DES PRINCIPES QUI PRÉSIDENT À TOUTE MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT
Je ne voudrais préconiser aucune forme d'enseignement, la meilleure méthode étant sans doute celle qu’on applique avec le plus d'intelligence, qu’on associe à des soins paternels, à une vocation professionnelle. Il est naturel de commencer par la tâche la moins difficile et de progresser suivant les progrès de l'enfant : d’abord la copie d’après le modèle dessiné, puis la copie de mémoire, et enfin la composition. Cette succession de travaux gradués sera accompagnée d’un enseignement historique. Le professeur mettra sous les yeux des élèves les grandes influences qui ont modifié la marche des arts et qui forment ses époques caractéristiques. Il les intéressera avec d'autant plus de facilité que cet enseignement soulagera leur attention et se fera avec l’aide des monuments.
Copier fidèlement le modèle, dans ses proportions, ses lignes et son caractère, c’est forcer l'intelligence à s’incorporer à lui,
à s'identifier avec lui, de telle sorte qu'il se fixe, pour ainsi dire, dans l'esprit, et que les yeux l'y voient après qu'il leur a été enlevé, aussi fidèlement que lorsqu'il était placé devant eux; le reproduire alors de souvenir, non pas dans sa charge, ce qui serait facile, mais dans toutes les conditions d’une exactitude naïve, c'est s’habituer à voir son modèle dans son dessin et non pas le dessin lui-même, à comprendre dès lors que ce travail de hachures et de frottis n’est pas le but, maïs le moyen, qu'il n’est pas une chose en lui-même, mais le reflet de quelque chose.
Lorsque la main a acquis cette habitude, lorsque la mémoire s’est ainsi meublée des plus beaux ornements de chaque style, des plus célèbres modèles de chaque époque et des éléments essentiels de la science anatomique, alors l'élève est préparé pour l'application, soit qu’il devienne artiste ou industriel, soit qu'il reste homme du monde.
En résumé, agir progressivement, tout en élevant constamment le niveau, car il en est de l'étude des arts comme de l'éducation de l'enfant : The sooner, dit Locke, you treat him as a man, the sooner he will begin to be one. Traitez donc l’enfant, qu’il soit du peuple ou des classes supérieures, comme un artiste, et il le deviendra, car il en a naturellement l'instinct et les facultés.
Dieu, en nous donnant la perception du bon goùt, en en faisant dans la marche de la civilisation une qualité, presque une vertu, n’a pu nous priver des modèles qui en fixent les règles; dans sa ‘bonté inépuisable , il nous en à entourés. Toute la création semble être le commentaire de cette loi et avoir eu pour but d’habituer nos yeux, de familiariser notre esprit avec l'harmonie des proportions, avec le balancement de la symétrie, avec cette universelle régularité qui se fond dans une universelle variété. Et je ne comprends pas dans la variété l'accident. La nature, dans son incessante production, est sujette à des altérations exceptionnelles; mais jamais elle ne s’est rendue coupable d'une monstruosité. Quand le tronc est noueux, quand l'être est difforme, il v a eu, non
pas caprice du créateur, nous le croyons, parce que nous lui prêtons, avec notre figure, aussi nos faiblesses, et Dieu ne connaît que les lois immuables qu'il s’est faites : il y a eu accident; quand la plante ou l’homme sont chétifs ou disgraciés, la loi pour cela n’est pas lésée : la symétrie, les proportions, l'ordre parfait, se retrouveront dans un être de la même espèce, qui se rapprochera davantage du type originaire; et c'est dans la connaissance innée ou dans le sentiment instinctif que nous avons de ce type primitif et dans l'étude de ces déformations accidentelles que s’est manifestée à nos esprits la distinction du laid et du beau, distinction inconnue de Dieu, type du beau par excellence et source de toute beauté. Quant aux créations divines que le vulgaire nomme des monstres dans tous les règnes de la nature, depuis les êtres gluants de la classe des acalèphes, depuis les êtres mous comme le poulpe des mollusques céphalopodes, depuis la cigogne, le flammant et le pélican, jusqu’au chameau et à la girafe; ces créations divines sont des modèles de beauté qui nous paraissent difformes parce que, renfermés dans notre élément et circonscrits dans nos habitudes, nous nous sommes fait de notre image et de quelques êtres à notre portée un critérium , une sorte d’étalon, auxquels nous rattachons toutes les productions de la nature, d’après lesquels nous les échelonnons, quand nous devrions au contraire juger chacune d'elles dans sa nature propre, dans son élément et d’après ses conditions d'existence : étude immense qui signale le beau dans toute la création, étude féconde qui nous enseigne comment nous pouvons créer nousmêmes la beauté en cherchant le même accord, la même harmonie entre la forme des objets et leur destination. Dieu n'a peut-être fait le formidable rhinocéros, le majestueux cheval marin, le fougueux bison, que pour nous apprendre à trouver les formes de beauté brutales et imposantes qui conviennent au canon sur son affût, au navire à hélice fendant la vague, à la locomotive aux naseaux enflammés fuyant sur les rails, plus rapide que le vent.
La nature, qui résume tous les genres de beauté, est donc
le modèle unique; sa plus parfaite imitation, le but constant de l'élève; mais la nature est compliquée de détails infinis, de contrastes qui nous paraissent bizarres, d'oppositions qui nous semblent tranchées; elle est insaisissable pour un enfant inexpérimenté, et ce serait renoncer gratuitement à tous les avantages de l'expérience acquise que de ne pas profiter des efforts séculaires de ses plus habiles interprètes. Les artistes anciens lui ont ravi ses secrets les plus précieux et ont su traduire ses beautés les plus sublimes. L’antiquité est donc aussi un modèle etcomme l'intermédiaire entre la nature et nous.On l’accuse de roideur, de monotonie, de froideur, quand on ne la connaît pas ou quand on la connaît mal. Les monuments sont là pour prouver sa surprenante souplesse, sa grâce toujours variée et ses ressources inépuisables. L’antiquité est le inodèle que doivent suivre les élèves, non pas exclusivement, mais de préférence à tout autre, depuis le moment où ils cessent d'apprendre avec les yeux jusqu’au moment où ils sont assez forts pour comprendre la nature elle-même et l'interpréter, c'est-à-dire depuis la sortie de l'enfance ou de l'asile jusqu'à l'entrée daus l’âge sérieux ou dans l’enseignement supérieur.
Mais quand je dis : Prenez la nature pour modèle, ce que vous faites est contre ses lois, on s'insurge, on me contredit, on prend la nature elle-même à témoin. II y a là un malentendu. Avant d'aller plus loin, j'expliquerai ce qu'est pour moi la nature. S'agit-il de fleurs, de végétation, d'animaux domestiques, d'animaux sauvages, de l'homme lui-même, l'observateur reconnaît deux états très-différents :celui où tous ces êtres, de création divine, tiennent par quelque lien à leur origine et ont conservé quelque chose de leur beauté primitive; celui où, transformés par la civilisation, défigurés par elle, ils ont encore des beautés, tout en ayant perdu les vraies proportions et l’accord. Ceci accepté, voyons où commence le malentendu : nous disons à l'élève, lorsque nous cherchons à lui faire comprendre les véritables principes de l'ornementation, qu'il doit prendre la nature pour règle et qu'elle lui apprendra à maintenir la régularité et la symétrie dans l'ar-
rangement, à conserver des proportions rigoureusement mathématiques à chaque chose, et surtout à subordonner toujours le détail à l'effet général; l'élève nous contredit. S’agitl de végétation , il nous montrera une fleur monstrueuse, écrasant la corbeille de plantes de même espèce par sa grosseur, qui semble avoir pris ce développement au détriment de ses voisines ; il nous signalera les proportions relatives des fleurs et des feuilles, les unes énormes et nombreuses, les autres imperceptibles et rares, de telle sorte que toutes ces fleurs groupées n'offrent plus qu’une masse colorée, confuse, et la verdure, au lieu de servir de doux repoussoir à la fleur, de l'encadrer et de la faire valoir, disparaissant entièrement. Qu'y a-t-il à répondre? C’est que la nature vraie n’est pas plus là que dans les ateliers de fleurs artificielles de Constantin et de Batton; qu’elle est au milieu des bois, dans nos prairies, sur nos montagnes. Là se retrouvent ses véritables lois. Le créateur, artiste habile, donne à son étoffe un fond général d'une teinte uniforme qui ne contraste durement avec rien ; ce fond, c’est le bleu du ciel, le blanc nuancé de gris de ses nuages et le vert de toute la végétation. Sur ce fond il a brodé des dessins qui se découpent par larges masses arrondies et dans lesquelles percent les fleurs comme un semis imperceptible de nuances harmonieuses. L'effet général est tranquille, parce que la lumière est répandue abondamment et non pas concentrée artificiellement comme dans Fatelier; rien qui choque la vue, rien qui s'impose à elle et s'en empare violemment; quelque chose d’uni où tout a modérément sa place et chaque plante sa valeur, ce qui n'empêche pas la perfection des détails jusque dans les extrémités imperceptibles. Je répéterai donc : Imitez la nature, maïs choisissez-la dans sa vérité la plus simple, dans ses types les plus purs.
L'homme, aux grandes époques de ses créations idéales et parfaites, a pris pour modèle la nature dans ces conditions de vérité, et il a su l'appliquer à ses œuvres d’art dans la forme conventionnelle la mieux appropriée; c’est pourquoi, dans l’enseignement du dessin, les beaux exemples de l'ornement
antique seront mis à côté de la plante naturelle qui leur a donné naissance, et ce parallélisme s’étendra aux productions des Orientaux , aux ornements du style gothique et de l’époque de la Renaïssance, cette comparaison ayant pour but de faire comprendre de bonne heure aux élèves comment la nature doit se modifier et dans quelles voies conventionnelles il faut entrer pour lui trouver des applications convenables. Toutes les grandes époques de l'architecture ont excellé dans cet art qui emprunte tout à la nature, en traduisant ses données délicieuses dans la langue propre à l'art.
On luttera ainsi, dans le moment le plus favorable, quand l'esprit s'ouvre aux impressions les plus heureuses, contre la tendance, aujourd'hui trop générale, à transporter le réalisme dans la décoration, c’est-à-dire à accoler à l'architecture, ce tronc conventionnel, à pendre à ses branches, qui sont des pilastres et des corniches, une végétation toute naturelle avec des reliefs capricieux et des enroulements désordonnés, en un mot à associer ce qui jure, le conventionnel avec le réel.
L'enfant, habitué à voir la nature vraie dans ses grandes lignes, dans ses masses, dans son harmonie de proportions et de valeurs, comprendra de quelle manière ces grandes qualités sont applicables aux œuvres humaines. L'étude passionnée de la nature dans ses créations les plus charmantes comporte cette étude comparative, et elle assure non pas seulement un bon copiste, mais aussi un intelligent interprète, car celui qui aura saisi le secret de cette création puissante, variée, inépuisable, ne pourra pas, quand il s'agira de la réduire au rôle d’auxiiiaire d’un art de convention, la dépouiller de son charme, de son ampleur, de sa vie; mieux que tout autre, il fera les concessions indispensables, et il enrichira l'architecture sans appauvrir la nature.
Ces études donneront à l'élève le sentiment antique, c’està-dire le sentiment de la simplicité noble et de la naïveté élégante, qui est aussi le sentiment de la nature. On peut, je crois, avec un faible bagage d’heureux instincts, en s’entourant de tous les beaux modèles, en écartant soigneusement tout
ce qui corrompt le goût et salit la vue, se donner facilement cette seconde nature. Corot faisait des paysages minutieusement exacts et froidement composés; il s'éloigne de France, il voit l'Italie, c’est-à-dire une faible partie de la terre classique, et il revient avec un sens si complet de la grande pature, qu'il semble un Grec contemporain d’Apelle, tant il voit avec bonheur les sites, quels qu'ils soient, sous des aspects majestueux et charmants. La forêt de Fontainebleau et la campagne de Rome, les bords de la Seine et les bords de l’Ilissus, se reflètent dans son sentiment artiste avec une même grâce attique qui n’ôte rien à la fidélité, à la couleur locale, à l'exactitude du détail, à toutes les exigences secondaires de l’art, et qui ajoute à toutes ses œuvres un charme indéfinissable de jeunesse poétique, de fraîcheur d'impression, d'élégance classique et rajeunie. Ces qualités peuvent enrichir tous les artistes, car elles s'appliquent à tout, à la peinture de paysage et d'histoire, à la sculpture, à l’industrie ; c'est la nature même de l’homme qui se transforme et qui exprime dans une même langue harmonieuse tout ce qu'elle sent. Le peintre que l'on a le plus accusé d'imitation archaïque, de pastiche, à qui l’on reproche d’être un faiseur de calques et de copies, ce peintre prouvera, au jour de l'ouverture de sa succession, que jamais artiste n’a plus étudié la nature, plus choisi avec soin ses moindres détails, plus réalisé sa peinture. M. Ingres a des monceaux de portefeuilles qui démontrent que chacun de ses tableaux a été étudié jusque dans ses parties les plus indifférentes, avec une patience, un labeur, une conscience qui peuvent servir d'enseignement à la jeunesse. Sa Vénus anadyomène, qui semble l’idéalisation la plus pure d'une pensée poétique, est copiée sur une étude délicieuse faite à Rome d’après nature.
Ainsi donc vous direz aux élèves : Étudiez ce que vous trouverez de plus beau dans la nature, mais en la contrôlant avec tout ce que nous avons trouvé de plus accompli dans l'antiquité, et, pour faciliter ce travail, qu’il n’entre dans les écoles que l’art à l'état d'excessive pureté, qu’on renvoie les
chefs-d'œuvre dus à d’autres directions dans les musées, où les jeunes artistes iront les voir après avoir terminé leurs études. L’éclectisme dans l’école, c’est la destruction de l’école. L’éclectisme a un domaine bien assez vaste dans l'antiquité, sans l'embarrasser encore dans les mille déviations des systèmes modernes. Laissons aux novices, aux nations qui débutent dans l’art, ces admirations banales: ne montrons à nos élèves que ce qu'ils peuvent prendre en modèle. Comme ces enfants dont on dirige les lectures en meublant leurs bibliothèques de ce qu'ils doivent lire, comme ces jeunes filles qu'on marie selon leur goût, en ne les laissant aborder que par les jeunes gens dignes de leur main, ainsi nos élèves n'auront de contact qu'avec les modèles qui élèveront leurs pensées, leur jugement et leur goût. C’est là un point capital; l'art grec pour tous et pour tout, l'art grec et la nature.
J'indiquerai bientôt tous les moyens de s'instruire qui s'offriront aux jeunes artistes, soit par les voyages dans le monde, soit par l'étude des collections rassemblées dans les grandes villes et plus particulièrement dans Paris; mais, au début de leur éducation, ce n'est pas la variété des modèles, des écoles et des styles qui les instruira, c’est l'étude de quelques maîtres appropriés et comme apparentés à leur nature, c’est aussi la reproduction exacte des plus beaux morceaux de l'antiquité grecque. Voir souvent, à tout instant, ces grands modèles, vivre avec eux, s’habituer avec le professeur à scruter leurs beautés et à deviner la manière de procéder des maîtres, s'identifier avec leur esprit et puis s’abandonner à sa propre inspiration, telle semble être la meilleure marche à suivre.
Je chasserais donc de l’école, et sans aucun regret, le romain et le byzantin, l'arabe et le gothique, toutes les déviations qui sont plus ou moins dangereuses suivant qu'on les trouve plus ou moins heureuses; car je voudrais dans l'école non pas vingt courants divers et contraires, mais le cours paisible du fleuve majestueux d’un seul art, de l'art par excellence.
On a joué avec l'antique, on a tenté de le compromettre avec la gentillesse lascive et la naïveté trop cherchée du xvnr siècle.
Il ne suffit pas de mettre le bonnet phrygien à Colin et le peplum à Colette; pour faire du style antique, on produit des puérilités qui ont le tort de blaser le public avant même qu'il n'ait goûté du repas dont il croit s'être rassasié. Avec Mengs, avec David, on s’est cru plus exactement dans la voie antique. Quand on avait ajouté un vase grec à sa composition, quand on pouvait montrer dans ses cartons les calques de chacun des détails introduits dans son tableau, on pensait que tout était dit; mais là n’est pas l'antique. Le squelette qui sortirait de son tombeau avec sa chlamyde encore agrafée sur l'épaule serait moins la vraie antiquité que les figures évoquées de son imagination par le Poussin. Là est la lettre, ici est l'esprit. La nouvelle école des jeunes gens, les Hamon, Garipuy, Isambert, Gustave Moreau, Picou, et tant d’autres, a dévié autrement. Elle semble avoir cherché à prendre l'art des anciens par sa mauvaise queue et s'être efforcée de rabaisser ces grandes traditions au niveau de petites allusions mesquines. Ces jeunes talents ne sont ni absolument condamnables, ni définitivement perdus pour la bonne cause ; mais il faut les relever de cette déchéance et les habituer à regarder plus haut. Berquin, habillé à la grecque, me plaît encore en dépit du sacrilége, mais la renaissance des grands principes de l'antiquité a d’autres horizons.
I nous faut l’art grec, non pas dans sa simplicité primitive, non pas même tel que l'avait développé Phidias, mais avec plus d’ampleur, plus d’abondance, un mouvement de passion plus vif, en un mot avec des progrès égaux à ceux que ce grand artiste avait obtenus sur l’école d’Égine. Le cœur humain reste Je mênte comme la lÿre, mais le temps ajoute des cordes retentissantes à l’un et à l’autre; ce ne sont ni des sentiments inconnus, ni des sensations nouvelles, ce sont des manières différentes et plus variées de sentir et d’être ému. De même que l’enfant porte dans son cœur tout ce qu'il peut contenir des sentiments de son âge et trouve place ensuite pour les sentiments fougueux du jeune homme, pour les sentiments passionnés de l’âge mür, de même qu'il se plaît
ET DE L'INDUSTRIE. 175 d’abord dans des jeux qui ne lui semblent plus tard que fades niaiseries, de même aussi l'humanité tout entière éprouve l'atteinte de l’âge; elle a eu la simplicité des premiers âges, et avec le même cœur elle a besoin d’autres émotions.
Quand on entre bien équipé dans ce chemin ardu de l'art antique, on y fait mille rencontres heureuses qu'on salue suivant qu’elles sympathisent avec notre propre nature : c'est Pierre Lescot, c’est Jean Goujon, c’est Poussin, c’est Le Sueur, c’est l'interprétation facile et presque la fusion des natures d'élite avec les données les plus élevées de l’art dans les conditions les plus favorisées. Ainsi Ingres, tout dévoué à l'antique, se fait élève de Raphaël, et prend ce guide chez les modernes sans trahir les anciens.
La routine ira redisant : Soyez de votre temps. Je répondrai : Tous ces hommes ont été de leur temps, car le génie n’a pas la force de sortir et de se dégager entièrement de l'atmosphère contemporaine; seulement il est assez puissant pour secouer et repousser les faux engouements, les mauvaises modes, toules ces plantes parasites qui poussent à l’'envi autour de lui et souvent l’étouffent. Sans doute, quand vous aurez copié les bas-reliefs de Phidias, vous n'aurez pas dérobé à l’antiquité tous ses secrets; vous parlerez la langue d’une époque privilégiée; pour faire revivre son éloquence, il faut rentrer dans une atmosphère d’aspirations sublimes, de sentiments élevés, sous l'influence d’un courant idéal et comme d'un souffle divin. Ce n’est donc pas la forme elle-même, le décalque, limitation aveugle qu'il faut conquérir, mais l'esprit de l’art et une sorte d'incorporation instinctive qui se prête aux modifications exigées par l’ordre d'idées qui règne de nos jours, par la civilisation du xix° siècle, par ses mœurs, ses habitudes, ses maisons et ses meubles.
Dans ces dispositions, si l'artiste, porté par son imagination, rêve l'Olympe, il le représentera comme l'ont fait les anciens, et ce ne sera pas un Olympe en frac et en culotte; si, au contraire, inspiré par le côté poétique du grand développement de notre industrie, il veut représenter la forge dans la furie infernale
de ses travaux gigantesques, ou la vapeur dans la fougue domptée de sa course haletante, l'étude de l'antique, le sentiment de la dignité humaine, l'habitude de voir la nature en beau, lui auront appris à rendre poétique la beauté de ces scènes en apparence si ordinaires. Léopold Robert voyant des moissonneurs passer dans la campagne de Rome ou Phidias contemplant la marche des panathénées, Decamps s’arrêtant devant le chasseur de truffes ou Praxitèle concevant sa Vénus célèbre en voyant Phryné sortir des eaux de la mer aux fêtes d'Éleusis, c'est tout un, quand l'artiste s’est créé son idéal dans l'atmosphère radieuse des beautés de la nature et des chefsd'œuvre de l’art; comme les Mages guidés par l'étoile divine, il marche sur cette terre et atteint le but en regardant le ciel,