DES EXPOSANTS
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la Seine.
NOMBRE des
ment ment le jury
la Seine, | la Seine.
Cour du Louvre.
.[1801 (du 19 au 24 sept.) Idem.
-[1802 (du 18 au 24 sept.) d Idem.
-[1806{du 25 8. au 19 oct.) Esplanade des Invalides. .[1819 (25 août) Cour et salles du Louvre.
.[1823 (25 août) Idem.
.[1827 (1° août) Idem.
.[1834 (1° mai) Place Louis XV, sur 14,288 mètr. carrés,dont 10,452 utilisés.
Carré des Champs-Élysées, sur 16,500 mètr. carrés, dont 12,800 utilises.
Carré des Champs-Elysées, sur 17,760 mètr. carrés, dont 17,356 utilises.
Carré des Champs-Élysées, sur 27,049 mètr. carrés, dont 24,422 utilises.
Le nombre des exposants, qui n'avait été que de 110 en 1798 et s'était élevé à 4,532 en 1849, concordait avec la durée de l'exposition, qui.de deux jours s’étendit à six mois, et avec l’espace mis à la disposition des industriels, qui avait remplacé la cour de l’ancien Louvre par le Grand-Carré, aux Champs-Elysées (24,422 mètres carrés). Je n’ai pu trouver le chiffre des industriels qui demandèrent à exposer dans toute la France; je donne seulement ce chiffre pour Paris : il
eût été intéressant de l'avoir complet, car le nombre des exposants admis n’exprime pas les tendances de l'industrie, il rend compte des nécessités du local que les jurys d'admission subissaient. En effet, le Gouvernement exerça, dans le cours de ces cinquante années, deux actions contraires. Jusqu'en 1823, il stimula les industriels, il sollicita leur concours; mais, à partir de 1827, il fut obligé de modérer l’affluence suivant les proportions de l’espace donné par un local qu’on croyait suffisant au moment où on l’ordonnait, parce qu'il dépassait de quelque 500 mètres carrés le bâtiment de l’exposition précédente, mais qui se trouvait toujours trop restreint. La sévérité du jury était en outre sollicitée dans le but d'éloigner de cet honorable concours l'esprit mercantile et les manœuvres de la charlatanerie, qui ne tendaient que trop à l’envahir.
Si le but de ces grandes solennités avait été dès labord sainement compris, l'architecture aurait été appelée avant tout à y concourir. Ce premier des arts, cet art qui les comprend tous, n'avait pas d'autre manière d'exposer qu’en construisant le bâtiment et l'enveloppe de l'exposition; provisoires même, comme elles l’étaient, ces galeries d’expositions devaient montrer à chaque solennité le goût et les tendances de l'architecture. On négligea ce grand intérêt. Construits à la hâte, économiquement et sans autre souci que de mettre les marchandises et les visiteurs à l'abri, les bâtiments qui s’élevèrent en 1806 sur l’esplanade des Invalides, en 1834 sur la place Louis XV, en 1839, 44 et Ag sur le Grand-Carré, dans les Champs- Élysées, ne présentèrent pas même ce qu'il était possible de faire avec des moellons, des planches et de la toile peinte, et l'architecture entra piteusement dans ces constructions éphémères pour montrer quelques matériaux de construction en- tassés et sans signification. .
Je ne veux pas faire l’histoire de ces précieuses solennités: expositions des arts, expositions de l'industrie ont eu, dans leur surprenante progression et dans leur succès populaire, le sort des institutions humaines. Elles ont parcouru le cercle
Ve.
de leur influence utile; elles ont produit le bien, elles se sont usées dans cette action continue d’un demi-siècle, et elles demandent aujourd'hui l'une et l’autre à renaître dans une fusion des mêmes intérêts, des mêmes efforts; fusion, rapprochement qui se traduira en expositions vraiment universelles, et dans lesquelles l'art donnera la main à l'industrie, non pas comme à une esclave qu'on relève de sa déchéance, mais comme à l'épouse qu’on est fier d’asseoir à ses côtés. L'exposition des tableaux, statues et gravures remplaçant celle des académiciens, dut se soumettre à des conditions nouvelles pour répondre à un but entièrement différent. Ce n'étaient plus les œuvres d’un petit nombre d'artistes dont le mérite était constaté par leur position même, et qui consentaientà montrer à un public restreint des tableaux commandés à l'avance pour une destination spéciale; c'était le concours où tous venaient faire leurs preuves et tenter la fortune du succès et de la célébrité, sans autre droit que le talent, sans autre juge qu’une foule d'amateurs désormais immense. Ne perdons pas de vue le changement radical introduit dans la sociélé par la révolution, et dans les arts par l'absence d’organisation. D'un côté, un public chaque jour plus nombreux voulant participer aux jouissances du luxe, et au luxe par excellence, qui est le culte des arts; de l’autre côté, une foule de jeunes gens se jetant avec ardeur dans une carrière devenue lucrative et produisant, bon an mal an, tableaux et statues par milliers. Une direction habile aurait pu sans doute faire tourner cette disposition générale du public et ce flux de talents au profit de l’art appliqué, soit en peintures murales, soit en sculpture associée à l'architecture dans les édifices publics et les demeures particulières ; mais, laissés à eux-mêmes et n'ayant de débouchés à leur activité que dans les expositions publiques, les artistes se formèrent une manière mesquine et un goût de petit genre qui permettent de produire, sans préoccupation de la destination, des œuvres faciles et de petites dimensions, qui conviennent à tous les appartements, à toutes les fortunes, à tous les goûts. De ce moment, l'artiste
envoya des productions banales au Louvre, comme au marché, et les vendit au plus offrant; puis, sans s’apitoyer sur le sort de ces enfants abandonnés au tour de l'exposition, il recommencça d’autres tableaux et d’autres statues pour l'exposition suivante. Le Gouvernement ne tarda pas à se préoccuper de cette situation nouvelle, et, pour que ces concours ne devinssent pas un bazar, il institua un jury chargé de repousser la médiocrité et de n’admettre que des œuvres d’un mérite supérieur. En même temps, pour donner aux artistes le loisir de mener à bien des conceptions mürement élaborées, il décida que les expositions n'auraient lieu que tous les deux ans. Avec ces garanties, on espérait que les expositions exerceraient une influence favorable sur l'artiste et sur le public, qu’elles éclaireraient l’un par l’autre; mais leur retour périodique, même à deux années de distance, apprit aux artistes qu’il n’était pas de meilleure occasion pour se mettre en vogue et vendre ses tableaux, qu'il fallait en deux mots travailler pour l'exposition. Quand cette malheureuse tendance fut devenue presque générale, le besoin d'un bazar se fit sentir; on demanda l'exposition annuelle, on s’ameuta pour l'obtenir, et, le roi ayant été assez faible, en 1838, pour l’accorder, les exposants n'eurent plus d'autre but, d'autre ambition que de solliciter le riche amateur et le marchand de tableaux. Depuis lors, l'influence de ces foires annuelles de tableaux, aquarelles et gravures, fut nulle, quand elle ne fut pas pernicieuse. Ceux qui conservaient la noble ambition de parvenir à une réputation de bon aloi par des travaux consciencieux renoncèrent à se commettre dans la foule, ou, s'ils continuèrent à y figurer, on peut d'autant mieux croire qu'ils auraient eu sans les expositions ce même sentiment de leur haute mission. Mais le nombre des artistes que ces concours publics entraïnèrent à la recherche des succès éphémères obtenus par le charlatanisme des moyens, ici par les dimensions des toiles, là par la couleur et l'effet, un jour par cette mode, un autre jour par la réaction contraire, ce nombre fut d'autant plus grand que cette fièvre mercantile, devenue plus
lucrative, venait chaque année, à jour fixe, s'emparer des esprits. De ce moment, l'invasion de l’industrie dans l’art était un fait accompli et un malheur; nous allons examiner comment, par un chemin différent, mais aussi par le développement des expositions, l'art fit irruption dans l'industrie, par Ja fausse porte il est vrai, en se facilitant pour des temps rapprochés une entrée plus légitime.
Les expositions de l’industrie étaientindispensables après la dispersion des corps de métiers; elles ont remplacé le contrôle qu'ils exerçaient sur chaque industrie, et elles ont permis de nouveau d'établir entre les produits une comparaison qui se faisait naturellement autrefois dans chaque quartier industriel. Au stimulant de la réputation conquise parmi ses pairs elles ajoutaient l'honneur d’être remarqué par un grand concours de visiteurs, d'être examiné et récompensé par les hommes éminents de la science, d’être proclamé au nombre des plus dignes par le chef de l’État au milieu d’un appareil solennel. L'influence des expositions de l’industrie fut donc bonne; quelle cause pouvait en compromettre les heureux résultats? L'esprit mercantile, qui trouvait dans ces concours des appäts de toutes sortes. Inutile d'exposer en détail ce mauvais et ce petit côté d’une grande institution. Il a suffi de composer l'administration de gens intègres, et le jury d'hommes supérieurs, désignés au respect de tous par leurs travaux, pour lutter contre les tendances mauvaises et pour maintenir aux expositions de l’industrie le caractère élevé d’une lutte d'honneur.
Le Gouvernement, eneffet, avait reconnu qu'il devait rester maître de ces grands concours, afin de leur assurer toutes les conditions de franchise, d’impartialité et de loyauté qui appartiennent aux institutions publiques. Pour exposer les produits de l’industrie, il choisit, comme pour les arts, le plus beau des palais, et, quand le Louvre fut trop petit, il construisit, aux frais de tous, un local suffisant, où tous purent entrer sans rien payer, considérant avec raison que cette lourde dépense était largement compensée par l'instruction et le bon goût que
tous les visiteurs, depuis le plus haut placé sur l'échelle sociale jusqu’à celui qui reste au dernier échelon, viendraient y puiser chaque jour gratuitement et librement. Non content de placer l'administration dans les mains les plus désintéressées, il institua deux jurys composés des savants les plus compétents. L'un, le jury d'admission, formé, dans la capitale et dans tous les chefs-lieux de départements, des hommes pratiques qui connaissent le mieux la position des industriels, afin d’éloigner du concours les débitants et les amateurs, les gens mal famés ou ceux dont la situation financière pourrait être compromise; formé aussi d'hommes de goût qui savent faire pencher la balance en faveur d’intermédiaires utiles, d’artistes hors ligne qui se vouent à l’industrie, d’inventeurs enfin qui n’ont pour patente et pour raison sociale que leur génie. Quand ces jurés ont terminé leur pénible et ingrate mission, sans en tirer d’autre récompense que le sentiment d’un devoir de justice accompli, les objets admis sont disposés dans le Palais de l’Industrie par l'Administration, avec l’intègre impartialité qui est le droit de chacun et avec le goût qui ajoute au mérite des objets. Alors le second jury, celui qui juge et qui récompense, entre en fonctions. Onze fois déjà ces jurys ont exercé leur magistrature, et, si l’on étudie leur composition, on s'explique comment une enquête qui a porté sur d'innombrables objets exposés par plus de quatre mille industriels a pu être terminée en trois mois et provoquer jusqu’à 1,500 jugements motivés, non sans froisser bien des amourspropres, mais sans susciter la moindre réclamation. Les plus hautes sommités de la science, des artistes aimés du pablic, des hommes de goût voués par caractère à tous les perfectionnements, ont donné leur réputation, leur savoir, leur désintéressement, en garantie de leurs décisions dans cette action solennelle de la justice.
Comme membre du jury d'admission du département de la Seine et du jury des récompenses, j'ai suivi depuis vingtcinq ans les progrès de ces expositions; je laisserai cependant à un autre le soin de les raconter. Je vewx faire ressortir uni-
quement la place modeste que les arts, sans avoir conscience de leur valeur, y occupèrent à l’origine, le rang plus élevé qu'ils s’attribuèrent à chaque exposition, l'importance prédominante et supérieure qu'ils y ont acquise de nos jours. Cet envahissement bienfaisant, cette condition obligée de tout succès, celle marque caractéristique d’une fabrication de premier ordre, mieux appréciée par les exposants, à mesure que le Jury y attachait la plus grande part de ses récompenses, conduisit les juges , de conséquence en conséquence, à rechercher, dans l'examen du mérite des fabricants, la part qui revenait, non plus au chef de l'établissement, à l’homme d’affaires, au capitaliste, mais à l'artiste qui fournissait ses modèles, au contre-maître habile qui dirigeait ses ateliers, à l'ouvrier intelligent qui perfectionnait lui-même, dans la pratique de chaque jour, les moyens d'exécution.
Dès l'Exposition de 1819, le ministre de l’intérieur appelait l’attention des préfets sur ces mérites trop longtemps tenus à l'écart et dans l'ombre : « Faites-vous rendre compte, leur «“écrivait-il, des découvertes qui pourraient avoir amené, « depuis dix ans, une amélioration notable dans une branche «quelconque de l’industrie manufacturière de votre déparle- «ment, et signalez-moi les savants, les artistes, les ouvriers «auxquels on en est redevable. Un mécanicien, un simple «contre-maître, ou même un ouvrier doué d’un esprit obser- «vateur, ont quelquefois, par d’heureuses découvertes, élevé « tout à coup des manufactures au plus haut degré de prospé- «rité. Ces hommes industrieux cherchent rarement la for- «tune; ils s’oublient eux-mêmes et ne songent qu'aux progrès « de l’industrie. Le plus modique salaire est, pour l'ordinaire, “tout le prix qu'ils recueillent de leurs importants travaux. « Ce sont ces artistes que le roi a voulu honorer par son ordon- « nance du 9 avril dernier. »
Cette ordonnance instituait, dans chaque chef-lieu de département industriel, un jury composé de fabricants chargés de connaître des droits de chacun et de faire parvenir au jury central des récompenses un rapport capable de l’éclairer.
La date de ces recommandations et de cette sollicitude explique la recherche de popularité qui animait le gouvernement de la Restauration à cette époque de l'établissement libéral de la légitimité; il faut dire aussi qu’elles étaient dictées par les meilleurs sentiments d'humanité et de justice. On ne peut lui faire un tort d'avoir soulevé la difficulté la plus grande, une difficulté jusqu'à présent insoluble, et dont le Jury ne s’est jamais bien tiré, car c’est une de ces nécessités qui s'avancent d’elles-mêmes quand on ne sait pas marcher résolûment à leur rencontre.
Je traiterai celte question plus loin et j'en exposerai en même temps la solution. Je ne veux ici qu’en indiquer les embarras pour expliquer et excuser les hésitations du jury chargé de distribuer les récompenses. Les arts, en ajoutant à presque toutes les industries quelque chose de leur charme séducteur, donnèrent chaque jour aux artistes une place plus importante dans la fabrique. C'était le début d’un retour heureux vers cette ancienne association naturelle dont j'ai signalé dans les temps passés, et chez tous les peuples bien doués, les heureux résultats. Des fabricants, quoi qu’il leur en coûtät, non-seulement en gros appointements, mais en soumissions de toutes sortes, pour complaire à des caractères fantasques et difficiles, attachèrent des artistes de talent à leur établissement; mais ils pensaient que, supportant tous les frais, tous les risques de l'entreprise, ayant la charge de la direction et la responsabilité d'une expérience difficile à acquérir pour louvoyer au milieu des caprices de la mode et des fluctuations commerciales, ils avaient le droit, non pas de s’approprier des dessins qu'ils n’avaient pas faits, mais de comprendre dans leurs titres de bons fabricants le mérite d’avoir fait faire ces dessins, le mérite plus grand de les avoir appropriés à leur fabrication, enfin, et comme dernier titre, le mérite d’avoir établi, d’après ces dessins, de bonne marchandise qui, rivalisant avec la concurrence étrangère, enrichissait en même temps la France et leur famille. Cette opinion était partagée par la grande majorité des membres du jury, et elle repose, il faut le dire, sur les
idées les plus saines de la justice, et sur la nécessité de protéger les droits et l'autorité du chef qui, de même que le pavillon du haut du mât couvre la marchandise, du haut de sa responsabilité domine l'entreprise entière.
La circulaire de 1819 vint bouleverser cette manière de voir, avant qu'il fût bien urgent d’en adopter une autre. Vous récompensez les produits de l'établissement dans son chef; si vous allez plus loin, si vous faites dans le succès la part de l'artiste, du contre-maître, de l’ouvrier, qui empêchera le souffleur de la forge, ou le portier qui tire complaisamment le cordon, de réclamer leur part de récompense? Voyez quel désordre dans la hiérarchie, quelle atteinte à la subordination, quel appât jeté à toutes les prétentions. Où trouver un jury qui se croira assez éclairé sur les mérites, en quelque sorte secrets, de la fabrication, pour procéder à cette répartition ? Vous en remettrez-vous au chef de l'établissement? Dans quelle position le placez-vous vis-à-vis de ses ouvriers? La famille industrielle est-elle donc déjà si unie, qu’une nouvelle cause de discorde, jetée au milieu d'elle, soit bien utile ? Voilà tout ce qui se disait avec raison en 1819, tout ce qu'on répéta moins bruyamment en 1824 et1829; mais l'intervention de lart dans l'industrie prit alors des proportions telles, et on comprit si bien l'intérêt qu’elle avait à recevoir l’aide des artistes de talent, que tous les esprits pratiques convinrent que, dans une certaine mesure et dans des cas exceptionnels, l'artiste avait sa valeur propre et son mérite à part, dignes d’être récompensés à côté et en dehors du fabricant qui, selon lui, l’exploitait. Quand l’armurier Lepage donnait à Vechte un lingot d'argent, et que, sans aucune intervention de sa part, cet excellent ouvrier, cet habile artiste, lui rendait un bouclier qu'il avait laminé et repoussé en composition énergique, en ornements ravissants, Lepage, l'industriel, ne pouvait être récompensé seul sans une souveraine injustice ; Vechte, l’ouvrier artiste, avait des droits égaux : l’un, comme le chef de l'établissement , acceptant le projet, tentant l’entreprise, engageant ses capitaux ; l’autre, comme l'ouvrier habile
qui exécute et crée. Jen dirai autant des tableaux composés pour les papiers peints des maisons Zuber et Delicourt, des ornements modelés par Lienard pour les pâtes de Cruchet, des modèles fournis par Barye, Lechesne, Moreau et tous les artistes pour les bronzes de Susse et de ses confrères.
Ajoutez à ces droits, compliqués des droits de l'industriel, ceux que les artistes réclamèrent en leurs noms propres, quand les fabricants, dégoûtés d'entretenir à grands frais des peintres capricieux, trouvèrent plus commode et aussi avantageux de prendre de côté et d'autre, et de toutes mains, les idées qui leur étaient proposées par les artistes. De ce moment le fabricant lui-même reconnaissait la nécessité, la convenance d’un partage; car cette composition, qu’il n'avait ni inspirée ni dirigée, dont la propriété commerciale seule lui appartenait, l'artiste venait l’exposer sous la rubrique de dessin industriel et en son nom. Dès lors l'artiste, admis comimne exposant, tranchait toute difficulté; le jury dut examiner ses œuvres, et des dessinateurs d’une grande habileté, des sculpteurs de talent, furent récompensés d’une manière toute libérale.
Ainsi donc deux tendances, contraires en apparence, mais en réalité parfaitement concordantes, sont en présence : l’art porté, par l'accroissement du nombre des artistes et des acquéreurs d'objets de luxe, à se faire industriel; l’industrie poussée, par les goûts du public et le progrès de la fabrication, à se faire artiste : les expositions secourables à ces deux tendances et l’exposition universelle attendue par les esprits clairvoyants comme le lien naturel et la fusion obligée de l’art et de l'industrie. L'État, ou ce qui le représente dans les rouages administratifs, la direction des beaux-arts, ne comprit pas la puissance de ce mouvement et s’y opposa, au lieu de s’y associer, Épousant tous les préjugés de l’Académie des beauxarts, ces vieux préjugés qui entourèrent son berceau et semblent inhérents à cette compagnie, l'État ne vit qu'un côté de l’art, au lieu d'en embrasser de haut tous les intérêts. Aux artistes il défendit de se faire industriels, aux industriels il ne sut aucun
gré de se faire artistes, et, pataugeant dans cette contradiction, tandis que le jury de l’industrie marchait dans la voie du progrès en ouvrant les bras aux artistes, lui et le jury des beauxarts, son interprèle, acceptant les limites créées par des vanités aveugles, proscrivaientimpitoyablement les artistes qui avaient eu le malheur de passer, pour un jour, pour une œuvre seulement, dans le camp de l'industrie. Une fois cette limite franchie, l'artiste était marqué d'une tache indélébile, c'était un artiste industriel, et l'entrée du salon du Louvre, des galeries du Luxembourg, aussi bien que du bureau des commandes faites par l'État, lui était à tout jamais interdite. La plupart des artistes, élevés par leurs maîtres dans ces idées mesquines, partageaient eux-mêmes et partagent encore cette manière de voir. Réduits par l’enseignement de l’école à des œuvres sans signification, ils marchent dans la voie étroite qu'on leur a tracée, et, sentant leur impuissance, ils la cachent sous les grands mots de la dignité de l’art, de l'indépendance du génie et autres misères dont je n’irai pas grossir ces pages.
Comme dans tout déplacement des idées, comme dans tout déclassement des individus, il est une phase pénible à passer : nous subissons aujourd'hui la peine de cette transformation. J’examinerai plus loin quelles mesures devront être prises, quelles institutions fondées, quelle direction générale donnée aux esprits pour lutter contre des préjugés aussi tenaces. Dans ces mesures seront comprises des adjonctions nouvelles à la liste des jurys de l’industrie, afin que l'art appliqué ait ainsi des juges compétents, non pas parmi les grands artistes, qui dédaignent cette tendance de Part et n’en comprennent ni le mérite ni les difficultés, non pas parmi les fabricants, dont le goût n’a pu se former que sous les influences de a mode, mais parmi les hommes qui font de l’art et de son histoire l'affaire de leur vie entière, et qui ont exercé leur jugement à rechercher dans les œuvres du passé ce qui peut convenir et à nos arts et à notre industrie.
L'Exposition de 1849 eut lieu au sortir d'une révolution et sous un gouvernement précaire; cependant la marche ascen-
dante des progrès ne s'était arrêtée ni devant le désordre des idées ni devant le désordre de la rue, et peu s'en fallut même qu’en dépit de circonstances si défavorables, le développement naturel, obligé, de cette institution, ne fût proclamé à cette époque par un ministre intelligent. Il n’y a pas à en douter, M. Thouret agita très-sérieusement la question d’une exposition étendue aux produits de tous les genres et de toutes les nations; il avait la pensée de faire une exposition universelle des arts et de l'industrie. Mais le Gouvernement de Février, sorti de l’émeute, et qui eût dû en avoir assez l'habitude pour ne pas la redouter, recula devant celle des cotons, des tapis, des faiences et des glaces. Creil et Baccarat, Mulhouse et Saint-Gobain firent retentir des plaintes exagérées ; les plus grandes maisons industrielles déclarèrent que, si l'Angleterre, la Suisse et la Belgique exposaient en France, c'en était fait de leur industrie, et qu’elles n’exposeraient pas. Le Gouvernement , au lieu de faire attention à cette levée de boucliers, à ce soulèvement d'intérêts mal entendus et coalisés pour la défense de leurs priviléges, au lieu de prêter l'oreille à ces cris du découragement et de la peur, eût dû consulter les artistes et les belles industries qui font la richesse de la France. On lui eût dit unanimement : « Ouvrez vos portes au monde entier, il est notre tributaire depuis des siècles : ce qu'il fait venir à grands frais, il le trouvera ici; s'il nous apporte quelque produit que nous ne fabriquions pas, nous nous instruirons, et, si cela en vaut la peine, avant la fin de l'Exposition, nous le ferons mieux que lui. » Au lieu de consulter les vrais créateurs de l’industrie, le Gouvernement accepta l’avis de ceux qui l’exploitent.
Par cette opposition, aveuglément intéressée, la France, qui avait fondé et conduit, assise par assise, les expositions des arts et de l’industrie à cet immense progrès, se vit privée de l'honneur de les amener à leur complet développement. Le 3 janvier 1850 parut à Londres une ordonnance de la reine Victoria, qui annonçait au monde entier qu'une commission royale était formée, sous la présidence du prince
Albert, pour organiser une exposition universelle destinée à réunir, au 1* mai 1891, dans la capitale des trois royaumes unis, les produits des arts et de l’industrie. Le Gouvernement français ne pouvait manquer de répondre à cet appel, et il chargea une commission, formée des présidents du jury de l’industrie de 1849, de préparer notre contingent dans la grande armée pacifique. La première réunion eut lieu le 16 mars 1850 |.