entièrement d'accord sur cette grave question : l’un était Schinckel, artiste presque universel et architecte d’un immense mé: rite; l’autre, Beuth, qui n'avait qu'infiniment d'esprit et beaucoup de goût. Le premier, poussé par ses tendances naturelles et affermi dans sa conviction par l'exercice de son art dans toutes ses ramifications, comprenait l'association de l'art et de l’industrie comme il croyait l'avoir vue en pratique dans une étude approfondie de l'antiquité, et, du point de vue politique, comme le programme de l'avenir le plus digne de préoccuper un Gouvernement dont l'ambition serait de se placer à la tête de l'Allemagne. Le second, esprit ouvert à toutes les idées larges et pratiques, conçut l’organisation d’un établissement où les ouvriers dans tous les genres pourraient se former aux principes de l’art appliqués à tous les métiers.
Le roi de Prusse accueillit avec l'intérêt qu'il méritait le projet combiné entre Schinckel et Beuth, et il ne recula devant aucun sacrifice pour le constituer. Telle fut l’origine de l'institut des arts et métiers, du Gewerbinstilut. Je l'ai visité bien des fois pendant un long séjour à Berlin, en 1835, ét quand je me rappelle sa prospérité d’alors, ses résultats si remarquables, ses publications magnifiques si utiles, et ces deux hommes excellents qui en étaient l'âme, l'accueil donné à toute innovation, la fécondité de leurs idées, les ressources infinies du talent combiné avec un juste esprit d'observation, pour trouver au métal et à la céramique, au bois et à la pierre les plus justes applications, je cherche vainement pourquoi cet établissement est tombé, depuis la mort de ses deux fondateurs, dans la décadence où il se trouve aujourd’hui. Il paraîtrait qu'on en a découvert la raison dans ce fait, qui est,
comme on sait, l'abomination de la désolation : on y formait des artistes et non pas des ouvriers. Voyez-vous le mal! des ouvriers devenant artistes, et, après les quelques tentatives d’un amour-propre exagéré, retournant au bercail de lindustrie. Mais c'est comnie une contagion qui règne généralement dans les arts, et à laquelle il serait superflu de s’opposer. Cette idée fausse fait qu'on croit aujourd'hui relever cet établissement au moyen de la triste panacée du jour, par le vain dessin industriel; on demande des maitres et un directeur aux établissements de Sèvres, des Gobelins, aux ateliers de l’industrie parisienne : on me semble patauger dans un marais bourbeux et sans issue. Mais ce désordre d'idées est passager; on prend le change pour le moment, on reviendra sur la saine voie que tracèrent, il y a trente ans, Schinckel et Beuth; on comprendra bientôt, à Berlin comme à Paris, qu'il n’y a qu'un art comme il n’y a qu'un soleil; que cet art éclaire de ses mille rayons toutes les inspirations, peinture, sculpture, architecture et industrie. Ainsi convaincu, on remontera à la source, et, avec des écoles de dessin dirigées par des peintres de talent, on réformera l’industrie dans son élément principal, avec les instruments domestiques, j'entends avec les vrais enfants du pays, qui violenteront d'autant moins l'originalité nationale, qu’ils en seront eux-mêmes tout imbus.
La Bavière est à Munich, et Munich ne pouvait se transporter à Londres. Au commencement du siècle, cette ville marqua par une grande invention, qui forme comme un trait d'union entre les arts et l’industrie : Sennefelder découvrait la lithographie ; mais ce ne fut ni à cette invention, ni à des institutions déja anciennes, ni à des traditions conservées dans le pays, ni à des dispositions naturelles à la nation, qu'elle dut de se placer au rang des villes monumentales les plus intéressantes de la vieille Europe; elle le doit entièrement à son roi, au roi Louis. L'influence de cet ami enthousiaste des arts a transformé Munich en une grande ruche artiste. On a dit en Allemagne qu'il en avait fait une moderne Athènes; on
l'a peut-être cru, et il me suffit de constater cette opinion pour établir l'influence rayonnante que sa renaissance a dû exercer autour d'elle. Malheureusement le roi Louis ne semble pas s'être donné la capitale de l’Attique pour modèle, ou s'être fixé un idéal quelconque; il a#marché sans but, poussé par un enthousiasme un peu vague, et communiquant à sa génération une fièvre générale plutôt qu'une action déterminée. Élevé dans le courant d'imitation qui était devenu la règle des écoles à la fin du xvnr siècle, et qui déjà avait épuisé sa force et sa vogue, il crut voir un mouvement national et un moyen de popularité dans la croisade catholique entreprise à Rome parles jeunes artistes allemands contre l'influence matérialiste de l’école française. Ce système, autre moded’imitation, qui consistait à retrouver le véritable art chrétien dans les maîtres primitifs, sourit à son esprit, et il l'adopta avec une ardeur et un absolutisme qu'il portait dans les choses, l’appliquant à toutes les productions de l’art, à toutes les époques, à tous les styles. Quand on passe en revue ce qui s’est ainsi produit par sa volonté, on acquiert la conviction qu'il n’a eu d'autre prétention que de réunir dans Munich des spécimens de l'activité artiste de tous les siècles, et il a employé vingt-deux années de règne, toutes les ressources financières du pays, une passion inaltérable et un entêtement à toute épreuve à conduire cette œuvre surprenante dans son étendue et même dans ses résultats. Niebuhr disait de cette nouvelle Athènes et de cette renaissance des arts : Uebertünchte Barbarey (de la barbarie badigeonnée); il frappait juste, mais était-il généreux de frapper là? Le roi Louis, comme tout fondateur, sentant que le temps lui manquerait pour procéder autrement, au lieu de commencer par le commencement, débutait par la fin; ce qui aurait dû couronner l’œuvre lui servait de base. Les monuments et tous les styles des monuments jetés ainsi pêle-mêle à la tête d’un pays mal préparé, ce n'était pas une manière sage de procéder; il eût fallu faire l'éducation du peuple, et, selon les tendances qu'il aurait manifestées dans ses progrès, lui donner en modèle la reproduction des monu-
ments les plus propres à développer son originalité, laissant une part de ces créations mêmes à son initiative, carrière ouverte à ses instincts nationaux. Cinquante ans et trois souverains n’eussent pas sufli à cette œuvre, et ie roi Louis ne pouvait compter ni sur le temps ni sur des successeurs fidèles à sa pensée. II fit des monuments à tout hasard, et de sa capitale un grand palais de Sydenham; on y passe sans transition d’un temple grec à un palais de Venise, d’une maison de Pompéi à une façade gothique, de l'art romain au byzantin ou à une loggia imitée de celle de Florence. Un peu de tout, de tout partout; un esprit critique n'y verrait qu’un enfantillage général, si le soin de l'exécution et la recherche de l'exactitude n’en montraient pas l'intention sérieuse, si les noms des artistes qui prirent part à ces travaux, et parmi lesquels il suffira de citer les architectes Klenze et Gärtner, les peintres Cornélius et Hess, le sculpteur Schwanthaler, n'assuraient à ces tentatives une attention sérieuse, au moins de la part des archéologues. L'influence sur le pays de cette résurrection puérile, de cette fièvre d'imitation dans son labeur häâtif, fut ce qu’elle devait être, rapide, étendue et sans portée pratique; mais elle donna un coup de fouet à l'Allemagne et la réveilla de sa torpeur; elle pénétra l'industrie de la Bavière, et se fit sentir jusque dans les goûts de son peuple.
Dresde fait un contraste singulier avec Munich : tandis que tout est galvanisé dans l'une de ces villes, tout est calme dans l’autre; tandis qu'ici la main royale plane sur toute l'activité artiste, elle semble se retirer là indifférente et parcimonieuse. Et cependant Dresde a d’admirables musées, des collections d’antiques, de gravures et d'objets d'art du moyen äge, des monuments curieux, et, plus que tout cela, elle a le souvenir et comme les obligations d'une capitale qui ne fut jamais insensible aux lettres, aux arts et à l'élégance. De ces belles ressources, de ces beaux souvenirs, les peintres Retsch, Vogel et Veith, le sculpteur Ernest Rietschel et l'architecte Semper semblent seuls avoir profité : les peintres, pleins de grâce et de sentiment; le sculpteur, élève de Rauch, unissant, dans une
originalité de bon aloi, le style, le sentiment, la grâce, qualités rares qu'on remarque avec plaisir dans le fronton du théâtre de Dresde, dans la Pietà exposée à Londres, et dans des basreliefs imités de l'antique; l'architecte, enfin, trouvant dans une science consommée l'emploi judicieux d’une vive imagination et des réminiscences antiques les plus heureuses. Mais l’action des institutions doit-elle se réduire à former quelques artistes? ne doit-elle pas s'étendre sur l'industrie et sur la nation ellemême? À juger par la manufacture royale de Meissen, la célèbre manufacture de porcelaines de Saxe, il y a tout lieu de craindre qu'on ne laisse s'évanouir et se perdre ce goût charmant, ce soin précieux, cette élégance caractéristique, qui étaient rehaussés anciennement par une exécution parfaite.
Dans ce grand pays morcelé qui s'appelle l'Allemagne, ces trois Etats ont fait loi; ce qu’ils ont tenté pour raviver Îles arts et l’industrie a été imité en petit par les autres États, et on peut juger le fort et le faible de toutes les académies, des Gewerbinstitaten (conservatoires des arts et métiers), des associalions pour la vente des objets d'art, par le succès ou l'insuccès de ces institutions à Berlin, Munich et Dresde.
Nous avons vu ce qu'ont produit les arts; examinons ce qu'exposait l’industrie. Du premier coup d'œil, et sans en avoir scruté la cause, on sent qu'il existe une barrière entre l'art et l'industrie. Je laisse de côté la contrefaçon impudente de nos produits, tout en constatant son habileté; je me préoccupe de l’industrie nationale, et je vois que d’un côté l'invention fait défaut, que de l’autre la main. de l’exécutant manque de légèreté. L'artiste n'intervient pas avec assez d'abandon, de franchise, de dévouement; lui seul pourrait satisfaire la mobilité des goûts, suivre pas à pas cette déesse coureuse qui s'appelle la mode, et galvaniser la lente et imparfaite conception des fabricants. Ajoutez à cette absence d'idées une patiente exécution dont on vante à tort la conscience, espèce de boulet attaché au pied de l'industrie d'outreRhin; l’ouvrier allemand se traîne dans tout ce qu'il
fait, parce que, n'étant pas formé par l'éducation artiste, il interprète péniblement son modèle. Tandis qu’en France la main vole, esquisse, effleure, en Allemagne elle pèse, elle creuse, elle pénètre; gravure dans le cristal, sculpture dans le bois, ciselure dans le métal, partout on sent sa pesanteur. Pendant que l’ouvrier parisien cherche à comprendre son modèle et parvient, par la vivacité de son intelligence et la souplesse d’un talent exercé, à l’interpréter avec bonheur, louvrier allemand suit lourdement tout ce qu'il voit, copie patiemment sans choix et rend tout avec une aveugle exactitude. Les jouets d'enfants de Nuremberg, de Cassel et des villes qui se consacrent à cette industrie répètent leurs anciennes données avec une désespérante monotonie; ils sont casuels, mesquins et barbares. Les cruches de grès qui font le service des eaux minérales, formées d’une terre blanche, ductile, harmonieusement émaillée, et dont on conserve dans les collections, comme objets d'art, d'anciens spécimens élégants, sont fabriquées aujourd’hui au tour, sans la moindre décoration, sans souci de la forme. Les dessins de broderies de Berlin, maitres d’une vogue européenne, copient avec la même servilité les tableaux célèbres sans un progrès de souplesse, sans une amélioration dans le ton des couleurs, de façon à dégoûter du travail de la tapisserie jusqu'aux écolières les plus déterminées. La fonte de fer prussienne, si renommée, se laisse battre par la France et l'Angleterre dans l’exécution des grandes pièces, et étale avec complaisance de la dentelle en fer, des éventails en fonte, toute une collection de contre-sens dans ce rude et sombre métal. L'application du verre n’est pas mieux comprise : on l’'emploie en colonnes de couleur rose, bleue et verte, et l’esprit s'inquiète de l’usage qui sera fait de ces supports fragiles. La galvanoplastie elle-même est défigurée : à quelle branche de l'art peut-on rattacher des bas-reliefs représentant les scènes de la nature avec recherche de la couleur naturelle par la coloration du bronze? Tout cela marque uae industrie abandonnée au métier, délaissée par les artistes de talent, et qui se four-
voie faute de guide. Elle semble cependant, sur d’autres points, marcher d'un pas ferme. L'imprimerie, sans nous dépasser, a fait de grands progrès, el quelques-uns dans de nouvelles voies. Je ne parle pas de l'impression naturelle, qui est un enfantillage ingénieux, mais des caractères, du noir d'imprimerie, du tirage des gravures, de la qualité du papier surtout, qui se sont améliorés sensiblement. Si la lithographie est arriérée, si la photographie ne nous menace que par la perfection des portraits de Hanfstängel, à Munich, il faut avouer que la fabrication des étoffes est en progrès sensible, que les toiles damassées de la Saxe soutiennent leur réputation. Nous avons bien à revendiquer quelques dessins dans ces éloffes imprimées, quelques modèles dans ces combinaisons de tissus; mais en industrie, quand la copie est habile, quand la contrefaçon revient à meilleur marché que l'original , la concurrence est à craindre. La fonte de bronze, une vieille industrie germanique longtemps déchue, a de nouveau parcouru tout le domaine de l'art, depuis les petits animaux et les figurines jusqu'aux reproductions des plus belles statues de l'antiquité, et ses succès sont tels, que les grands ouvrages de sculpture de l'Allemagne, qu'on faisait fondre à Paris, sont maintenant exécutés à Munich. L’orfévrerie est remarquable, et lorsque les commandes lui permettent d’exécuterde grandes pièces, comme le bouclier donné par le roi de Prusse à S. A. R. le prince de Galles, comme la reliure de l'album offert au prince de Prusse par la province rhénane, comme la pièce principale d’un surtout de table exécutée par A. Wagner, et aussi lorsqu'elle vise au bon marché, comme dans les fabriques de Francfort et de Hanau , elle prouve ce que peuvent l’habileté de la main-d'œuvre etle bas prix des salaires. Il manque encore à cette belle industrie l'assistance de l'artiste supérieur qui donne le modèle, de l'artiste ouvrier qui l’exécute; l'embarras dans la conception générale et la timidité dans l'exécution se trahissent avec trop d’évidence au milieu de parties bien senlies et de détails admirablement bien rendus. Nos orfévres font mieux sans doute; mais eux-mêmes, en présence de ces œuvres, ne sen-
tent-ils pas comme l’haleine du rival qui s’approche et menace de les distancer? C’est déjà beaucoup, assurément, que cette concurrence nous ait enlevé le marché de l'Allemagne et nous dispute à cette heure celui de l'Amérique. La peinture sur porcelaine est exécutée à Bamberg, à un prix inférieur à tout ce que nous pouvons faire, avec un véritable talent et sur des plaques dont l'émail crémeux et velouté est d’une surprenante perfection. Pourquoi cet art appliqué aux formes de la céramique est:il aussi inférieur ? C’est que l'artiste était tout entier à sa besogne, tout entier dans sa fausse dignité, quand il a peint cette plaque qui diffère à peine de la toile de chevalet, tandis qu'il a refusé d'entrer dans la fabrique de porcelaine, de s’y associer, de se prêter à ses exigences et d’en développer les ressources. Ainsi s'explique l’infériorité de la céramique allemande, même de celle que la Prusse et la Saxe patronnent de leur subvention dans les grands établissements dits fabriques royales de Berlin et de Meissen. Étendue à la terre cuite pour l'usage décoratif, la céramique a fait, dans les contrées dépourvues de bons matériaux de construction, des progrès remarquables. Cette industrie s’est développée dans le Nord et en Autriche avec le plus de succès, sous la direction d’architectes de talent, tels que Schinckel à Berlin, Semper à Dresde, Forster à Vienne, qui ont trouvé dans des procédés rendus économiques par la noble simplicité des ornements le moyen d’atteindre à une grande richesse de décoration sans dépasser les limites très-bornées de leur devis. L'Exposition ne donnait qu’une faible idée de ce développement des fabriques d'objets en terre cuite, principalement de celles de Louis Mussbach à Waagram; il aurait fallu juger sur quelques fragments une industrie qui orne les jardins, les maisons, consiruit des palais, des synagogues et mème des cathédrales. Nous nous contenterons de signaler ses efforts et ses succès. On n’en pourrait pas dire autant des verreries de la Bohème. Elles sont renommées depuis longtemps; elles avaient sur nous l'avance d'une ancienne possession de la faveur publique : il eût suffi, pour conserver une domination à laquelle on était
fait, de maintenir le bon goût comme un drapeau d'honneur défendant cette belle industrie. L'Allemagne n’a pas trouvé un artiste de talent qui consentit à se faire industriel , et les verreries autrichiennes ont été battues par les verreries françaises, en dépit de toutes les conditions favorables à la fabrication. Ce sceptre est-il perdu sans retour? La Bohême sait désormais comment elle peut le reconquérir. Prenons garde, les tendances de nos verriers me font trembler.
L’ameublement, représenté par les parquets de Stuttgard et par quelques meubles d’une bonne fabrication, indiquait que l'ébénisterie de l'Allemagne est dans une excellente voie de consciencieuse exécution, qu'il ne lui manque que des idées et des modèles. Les meubles de Vienne, au contraire, semblent avoir pris un essor remarquable dans un ordre d'idées déraisonnables et dans la voie la plus fausse. On regrettait que du bois travaillé, assemblé, sculpté, poli et verni avec tant de soin et de peine, n’eût pas eu pour modèle le dessin d'un architecte de talent. Ces bibliothèques immenses, où l’on ne peut placer des livres, auraient coûté moins de frais et produit plus d’effet si elles avaient été conçues pour leur usage; ces lits menaçants, auxquels on s'accroche de tous côtés et qui semblent devoir écraser le malheureux condamné à s’en servir, auraient pris des airs majestueux et nobles à la fois si un artiste en avait tracé le modèle et suivi l'exécution; ces chaises qui ont tout prévu, excepté les aises de celui qui s’assoit, les auraient rencontrées sur le chemin de la simplicité et de la raison : tout cela prouve une invention maladive, qui gagnerait fort à reconnaître un principe et des règles. Ce défaut disparaît dans la petite industrie viennoise, qui correspond à l'industrie parisienne, car là ce qui est élégant, voyant, éveillé, nouveau, se passe de raison et d’à-propos. Toutefois les pelites merveilles d’ébénisterie, de placages, de laques et de cuirs gaufrés, tous ces brimborions qui défrayent les galanteries des eaux à chaque retour de la saison des bains ét remplissent les boutiques de toute l'Allemagne, ne nous feront concurrence que lorsque la raison viendra en aïde à
l'imagination, les saines conditions du goût au secours des inventions quotidiennes; alors, et ce moment, je le crois, n'est pas éloigné, l’industrie viennoïise, dépouillant cette élégance grêle, prétentieuse, superficielle et de clinquant, adoptant l'ampleur proportionnée, la solidité nécessaire et un style approprié à chaque objet, nous fera une redoutable concurrence. Î1 en sera de même dans toute l'Allemagne, quand les artistes de talent donneront franchement la main à l’industrie. Combien leur riante imagination, leur fantaisie originale, leur naivelé gracieuse, leur sentimentalité un peu affectée, trouveraient d'occasion de se développer au profit de l’industrie ! Schinckel au pont de Berlin, T. Kalide donnant je modèle de l'Enfant au Cygne, qui forme une délicieuse fontaine, en ont fait l’essai et donné la preuve; il suflit de ces deux exemples : il en est beaucoup d’autres que je pourrais citer; et, lors même qu'il ne faudrait y voir que des exceptions, des protestations isolées, nous les donnerions encore en avertissement à l'Allemagne pour lui apprendre ce qu’elle peut faire, à la France pour lui montrer ce qu'elle doit craindre.
Résumons-nous, quoiqu'il ne soit pas facile d’embrasser d'un seul coup d'œil cette grande Allemagne et de porter un jugement d'ensemble sur cette mosaïque d'États, destinée à former un jour une seule et imposante nationalité. Nous dirons : un art aspirant haut, cherchant les sublimités de la pensée, les beautés de l'idéal, mais négligeant les conditions pratiques du métier, cette partie essentielle et trop dédaignée qui est la base solide; en regard, je ne dis pas à côté, je dirais plutôt en opposition, une industrie qui semble à première vue une grande et même fabrique de joujoux de Nuremberg, l'invention, la distinction faisant défaut, la vie manquant même là où le métier excelle; des outils et pas d'idées, des mains et pas de tête. On comprend maintenant pourquoi je place l’Allemagne, patrie de l'intelligence réfléchie, loin des pays moins bien doués qui nous menacent davantage de leur concurrence. Art et industrie, sur la rive droite du Rhin, renferment les éléments les meilleurs du progrès, car ils s'appuient sur l'ob-
servalion patiente, sur la conscience, sur le sentiment, sur tout ce qui est noble et respectable; mais l’art, comme l'industrie, ne recevant pas la bonne, la vraie impulsion, s’'épuise, je ne dirai pas dans un antagonisme, mais dans un parallélisme déplorable. Un jour ou l’autre, l'Allemagne comprendra que c’est de la rencontre, de la réconciliation, de la fusion de l’art et de l'industrie que dépendent l'essor de l’un et la prospérité de l’autre; ne lui laissons pas faire cette découverte avant d'être en mesure de braver sa concurrence.
Amérique.
Après avoir passé en revue des pays artistes devenus industriels, nous arrivons à une nation industrielle qui se fait artiste.
L'Amérique peut ce qu’elle veut, et elle veut être artiste, L'Amérique tentera de tout, même d’avoir le génie des arts; elle l’osera à sa manière, et elle accomplira en moins de cent ans ce que l’Europe n'a obtenu que par quinze siècles d'efforts. Les États-Unis ont défriché tout un monde; maintenant ils donnent les sciences, les arts et l’industrie en pâture à leur activité. Déjà ils comprennent qu'il leur faut des instruments de travail, des bibliothèques, des musées et des collections scientifiques : ils ont fondé, construit et acheté tout cela; ils comprennent qu'il est nécessaire de réunir, comme dans un même faisceau, les esprits les mieux disposés, pour que l’étincelle jaillisse du frottement des intelligences, et ils ont fondé l'établissement connu sous le nom de national institution for the promotion of science and art; on leur a enseigné que. les particuliers, et les collections qu’ils forment, sont les promoteurs de l’art, et les particuliers achètent de tous côtés les plus belles statues et les meilleurs tableaux. Quand on racontait autrefois en Italie qu’on avait offert de couvrir d'or un tableau, qu'une généreuse commande avait été faite à un artiste vivant, ou bien qu’un brocanteur s'était facilement défait de Raphaël de contrebande et de Benvenuto Cellini de pacotille, on savait d'avance qu'un lord
anglais élait seul capable de ces enthousiasmes; aujourd'hui, c'est un marchand américain. Les citoyens des États-Unis ont encore appris que l’art ne s’invente pas, mais qu'il s'enseigne ; que les artistes distingués ne surgissent pas seuls et d’euxmêmes, mais qu'ils se forment près des maîtres, et ils envoient à Londres Healy, de Boston, qui s’approprie habilement les belles qualités de Reynolds et de Lawrence; à Paris Hunt, qui s’est formé à notre école; à Rome Powels, l’auteur de l’Esclave enchaînée, cette statue qui fait rumeur dans l’'Exposition de Londres, tant elle est conçue avec grâce, noblesse et distinction, trois qualités que l'Angleterre disait antipathiques à ces Yankees, colons incapables de toute création originale, provinciaux inaccessibles aux choses de goût. À côté de Powels, P. Stephenson avait exposé des études exclusivement américaines, qui trahissent un style individuel et national avec des qualités rares d'observation et d'imitation de la nature.
La vieille Europe fera bien d'y songer. Il y a de l’autre côté de, l'Atlantique une puissance d'invention, une sève de jeunesse, une originalité tranchée, qui marquent dans la mécanique, dans les découvertes scientifiques et dans la littérature, par des hommes d’un tel mérite, que le murmure du grand Océan n'a pas étouffé le bruit retentissant de leur célébrité. Chacun sait que les Américains ont inventé la machine qui sépare la graine de coton du coton lui-même, la faucheuse à vapeur et une multitude d'applications heureuses de la mécanique aux instruments aratoires, les revolvers, le chloroforme; personne n'ignore qu’il n’est pas d'invention théorique dont ils n'aient, des premiers, tiré le meilleur usage pratique; et, sans parcourir la longue liste de leurs ingénieuses applications, qu'il soit permis au rapporteur de la classe des beauxarts de rappeler qu'un artiste américain, l'élève distingué de B. West, autre Américain, vint à Paris, en 1802, mettre en mouvement sur la Seine le premier bateau à vapeur viable et bien constitué. Cette machine ingénieuse, ce petit navire qui contenait dans ses flancs la plus grande révolution des rapports sociaux de l'humanité, resta amarrée au pont Royal.
inutile et décriée pendant cinquante ans. On en rit à Paris, on la dédaigna à Londres; le peintre Fulton, plus heureux et mieux apprécié à New-York, a pu fonder dans cette nouvelle ville la nouvelle marine militaire et marchande du monde.
Les titres de l'Amérique dans le domaine des intérêts matériels et des sciences positives ne sont pas contestés; on ne lui refuse entrée que dans le royaume de l'intelligence, du goût, de la poésie et des arts. Nous allons voir avec quelle supériorité elle en force les frontières. Je ne cite dans chaque branche que des sommités : les historiens Bancroft, Prescott et Ticknor; les poëtes Longfellow, Dana, Bryant; les romanciers Cooper, Paulding, Hawthorne, Washington Irwing, Edgar Poe; l'humoriste Tuckerman , le musicien Perkins. Un peuple chez lequel le hasard réunirait une aussi brillante pléiade serait déjà digne de figurer au nombre des grandes nations intellectuelles; l'Amérique y a d’autres droits, car elle possède en outre de généreux citoyens qui donnent, comme M. Lawrence, 500,000 francs à la ville de Cambridge pour fonder un établissement littéraire analogue à notre collége de France; dans cette même ville, M. Édouard Philipps lègue la même somme à l'Observatoire; à Boston, l'institut de Lowel est dû aux générosités du citoyen qui lui a donné son nom; et je n’enregistre pas la longue liste des magnifiques legs qui, dans cet ordre d'idées, remplacent si dignement l'initiative de nos gouvernements.
Voyez donc l'Amérique en Amérique, et laissez là les livres qui en parlent. S'ils font de la statistique, c’est une liste sans fin de musées, d’académies, de bibliothèques, qui feraient croire à une nouvelle Attique de l'autre côté de l'Océan; s'ils font de la critique, c’est une moquerie perpétuelle sur ces musées de chats empaillés, sur ces académies où l’on apprend à lire, sur ces bibliothèques où on ne lit pas, souvent faute de livres, plus souvent encore faute de temps. Voyez l'Amérique comme elle est : un géant, doué des facultés les plus rares, qui se réveille, se sent et s’essaye. Ce géant marquera dorénavant dans les arts et dans les choses de goût.
Déjà Benj. West, mort en 1820, avait prouvé à l'Angleterre ce que pouvait un Yankee, fils de quaker, en peignant la mort du général Wolf et le combat de la Hogue; aujourd’hui Ch. Leslie lui montre le physionomiste spirituel qui possède une rare souplesse de talent dans le genre de peinture qui est le plus sympathique à nos voisins; et ces qualités ne sont plus isolées et exceptionnelles, elles sont répandues: j'ai déjà parlé de la pureté de style de Powels, de l'originalité de Stephenson, des qualités diverses de Crawfurd et de Greenough, je m'en tairai ici, et je dirai seulement que, lorsque des tendances aussi remarquables se font jour chez une nation jeune et décidée, il est impossible de prévoir quelle puissance elle aura, nos expériences pouvant lui servir de leçons, nos institutions les plus éprouvées devenant le point de départ des siennes.
L'Amérique entreprend cetle nouvelle croisade à la façon des enfants livrés à eux-mêmes, s’enthousiasmant de chaque procédé nouveau, achetant les modèles à tort et à travers, touchant à tout. La photographie devait frapper sa jeune imagination et s'offrir comme un expédient commode, comme le remplaçant de toute étude sérieuse. L'Amérique y a fait merveille. La galvanoplastie, cet autre auxiliaire merveilleux, qui est à la sculpture ce que la photographie est à la peinture, devait aussi sourire à ce peuple pressé de jouir, etil a exploité cette découverte avec un plein succès. L'imitation servile de tout ce que l'Europe envoyait sur ses marchés avait été la première préoccupation de l'Amérique, et une sorte de stupeur vous saisit devant ses contrefaçons étonnantes. Si j'entre chez les grands libraires de New-York, James Smithson, D. Appleton, J.-P. Putnam , les frères Draper, j'y trouve les livres illustrés de l'Angleterre, sa gravure sur acier et sur bois, sa reliure mécanique à bon marché; si je pénètre dans les magasins des autres industries, ce sont bien là nos papiers peints, nos éloffes imprimées, nos meubles; ce n'est plus la même délicatesse d'ajustement, le même soin d’exécution, mais quelle puissance de production, quelle adresse
dans la substitution des machines à la main de l’homme, quel succès de bon marché!
Comme la gourme que jette un enfant pour prendre un teint plus brillant, l'Amérique se dégage aujourd'hui de ces excès, de cette exubérance de contrefaçon; elle commence à peine à être elle-même, et elle comprend déjà qu’elle doit cesser de suivre les autres, qu’il lui faut tracer sa voie, marcher de l'avant et lutter à armes égales. Il lui manque, dira-t-on, l’originalité : je le conteste, s’il s’agit du don pittoresque et de l’instinct de l'artiste; je l’accorde, si l’on entend par originalité un style fait et complet; mais je voudrais bien connaître un peuple qui l'ait possédé à ses débuts. L'Égypte emploie des siècles innombrables à former son style, l’Asie emprunte le sien à l'Égypte, la Grèce prend à l'Asie les types de son école d'Égine; à Rome, à Byzance, à Venise, à Florence, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, tout est copie aux débuts; la véritable originalité est un fruit de l'observation et de l'étude qui mürit à l'abri d'institutions protectrices. L'Amérique en est là, et elle avancera, car elle marche déjà, car elle comprend la nécessité d'accorder des encouragements aux arls. Les moyens d'enseignement lui manquent : elle créera des écoles et formera des maîtres: ses musées seront délivrés des enfantillages; elle achètera les tableaux des maîtres et les belles statues antiques ; et je ne serais pas étonné que le congrès, s'éprenant à son tour de l'amour des arts, ne réservât quelques millions de ses économies pour organiser l’enseignement des arts et enrichir les musées, excellent placement qui rapporterait plus aux États-Unis que tous les dégrèvements d'impôt. L'architecture, il est vrai, est encore dans
l'enfance, et M. Owen ne lui fera pas faire un pas avec sa prétention de créer une architecture américaine, car des singeries ne sont pas des inventions; mais pourquoi les États- Unis ne donneraient-ils pas à cet art positif un enseignement sérieux ; à ce premier des arts, des encouragements féconds ? Quel plus beau stimulant que ces villes qui sortent, pour ainsi dire, de terre, que ces Capitoles, ces églises, ces salles des-
tinées aux assemblées, ces théâtres, ces marchés, autant de programmes intéressants faits pour inspirer les architectes et capables de les conduire, par les saines voies des fortes études de l'antiquité, aux données inattendues d’une architecture appropriée à des besoins nouveaux!
Craignez les enjambées de ces Knownothings, les pas de géant de ces nouveaux initiés. Être novice dans les arts et en avoir une passion intelligente, être dans le mouvement industriel et à la tête de cette armée de la mécanique qui est la plus redoutable des puissances, et entreprendre de mettre cette force au service des arts, c’est combiner ensemble deux actions qui feront l'effet du levier et du point d'appui d’Archimède. |
Dans l’état actuel de nos arts et de notre industrie, ce danger est menaçant, car il est facile à l'ennemi d'entamer une troupe qui marche à la débandade. Serrons nos rangs. Que les règles du goût, comme les lois de la discipline, nous permettent de tenir ces assaillants à distance. Avec le désordre de nos engouements, l’inconsistance de nos modes, l’exagération ridicule. de nos mascarades archéologiques, le marché américain nous sera bientôt fermé, et ses fabricants apporteront sur le nôtre nos nrisérables modèles exécutés à bas prix; si, au contraire, nous nous rattachons aux vrais principes de l'art, aux règles du goût, notre supériorité restera évidente, incontestable, inaccessible, et l'Amérique ouvrira d’autant plus largement ses ports à nos produits qu'avec la prétention impuissante de nous égaler naïîtra l'excellence du jugement et la finesse d'appréciation qui lui fera sentir la différence entre ses tentatives incomplètes et nos perfections idéales.
Je n’ai pas distingué le Canada des États-Unis, et cependant j'aurais pu chercher dans le bas Canada des souvenirs, des habitudes et des goûts tout français; j'aurais pu puiser, dans les traditions de notre ancienne colonie, de nouveaux motifs d’appréhension. Je n'ai pas de place pour ces détails, et, par le même motif, je ne dirai rien de l'Amérique du Sud. Elle n’est pas dans des conditions industrielles mena-
çantes pour nous, et elle ne possède pas au même degré les facultés du progrès avec l'esprit de conquête et d'entreprise. Là nos arts, nos modes, nos excentricités même, feront encore fortune pendant longtemps. Je ne veux pas dire, toutefois, que le Mexique, le Pérou et les républiques du Sud n'aient pas un goût décidé pour les arts; je crois, au contraire, leur sol naturellement fécond et déjà préparé par le souvenir de l’ancienne et primitive civilisation qui a laissé dans ces contrées des monuments si curieux. Mais les peintres mexicains et péruviens se sont formés à Paris, dans les ateliers de nos peintres, et on ne peut attendre d'eux des talents caractérisés. Tous, il est vrai, retournent dans leur patrie et reprennent quelque chose de l'originalité native; comme ces animaux domestiques abandonnés par les marins dans des îles désertes, et qui deviennent loups, tigres et faisans, de caniches, matous et poulardes qu'ils étaient, ces arlistes mifrançais deviendront de vrais Mexicains, Péruviens, Chiliens, quand ils seront rentrés dans le cercle de leur nationalité; ils formeront des élèves, ils dirigeront l’industrie et desserviront peut-être mieux que nous les goûts du pays qu'ils sont plus à portée d'étudier et de comprendre.
En résumé, l'avenir des arts est:il là-bas, à l'Ouest, dans le Far west? Le progrès marche-t-il dans ce sens, le voyons-nous poindre, nos enfants le verrontils grandir et menacer l’Europe ? La civilisation renouvelée, la société assise sur de nouvelles bases, l’art et l'industrie développés sous l'égide de la liberté et des inspirations d'un peuple primitif, tel est l’avenir : est-il réservé à l'Amérique? Un jour nos villes serontelles visitées, dans leur abandon, par les habitants du nouveau monde, comme nous allons voir Rome, Athènes, Jérusalem et Palmyre, ces cités majestueuses et désolées de l’ancien monde? Laissons à Dieu l'avenir. 11 nous a confié le présent, préoccupons-nous des progrès de l'Amérique, et luttons avec elle par nos propres progrès.
Suisse.
De république à république il y a une grande distance, quand l’une est jeune, au milieu d’un pays nouveau, immense, inépuisable, l’autre ancienne, au centre de la vieille Europe, dans des limites rigoureusement définies et très-étroites. II n'y a donc pas lieu de comparer la Suisse à l'Amérique. Ses arts et son industrie nous menacent également, mais autrement. |
La Suisse n’a jamais eu d'école, elle n'a pas même eu de peintre. Le grand Hans Holbein, né à Bâle, sur sa frontière, s’est formé en Allemagne et dans les Flandres. C'est en Angleterre qu'il a exercé son admirable talent. Faut-il attribuer, comme on l'a fait, cette pénurie pittoresque, cette disette d'artistes, à l'écrasante beauté des Alpes, qui rend impossible toute imitation et décourage l'artiste par la comparaison ? Je ne le crois pas; ce paradoxe d’hommes de lettres fait bien dans un livre, il faut l’y laisser et, dans des études pratiques, chercher des causes plus solides. Les arts ne sont le priviléve d'aucune créature ; Dieu, dans sa bonté, n’a disgracié aucune nation. Mais les arts vivent de traditions, d'institutions nationales fortement constituées , de protection généreuse, et quand ils sont destitués de tous ces appuis, ils languissent là même où ils ont une fois prospéré; ils ne voient pas le jour là où ils ne sont pas appelés par ces puissants patrons.
Quelle protection ont-ils trouvée dans les cantons? Courageux, intelligent et industrieux, le Suisse a toujours été pauvre. La civilisation romaine ne prit pas racine dans ses vallées, et n’y laissa pas trace de ses grandes créations monumentales. Pendant tout le moyen âge, des populations guerrières ont lutté contre des difficultés suscitées par la nature même du pays, par leur position géographique et par un noble amour de l'indépendance qui les poussaient à l'encontre des convoitises de leurs redoutables voisins. La lutie patriotique élève l'âme d’un peuple, la pauvreté fortifie son moral, làpreté du climat constitue sa santé; mais les arts ne fleurissent
qu'à l'abri d’une paix assurée, du luxe entretenu par la richesse, d'une cour élégante devenant le centre des règles de la politesse et des exemples du bon goût. Les arts ne purent prendre leur essor en Suisse, et les monuments qui s’y rencontrent, églises et couvents, manuscrits et peintures murales, créés sous la protection passagère et factice du clergé, soit dans une grande abbaye, soit dans les vastes monastères, sont plutôt d'importalion que d'essence nationale. À la fin du xv° siècle, la Suisse avait au moins, à défaut d'autre institution protectrice, la tranquillité et une prospérité relative; les arts vinrent à elle, et déjà ils se développaient dans l'architecture, dans la sculpture d’ornementation, dans la peinture appliquée aux murailles, aux manuscrits et aux vitraux, lorsque la réforme de Luther, et surtout celle de Calvin, bouleversant toutes les idées, se firent en Suisse plus iconoclastiques et barbares que partout ailleurs. Depuis trois siècles, la Confédération végètle sous ce niveau pesant du radicalisme réformateur qui s’est étendu, comme une contagion, même sur les cantons qui restèrent à l'abri de la réforme. Vainement Dieu, avec une prédilection marquée, appelait cette population à l'intelligence de l’art en mettant sous ses yeux les sublimes beautés de sa création : en été, dans l'éclatant appareil de la plus riche végétation, d’un ciel pur se réflétant dans des eaux profondes, de cimes hardies découpant de tous côtés les grandioses horizons; en hiver, par le spectacle solennel et émouvant de la nature entière endormie sous un linceul de neige. Vainement les costumes pittoresques animaient les aspects toujours variés de cette nature inépuisable; vainement l’Europe entière, que dis-je? les deux mondes, envoyaient l'aristocratie de l’intelligence et de la fortune, transformée en légions de touristes, parcourir ses vallées, gravir ses sommets, cherchant partout à acheter dessins et tableaux, qui lui rappelaient des sites devenus les favoris de son admiration. La Suisse restait, comme ses marmottes endormies par l'hiver, dans l’engourdissement causé par la froideur de son culte et la rigidité méthodiste de ses idées.
Depuis la paix générale de 1815, la Confédération s’est ressentie de la disposition universelle qui porte les esprits vers la culture des arts; elle a participé au relâchement de rigorisme qui dispose toutes les sectes protestantes à appeler l’art et son prestige au secours du culte. L'architecture religieuse a obtenu l'autorisation d'élever, à Genève même, une église catholique dont les flèches gothiques vont s’élancer vers le ciel avec les pics des Alpes et dans un même hommage à la divinité. La statuaire a trouvé des protecteurs depuis que Pradier est venu nous demander, faute de protection, une nouvelle patrie. La peinture a ses écoles, ses sociétés des amis des arts et ses expositions. On ne peut encore appeler tout cela des institutions, il n’y a rien là qui ressemble à une direction intelligente; mais, puisqu'avec si peu d'aide l'art prospère par le seul fait de la levée de la proscription qui pesait sur lui, que ne devra-t-on attendre, dans cet heureux pays, de fortes associations agissant de concert et faisant concourir les dispositions de cette population intelligente à la gloire nationale? Des talents de premier ordre signalent déjà cette renaissance. Je ne parle pas de Léopold Robert, qui a cherché à Paris son éducation d'artiste et en Italie les inspirations sympathiques à son âme; mais Calame s’est senti violemment remué par la belle nature de son pays : il a peint fidèlement et poéliquement à la fois, poésie de l'exactitude, ce qu’il avait sous les yeux, et les sombres magnificences de ces Alpes orgueilleuses sont venues se refléter dans ses toiles éclatantes. Castan à pris aux riantes vallées leurs plus frais aspects, Mayden et Grosclaude ont demandé à ces mœurs patriarcales, à ces races robustes et primitives, des scènes paisibles qu'ils ont rendues avec calme, simplicité et bonhomie.
L’art est en chemin et en bon chemin : que Dieu le protége, et puisse l'esprit de réforme trouver son compte dans sa prospérité ! Au reste, cette renaissance commence à se ressentir d’une impulsion à laquelle rien ne résiste, pas même le fanatisme religieux, l'impulsion des intérêts matériels, du profit, du lucre, et la Suisse n’est pas insensible à cet intérêt.
Tout ce que j'ai dit de l'importance des arts dans le développement industriel est déjà compris par les cantons, qui deviennent des pays de fabrique. Dans cette nouvelle carrière il pe suffit plus d'élever d'immenses bâtiments, de se procurer les machines les plus perfectionnées, et de travailler à meilleur marché que l'Europe et l'Amérique; il faut encore que les ouvriers aient de l’intelligence et du goût, que des artistes distingués donnent des dessins et en surveillent l'exécution, et ces conditions ne s’obtiennent en aucun pays tant que l’art, à son sommet, n’est pas lui-même en progrès. Quand , au lieu de contrefaire piteusement nos dessins ou de les acheter tout faits à Paris et à Lyon, la Suisse les fera elle-même et leur donnera une originalité qui pourra s'imposer à la mode; quand, au lieu d’embaucher nos contre-maitres, elle formera elle-même les siens avec les jeunes gens sortis de ses écoles de dessin et des ateliers de ses artistes, nous pourrons redouter sa concurrence, car à toutes les conditions de bon marché et d’habile fabrication, de rapports d’affaires étendus en tous pays par l'entremise patriotique de ses nationaux établis sur tous les marchés, elle joindra ce charme, ce goût, cette recherche du beau avec lesquels nous la battons encore.
La Suisse ne peut reculer devant de légers sacrifices pour faire ce progrès dans les arts; il y va de ses intérêts les plus chers. Devenue industrielle, il lui faut conquérir à tout prix ces institutions qui la rendront artiste. Ne consommant rien elle-mêmeet fabriquanténormément, elle doit, coûtequecoüte, trouver le moyen d'écouler ses produits. Or, le seul obstacle qu'elle rencontre et qui la laisse si loin derrière nous, c’est la différence d’une œuvre distinguée par l'originalité du dessin et par le goût et d’une piètre contrefaçon. Dans le domaine des choses élégantes, l'assistance des artistes lui manque, et cependant déjà elle ouvre la lutte sur ce terrain. Ses broderies, arrêtées à la frontière française par nos droits de douane, acquittent cette lourde redevance et viennent sur nos marchés battre nes broderies, car avec des progrès de goût, des perfections d'exécution, elles se vendent à meilleur marché que les
nôtres. Ces doigts habiles qui travaillent presque pour rien ont-ils donc acquis, par l'habitude du dessin, cette dextérité que nous voulons donner aux nôtres ? Non pas encore, et on peut reprocher à ces mousselines brodées de tourner au cartonpâte, au cuir gaufré, à tout, excepté à ce qu’elles sont et à ce qu'elles doivent paraître, un tissu léger légèrement orné, Quand nous voyons Guillaume Tell ajustant la pomme, les montagnes de la Suisse avec leurs forêts de sapins, les chalets percés de petites fenêtres, les laitières coiffées de grands chapeaux, tout cela brodé sur la mousseline et étendu sur les épaules d’une femme, nous laissons la Suisse s’user les yeux et les doigts à ce ridicule travail de peinture en broderie, et nous luttons sans grand effort avec elle au moyen de dessins dont la pureté et le charme sont rendus sans perte de temps ni excès de peine et font effet à bon marché. Il en est de même de ses cotonnades, de ses soieries, de ses velours : ils sont frappés de cette même infériorité de goût et de distinction ; mais quand, en regard des grands progrès et du bon marché effrayant de tous ses unis, on calcule la faible barrière qui sépare encore les deux fabrications, on se demande ce qu'il faut d'efforts à la Suisse pour nous atteindre, pour nous dépasser même, si nous restons stationnaires. La sparterie suisse est une sorte de passementerie en païlle, et, comme telle, soumise à quelques règles de goût. Jusqu'à présent on en a fait un feu d'artifice de fantaisies ainsi que de caprices, et elle séduit par ses évolutions rapides et inattendues, comme le cheval échappé plait par ses sauts et ses écarts. L'invention ne perdrait rien cependant à broder sur un type plus pur, à choisir une phrase moins insignifiante et à la poursuivre dans ses variations. L'orfévrerie suisse et son émaillerie sont arrivées à une habileté de main-d'œuvre qui n’attendent que des hommes de talent pour retrouver la vogue conquise autrefois par le Suisse Petitot. Je laisse de côté l’horlogerie, qui poursuit son but : la plus grande précision dans le plus petit volume, la plus parfaite régularité au meilleur marché possible. Je ne parle pas des chalets, petits et grands, des sculptures en sapin
et des peintures de glaciers sur bois blanc : tout cela, comme les fleurs naturelles que l’on admire aux champs, que l'on cueille avec empressement et qui semblent si pauvres une fois entrées dans le salon, doit rester au milieu des montagnes et se parer de la simplicité de ceux qui les font comme du charme des souvenirs de ceux qui les achètént.
La population suisse, laborieuse par habitude et par intérêt, régulière dans sa conduite, honnête dans ses transactions, est devenue industrielle contre nature, et peut-être afin de prouver que la volonté de l’homme domine les circonstances les moins favorables. La Suisse a réussi en dépit de tous les obstacles. L'éloignement des matières premières et du combustible grève la production de transports coûteux, la rigueur des hivers et les escarpements d’un pays montagneux isolent les cantons, et cependant, par le concours de grands établissements armés de machines que des chutes d’eau puissantes mettent en mouvement, par l'association des travaux de la fabrique avec la culture des champs, qui rend possibles des salaires minimes, l'industrie suisse a pu s'emparer de branches entières de notre fabrication, comme les soieries unies, en obtenant des prix de revient auxquels nous ne pouvons atteindre. Quand à ces conquêtes se joindra l'étude du dessin généralement répandue, quand contre-maitres, ouvriers, petits enfants, auront dans cette éducation artiste exercé leur goût et formé leur intelligence, quand enfin, dominant le tout, une école de peintres et de sculpteurs s’unira à l'industrie pour la diriger dans les voies nouvelles de l’art appliqué à toute la fabrication , je dis que Lyon et Mulhouse, les soieries et les cotonnades, pourront suspendre tous travaux, et, comme les Israélites sur les rives du fleuve, s'asseoir sur les bords du Rhône et du Rhin pour pleurer leur prospérité évanouie.
Nous n’en sommes pas là, Dieu merci! nous tenons encore la tête, et dédaignant de faire usage du fouet et des éperons, nous sortons vainqueurs de la course par la seule force d’une nature mieux préparée. Ne nous fions pas trop à nos avantages. Les rivaux ont leur ruse; ils travaillent sourdement,
avec suite et application. La fable nous apprend comment la tortue dépasse le lièvre. Que notre école des Beaux-Arts élève son idéal au-dessus de toute atteinte, que nos artistes appliquent à l’industrie un goût épuré, un style approprié; qu’une élégance, qu'une distinction toujours vigilante mettent toutes nos productions hors de la portée des concurrents.
Belgique.
11 y a des contrées qui semblent privilégiées pour les arts, comme il y a des coteaux qui sont favorables à la vigne, sans qu'on puisse expliquer pourquoi, à culture égale, à latitude pareille, d’autres contrées sont moins favorisées : la Grèce, l'Italie et la Belgique sont de ce nombre.
Les Flandres avaient déjà eu plusieurs époques éclatantes dans les arts, lorsque, à l'appel des princes français nouvellement placés à la tête de ce pays, deux frères associés dans leurs travaux perfectionnèrent la peinture à l'huile et fixèrent par des chefs-d'œuvre l'attention de tous sur ce nouveau procédé. Il ne s'agissait pas seulement d’une recette pour peindre, l'art entier était en question. La nature se substituait à la convention; le réalisme, dans ses conditions les pius parfaites, les plus séduisantes, s'intronisait pour la première fois dans les arts et allait faire le tour du monde.
On connait les admirables œuvres de cette ancienne école, nouvelle alors, protégée à ses débuts, encouragée et développée par les grands travaux que les ducs de Bourgogne demandaient, appuyée, en outre, sur le goût de l’art et du luxe élégant que ces princes avaient apporté de la cour de France et répandu autour d'eux avec un faste inoui.
On sait comment ces nobles tendances, implantées dans un sol prédisposé, prospérèrent; comment elles devinrent, à travers les changements de gouvernement et de délimitation, une qualité propre à tout le pays et comme le trait caractéristique des Pays-Bas, si bien qu’à cette première renaissance en succédèrent d’autres, qui, chacune en suivant les mêmes
directions, eurent un nouveau retentissement en Europe et une influence marquée. Inutile de refaire cette histoire de l’art dans les Pays-Bas, elle est connue, et je ne veux en tirer d'autre conséquence que ce fait d’une disposition native et toute particulière, disposition qu'un gouvernement négligent des vrais intérêts du pays peut laisser sommeiller, qu'une administration habile réveille facilement.
Nous avons parlé des Pays-Bas et des Flandres, nous oublions que la Hollande et la France pourraient se plaindre de cette confusion de noms, de ce mépris des traités; parlons de la Belgique. Créée en dépit de l'Europe, entourée sinon d’ennemis, au moins de voisins envieux, toujours menacée de rentrer sous le joug d’un souverain qui, depuis vingt-trois ans, n’a pas voulu prendre son vrai titre de roi de Hollande, la Belgique, malgré ce mauvais vouloir, ou en raison de ces rivalités, a trouvé de nouvelles forces dans sa nationalité. Elle a réuni, comme dans un faiscéau, tous ses enfants, et, par leur union, leurs efforts, elle est parvenue, en moins d’un quart de siècle, à reconstituer une nation, à refaire une littérature populaire et une histoire nationale, à retrouver une puissante école de peinture et de sculpture, à former un conservatoire de musique excellent, à figurer dans le monde honorablement en toutes choses.
Le patriotisme et les traditions ont une large part dans cette renaissance; le gouvernement et les institutions qu'il a fondées à limitation des nôtres y ont aussi beaucoup contribué. Les écoles, les académies, les instituts de l’industrie, les concours provinciaux, les expositions provoquées par l'État et répandues dans les provinces par les sociétés des arts, les commandes, tout cet ensemble de bonnes mesures, animées par les collections de tableaux et d'objets d'arts publiques et particulières, par les monuments dont le pays est rempli, par la rivalité avec des voisins actifs comme les Français, les Hollandais et les Allemands, et surtout par des traditions nationales et un goût inné pour les arts, ont fait sortir d’une seule génération une foule d'hommes éminents qui en pro-
mettent d’autres. Courage, leur dirai-je, courage! me réservant de dire aux miens : Prenez garde, veillez!
Veillez, car cette école, après avoir fait fausse route, comme vous, reprend le bon chemin; veillez, parce que le goût des arts, provoqué par tout ce qui concourt à leur développement, se répand dans la nation et la forme au bon goût, ce grand mobile de l’industrie, dans ses ouvriers comme dans ses chefs de fabrique, dans ses marchands comme dans son public.
Remarquez bien ces circonstances favorables : en haut, un roi et un gouvernement qui comprennent l'importance des arts; en bas, un public qui les aime. Dès la constitution de la Belgique, ce souverain et ses ministres ont pris immédiatement l’art au sérieux, le souverain en montrant au talent les plus grands égards, en lui réservant, comme à tout autre service rendu à la patrie, les titres, les croix et les honneurs, en ouvrant en personne, entouré des grands dignitaires, toutes les solennités de l'art : expositions, concours et nouveaux musées. Traité avec ce sérieux, avec cette dignité, l’art'a été digne et sérieux. À cette assistance partie d’en haut ajoutons l'appui venu d’en bas. Les artistes belges ont été soutenus, stimulés, maintenus dans la bonne voie par un public moins nombreux que le nôtre, mais plus éclairé, moins enthousiaste de prime abord, mais plus persévérant dans son goût, moins inquiet surtout, et dirigé par un instinct national qui le poussait dans les excellentes traditions de ses vienx maîtres. C'est ce même public qui applaudit avec enthousiasme les Servet, Vieuxtemps, Batta et Baillot, formés dans le conservatoire de musique de la capitale, et qui, réuni en sociétés chorales, ré pand sur toute la Belgique les flots d’une musique populaire qui réveille dans la nation ses instincts d'harmonie; c’est encore ce public qui conviera bientôt l’industrie au bon goût dans le choix des modèles et à la perfection de la maind'œuvre dans tous ses produits.
Résumons, en peu de mots, les directions principales de l'art et de l'industrie en Belgique.
Les Flandres, en raison de leur position géographique, ont toujours eu deux tendances marquées : l’une, nationale, propre au sol, au caractère de la nation, à sa nature, tout cela trèsoriginal, mais assez trivial ; l’autre, imitative et d'importation étrangère, venant de Byzance, de l'Allemagne, de l'Italie ou de la France. Celle-ci avait pour but d'échapper au réalisme par trop prosaïque des dispositions nationales, et de s’élever à ces hautes qualités de l'idéal, de l'élégance et du style qui doivent être antipathiques à la nation, car elles n’ont jamais pris racine dans ce sol rebelle, quels que soient les hommes de talent qui se sont efforcés de les y implanter. Jusqu'à la fin du xvimn° siècle, l’école flamande lutta victorieusement contre les influences du dehors; mais avec la révolution de 93 l'art fut anéanti, la résistance céda, l’école de David triompha, et David lui-même, en choisissant Bruxelles pour son lieu d’exil, perpétua dans ce pays, plus longtemps qu'ailleurs, ses doctrines et son influence. ”
En Belgique cependant, aussi bien qu'ailleurs, la réaction se produisit, et des artistes comme Odevaere et Havez, qui, par la nature de leur talent, s'étaient soumis à David, trouvèrent des successeurs qui, par une disposition de nature analogue, mais en réagissant contre eux, allèrent chercher dans l’école française, dans Delaroche, Scheffer, Schopin et nos autres peintres anecdotiques, les modèles à suivre.
Wappers, Gallait et de Keyser sont les plus illustres dans cette voie, et il n’y a peut-être qu’une raison de priorité pour faire pencher de notre côté la balance, dans laquelle seraient placés les qualités et les mérites des concurrents. Là n’est ni l'avenir pour l'école belge ni le danger pour la nôtre. Voici où ils sont : avec les bienfaits de la paix se réveillèrent tous les bons instincts. En Belgique, le vieux fonds national n'était pas aussi complétement anéanti qu’on l'avait cru; il fit preuve d’existence, d’abord en copiant servilement les anciens peintres flamands et hollandais, puis en les imitant avec une certaine liberté, et de progrès en progrès, ayant acquis par l'observation patiente tous les secrets du
métier, ayant réveillé en eux, au moyen de ces pastiches, des tendances naturelles et originales qui ne sont que des analogies de dispositions natives, les peintres belges passèrent sans difficulté de la copie à l'original, de leurs vieux maîtres à la nature et aux types qui les avaient inspirés. Ils sont arrivés aujourd'hui à ce point, et les Leys, Wilhems, les deux Stevens, Adolphe Dillens, Verlat, et de plus loin Coulon, Degroux et d’autres, en possession des meilleures pratiques de leur art, animés du véritable esprit des vieux maîtres, vont renouveler l'école nationale en restant fidèles aux instincts nationaux. Je ne suivrai pas ces peintres dans les diverses phases de leur talent qu'on pouvait étudier aux diverses expositions de Londres. Je dirai un mot seulement de Leys et à Leys. Ce peintre ingénieux a compris l’école de Van-Eyck comme je voudrais que nos artistes comprissent l’art des Grecs; il s’est fait vieux Flamand comme je voudrais qu’on se fit ancien Grec, partant de cette noble nature d'emprunt pour développer l'originalité native. Leys, d'ailleurs, n’usurpait pas le bien d'autrui, il héritait du bien paternel; il ne copiait pas ses ancêtres, il leur ressemblait par pente naturelle et par instinct; mais Leys doit se défier de ses procédés de peinture : il devra recourir à la nature, étudier ses effets, retrouver son coloris, et craindre le maniérisme, qui est autant dans la couleur que dans l’expression , dans l'effet que dans le dessin. Le maniérisme commence où le vrai cesse, et la couleur de M. Leys n’est pas toujours vraie, elle estsouvent conventionnelle et vieillotte; elle semble avoir déjà subi cette sorte de cuisson qu'opère le temps avec les couleurs entre l’apprêt et le vernis. Avec une couleur plus vraie, je voudrais que Leys peignit des sujets ou plus éloignés ou plus rapprochés de nous, c’est-à-dire l'idéal poétique ou le réalisme prosaïque; il ferait taire l'envie, qui lui nie les qualités originales.
La statuaire belge avait une tâche plus difficile que la peinture. Bien que la cathédrale de Louvain et d’autres églises offrent aux artistes modernes des spécimens remarquables de la sculpture monumentale du xnr siècle, bien que les collec-
tions aient recueilli, que les églises aient conservé des sculptures en bois du x1v° et du xv° siècle, qui se distinguent par la grâce de la composition et le charme de l'exécution la plus précieuse, bien que chaque génération compte quelque sculpteur qui, comme François du Quesnoy, puise dans un sentiment vif de la nature des ressources remarquables, cependant il n'y avait pas dans ces chefs-d'œuvre du réalisme la même tradition suivie et des modèles aussi féconds que dans la peinture des vieux Flamands. L'école moderne a dû se faire d'elle-même, et je doute qu'elle s’y soit bien prise. L'influence exercée à Paris par Canova s’est étendue jusqu’en Belgique, et y persévère encore aujourd'hui; on la retrouve dans le type des figures, dans leur élégance et leur grâce, et jusque dans le choix des compositions. Une réaction se produit de nos jours, le style s’épure et le goût s’ennoblit : telle qu'elle est, la slatuaire belge faisait bonne figure à l'Exposition de Londres, et, placée à côté de la nôtre, elle marquait combien les frontières de l’art français et de l’art belge tendent à se confondre. Elles ne sont guère plus apparentes que celles qui divisent les deux pays; on passe de l’un à l’autre sans secousse, et en se demandant : Est-ce ici, est-ce là, suis-je arrivé, ai-je dépassé? Quand on pense que nous haussions les épaules, il y a vingt-cinq aus, en parlant de la Belgique, et que nous ne la connaissions que pour maudire ses contrefaçons, il faut avouer que cet alignement des deux arts a de quoi faire réfléchir.
Ainsi donc, pendant que nous désapprenions, les Belges apprenaient; pendant que, traitant toutavec cette légèreté dont nous nous faisons un mérite, nous compromettions l'héritage de domination légué par nos pères, les Belges, stimulés par le réveil de leur nationalité, fortifiés dans l’atmosphère de leur indépendance, sentant qu’ils avaient à prouver devant l'Europe qu'ils étaient dignes de leur passé, les Belges prenaient l’art au sérieux, apprenaient consciencieusement leur métier, travaillaient avec conviction, et, à chacune de nos expositions, venaient nous apporter les témoignages de leurs
progrès, qui auraient dû résonner dans nos ateliers comme une cloche d'alarme.
On prit cependant ces sérieux efforts en grande pitié et ces sévères avertissements en profond dédain. Nos grands critiques affirmèrent que ces peintres élaient les élèves de ucs peintres, ces tableaux des imitations de nos tableaux, et toute notre jeunesse, avec ce contentement d’ellemême qui est la première de ses qualités, puisqu'elle soutient les autres, s'en alla répétant qu'on ne peignait pas mal à Bruxelles près Paris. Prenons-y garde : la Belgique ne nous copie pas. Si même, en lui donnant des leçons, nous laissons les élèves devenir plus habiles que les maitres, ils pourraient bien, à leur tour, dater nos tableaux de Paris près Bruxelles, de Paris près Anvers. Ce n’est pas ainsi qu’on juge ses rivaux. Placée à notre porte, la Belgique n'a pu résister à la tentation de regarder par la fenêtre. comment nous nous y prenions pour régenter le monde; et pouvons-nous lui en faire un reproche, nous qui avons plus d’une fois regardé par le trou de la serrure dans l'atelier de Rubens, de Van-Dyck et de Rembrandt? Les critiques ont abandonné cette tactique : ils nous disent maintenant de M. Levys : C’est du Hemling; de M. Wilhems : C’est du Metzu; comme en France nous sapons la réputation de M. Ingres en disant : C’est du Raphaël. Tout cela est aussi facile qu'inutile à dire : admirons les Hem- Jing, les Metzu, les Raphaël modernes, quand ils vivent de leur vie propre : — l'avenir fera le partage. |
L'industrie a pris une autre voie que les arts; ses progrès se sont faits uniquement dans la direction du bon marché, et, sous cette tyrannique tendance, elle à abdiqué sa puissance artiste et se présente sous ce rapport, dans le grand concours des nations, avec humilité et en contradiction avec les progrès faits dans les arts; et cependant nous savons quels prodiges de gracieuses productions industrielles sont éclos dans les Pays-Bas à toutes les époques florissantes de leur art; attendons-nous donc a voir surgir de nouveau ce développement naturel de leur prospérité, car il est impossible qu’entourée de si remarquables
monuments, ayant accès dans dix musées remplis des merveilleuses productions de ses artistes, convoquée tous les ans aux expositions des associations des arts, où elle court avec ardeur, où elle applaudit avec enthousiasme, la Belgique, sollicitée par le développement du bon goût qui s'étend partout, ne s'impose pas à son tour ce programme qu'elle remplira si facilement. Elle a beaucoup à faire, car si, d'un côté, tout le mobilier de l'église est exécuté à Liége, par la maison John Philipp, dans un sentiment pieux, digne et d’après les plus saines notions de l'archéologie, de l’autre côté, ses vêtements ecclésiastiques, ses dessins d’étoffes et ses étoffes brodées n’offrent qu’une qualité, la richesse; et qu'est-ce que la richesse, en l'absence du goût, de l'élégance et du sens archéolosique? Une richesse massive, lourde, surabondante. Ses meubles et ses tapis sont ordinaires; mais ses parquets, et particulièrement ceux de Godefroy, à Bruxelles, combinent heureusement la mosaïque antique, l’arabesque et le dessin de tapis : le tout exécuté cependant à la mécanique. Ses porcelaines, mi-françaises, mi-anglaises, sont des contrefaçons sans le moindre mérite d'originalité, et cette fusion représente assez bien le goût dominant dans l’industrie belge : cela fait aux yeux la même impression que fait aux oreilles le français des Belges. L'établissement de marbrerie de Leclercq, à Bruxelles, travaille aussi bien que la marbrerie parisienne, c'est-à-dire qu’elle est aussi médiocre que la nôtre. Quant à l’arquebuserie, nous ne l’envisagerons qu’au point de vue du goût, de l’ornementation et de l'élégance des formes, et sous ce rapport elle a bien des progrès à faire. Un examen plus approfondi ne servirait qu’à nous persuader davantage de l'influence fâcheuse de cette poursuite du bon marché qui seule et uniquement préoccupe l'industriel belge. Il obtient en ce sens des résultats surprenants; mais je ne puis douter que le bon goût, l'invention, une heureuse association des idées artistes de tous les temps avec les exigences modernes de la mode, ne fussent des éléments certains de succès, et des éléments très-conciliables avec le bon marché. Eu effet, le mau-
ET DE L'INDUSTRIE. 333 vais goût est le plus cher de tous les goûts : le grand style est simple, le petit genre est contourné.
Si la Belgique était un plus grand pays, si ses artistes avaient des tendances plus hautes, plus épurées, plus passionnées, si son industrie voulait être plus parfaite d'exécution et pouvait prendre plus d'extension, si son Gouvernement n’avait pas, depuis les dernières années, une disposition à se croiser les bras et à laisser faire, croyant qu'il a tout fait, je l'aurais prise pour type de ce que nous avons à redouter de nos concurrents, de ce que nous devons faire pour lutter victorieusement; mais nous trouverons ces périls et ces menaces mieux indiqués chez nos dangereux voisins d’outre-Manche : passons donc en Angleterre.
Angleterre.
Tandis que la sculpture anglaise était entrée triompbhalement et se montrait au complet dans le Palais de cristal de l'Exposition, la peinture était représentée dans les musées publics de Londres, dans les exhibitions spéciales qui avaient obtenu de tous les amateurs un concours généreux, enfin dans les célèbres collections Egerton, Elsemeer, Devonshire, Ashburton, Sunderland, Grosvenor, Carlisle, Lansdown, Baring, Ward, Robert Peel, Holford, Rogers, Sheepshanks, etc., etc. Tous ces riches musées des particuliers s’ouvraient pour la première fois sans entraves à la curiosité publique, et jamais occasion meilleure n’a été offerte à l’observateur pour étudier la marche des arts en Angleterre, le point où ils sont arrivés et l'influence qu'ils exercent sur son industrie.
Chaque peuple est doué de certaines qualités innées que développe et fortifie l’action prolongée d'une haute civilisation. Le goût des arts n'appartient pas exclusivement à telle ou telle nation , il ne se parque pas, comme les oranges et les ananas, dans certaines zones; il nait et se propage partout; seulement, de même que la chaleur douce et continue du
soleil, l'abri contre le vent et contre les intempéries, sont indispensables à la croissance de ces belles plantes, de même aussi la protection généreuse, les soins intelligents, dans une marche continue et sans interruption violente, sont nécessaires à la culture des arts. La France a sur tous les autres pays, sur l'Italie même, cet avantage que ses rois n’ont pas cessé, pendant près de 1,200 ans, de mettre au nombre de leurs devoirs, quand même ce n'aurait pas été dans leurs dispositions naturelles, le patronage des arts et le maintien du goût par la plus noble magnificence. En Angleterre, faute de cette bienfaisante intervention, le sentiment des arts s’est développé tardivement, et par le fait de circonstances religieuses et politiques, qui ne pouvaient être que malfaisantes, il a éprouvé des interruptions et des retours de nullité.
Il ne manque pourtant à nos voisins que les qualités qui s'acquièrent; les qualités innées sont vivantes et vivaces; elles se sont souvent manifestées dans l’histoire monumentale de leur pays, et depuis un siècle elles se développent avec une remarquable vigueur. Ils ont aussi des défauts, mais de ces défauts qui viennent du trop-plein et non pas du vide, d’une nature énergique et non pas d’une constitution épuisée. À tout cela il aurait suffi d’une bonne direction.
Le caractère de l'art en Angleterre doit son originalité à la constitution géographique du pays; il est insulaire : dans sa couleur, une gamme forte etaccentuée, des contrastes brusques et des oppositions heurtées; dans ses types, ses physionomies, ses gestes et ses attitudes, l'étude exclusive du modèle anglais : à première vue, un art qui semble ignorer qu’on peint, sculpte et dessine de l’autre côté du détroit, un art qui, comme le bon Dieu, procède de lui-même, et se fait à l'image de son créateur. Mais il manque à cet art l'élévation de la pensée, les beautés idéales et le style; dans son originalité, il reste terre à terre. D'où provient cette infériorité? à quelle cause attribuer cette impuissance?
De même que la plante sauvage qui croît en liberté est chantée par les poëtes comme la plus productive, de même
aussi les arts, laissés à l’état d'inspiration et de sauvage indépendance, sont vantés par ceux qui en parlent sans les connaître, comme se trouvant dans la situation la plus favorable à leur développement. Dans l’un et l’autre cas, ce sont des rêves et des phrases : la culture produit les meilleurs fruits. La nature a besoin que la main intelligente de l’homme écarte de ses productions les dangers qu'elle leur suscite elle-même, et leur assure une distribution régulière de chaleur, d’humidité, d'engrais, que, dans le cours fantasque de ses saisons, elle est incapable de leur douner. Ainsi des arts. Laissés à euxmêmes, non pas dans une société primitive qui leur conserve une certaine originalité, mais chez une nation développée par le contact des nations voisines, ils s’abandonnent à tous les écarts, recommencent avec chaque génération les mêmes expériences, se laissent aller aux mêmes engouements et rencontrent les mêmes déceptions. Tel est l'effet que l'absence de bonnes institutions a produit sur les arts en Angleterre. Aux xin° et xiv° siècles, avec une constitution sociale et des éléments en tout pareils à ceux du continent, c’est-à-dire avec une cour, une aristocratie et des corporations de métiers, elle produisit, aussi bien que sur le continent, des cathédrales immenses enrichies de tout le luxe qui formait le cortége de l'architecture gothique, c’est-à-dire ornées avec profusion de sculptures, de peintures, de vitraux et du riche mobilier ecclésiastique; et l’on pourrait aflirmer qu’elle allait de pair avec la France, les Flandres et l'Allemagne, puisque le luxe était assez développé chez les Anglais pour quils donnassent souvent, dès cette époque, le ton dans des objets de toilette et des formes d’habillement. Ces moments de prospérité ont été fréquemment accordés aux arts, mais sans continuité, sans persistance. J'en cherche la raison, et je la trouve dans la vie nomade des rois de l'Angleterre, dans l'instabilité de leur entourage, dans le manque de suite et de véritable passion qui font la force des encouragements. Croisés, guerriers et conquérants, le luxe de leur cour a brillé, avec leur valeur, sur les grands chemins et en Terre-Sainte, en Guyenne et
en Normandie, plus qu'a Londres et dans les résidences royales en Angleterre. C’est par boutades, sans institutions permanentes et sans règle, que s’est exercée leur influence, et, dans leur absence, les arts du royaume étaient livrés aux directions les plus opposées dans les divers centres où la richesse les sollicitait : ici, sous l'égide du clergé; là, sous le patronage de l'aristocratie, sans compter l'intervention des municipalités, des corporations et des bourgeois enrichis. L'architecture, l’art par excellence, livré à toutes ces influences, ou, pour mieux dire, à ces tiraillements contraires, parcourut rapidement cette pente de décadence où le style gothique glissait en tous pays. Nulle part l’exagération des formes, l’abus de richesse et d'ornementation, ne se firent plus sentir qu'en Angleterre; nulle part aussi une renaissance moins bien étudiée, moins solide, ne fit succéder le style renouvelé de l'antiquité au style gothique passé de mode. Toutefois ces défauts allaient recevoir leur correctif; car la cour d'Angleterre, désormais plus sédentaire, et entraînée par la passioh des arts qui régnait, en France, sous Charles VIT, Louis XII et François [*, allait aussi se jeter dans ce courant d'élégance et de luxe. Pendant le règne de Henri VIF, le Flamand Jean Mabuse, un peintre italianisé d’un grand talent; sous le gouvernement de Henri VIIE, Jean Holbein, un Suisse germanisé dans le sens de la renaissance et un artiste de premier ordre dans tous les sens, vinrent à la cour d'Angleterre et sollicitaient déjà par leur exemple, leurs travaux, leurs succès, les artistes du pays à réveiller leurs instincts, à relever leur style, à former une école nationale, lorsqu'un souffle iconoclaste venu du fond de l’Allemagne renversa ces heureuses tendances. La réforme de Luther fut pour les arts de l'Angleterre le grand naufrage, et il ne surnagea, à cette froide inondation de puritanisme stérile, que quelques portraits peints par des artistes étrangers, tels que Lucas Penni, Fréd. Zucchero, Ant. More, Lucas de Heere, Mytens et Lucas Hoorenbout, devenus les peintres en titre d'office à la cour ou les peintres à la mode dans toute l'aristocratie. À partir de ce fatal
ET DE L'INDUS®YRIE. 397 moment, l'art cessa de former une partie de l'éducation et de la vie publique : n’ayant plus aucun lien avec le culte religieux, étant même fort suspect aux yeux du plus grand nombre, il n’exerça plus d'influence sur la nation et ne conserva rien de ce caractère élevé qu'on appelle le style, j'entends cette distinction supérieure qui s'étend traditionnellement à tous les esprits pour le comprendre, à toutes les productions pour s’en imprégner; le style, cette haute qualité qui n'appartient exclusivement à aucuñe école, à aucune nation, mais qui se retrouve partout où l'étude des arts est en honneur et leur direction dans des mains habiles. Tout au contraire. les arts devinrent le caprice des seigneurs de la cour, quelque chose de futile et sans consistance. La royauté s’apprêtait, au xvu° siècle, à leur rendre leur vrai caractère et leur signification, à être leur arche de salut et à les relever de leur abaissement, alors que Charles [*, avec un goût délicat, une passion généreuse, une protection libérale, recueillait dans toute l'Europe, et jusqu’en Orient, les tableaux célèbres, les belles statues, attirait les plus grands artistes, fondait les meilleures institutions. Les seigneurs de la cour, slimulés par l'exemple du roi, partagèrent sa passion. Le comte Arundel, le duc de Buckingham et d’autres firent des sacrifices énormes pour amener en Angleterre et offrir à l'étude les plus beaux modèles de l'antiquité et de la renaissance italienne. Les artistes anglais répondirent à cette intelligente protection, ou plutôt ils allaient y répondre; et déjà Henri Stone, le vieux Stone, et William Dobson suivaient les traces de Van-Dyck, avec une fidélité trop servile sans doute, mais avec un talent qui met à une rude épreuve la sagacité des amateurs, et ils cherchaïent à se former une manière qui serait devenue, avec la véritable originalité, l'héritage de leurs élèves. Dans un genre plus limité, Pierre Olivier, en utilisant les collections créées par le roi, en étudiant Van-Dyck, s’éleva beaucoup au-dessus de son père Isaac Olivier, célèbre sous le ‘règne précédent.
Ce mouvement parmi les talents nationaux, ces progrès
d’une école naissante, allaient s'étendre à tout; mais la hache du bourreau fit en 1649 ce que le marteau iconoclaste avait fait en 1530. Elle dispersa les collections royales et princières, elle détruisit les établissements favorables aux arts, et remarquons bien ces deux faits, ces deux instruments de destruction, le fanatisme religieux et la politique, car ils sont si bien liés, que depuis deux siècles toute renaissance des arts en Angleterre a rencontré devant elle les deux résistances qui en proviennent en ligne directe : le clergé anglican proteste encore contre les arts comme arme du papisme et source d’idolâtrie; les hommes politiques déclament encore contre les allocations financières destinées à la protection des arts, parce qu'ils continuent à les considérer comme un moyen de corruption à l'usage de la royauté. Sous le coup de ces deux anathèmes, les arts ne se propagèrent en Angleterre que par le côté prosaïque; ils n’y pénétrèrent que par la petite porte des choses utiles. L’aristocratie continua à faire faire son portrait; après Rubens et Van- Dyck, elle appela d’autres hommes de talent pour remplir cette mission ingrate. Les Allemands Pierre Lely et Kneller furent le plus en vogue.
Le portrait étant l'unique programme donné au talent d'artistes aussi émisents, ils en firent des tableaux; ils cherchèrent dans la physionomie, la couleur, l'effet, des auxiliaires qu'ils eussent peut-être moins bien accueillis si de vastes tableaux avaient mis à contribution leur imagination, l'habileté du compositeur et le talent du dessinateur. De ces influences et des habitudes de trois siècles se dégagea à la longue, et pour la première fois au milieu du dernier siècle, un art national, une originalité vraie et puissante. Reynolds et Gainsborough sont les illustres fondateurs de cette école. On devine dans leurs portraits le mérite supérieur comune le lion par son ongle, on sent les maitres formés, mais retenus dans ce cadre étroit, et qui, s'ils avaient grandi dans une atmosphère plus libre, auraient donné des Rubens aussi puissants et plus nobles que le peintre d'Anvers. Tels qu'ils sont et qu’ils ont pu être, leurs chefs-d’œuvre de peinture ne
sont pas tout leur mérite. Ils en ont un autre plus recommandable : ils se sont préoccupés de l'avenir de cette école qui naïssait avec eux, et, sans hésiter, ils ont demandé à la royauté et au gouvernement une protection et des institutions, car ils comprenaient que leurs efforts allaient devenir impuissants contre les entraînements de la protection mercantile et de l'esprit spéculatif; ils sentaient qu'il fallait aux arts un centre d'action, une base d'autorité, un corps de doctrines, un enseisnement supérieur. Ils n'imaginèrent rien de mieux qu'une académie et une école des beaux-arts semblables aux nôtres, et ils en demandèrent la création au souverain.
H est nécessaire de faire ici une halte, parce que c’est le point culminant de l’art en Angleterre, et le moment qui a décidé du sort de son école. Quels furent les grands soucis, la préoccupation fixe et la pensée dominante de ces artistes, qui joignaient à un talent demeuré incontestable une distinction d'esprit, une supériorité de vue moins connues, quoiqu'éminentes? Ce fut le résultat de leur propre expérience. Ils avaient éprouvé par eux-mêmes que le défaut d’une éducation artiste bien dirigée est comme le boulet attaché au pied et qui, dans toute une vie, arrèle ou ralentit la marche. Reynolds avait passé trois années en Italie (1749-1752) au milieu des grands modèles, enseignement insensible qu'il n'est possible de comparer qu’à la douce tiédeur dont on est imprégné dans une journée d'automne. Il avait trouvé de si précieux avantages dans cet intime commerce avec les chefs-d'œuvre, il avait si bien compris tout ce qui avait manqué à sa première éducation pour en jouir utilement, qu'il voulait donner à tous cette assistance, en la préparant en Angieterre, au début de la carrière, par un enseignement fortement organisé. En 1766, le roi accéda à ses vœux, et, par une patente ou charie royale, la société des artistes de la Grande-Bretagne fut constituée en académie royale des arts. D’après l’article 1°, celte compagnie devait être composée de quarante membres; l'article 2 ordonnait que le choix des membres serait fait sur un morceau de réception dûment examiné; par l’article 5 il