‹ De l'union des arts et de l'industrie (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · À PARIS ET À LONDRES · texte numérisé non relu

À PARIS ET À LONDRES

L’Angleterre, copiste hardie, nous avait enlevé l'initiative d’une Exposition universelle; il n’y avait qu'un moyen de répondre dignement à son appel loyal et confiant, c'était de la battre sur son propre terrain. Avec quelles armes ? avec toutes, mais surtout avec celle qui, la plus faible en apparence, est en réalité la plus forte dans nos mains : avec le bon goût, cette expression de l’art. Cependant une difficulté se présentait. Peuple pratique, les Anglais avaient ouvert aux produits des beaux-arts l'entrée du palais de l'Industrie, en même temps qu'à tous les autres produits de l'industrie humaine; mais, comme une innovation n'obtient le droit de circuler qu'après avoir fait signer son passe-port par la routine, ils reculèrent devant l’immensité de la conséquence, et la commission royale eut la singulière idée d'admettre la sculpture, l'architecture, la gravure, et de repousser la peinture. Voici d'après quels principes : « La sculpture, disait-elle, fournit ses artistes à l’industrie pour dé: corer une pendule, pour sculpter un meuble; l'architecture se

! La commission, nommée par M. Dumas le 28 février 1850, n’était composée que des douze présidents des commissions du jury de 1849 : j'en faisais partie à ce titre; mais, par un second arrêté, du 11 mars de la même année, elle fut augmentée de diverses adjonctions. Dans la séance du 16 mars, elle comptait vingt-trois membres et se divisa en six commissions. La sixième, celle des beaux-arts, dans laquelle on m'avait placé, était composée de MM. Fontaine, architecte; Armand Seguier, Ebelmen, de Lavenay et Delanibre.

combine avec l’industrie du potier, du fondeur, et elle donne les profils et les dessins de toutes sortes de décorations; la gravure s'exécute sur du cuivre et s’imprime avec une presse : ces arts sont industriels. Tout au contraire, la peinture transmet sur la toile un ordre d’études, de sujets, de passions, qui sont étrangers à l’industrie : donc elle sera exclue. » On pouvait répondre que la peinture, qui puise ses inspirations dans la nature, vient autant en aide à l'industrie que la sculpture, dans les compositions qu'elle fournit aux fabricants de papiers peints, dans les études harmonieuses de couleurs qu’elle donne aux tissus, dans les combinaisons infinies qu’elle imagine pour tous les genres de broderie. On semble avoir compris la force et la valeur de ces objections; maïs, n’osant pas aborder franchement la grande pensée de l'union des arts et de l’industrie, on maintint l'exclusion de la peinture d'histoire en décidant, par un compromis, que les dessins, les miniatures, n'étant pas de la peinture, seraient admis, ainsi que toule composition, même peinte, destinée à l’industrie.

La décision de la commission royale de Londres étant souveraine, nous devions nous y soumettre, et dans ces limites, aussi arbitraires que mal fondées, faire nos efforts pour établir aux yeux du monde notre supériorité. Malheureusement nos artistes prenaient en grande indifférence l'appel qui leur était fait. Ce n'était ni le trouble apporté dans les études par une révolution, ni le découragement, conséquence de l’interrup: tion des travaux et des commandes, ni la crainte de faire courir les risques d’un long voyage à des œuvres délicates et précieuses, qui les détournaient de ce concours : c'était une cause plus futile et plus grave à la fois; elle doit être franchement déclarée. J'avais sollicité et obtenu de la commission préparatoire française la mission de parcourir nos ateliers et de stimuler le zèle. J’allai partout, je ne trouvai de sympathie nulle part. « L'art n’est pas de l’industrie, me répondirent nos artistes; qu'irons-nous faire dans un bazar? » Porté par l'ensemble de mes études à n’admettre aucune distinction entre l'art et l’industrie, trouvant les esprits les plus éminents re-

belles à cette idée, je me creusai la tête pour parvenir à préciser la distinction qu'ils prétendaient établir et pour amener le rapprochement qui me paraissait si désirable. Je disais à chacun : « L'artiste est l’homme heureusement doué, qui sait trouver dans toute la nature ce qui s'associe le mieux à sa pensée, à son sentiment, à ses passions, et qui parvient, avec les ressources matérielles mises à sa disposition, à donner une forme saisissable pour tous à sa pensée, à son sentiment, à sa passion; et cette forme, qui est sa création, n’est cependant que la reproduction de ce qu’il y a de plus beau dans la nature. L’industriel qui est artiste, ou l'artiste qui s'est fait industriel, n’est pas autre chose. Ah! s’il était un art qui ne demandàt pas d'étude, un art naturel, il est évident qu'il serait supérieur à l'industrie, qui doit compter et grandement compter avec les moyens matériels qu'elle met en œuvre; mais le sculpteur n'est-il pas obligé de se préoccuper des conditions de son marbre, de la grandeur qui est fixée, de l'emplacement qui est destiné à sa statue; le peintre a toute une éducation à faire pour devenir maitre des mille petits moyens avec lesquels on produit cette illusion conventionnelle qui s'appelle la peinture; le musicien a des difficultés et des limites d’exécution; le poëte et l’orateur eux-mêmes ont les exigences d’une langue parlée dont ils doivent suivre les règles, dont il leur est défendu de franchir les bornes définies. Bref, musicien, poëête, artiste, industriel, ont un égal labeur, partant un égal esclavage. Faudra-t-il chercher la distinction dans la destination de l’œuvre, comme on tenta de le faire au moyen âge? Ce qui est religieux et destiné à Dieu sera de l’art, le reste du : métier ; qui voudrait de cette séparation subtile et déraisonnable? Est-ce la matière qui fait l’art? Un tableau, dès qu'il est peint sur toile, et une statue, parce qu'elle est sculptée en marbre, appartiendront-ils de droit à l’art? et si je peins ce tableau en émaïl sur plaques de fer ou sur morceaux de lave de 3 mètres carrés, ou si je repousse le bas-relief et la statue dans le cuivre, l'argent ou l'or, n’aurai-je fait qu'une œuvre industrielle? Quelle est donc cette limite si profonde qu’on la

dépasse sans s'en apercevoir, si grande qu'on ne parvient pas à la distinguer ? Convenons qu'elle n'existe que dans les prétentions malheureuses des artistes et dans les habitudes routinières du public. » J'eus beau dire, j'eus beau prendre en exemple les plus grands artistes de l'antiquité et de la Renaissance, rien n'y fit. C'était un préjugé enraciné, et qu'y a-t-il de plus fort qu'un préjugé? L'opinion de l’Académie peutêtre? Je le pensais alors, el je fis porter la question devant la classe des beaux-arts de l’Institut, espérant qu’un appel éclairé, venant de si haut, effacerait ces lignes de démarcation que le temps et les progrès, la marche des idées et la fusion des classes ont balayées depuis longtemps. Je n'étais trompé : la vieille querelle de l’art et des métiers se réchauffa comme au premier jour de la création de l’Académie de peinture et de sculpture. L'illustre corps décida que ses membres el les artistes seraient engagés à ne pas se commettre à Londres avec l'industrie. Messieurs les membres de l’Institut voulaient être conséquents avec eux-mêmes ; ne s'exprimaient-ils pas ainsi, en 1842, par l'organe de M. Raoul-Rochette, leur secrétaire perpétuel, au sujet de quelques reprodnctions excellentes et populaires de la statuaire moderne : « Que le propriétaire d’une statue la « fasse mouler pour en distribuer les épreuves entre ses amis, «cela se voit tous les jours; puis qu'une de ces épreuves, par «vente, par échange ou de toute autre manière, vienne à «tomber dans les mains d'un de ces spéculateurs qui ont à « leur disposition la machine Collas ou toute autre machine «analogue, c'est ce qui ne peut manquer d'arriver souvent: « voilà tout d’un coup la statue reproduite de toute dimension, « la voilà mise à la portée des goûts les plus frivoles, rabaissée « au niveau des usages les plus vulgaires, et voilà l'art tout en- «tier dégradé dans un de ses chefs-d'œuvre. Ce n’est pas une «simple supposition qu'on se permet ici, c’est un fait qu'on «exprime et qui tend à s'établir en habitude. N’avons-nous «pas vu le Spartacus de M. Foyatier et l’'Eurydice de M. Nan- «teuil réduits en figurines et convertis en modèles de pen- « dules?» Voyez-vous ce grand malheur et celte abomination

dans la désolation! Parce qu'une statue est placée sur un dressoir, cesse-t-elle d’être conçue dans toutes les données de l’art? Parce qu’un tableau entre dans la composition d’un meuble qui lui sert d'encadrement, cesse-t-il d’être une production de la pensée exprimée par les ressources de l’art? Qu’une fleur soit imitée par l’habileté du sculpteur en bois, par l'adresse des combinaisons artificielles, par les ressources non moins artificielles du pinceau de Saint-Jean, n'est-ce pas toujours le miroir de la nature, et cette imitation parfaite, quelle que soit la matière employée, le mode de fabrication et l'application qu'elle reçoit, n'est-elle pas du domaine de l’art, qui est l’industrie humaine? Benvenuto Cellini faisait des meubles, et Raphaël des peintures pour les tapisseries; l’un et l’autre auraient demandé à exposer, si Léon X avait ouvert les salles du Vatican aux produits de l'industrie.

Les hommes isolés ont heureusement des idées plus libérales que les corps auxquels ils appartiennent : les académiciens Pradier et Lemaire cédèrent à mes instances, et fort de ces exemples j'entrainai quelques artistes. J'avais besoin de donner ces détails pour expliquer la part proportionnelle des récompénses accordées à la France, et les difficultés que j'ai dû surmonter pour nous maintenir dans cette proportion, tandis que nous aurions eu une supériorité incontestée, si un plus grand nombre de nos artistes avaient voulu exposer. |

Les opérations du Jury d'admission terminées à Paris !, la commission française du Jury international se rendit à Londres? et tint sa première réunion générale le 13 mai 1851, dans l'hôtel du commissariat français. Il ne m'appartient pas de vanter les sentiments qui animaient ces trente Français dési-

! Le jury central de l'Exposition de 1849 reçut cette mission pénible. Nous fonctionnâmes à la gare du chemin de fer du Nord du 1° février 1851 au 6 avril de la même année.

? La commission française du Jury international fut «chargée», par un arrêté de M. Buffet, ministre du commerce, en date du 7 avril 1854, «d'aller, sous la présidence de M. le baron Charles Dupin, étudier l'Expo- «sition, défendre les droits et les intérêts de nos exposants dans le sein

gnés par leurs travaux et choisis par le Gouvernement pour juger ce grand concours et y défendre les intérêts de la France; je ne parlerai que de la haute idée qu’ils se faisaient de leur mission et du consciencieux dévouement qu’ils portèrent tous dans son accomplissement. Je tairai aussi les souvenirs charmants de ces séances, où les grands iniérêts confiés à notre patriotisme étaient discutés avec le même sérieux, avec un sens aussi positif que dans le Jury anglais, mais avec un entrain, une-gaieté, un esprit qui n'avaient rien d’international. C'était encore, pour notre petite colonie, une manière de représenter la France.

Après une première entente sur la manière de procéder uniformément dans nos commissions particulières, nous allâmes chacun rejoindre les classes auxquelles nous appartenions, et nos travaux commencèrent.

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