II
condamner la tendance à l'extrêmement petit. Les tableaux nains de MM. Cicéri et Thierry prouvent qu'habitués à rendre la nature autrement qu'ils ne la voient, il leur est impossible de s'arrêter à la juste proportion : ils vont d'un extrême à l'autre; leur vue a pris quelque chose de factice comme une lorgnette , qui ne montre les objets que par le petit ou par le gros bout. Au reste, mêmeren ce genre, il y a, même après les Flamands, place pour de lucratifs succès. Messonnier y à ! réussi, vingt peintres le suivent, et parviendront à faire aussi bien que lui, si, à son exemple, ils se sont rendus maîtres de leur métier, je veux dire s'ils savent dessiner et peindre; s'ils ont comme lui la persévérance dans la minutie, la passion dans le fini : ils feront mieux que lui, si à ses qualités ils joignent le talent de choisir des sujets intéressants, de rendre des scènes gracieuses ou pathétiques, de mettre de l’âme au fond de ces daguerréotypes peints ; s'ils comprennent surtout que les tableaux infiniment petits, comme les plus grands, exigent une manière propre au sujet, une couleur particulière à la scène représentée, le tout découlant sans effort de l'inspiration de l'artiste et de l'observation du moment. Messonnier a trouvé un procédé et il l'exploite : touche du pinceau, gamme de couleur, maniement de l'effet, tout se ressemble et se répète à satiété. On dirait un procédé reproducteur, une façon d'imprimerie à l'huile. Évidemment l'artiste a cessé de regarder son sujet, il ne cherche plus dans la nature ce qu'il veut rendre. Comme un acteur bien seriné, qui récite en pensant à autre chose, Messonnier répète et reproduit ce qu'il a dix fois représenté, mettant seulement, pour faciliter le débit de la chose. un joueur de basse à la place d'un homme qui lit, un artiste qui cherche dans un portefeuille au lieu d'un chasseur qui démonte son fusil.
Il est bon qu'une porte soit ouverte à toutes les excentricités, aux bonnes qui sont les élans du génie, aux mauvaises qui sont le manége des prétentions. Si David avait enterré Prud’hon sous le linceul de sa stérile doctrine, si l'Académie, il y a vingt-cinq ans, avait étouffé Eug. Delacroix, si la critique
aveugle ou la direction des beaux-arts avaient pu, l’une par ses dédains, l’autre par ses négligences, arrêter Ingres dans sa marche droite et résolue, il y eût ea un chapitre à ajouter au livre de M. Jozat sur les dangers des inhumations précipitées. Il faut admettre toutes les fantaisies, c’est une disposition de l'imagination, et quand elles s’entourent de grâce et de séduction , elles sont charmantes dans leur inattendu. Prud’hon a eu de délicieuses fantaisies, mais, pour vivre dans la postérité, il a eu d’autres mérites. Je n’admets pas que la fantaisie domine le talent et devienne une manière, On évitera celle-là à tout prix : c'est un principe de stérilité et de mort. La difficulté est de s'apercevoir soi-même de son envahissement. Comme ces élégants qui se dandinent dans une démarche affectée jusqu'au jour où ils rencontrent une glace en pied, comme ces femmes qui adoptent un sourire banal jusqu’au moment où il les offasque sur la figure d’une autre, le peintre qui a pris une manière n’a pas la conscience de son défaut, et, quand il ouvre les yeux, bienheureux si la démarche n’a pas imposé son pli à la taille, si la grimace n’a pas sillonné sa ride, si la manière n’est pas devenue un mal invétéré et incurable, Dites aux élèves : Ne vous faites une manière en quoi que ce soit, et, quand vous vous sentez atteint de cette lèpre, employez contre elle tous les remèdes et jusqu'aux extrêmes contraires. Il y a des manières de dessin dans les proportions du corps, dans les attitudes des personnages, dans les physionomies et le choix des types; des manières d'effet dans le brillanté des blancs et des noirs , dans le sombre ou l'éclatant; des manières de couleur dans le ton général et les oppositions, dans le choix de certaines dominantes et la manière de suivre la gamme; 1] y a bien d’autres manières encore, mais, quand j'en aurais énuméré un millier, il m'en resterait encore autant à décrire. J'aime mieux dire à l'élève de réagir contre elles toutes par l'étude naïve et consciencieuse de la nature, et, si ce moyen échoue, par l’imitation d'un maître atteint du défaut opposé. Avec une manière se perdent les plus belles qualités. Quand Decamps peint des
scènes turques d'après ses études faites en Orient, il a des valeurs de tons et une distribution de lumière qui sont vraies, parce qu'elles sont observées sur place et saisies avec talent; seulement, et c'est ici que la maladie présente ses symptômes, quand il peint nos campagnes, je retrouve les oppositions et les effets de l'Orient : alors je me révolte contre la manière, car c'est la nature de Decamps, ce n'est plus la nature du bon Dieu sous le soleil de Paris. Je trouve tout aussi condamnables les vues d'Orient peintes par nos Parisiens avec les effets voilés et les tons rompus de notre latitude septentrionale. L'Orient a son caractère en pleine lu- mière; ses temps gris eux-mêmes éclairent autrement la nature que nos ciels nuageux. Tout étant harmonie, on ne reconnaîtrait pas la campagne de Rome ou la vallée du Méandre, si on les transportait dans la plaine de Saint-Denis, pas plus que nous né parvenons à nous rendre compte des effets de couleur et de tons, du charme pittoresque dont nous cherchons à rappeler le souvenir évanoui, en voyant dans les rues de Paris, par un temps gris, trois pifferari crottés, soufflant aigrement dans leur cornemuse enrouée. Ce sont les mêmes hommes, les mêmes chapeaux couronnés de fleurs fanées, les mêmes manteaux bleus râpés jusqu’à la corde, les mêmes sandales : tout est original, venant de Rome en ligne directe, et rien ne va au cœur, ne fait vibrer les mêmes cordes, parce que rien n'a conservé son originalité, faute du cadre et du rayon de lumière.
Parmi les genres secondaires est rangée la peinture des animaux. Je ne blâme nullement la tendance qui pousse les jeunes artistes vers celle étude : c'est une estimable tâche. Il faut beaucoup d'esprit pour saisir le caractère de ces êtres si mobiles et pour rendre leur physionomie dans les scènes qui caractérisent le mieux leurs habitudes. Mais l’esprit ne suffit pas, et les anciens l'ont prouvé en cherchant dans l'animal comme dans l'homme un idéal de beauté monumentale. Léonard de Vinci était en conformité de pensée avec l’anti-
quité. Sans avoir vu les chevaux de Phidias au Parthénon, il
a compris ce bel animal dans le même sentiment, et il l’a dessiné dans ses albums avec autant de majesté. Les modernes y ont mis moins de grandeur et plus d'esprit, trop d’esprit peut-être. Sneyders était plus peintre que chercheur; Desportes n’a pas son pareil comme portraitiste de chiens: Oudry et Riedinger copiaient assez superficiellement les allures caractéristiques des animaux; il n’a manqué à G. Jadin, pour marquer, que les qualités fines du peintre : il avait l'observa. tion, le talent rare de saisir la physionomie et de la rendre de premier coup, et même l'esprit d'éviter l'esprit; Landseer débuta comme un maître, mais il est devenu un Grandville convenable. Mène et Cain cherchent la vérité, prise sur le fait, vue en petit et daguerréotypée avec les doigts; Fremiet s'élève davantage, et Barye touche quelquefois aux sommités que l’antiquité avait atteintes. À Athènes, à Delphes, dans les villes et dans les colonies grecques, les animaux avaient leurs statues comme les dieux et les héros. Des traditions, des mythes religieux, motivèrent leur admission dans le sanctuaire; mais il eût suffi de leur beauté pour maintenir leur présence dans ces musées sacrés : c’est que l'artiste grec avait étudié la nature dans ses plus beaux types, et s'était attaché à conserver à chaque créature sa physionomie et ses lignes caractéristiques. Le point essentiel est donc, dans l'enseignement comme dans la pratique, de s'attacher à cette physionomie et à cette ligne. Chaque espèce a ses proportions, ses attitudes, son caractère: chaque individu a sa physionomie; soyez maître des conditions générales, et, quand vous aurez une étude particulière à faire, ces premières notions vous seront d'un grand secours, elles formeront le canevas sur lequel vous broderez l’individualité. Imiter la couleur lustrée du cheval, les taches de la fourrure du tigre, rendre par la sculpture le pelage du lion, les anneaux du serpent ou les écailles du crocodile, tout cela est bien secondaire, si l’on n’a pas compris le mécanisme qui compose la charpente de l'animal, et sa musculature qui forme les lignes dans lesquelles la race se dessine avec ses mouvements instinctifs. Il va sans dire
qu'on ne prendra pour modèles que les animaux qui ont conservé, les uns dans l'état domestique, les autres dans l’état sauvage, le type originel et primitif, ce type que les uns et les autres, quelque appauvris qu'ils soient par la civilisation ou lemprisonnement, rendraient à de futures générations, s'ils étaient transportés dans les conditions de leur vrai développement. Si l'élève, au contraire, va étudier le taureau difforme de Durham, propagé en France à grands frais par l'État, le bélier obèse du Hampshire, le cochon dégoûtant de graisse, lâne appauvri de nos rues, le cheval caricature de nos courses, le chameau d'Algérie, le lion dégradé et le tigre adouci de nos cages de ménagerie, il est évident qu'il trouvera tous les modèles donnés par les anciens, tous les principes émis par les maîtres, contrariés, contredits par ce qu'il appellera la nature.
Le choix des sujets d'étude, les procédés de peinture, les dimensions des tableaux, pas plus que les instruments, les ustensiles et les matières, n’exemptent des exigences éternelles de l'art. Tout est bon pour rendre sa pensée, et tout doit tendre à la même perfection; mais, les moyens employés ayant une portée de puissance et une limite de perfection, il ne faut pas chercher à les étendre, à les augmenter, en imitant, en recherchant le degré de perfection obtenu par d’autres moyens. Je m'explique : l'aquarelle est un procédé de peinture, l'huile, la cire, la fresque et le pastel sont d'autres procédés de peinture ; tous ont le même but, car ils ont à rendre un même modèle, mais tous, s'appliquant différemment, ont des limites de perfection différentes. Si vous prétendez donner à l'aquarelle l'empâtement de la peinture à l'huile, pour ajouter aux qualités de celle-là lès qualités de celle-ci, vous contrariez l’aquarelle, vous lui faites perdre de sa transparence, et vous ne lui donnez qu'incomplétement le corps et la solidité de la peinture à l'huile. Au reste, je n’insiste pas sur ces distinctions : le moyen est indifférent, l'art marche librement. Le peintre peint plus avec ses yeux qu'avec sa main ; la main obéit, le sentiment perce à travers tous les moyens matériels
el leur impose sa domination. Il y a des mélanges de plusieurs genres de peinture qui font merveille quand c’est le pouvoir créateur du génie qui les inspire et qui les découvre; ces mélanges deviennent détestables quand la médiocrité, la roune, les talents mécaniques, en retrouvent le secret et formulent des recettes pour en user.
Il est un point toutefois sur lequel j'appuierai davantage, c'est sur la perfection de l'exécution matérielle, qui ne compense aucun défaut, mais qui complète toutes les qualités. Cette question du moyen, de la pratique, en un mot du mé:ter, est une des plus graves à agiter dans l’enseignement des élèves; il ne doit, à cet égard, rester dans leur esprit aucun doute, aucune incertitude. Faisons d’abord une distinction. L'auditoire du poëête, du musicien, de l'orateur, s’impressionne d'une pensée qui, allant directement à l'âme, s’évanouit et laisse au souvenir personnel de chacun le soin de la mürir et de la compléter. Les arts graphiques et plastiques produiraient le même effet, et pourraient accepter des conditions semblables d'improvisation, s’il leur était donné de dérouler sous les yeux du public et d’enlever subitement leurs créations, qui ne laïisseraient après elles que l'impression causée par la pensée de l'artiste mise à l'effet du premier coup; mais, parce que le monument d'architecture , la statue, le tableau, restent sous nos yeux, deviennent le commensal de notre sentiment et lui servent de contrôle, il leur faut d'autres conditions d'exécution : à la pensée il faut le corps, au corps la perfection de la réalité, comme dans l'architecture et la sculpture, ou bien les plus habiles combinaisons de l'illusion par la couleur et l'effet, comme dans la peinture. De là un programme bien autrement compliqué.
Au point de perfection où en est arrivé le matériel de l’art, avec les modèles que fournit le daguerréotype, certains principes qui avaient leur sens et leur raison d’être ne l'ont plus. Quand l’art était le langage de l’âme, une sorte de réalisation conventionnelle de la pensée, on prétendait avec raison que les différentes parties d’un tableau devaient être traitées avec
plus ou moins de soin, suivant qu'elles avaient plus d’importance dans la composition. Si je vous parle, disait-on, je vois votre visage, je suis votre expression, j'interprète les gestes de vos bras, mais j'ignore comment est fait votre habit et si vos bottes sont vernies. Ainsi, dans la peinture, je laisse dans l'ombre et dans l’indécision certains plans, certaines parties qui, exécutées avec trop de soin, viendraient troubler l’attention du spectateur et l'effet que je veux produire sur lui. Ainsi parlaient les artistes qui avaient plus exercé leur pensée que leur main, qui comptaient plus sur leur imagination que sur leurs pinceaux. Mais le daguerréotype vint au monde et prouva, après les Flamands et les Hollandais , après la réaction dont La Berge fut l'expression première, Messonnier l'interprète adroit, et Ingres, dans la Stratonice, le réalisateur inattendu, que la perfection des détails ne nuil en rien à l'ensemble, que ces détails ont tous une même importance, demandent le même soin et le même fini, si même une intensité de ton relative laisse dans la composition toute son importance au personnage principal. Dans cette peinture plus rapprochée de la perfection réelle, des hommes en chair el en os ne se promèneront pas dans des paysages faits de brouillards et de vapeurs.
Dès lors il fut impossible d'échapper à cette nouvelle exisence de Part, et l'artiste, pour être complet aujourd'hui, doit posséder, avec les plus riches dons de l'imagination, l'habileté la plus consommée du métier. Votre pensée, quelque haute qu’elle soit, ne s'élève pas au-dessus de cette condition de l'art, vous n'êtes plus compris avec l’aide de quelques abstractions et des traits fugitifs d’une esquisse; il faut être clair, précis; cette pensée doit avoir le corps et la réalité que la nature lui prêterait, si, au lieu de la concevoir dans le ciel de votre imagination, vous l'aviez surprise sur cette terre. Ici-bas rien de vague, rien de négligé, rien de sacrifié; chaque chose a un même degré de réalité, quoiqu'à des plans différenls.
Entre la réalité minutieuse et puissante du daguerréotype
ET DE L'INDUSTRIE. 345 et le travail de la main humaine, doit-il rester un abime? Je ne le crois pas. Faut-il, parce que le pinceau ne peut atteindre à ce réalisme saisissant, qu’il se contente d’un à peu près fugif pour tous les détails, et d’un effort de concentration de tous ses moyens sur le visage, dont il rendra , mieux que la machine, l'esprit, la physionomie et le caractère? La peinture, en un mot, doit-elle devenir un croquis spirituel, et laisser au daguerréotype tout le domaine de l'étude sérieuse et de l'illusion puissante? Je ne le crois pas. Faut-il donc engager la lutte? Faut-il porter cette lutte sur le terrain même de la perfection des détails? Ne risquons-nous pas d'accabler l’esprit créateur sous les fatigues de l'exécution matérielle? À toutes ces questions je répondrai par une définition : la perfection de la peinture est une pensée haute, un sentiment profond ou passionné, exprimés dans une forme idéale, par l'exécution la plus minuticuse et la plus parfaite. Raphaël, Michel-Ange, Jean Van-Eyck et Terburg associés, martelés, passés au laminoir de manière à ne faire qu’un corps et qu’une pensée, voilà ce que j'attends de l'avenir, et c’est ainsi que je me représente Zeuxis et Apellcs. Ce n’est pas sans raison que la tradition avait conservé jusqu’à notre ère, et que Pline a soigneusement recueilli ces souvenirs d'imitation minutieuse, de trompe-l’œil, d'illusion parfaite, qui rendirent célèbres les deux grands artistes, parce que ces rares et précieuses qualités accompagnaient chez eux toutes les supériorités de la pensée, toutes les distinctions du talent. Faire hennir des chevaux, attirer les oiseaux qui viennent becqueter des fruits peints sur une toile, tromper jusqu’à son rival qui cherche à écarter le voile qu'on a peint sur son tableau, c'était le triomphe de l'art chez la nation la plus artiste, au milieu des créations sublimes dont l'architecture et la sculpture nous ont conservé les témoignages évidents. C’est qu'aux temps primitifs la pensée domine, parce que le pouvoir de l'exprimer fait défaut, tandis qu'aux grandes époques de l’art une balance exacte s'établit entre toutes les facultés de l'artiste.
Le fini de l'exécution, quand il est un but, tient du métier:
quand il est un moyen, il devient une des ressources de l'artiste et sa plus haute satisfaction. Certes, si un caractère devait être hostile aux soins de l'exécution, c'était Michel-Ange, et cependant qui a soigné sa peinture plus que lui, qui a poli son marbre avec plus d'amour et de patience? Il était heurté; brusque, emporté, dans les esquisses qui cherchaïent sa pensée; mais, quand il l'avait trouvée, cette esquisse, qui portait encore les traces de ce rude labeur de la création, devenait, dans l'exécution définitive, douce, finie, parfaite. Déduisons de cet exemple un principe d'enseignement. La fougue, la liberté, le laisser-aller dans les ébauches, un long travail de réflexion avant de saisir le crayon, de patientes recherches, des essais multipliés en esquisses; mais, une fois que l'artiste se croit maître de sa création, toutes les ressources d’exécution parfaite et perfectionnée mises en œuvre, jusqu’à la minutie, jusqu’au fini de la loupe, jusqu'à la perfection des moindres détails.
Le génie a mille manières de se manifester; il n’en a qu'une pour être complet, el c'est celle-là que j'indique ici. Il se rendra maître d'une pensée, d’un sentiment, d’une passion ; pensée, sentiment, passion, qui est dans le cœur de tous el que tous les artistes ont ébauchée, mais que lui seul a rendue complète par la hauteur de l'inspiration, la puissance de la science et la perfection de l'exécution.
Je ne repousserai donc aucun moyen d'atteindre à la réalité dans l’imitation, tant que ces moyens seront soumis à ce sens supérieur que j'appelleraï la dignité de l'art; sens subtil, délicat, qui ne se méprend jamais, ni sur la fin générale de l’art, ni sur ses convenances accidentelles. Que la chair palpite sous le marbre; que le sang circule par la magie du pinceau; que ces étolfes sculptées à coup de maillet soient aussi souples, aussi variées de souplesse que l'industrie elle-même les crée; que la magie de l'effet et du clair-obscur fasse d’un tableau une illusion de diorama, que les oiseaux s'y prennent, que les chiens et les chevaux s’y heurtent, que les gens de la campagne s'y trompent; jirai plus loin, que la couleur harmo-
uise toute l’architecture et rende aux ornements quelque chose de la réalité du modèle, que les statues se colorent, sinon de la carnation naturelle, au moins d’une teinte discrète qui leur rende la vie; tout cela me va, me séduit et me semble la véritable donnée de l’art : mais, je le répète, à la condition d’être dirigé, contenu et toujours ramené au grand style par l'idéal le plus élevé et le sentiment de l’art le plus pur. Est-ce à dire que je veuille des statues moulées sur nature, des tableaux qui ressemblent à l’étal d’un boucher, des étoffes minutieusement rendues jusqu’au dernier fil, des trompe-l’œil de diorama, des arlequinades d’édifices et.des figures de cire de Curtius? Personne ne se méprendra sur ce besoin de réalité qui se fait sentir à toute âme éprise de la nature, besoin qu’un instinct délicat ramène par les voies de la raison aux principes sages , puissants, féconds, de l’imitation conventionnelle.
Savoir imiter et n’imiter point, être maître de la réalité et de son métier, et n’y pas plus songer en créant que vous ne pensez, vous avocat ou orateur, aux règles de la grammaire, quand vous enlevez votre auditoire; vous, promeneur, au mouvement de vos jambes, à la pose de vos pieds, quand vous courez, quand vous marchez; vous, grand écrivain, à l'orthographe et à la grammaire, quand vous cédez à l'impulsion de votre inspiration : telle doit être la fin, tel le but que l’enseignement se propose. Savoir imiter et n’imiter point, c’est connaître la réalité et son métier, c’est les posséder et les dominer avec assez de puissance pour les maintenir dans les limites justes de l’art et de chaque application de l’art. L'homme qui sait à moitié les choses montre tout ce qu'il sait : c’est un pédant, et, dans les arts, un artiste prétentieux. L'homme qui sait à fond s’applique à donner à la science la forme la plus séduisante, comme la nature qui cache partout sous l'éclat des fleurs ou du teint, de l'écorce luisante ou de la peau veloutée, la structure admirable des plantes et le mécanisme merveilleux des nerfs et des os. Ainsi fait l'artiste fort, il voile sa science sous le charme de son imagination. La destination a, sous ce rapport, une véritable importance, puisqu'elle trace les règles et
donne la loi : or, comme l’antiquité ne produisait pas sans avoir en vue cette destination , elle ne s’est point exposée aux contresens, aux disparates qui déparent si souvent l'art moderne. L'art antique était plus ou moins monumental, suivant que la statue ou la peinture se liaient plus intimement à larchitecture; il se rapprochait plus de la nature, quand il s’éloignait davantage du monument qui lui imposait des conventions : ainsi, dans l’art asiatique et égyptien, les animaux qui décoraient les parois des temples étaient plus conventionnels que ceux qui en formaient les avenues, jusqu’à ce qu'on arrivât à des imitations presque réelles, destinées sans doute à orner des jardins et à s'associer à la nature elle-même. Dans les temples grecs, la frise encastrée dans le temple était plus conventionnelle que la statue placée dans la cella; cette figure avait moins de réalité que celle qui ornait les portiques; enfin le gladiateur ou la nymphe, exposés au dehors, se rapprochaient parfaitement de limitation naturelle.
Pour l'œuvre d’art telle que nous la concevons aujourd'hui, telle que la réclament la galerie du musée ou nos réduits qui s'appellent des salons, pour cette production, la perfection n’a de limite que dans les forces de l'artiste. Il ira aussi loin qu'il se sent capable d'aller, la tête fraîche, la main fermeet le jarret tendu; mais, au premier indice de lassitude, qu'il sache s'arrêter, qu'il comprenne que la puissance créatrice l'abandonne. À ce moment commence, en effet, l'exécution pénible, froide, monotone, le fini de métier, le précieux de routine et toutes les tristes qualités des miniaturistes de fabrique. Savoir quitter à point une œuvre presque achevée, reconnaître le moment où la main cesse d’être inspirée, c'est une part du talent, c'est presque un secret et comme une inspiration dernière. C'était l’art dont Apelles se vantait et par lequel il prétendait vaincre Protogènes, qui le surpassait d'ailleurs en tout. C’est dire assez que nous déclarons la guerre aux ébauches, aux pochades, aux tableaux qu’on promet de finir en ajoutant traîtreusement qu'ils ont beaucoup à gagner. L'art a ses coulisses, on peut y aller, mais à la condition
d'oublier à la porte du théâtre les pauvretés qui s’y voient et les propos qui s’y tiennent; le public ne doit être initié qu’à la représentation de l’œuvre elle-même, amenée à la dernière limite de la perfection qu’elle est susceptible d'atteindre. Que d'esquisses admirables j'ai vu se perdre à un certain moment où le tableau commençait! que de dessous charmants j'ai vu couvrir avec un modelé dans lequel s’évanouissaient tous les rêves qu'ils avaient inspirés! C'est que penser et réaliser la pensée sont les deux extrêmes d’une difficulté entre lesquels se trouve l'esquisse, c’est-à-dire la pensée confuse et cependant assez claire pour que l’artiste-poëte et les cœurs sympathiques à ce même accent de poésie y trouvent tout ce qu'ils rêvent, et plus encore. Ne pas pousser‘plus avant, s'arrêter en chemin à ce point où chacun arrive du premier bond, où commencent les grosses difficultés, c'est bien tentant, et les applaudissements du public, les encouragements de l'État, seraient désastreux , s'ils favorisaient, parce qu’elle est commode, une tendance naturelle qui deviendrait la perte de Part.
On se fait une réputalion d'esprit pour avoir le droit d'être bête à ses heures, quand l'envie prend de s'abandonner à la distraction, quand quelque préoccupation dispose au silence. Dans les arts aussi, il est bon d'acquérir les perfections du métier, toute la science du détail, pour négliger les uns et les autres et se permettre, selon que le vent y porte, des fantaisies de simplicité, des caprices de vérité, des dévergondages de lignes froides et précises qui d’une composition ne donnent que le sens poétique, d’un animal qu'une silhouette caractéristique, de l’homme que sa physionomie et le trait passionné traduits en quelques coups de crayon. Ces temps de repos sont sublimes, mais ils n'appartiennent qu’à l’homme dégagé des entraves de la règle et sûr de lui-même.
En exigeant des élèves la perfection de l'exécution, vous la leur présenterez comme la sauvegarde de leurs œuvres, comme le passe-port à l’immortalité. À tous vous direz : Ne devancez pas le temps, chargez-le de vous apporter sa patine, que lui
seul appose avec art, comme la: caresse d’une mère sur les joues de son enfant. Si vous teintez vos pierres, si vous colorez votre bronze, si vous bronzez votre peinture, le temps s'écartera d’une œuvre qui se sera faite sans lui, et, au bout de quelques années, pierres, bronzes et peintures seront vieillis d'une fausse vieillesse, tandis que la pierre, le bronze et la couleur dans la franchise de leur nature auraient emprunté au temps cette teinte délicieuse qui rend le monument harmonieux, le bronze vivant, qui donne au tableau une physionomie particulière, un repos, une sorte de pacification générale, dans lesquels, comme par un redoublement de toutes les qualités, ce qui était pieusement senti devient gravement religieux, ce qui était passionné atteint le pathétique, ce qui n'était que légèrement senti tourne au poétique.
En tout cela l’enseignement ne doit rien imposer aux élèves, pas même une qualité, car l'élève est une terre que Dieu ensemence : vous n'êtes appelés qu'à la préparer; vous la remuez, vous jetez l’engrais fécondant, la semence de Dieu germe et l'originalité se montre. Liberté, crie l'élève; qui m'aime me suive, crie le maître: tout est dans ces deux mots. Quand règne le sérieux enseignement, il n’enchaïne ni la fantaisie, ni la réverie, ni l'archéologie qui regarde trop en arrière, ni le panthéisme qui regarde trop en avant, ni les idéalistes qui s'inspirent de leur pensée, ni les réalistes qui copient la nature telle quelle; non, l'enseignement sévère, profond, sert à chaque disposition naturelle et donne des armes à toutes, quels que soient le champ de bataille et l'arène qu’elles choisissent. Alors Chenavard dessine ses composilions au lieu de les dicter; Hamon donne des corps à ses idées; Glaize, de la noblesse à ses pensées; tous enfin, au lieu de lutter contre leur propre impuissance, marchent en avant forts de leur conviction, bien équipés, bien approvisionnés. Loin de détruire l'originalité et d'arrêter l'essor de l'invention, l'étude nourrit l’une et fortifie l’autre. De même qu'une idée réveille dans l'esprit du lecteur une idée nouvelle et parfaitement indépendante, qui sans cette commotion électrique et sympathique ne serait pas
ET DE L'INDUSTRIE. 301 venue au monde, de même aussi l'intimité avec les maîtres de toutes les époques n’altère en rien l'originalité. C’est une langue nouvelle dont on se rend maître. On a dit qu'un homme se doublait d’un autre homme à chaque nouvelle langue dans laquelle il parvenait à s'exprimer : ainsi l'artiste qui possède l’art antique, l’art des plus grands maîtres, aura pour rendre sa pensée des ressources infinies. Otez à quelques jeunes peintres de nos jours leurs réminiscences antiques, ce charme tranquille qui est comme un rellet vaporeux de la Grèce, que leur reste-t-il? du gris, du terne, de l’effacé, étendus avec monotonie sur de l’afféterie. Que n’auriez-vous pas ajouté de valeur à Français, si un voyage en Orient lui avait donné un peu de la poésie de Corot et de la rigidité d’Aligny? de valeur à Diaz, si vous lui aviez inspiré l’élégance conquise par Prud’hon dans les œuvres des anciens?
L'imagination, cette richesse d'idées qui puise dans son propre fonds et ne demande aide qu’à la nature, est chose rare qui mérite protection. C’est un don du ciel qui doit être entouré de toutes les prévenances, car la richesse d’un seul arliste fait la richesse nationale. On se fatigue vite des prétenlions vides, on revient toujours avec plaisir à l’originalité inspirée. Nous nous faisons souvent illusion en France, et nous sommes trop disposés à prendre pour originales des idées pillées de côté et d'autre, mais arrangées avec un art et une séduction que dans leur donnée première elles n’avaient pas... Les professeurs de l'École des beaux-arts feront effort pour discerner l'originalité vraie, l'imagination native, de cette originalité de contrefaçon, de cette imagination de seconde main, dont le succès usurpé tombe dans le discrédit aussitôt qu'on a découvert la source où elle est puisée. Pour cela il faut encourager non pas seulement la grande, la haute originalité , celle qui conçoit les œuvres éclatantes, dont la nouveauté est accompagnée de mille autres solides qualités, mais aussi l’originalité craintive, celle qui s'exprime dans une idylle, dans les rinceaux d’une frise, dans les enroulements des marges d’un livre, dans l'entourage d’un titre.
Il est chez les jeunes artistes des défauts à ménager, à choyer, et presque à entretenir : ce sont ceux sur lesquels s’appuient leurs qualités; plus les premiers sont violents, plus les secondes sont puissantes; plus celles-ci sont élevées, plus ceux-là paraissent grossiers. Il en est ainsi de ces aériennes voûtes d'église qui ne s’élancent au ciel qu'appuyées sur de lourds et déplaisants contre-forts. Supprimez les uns et les autres, les défauts et les contre-forts, et vous verrez s’amoindrir, s’aplatir et s’annihiler voûtes élancées et qualités supérieures. Ce n’est pas faire notre éloge, c'est constater la faïblesse de notre nature et de nos œuvres; mais puisqu'il s’agit ici uniquement de la pratique de l’art, et non pas du perfectionnement de notre nature morale, je répéterai : Respectez les défauts à légal des qualités. L'originalité, le sentiment, la passion et ce souffle poétique qui les anime vivent de nos qualités et de nos défauts. Vous pouvez enlever le membre qui vous déplaît; l’homme supportera l'amputation, il vivra, mais mutilé, boiteux, et sa marche incertaine s’appuiera sur des béquilles : ainsi du talent. Jugez bien vos élèves, apprenez-leur à se juger eux-mêmes; qu'ils voient leur vraie tendance, leur qualité dominante, et qu’ils y abondent. Le vaisseau qui flotte à l’aventure est le jouet des vents; celui qui porte droit à son but peut rencontrer des récifs, mais il a le plus de chances d'arriver à bon port. Tel élève est né coloriste, qu'il pousse à la couleur: tel autre est naturellement dessinateur, qu'il étudie et toujours étudie. En général, conseillez-leur de laisser venir à eux les qualités d'emprunt, une supériorité comme un aimant les attire; si, au contraire, ils veulent égaliser toutes les dispositions et faire marcher de front les qualités naturelles et les qualités acquises, ils ne trouveront l'équilibre qu'aux dépens de la vraie force. De même que les femmes, dans le choix des fleurs qu’elles mettent sur leurs têtes et des étoffes qui les habillent, doivent abonder dans leur couleur pour aborder franchement et faire valoir leur beauté, de même aussi le jeune artiste doit pousser droit à sa qualité dominante, qui est son talent futur dans sa franchise.
Cette voie conduit au succès. Pour les uns, c'est un but at. teint, pour les autres une récompense inattendue, pour tous un moment d'épreuve. Christophe Colomb adécouvertlesrichesses du Nouveau-Monde aux Européens et aux Indiens à la fois; il en est ainsi des succès de quelques artistes modestes : les applaudissements les font connaître au public et à eux-mêmes, et le plus étonné n’est pas le public. De quelque manière qu'il soit acquis, le succès est le glas funèbre qui convoque l'envie, la jalousie et toutes les petites passions à l'enterrement de celui qui s’en est rendu coupable. Le mortel qui se réjouit du succès de son concurrent, c’est l'homme tant cherché par Diogène, et il ne se trouve pas plus facilement dans les arts et dans l’industrie que dans les autres carrières. Peu importe, le succès véritable ne se mendie pas, il s'impose. Cependant je dirai aux jeunes gens : Défiez-vous de vos succès, comme Rogers, le chantre des plaisirs de la mémoire, disait aux Jeunes poëtes : Effacez de vos ouvrages ce qui vous en plait. En effet, le succès est rarement dû au fond même du talent, à ses qualités essentielles, à sa partie sérieuse; le succès est dû à un hasard, à un accident, à un détail. Ce qui a sollicité de brayants applaudissements dans le bas-relief du Départ, c’est cette figure de la Liberté, oiseau de proie, Mégère effrayante qui ouvre une énorme bouche pour appeler les citoyens aux armes. Rude s’est laissé prendre à ce succès, et cette exagération ainsi applaudie l’a conduit à son maréchal Ney, violent, emporté, la bouche ouverte aussi. Oh! méfez-vous de vos succès.
Ün péril plus grand, c’est la manie de se faire remarquer, le besoin de percer coûte que coûte. Je ferais sortir à toute force des têtes de nos jeunes gens cette Opinion malsaine, contagieuse et trop répandue, que, pour prendre rang parmi les hommes de talent et pour marquer dans l’histoire de l’art, il faut marcherisolé, à part, afin de se créer une originalité tranchée, bien distincte, bien évidente. Aujourd’hui un artiste veut non-seulementétrelui-même, maisil croit qu'ensuivant latrace de son maître il ne comptera pas aux yeux du public et dans
l'opinion des critiques; or, comme il n'y a pas six mille originalités tranchées pour Paris seulement, il y a bien des efforts impuissants, bien des vocations naïves et consciencieuses détournées par là de la bonne voie. La perfection de l’art n’est nullement dans le renouvellement continuel des idées; loin de là, elle réside dans l'élaboration patiente, mille fois répétée et modérément modifiée, d’un petit nombre de principes sages, d'idées justes et de passions véritables. On n'invente ni des sentiments nouveaux, ni d’autres moyens pour les exprimer; mais on trouve en soi et dans l’observation des autres l'expression sentie qui les rend le mieux, j'entends le plus sympathiquement avec le spectateur. On crie beaucoup contre la pauvreté des inventions de nos artistes : là n’est pas le mal; on ne prépare pas les véritables progrès en innovant. Il y a dans la nature vue, observée et étudiée avec le sentiment qui dirigea les anciens, une mine inépuisable d’inspirations qui répondent à toutes les fibres du cœur, à toutes les cordes de l'âme. L'architecture, la sculpture et la peinture ont ainsi grandi chez les Grecs, sont arrivées avec ce mince cortége au sublime de la perfection, et, si l'on cherche dans les grandes époques de l’art comme dans la vie des véritables artistes, on voi la même sobriété d'idées, les mêmes répétitions de pensées naturelles et de passions du cœur, la même lutte persévé: rante pour atteindre la perfection par l'arrangement toujours nouveau, plus pur et plus noble, de ces mêmes idées répétées à l'infini. La nature, pas plus que l'art, ne s’est sentie tourmentée par l'abondance des idées; elle répète aussi, avec des modifications infinies et charmantes, un thème immuable; et quoi de plus varié cependant que la nature? Les anciens et nos pères semblaient l'avoir compris. L'Ilade à défrayé la Grèce pendant des siècles; la farce de Patelin, ingénieuse Comédie qui, selon Estienne Pasquier, fait contrecarre aux comédies des Grecs et des Romains, a égayé pendant deux siècles le peuple le plus jovial, et ces œuvres grandirent même dans cette vogue persistante. En ces temps privilégiés, on se reprenait les idées les uns aux autres, comme un bagage commun
ET DE L'INDUSTRIE. 395 auquel on donnait sa marque par la forme et son empreinte par l'expression. Bien rendre est de l’art, beaucoup imaginer est une faculté moins importante, quoique estimable. Lorsque les moines franciscains de Citta di Castello demandèrent à Raphaël, en 1504, un Sposalizio pour rivaliser avec celui que le Pérugin avait peint dix ans auparavant pour la cathédrale de Pérouse, l'élève répéta le tableau de son: maître, il le répéta presque sans changements, mais avec son intonation particulière. Granet, qui était de vieille roche, refit seize fois son tableau du Couvent des capucins de Rome, chaque fois le perfectionnant et y entrant, pour ainsi dire, plus avant. Mozart el Becthoven n’ont pas d'autres secrets : ils trouvent une idée musicale, une phrase harmonieuse, et, loin de l’abandonner aussitôt pour courir à une autre, ils la choient. Ce qui vous plaît en elle, c’est, plus encore qu’elle-même, ses Joyeux retours, ses rentrées prévues autant que désirées, et ses absences qui ne sont jamais définitives. Ainsi, dans cette fièvre d’incessantes nouveautés, le retour, la rentrée de certaines formes connues, de certains types longtemps admirés, sont dans le cœur avant qu'ils soient dans la mode. La nouveauté haletante altère; elle donne comme une soif de l’ancien, et aux vieilleries elle imprime une seconde jeunesse. Vouloir toujours du changement, c’est tirer à une loterie où il y a plus de numéros perdants que de gagnants. Considérez la marche de l’art dans nos temps modernes : vit-on Jamais galérien plus tourmenté dans son bagne de travaux forcés? Mettez donc un frein à cette manie d'originalité, et je le dis aux poëêtes et aux musiciens , aux peintres et aux fabricants. Tous sont dans le même courant, Voyez Ingres : il n’est pas fécond, et ses œuvres seront immortelles : songez à ce qu'il restera de Chenavard, ce moulin à idées qui ne chôme pas.
Tout en proscrivant l'abus qui consiste à ne voir le beau, à n’espérer le succès que dans la nouveauté, le professeur prémunira les jeunes gens contre l'excès contraire, qui s'appelle archéologie. Dans l’art, la nouveauté est une fièvre, l’archéologie est la mort. Tenez vos élèves également éloignés de l’un
et de l’autre. Il y a entre l'art et l'archéologie toute la différence d’une langue vivante à une langue morte. Sans doute, M. V. Le Clerc, le savant traducteur de Cicéron, est parvenu, en y consacrant sa vie et une rare intelligence, à savoir le latin et à pouvoir le parler; mais quelle langue parle-il? demandez-le-lui à lui-même : une langue correcte, formée de lambeaux recueillis par une mémoire exercée, de réminiscences cousues ensemble avec d'infatigables labeurs , une langue qui a cessé de vivre et qui ne peut renaître. Ainsi des styles qui, dans les arts, ont fait leur temps. Peindre comme Giotto ou comme Fiesole, sculpter comme au moyen àge, reconstruire du gothique, tout cela est possible. Un artiste de grand talent se confinant, de parti pris, dans une époque, un maître ou une école, s’identifie tellement avec leur manière, parvient à meubler sa tête de tant de bons exemples, qu'il construit de pièces et de morceaux une singerie, des trompe-l'œil ; mais c'est une langue morte, et elle aussi n’exprimera rien de vivant. |
L’archéologie entrera donc dans l'art pratique à dose modérée. Qui crée doit tout tirer de ses entrailles, comme la nature le fait elle-même. L'artiste nourri, élevé au milieu des modèles les plus beaux, aidé d’ailleurs par des instincts distingués que ces modèles ont développés, ne peut concevoir une pensée que dans le domaine du beau par excellence, dans le domaine de ce qui vit et palpite autour de lui : aussi met-il au jour une création vivante, dont il peut hautement revendiquer la paternité.
On est trop porté à croire que les costumes et les styles d'architecture sont seuls soumis à la loi du changement, à la puissance de la mode; les sentiments et les passions, ce fonds commun à l'humanité, quant à la manière de les exprimer dans les artset dans la littérature, changent aussi radicalement que le style de l'architecture. C’est pourquoi il est sage de vivre avec ses contemporains , d'écrire et de peindre avec son temps, ce qui n'implique ni une soumission dégradante aux fantaisies de la mode ni un divorce absolu avec l'archéologie.
Au contraire, il faut faire sa part à cette science rétrospective, mais ne pas s’en exagérer l'importance. On nous a dit, il ya: quelque vingt ans, que la couleur locale, la fidélité historique, ces branches de l'archéologie, étaient la question vitale, et nous pouvons calculer aujourd’hui la portée et la durée de ce pouvoir de vie. Je ne conseillerais nulle part limitation des costumes, des temps, des styles, si ce genre de respect devait être poussé jusqu’à la servitude, jusqu'à une préoccupation si exclusive qu’elle dût étouffer l'art sous les longues recherches et les études préliminaires énervantes:; mais, quand l'élève a reçu les notions archéologiques comme une part de son éducation, c’est une langue qui lui est naturelle, et il est bon de lui offrir les moyens de la parler plus facilement. À l'École des beaux-arts, à l'École de Rome, au Conservatoire de musique, dans les théâtres, je voudrais que professeurs et directeurs se chargeassent de ce soin; que l’artiste trouvât les éléments archéologiques tout prêts, afin de réunir et d'associer sans effort la passion et l'inspiration, qui sont l'essence même de l’art, avec l'illusion matérielle, qui en est l'enveloppe obligée. Dans les sensations que les arts font éprouver, l'esprit et l’âme sont en jeu : si l'esprit est satisfait par l'illusion de la forme, l'âme s’abandonne à toutes les impressions que vous avez voulu produire sur elle; si, au contraire, l'esprit est préoccupé de quelque désaccord, s’il est choqué d'un anachronisme ou de quelque faute matérielle, le génie aura beau exercer sur l’âme son empire de fascination, l’esprit la troublera, distraira, gênera, et l'impression sera incomplète. |
Je crois et j'espère qu'en se formant le goût le public laissera chaque jour moins de pouvoir à l'esprit dans le jugement des questions d’art; il saura le faire taire pour donner à l’âme la toute-puissance; mais, comme ce beau résultat pourrait bien se faire attendre, comme aussi jamais, en France, l'esprit de critique n'abdique, je conseille de le satisfaire par l'illusion des accessoires étudiés dans les conditions respectueuses de l'archéologie. Pour atteindre ce but, il ne me semble pas abso-
lument nécessaire d’être un Winckelmann, un Creutzer, un Raoul Rochette, un Gerhard; il n’est pas indispensable non plus d’avoir traversé l'Orient et vécu sous la tente au désert. Draper une figure, c’est créer la vie de ses vêtements; les anciens 6nt excellé dans cet art, en reproduisant le costume de leur propre temps, ce beau costume dans lequel toute la nation, artiste elle-même, se drapait naturellement; les modernes ont dû faire un effort rétrospectif d'imagination pour retrouver artificiellement ce qui n'existait plus matériellement sous leurs yeux. Déjà le Pérugin , puis Raphaël, et pardessus tout Fra Bartholoméo et André del Sarto, ont su draper leurs figures avec une noblesse d'ajustement, une ampleur, une souplesse qui tient le juste milieu entre la dignité de la statuaire antique et le laisser-aller de vêtements portés, animés par la vie réelle. Or, je ne sache pas que ces grands artistes aient étudié en Orient le type du Christ et les tournures simples autant que majestueuses de ses apôtres, qu'ilstaient été chercher les Israélites sous la tente de l’Arabe, et se soïent rencontrés avec la Samaritaine dans la Jérusalem moderne. De ces observations il découle la nécessité évidente de faire de l'archéologie à l’école comme on fait de l'anatomie, pour eu savoir assez, ni trop ni trop peu. La vocation archéologique est autre chose, c'est une spécialité, et en général elle se dessine assez tard. Comme ces jolies femmes qui, à la première ride, se font dévotes, il est des peintres qui, en se jetant dans l'archéologie , marquent leur épuisement et font aveu d'impuissance. Ne se sentant pas créateurs, ils s’accrochent à l’imitation patiente d’une époque bornée qu'ils étudient jusqu’à la minutie, d’un peintre qu'ils imitent et copient à satiété, d’une modification de style, byzantin ou gothique, qu’ils s'incorporent si bien, qu’ils pensent, s'habillent et se coiflent à cette mode. À ces artistes n’étendez pas la mission, ne forcez pas le talent, bornez les horizons. Il est des hommes qui restent enfants, qui toute leur vie sont occupés à repasser leurs auteurs, qui du grec, qui du latin, qui du gothique, et ils parviennent à en réciter de bons passages, sinon les meilleurs. À
ceux-là laissez liberté entière. Quand on se voue au pastiche, on n'en saurait trop faire; il faut alors, après les bonnes études qui se prêtent à tout, s’enfermer avec le fétiche qu’on adore, vivre avec lui, ne voir et ne rêver autre chose. Papety, au fort de son talent, avait tourné à l'archéologie. Déjà, à Rome, pendant ce séjour à la villa Médicis qui semble fait pour l’indépendance et l'inspiration, il copiait tout dans les églises et les collections, il calquait impitoyablement toutes les gravures disséminées dans les livres d'art. Si même il eût vécu davantage, il n'aurait pas trouvé en lui le ressort et dans son talent l’élasticité qui poussent hors de l’ornière. Decamps était aussi entré un moment dans une sorte d’archéologie, lorsqu’avec sa peinture il faisait de la maçonnerie, de la porcelaine, de l'émail; mais, d'un bond, il se tira du précipice où d’autres sont restés. Il est plus sage de l'éviter que de se donner la peine d'en sortir.
Cettequestion d'intervention de l'archéologie dans l’art, qui n'est qu'une puérilité en peinture et en sculpture, a une importance grave et une influence fâcheuse dans l'étude de l’architecture et dans quelques applications à l'industrie. J’y ai fait allusion en exposant les modifications que les styles ont subies; je suis obligé d'y revenir; je le ferai le plus brièvement possible.
Depuis l'ère chrétienne jusqu’au milieu du dernier siècle, les modifications de l'architecture européenne et de toutes les industries de l’ameublement qui en dépendent s'étaient produites dans une même voie. On avait pris pour type l’art des Grecs, et ce type, altéré par les Romains, les Byzantins et les nations gauloises et germaines, qui le transformèrent en style roman, puis gothique, fut ramené plus ou moins à sa pureté primitive aux xvi, xvu° et xvin° siècles. C'est dans les premières années du xix° siècle que, pour la première fois depuis l'antiquité, et à limitation des Romains de la décadence, qui firent des contrefaçons du vieux style grec et égyptien, on eut l'étrange idée de refaire du gothique. L'’Angleterre, la première, s’éprit de cette fantaisie. Bien qu’elle
n’eût pas cessé, surtout en province, de construire en style gothique, on peut dire que le mouvement produit à cette époque eut le caractère d’une réaction. Horace Walpole l’activa, par. manière de passe-temps, gaiement, et sans y mettre d'importance. Les ouvrages sérieux sur les antiquilés gothiques composés par des Anglais, dans notre Normandie et chez eux, prouvent que dès lors la grande et belle architecture dérivée de l'antiquité ne satisfaisait plus les goûts de la nation, qu’il lui fallait une diversion, une distraction : on lui servit le gothique comme un hochet national. C’est à un contre-coup de voisinage et à une réaction du même genre que nous dûmes le Génie du Christianisme, le retour aux antiquités françaises, le succès des publications pittoresques de MM. Nodier et Taylor et des ouvrages élémentaires de M. de Caumont. Inutile de raconter longuement le retour et la vogue du gothique neuf. Il a fait son temps comme mode. Le prince Soltikoff a été le dernier à se bâtir une demeure gothique, et il n’ose pas y entrer. Pas un café quai voulût aujourd'hui d’une décoration à ogives, pas un fabricant de meubles qui osàt faire une chaise à croisillons et à lancettes; j'ai vu refuser à Paris, par le jury de l'Exposition de Londres, la dernière pendule en cathédrale gothique; seul j'ai voté pour son admission, comme ces vieux pécheurs qui puisent de l'indulgence dans le souvenir de leurs fautes. Mon erreur, cependant, n'avait pas été absolue, parce que mes études et mes voyages m'avaient préservé de l’engouement aveugle. Dès mes premiers pas, j'avais fait au gothique sa part, et elle me paraissait juste, bien qu'aujourd'hui je sois disposé même à en rabattre quelque chose. Peu importe. La part du gothique me semblait dès lors purement archéologique. J'avais admiré en Orient les plus belles églises byzantines; j'admirais l’abbaye aux Dames de Caen, qui n’a rien de gothique, qui est toute romane; j'admirais aussi la cathédrale de Reims, qui est toute gothique; et je me disais que ces trois modifications de l'architecture antique avaient, chacune dans leur genre, produit des eflets merveilleux, en dépit de
contre-sens flagrants et des défauts les plus choquants. La question restait celle-ci : Trouve-t-on dans ces modifications le style par excellence qu’on doit prendre pour modèle, qu'on doit adopter comme règle unique dans l’enseignement et appliquer exclusivement à toute l'architecture , AUX arts qui se chargent de l’orner, et aux industries qui la desservent dans la décoration et dans l’ameublement? Prendre pour modèle une copie défectueuse, au lieu de recourir À l'original, est un non-sens; d’un autre côté, parce qu’on est convaincu qu'il existe un type architectural supérieur à ces phases passagères, dédaigner les monuments qu'elles ont élevés et les laisser crouler serait une barbarie: je m'arrêtai en conséquence à cette conclusion : on étudiera dans les classes de l'École des beauxarts le byzantin, le roman et le gothique, dans la mesure qui sera nécessaire pour apprendre à restaurer les monuments construits dans ces styles, ainsi que pour leur accorder la place qui leur appartient dans l’histoire de l’art; mais on ne fera à aucun prix des pastiches de byzantin, de roman et de gothique.
Nous reprochera:t-on d'oublier que le style gothique est l'architecture chrétienne ? Ceux qui répètent cette niaiserie veulent-ils exclure du christianisme tout ce qui a prié sous des nefs à plein cintre ? Nous allons donc retrancher, en premier lieu, les dix siècles qui ont précédé le xrr°, et dont la ferveur religieuse a fait ses preuves sur les bûchers du martyre, sur les grandes routes des rudes pèlerinages, sur les sanglants champs de bataille des croisades, sous les nefs d'immenses et magnifiques églises et dans d'innombrables oratoires: en second lieu, Rome, Constantinople, Nicée, Éphèse, quatre villes qui ont un rôle dans l'histoire de l'Église, et qui ont toujours proscrit le gothique; l'Italie, l'Espagne, tout l'Orient, qui ne l'ont connu qu'au xv° siècle, accidentellement et par importation étrangère; enfin la Russie et l'Amérique, qui ont accepté l’une les influences byzantines et arabes, l’autre les styles à la mode en Europe, à l'époque récente de leur colonisation. Ainsi l'architecture chrétienne par excellence, née au xn° siècle
seulement, et restreinte à la dixième partie de l'Europe, aurait duré dans sa pureté environ cent ans, et se serait effacée haletante, épuisée, élayée, fardée et flamboyante au bout de trois siècles.
Non, dit-on, nous n’excluons aucun style de l'architecture chrétienne, mais nous demandons qu'on revienne en France notre architecture nationale. Ah! c’est un autre thème. Où prend-on notre pationalité? Comme ancienneté, au x siècle, ce n’est pas remonter bien haut : comme territoire, dans l’ancien domaine royal, c’est-à-dire dans cinq ou six départements autour de Paris, c'est bien modeste; et en effet, avant le x siècle, il n’y a pas de gothique, et hors de ces limites c’est un autre gothique, et au delà encore, de l’autre côté de la Loire ou dans la moitié de la France, ce n'est plus du gothique.
Nous abandonnons ces prétentions, disent en än de compte les partisans du gothique neuf; mais nous demandons qu'on revienne à l'architecture gothique, parce que, née sur notre sol, de nos besoins, de nos matériaux, de notre manière de comprendre l'art et ses ressources, c’est le produit original d'une époque créatrice, comme il s’en rencontre rarement dans l'histoire. Faute de pouvoir à votre tour créer un style, adoptez celui-là, car c'est l'architecture forte par excellence, et la seule architecture propre à nos climats.
Une architecture forte, qui s’étaye pour se tenir debout, comme on prend des béquilles pour marcher; une architecture propre à notre climat, qui se mange à la pluie et ne résiste aux vents qu’à force de ferrailles!
Mais, si l'architecture gothique est l'architecture chrétienne, l'architecture nationale, l'architecture forte par excellence, il faudrait l’enseigner dans les écoles de préférence à toute autre, la donner en modèle comme le type unique de l'architecture, et l'appliquer à tout, aux maisons comme aux églises. Le slyle gothique redevient le style français du x1x° siècle, et, comme tout style véritable, il embrasse l'art entier : statuaires, qui imitez la nature dans ses justes proportions, chassez vos mo-
dèles ; peintres, qui vous êtes formés, dans l'étude des plus beaux types et des chefs-d'œuvre de l'art antique, l'idéal que vous Poursuivez, que vous réalisez parfois, effacez-le de votre mé. moire; industriels de toutes sortes, qui avez adopté dans l'ameublement ce qui s’harmonise le mieux avec les habitations modernes, videz vos magasins : tout doit passer sous le niveau du gothique, prendre ses longues proportions et accuser ses profils grêles. Non, non, dirat-on, vous exagérez notre pensée, pour combattre plus à l'aise notre ambition. Suivant nous, l'architecture gothique ne doit servir de type que pour la construction des édifices religieux; on ne prie bien que dans des églises gothiques, tout autre style employé pour les églises est un sacrilége.
Ainsi nous allons avoir deux enseignements, puisque nous aurons deux principes exclusifs, l’un pour le culte, l’autre pour la vie civile; deux corps d'architectes, de sculpteurs, de peintres; deux arts enfin, l'un civil, l’autre religieux. Que de puérilités, bon Dieu! Coupons court à ce bavardage. Je mainliens ma conclusion : on enseignera à l'École des beaux-arts l'art grec d'après les données les plus exactes, fournies par les monuments de la plus belle époque, à ce moment précis et de courte durée où la pureté d'un art primitif et timide préside, Sous Périclès, à un vaste. développement de constructions. Puis on comprendra dans un cours d'archéologie toutes les modifications de l’architecture grecque, qu'on appelle des styles, modifications indiennes, chinoises, byzantines , arabes, romanes, gothiques, et on les étudiera dans leurs plus beaux monuments, suivant l'importance du rôle qu'elles ont joué dans l'histoire de l’art. Les jeunes architectes, ainsi formés, iront à l'École de Rome, à l'École d'Athènes, et con: tinueront à donner une part de leur temps, la plus grande, à l'étude des monuments de la belle époque; une part aussi, minime il est vrai, mais tout aussi consciencieuse, aux monuments des époques de décadence, de telle façon qu'ils reviendront en France parfaitement capables de restaurer une église gothique, comme Duban l'a prouvé à la Sainte-Cha-
pelle, ou d'en construire de nouvelles, comme l'ont fait MM. Gau et Ballu à Sainte-Clotilde. Quand il se rencontrera des hommes de la trempe de MM. Lassus et Viollet le Duc, qui auront consenti, après avoir fait une bonne étude de l’art antique, à consacrer leur vie et leur talent à l'architecture gothique, et qui se seront complétement rendus maîtres de cette modification admirable, alors, si la mode pousse à construire des églises gothiques aussi ressemblantes que possible aux plus beaux édifices de ce style, on leur en confiera de préférence l'exécution, c'est de toute justice. Mais là n’est pas l’enseignement de la jeunesse, ni l'avenir de l'architecture au xx siècle.
L’antiquité étudiée dans les monuments de l’Attique et appliquée aux constructions modernes, comme le firent Palladio et Balthazar Peruzzi, en appelant à un commun concours la sculpture et la peinture, c'est là tout le secret de l'architecture nouvelle tant désirée, si vivement attendue. Apprendre l'architecture des Grecs à l’école, l'étudier en Grèce, observer comment les grands artistes italiens et français ont appliqué cette même architecture aux besoins de leur époque dans les palais et les simples demeures, se former à travers cet enseignement un idéal, le suivre et le développer, puis, de retour dans sa patrie, quelle qu’elle soit, la Finlande ou le Mexique, Paris, New-York, Madrid ou Saint-Pétershourg, étudier les besoins des populations, les conditions du climat, la nature des matériaux, puis enfin créer, tel est le seul moyen de retrouver certaines beautés dignes de l'antiquité, et dont on pourra faire un art nouveau.
On invoque, en effet, dans les revues et dans les journaux, une architecture nouvelle, comme sur les murs on demande un remplaçant et des apprentis; mais telle chose ne se trouve pas tous les jours, et ne s'est jamais trouvée. Les générations, depuis vingt siècles, ont modifié l'architecture mère qui est au haut de l'Acropole d'Athènes, suivant leurs besoins et les matériaux qu'elles avaient à leur disposition : elles n’en ont pas fait de nouvelle. Faire du nouveau en architecture res-
semble beaucoup aux efforts de ceux qui, avec tous les éléments de la langue française, forgent des mots et essayent des constructions inusitées. N'y a-til donc pas dans les formes de l'architecture antique, comme dans celles de la langue de Bossuet, de quoi tout rendre et tout exprimer? Lorsqu'Ictinus, assisté de Phidias, construisit le Parthénon, cinquante ans après que le temple de Thésée s'était élevé dans la ville d'Athènes, on ne se plaignit pas qu'il eût copié son devancier, qu’il n'eût rien fait de bien nouveau, car dans l'architecture le nouveau c'est l'impossible, c’est l'absurde, c’est le sculpteur cherchant à former une figure humaine différente de l’homme créé par Dieu; Ictinus n’avait point de ces vues folles, mais dans son Parthénon il atteignit la perfection idéale de l'architecture, et c'était là une nouveauté saluée par la Grèce d’un bruyant applaudissement qui s’est prolongé jusqu’à nous.
Avons-nous d'autres besoins que l'antiquité grecque et romaine, qu'aux xvi*, xvn° et xvin° siècles? Oui. Avons-nous à notre disposition d’autres matériaux? Oui, et c’est là ce qui doit modifier notre architecture, ce qui ouvre aux arts une ère nouvelle. Le fer, le zinc, la tôle de fer émaillée, le verre et la faïence en énormes et solides surfaces, sont des éléments rouveaux d'architecture. Je dis nouveaux, parce qu'ils n’ont jamais été employés avec la facilité et dans la proportion qu'ils présentent aujourd’hui; et je ne compte que ceux-là, divers matériaux et procédés en apparence excellents étant encore à l'essai. Il est impossible de ne pas remarquer dans la longue marche de l'humanité que les ressources ont crû parallèlement avec les besoins dans toutes ses grandes innovations. Qu'’exige aujourd'hui de l'architecture une démocratie bientôt universelle ? de vastes espaces ouverts à tous pour prier en commun, pour discuter en public sur les intérêts généraux, pour se divertir à bon marché en obtenant la qualité par la cotisation de la quantité, pour faire des expositions et concours de tous genres, pour célébrer enfin les fêtes nationales. Les villes sont mal à l'aise dans leurs murs, elles débordent sur leurs enceintes, et les terrains acquièrent
une telle valeur au centre que les caves sont rendues habitables, que les cours sont vitrées, et que les rues et places seront bientôt couvertes pour faire appendice aux maisons. Comment répondre à ces besoins? Est-ce avec des monceaux de pierres de taille? Est-ce quand le bois de charpente à grande portée devient tous les jours plus cher parce qu'il est plus rare? Non, c’est avec le secours des industries de la mé. tallurgie, de la céramique et des verreries; je dis avec le secours, avec la participation de ces matériaux, car Dieu nous garde d’une architecture de palais de cristal et de cages à pourlets exécutée exclusivement en métal. Persuadons-nous bien qu'après une première folie d'engouement l'architecture en fer deviendra l'exception, et l'architecture en pierre associée au métal, la règle. Neuf fois sur dix la pierre reprendra ses droits, parce qu’elle est d’un emploi facile, constant, durable et à bon marché, et c'est par cette raison que la véritable architecture des architectes dominera toujours l'architecture d'expédients des ingénieurs et des jardiniers. On ne fera pas de l’architecture en fer parce qu’elle est meilleure que l'architecture en pierre, parce qu’elle dure plus, parce qu’elle coûte moins; on emploiera le fer comme la pierre, comme le bois, comme la brique, là où il est nécessaire d'en faire usage. Bien plus, je conseille de résister à la tentation de s'en servir, dès qu'on peut s'en passer. Le fer est un agent capricieux, fantasque; son caractère ne se soumet pas facilement au caractère de ses associés obligés, la pierre, le bois, la brique. Cependant il est parfois nécessaire de recourir au fer: l'architecte Louis en a rempli son théâtre de la rue de Richelieu; Brebion, en l’année 1780, s'en est servi au Louvre pour faire le comble du grand salon carré; on y aura recours encore, et d'autant plus facilement aujourd’hui que des maîtres de forges habiles se prêtent avec adresse à tous les besoins de l’art. Rédigez donc votre programme, sachez ce que vous voulez et expliquez-vous; alors l'architecte combinera son œuvre suivant vos exigences, et il mettra du fer partout où l'emploi de la pierre ne répondra pas aussi bien aux grandes portées, aux vastes espaces que vous
réclamez. Pourquoi le véritable architecte serait-il atteint de sidérophobie? Les ingénieurs seuls ont pu répandre ce mauvais bruit. Loin de là, l'architecte emploiera le fer suivant les besoins de l'architecture; mais, du moment où il en fera usage, étant convaincu de la nécessité de son emploi, il ne s'en cachera pas, il n'ira pas le dissimuler sous la couleur du bois ou de la pierre, en affectant les formes propres au bois et à la pierre: non, il prendra résolüment le fer parce que c'est du fer, et il déduira ses formes de sa nature même. des outils qui le forgent, des qualités qui font sa force; bien plus, il l'accusera franchement partout où il en fera usage, el le fer deviendra dans ses mains une ressource pour l’ornementation. Sortira-t-il de ces exigences et de ces combinaisons une architecture nouvelle? Oui et non. Oui, si le romain de l'Empire, le byzantin des Grecs, le roman de Ravenne et de France, l'arabe de Damas, du Caire, de Grenade et de Konieh É le persan d'Ispahan, les gothiques français, anglais, allemand, l'italien du xrm° siècle, les renaissances de tous les pays au xvr siècle, le style de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, de la République et de l'Empire, sont comptés pour des architectures; non, si les changements introduits par nous dans l'architecture des Grecs ne sont que des modifications de ce style, déduit lui-même des architectures antérieures, mais arrivé dans l'Attique, dans les mains d’une nation divinement douée, à son apogée de pureté et de grandeur.
Modifier ainsi l'architecture, c’est connaitre son origine et ses lois, la fermeté de son principe et l’élasticité de ses règles ; c'est avoir étudié aussi les ressources offertes par les nouveaux matériaux, et les besoins indiqués par les nouvelles exigences de la civilisation; c’est, en un mot, être assez habile pour tirer également parti des éléments anciens et nouveaux: c’est le rôle de tout le monde, et plus particulièrement de quelques architectes d'élite, formés dans un enseignement raisonné, sérieux et exclusivement classique.
L'atelier du maître, les classes-et les concours de l’école laissent dans la vie de l'élève, de sept heures du soir à dix,
une lacune que l’estaminet, le bal de la Chaumière et pis encore remplissent régulièrement, tandis que ces trois heures précieuses pourraient recevoir un utile emploi. Léonard de Vinci, Michel-Ange, Dürer, Poussin, Rubens, étaient trèsinstruits des choses de la science, de l’histoire et des lettres, et nous offrent des exemples à suivre. Tout artiste qui ne voue pas son avenir, qui ne met pas son ambition à peindre des chenils, des singes habillés, des légumes et des chaudrons, devra donc se préparer par des études qui meublent la tête et fortifient le jugement. On a le temps à l'école, et quand le moment de créer et de produire est venu, on ne l'a plus. Il faut alors jeter bas toutes les entraves; comme un lutteur se dépouille du vêtement qui l'incommode, l'artiste créateur laisse de côté livres et lectures, il produit avec ce qu'il a appris, au risque de ne pouvoir plus produire s'il est obligé d'apprendre encore. L'école est la préparation de la carrière ou du voyage de l'artiste; une fois en route et le sac sur le dos, il vit des provisions faites avant le départ, il ne compte pas sur les auberges.
De même que vous remplissez la mémoire de vos enfants des vers de Virgile, d'Horace, de Corneille et de Racine, sans craindre d'étoulfer leur originalité naturelle sous ces richesses d'emprunt, de même aussi vous meublerez la tête des jeunes artistes avec les inventions charmantes de l'antiquité, les compositions gracieuses de la poésie, les beaux faits de l’histoire, afin que leurs esprits nourris de bonne heure à ces sources fécondes alimentent naturellement leur inspiration. Je voudrais davantage. J'ai une si haute idée de l'artiste, de sa vocation, de sa mission, que j'ambitionnerais pour lui des recherches infinies. Rien ne me semblerait de trop : la pureté du langage, l'harmonie des mouvements, la poésie des idées, des délicatesses de femme, une propreté d'hermine, l'euphémisme en tout. Mais laissons ces rêves d’avenir, revenons à la réalité du présent. C'est à un manque presque COM:plet de culture qu'il faut attribuer la pauvreté des idées de nos peintres et la médiocrité de nos statuaires. Cette infé-
ET DE L'INDUSTRIE. 369 riorité de l'éducation, cette ignorance humiliante, paralysent les artistes les mieux doués dans toutes leurs manifestations et dans les moindres circonstances de la vie: elle leur cause cet embarras qui les rend sauvages, elle produit cette sauvagerie qui les rend inutiles à la cause de l’art quand ils devraient au contraire, avec fierté et le verbe haut, défendre ses intérêts, quand il leur siérait si bien de lutter par la parole, ou la plume à la main, avec ces faiseurs de phrases et ces barbouilleurs de papier qui tyrannisent les artistes, faussent les idées du public et compromettent l’art lui-même. Le silence des peintres et des sculpteurs sur la théorie de leur art est un autre symptôme de l’imperfection de leur éducation. Depuis cinquante ans, quel ouvrage citer, historique, théorique ou pratique, émanant d’un grand artiste? Quand un peintre fait un article de revue qui a le sens commun et ne semble pas écrit par un porte-faix, on crie au miracle, sans songer que dans l'antiquité et à l'époque de la Renaissance c'était, pour ainsi dire, l'exception quand un artiste n’avait pas publié, ne projetait pas au moins quelque ouvrage sur son art depuis ses conditions pratiques, ses procédés matériels, jusqu'aux données les plus élevées de l'esthétique, jusqu’aux problèmes les plus délicats de la théorie.
Ces trois heures du soir seraient remplies à l'école par des cours et des lectures. Les élèves auraient la liberté de choisir ceux qu'ils désireraient entendre, maisils contracteraient l'obligation d'en faire des résumés, et ces rédactions concourraient pour une part dans les examens, en même temps que les meilleures seraient couronnées par des prix. Je mentionnerai quelques-uns de ces cours.
En premièreligne, un cours d'anatomie. Cette étude pourrait être placée dans les classes mêmes, tant elle semble importante, tant elle doit être élémentaire; mais, en la reléguant dans les cours du soir, mon intention est de lui ôter une part de son importance et de la remettre à sa véritable place. L'artiste doit avoir appris l'anatomie sur les bancs de l’école, afin qu'arrivé à l’âge où l’on produit, où l'on crée, il puisse
Il. DU
l'oublier, n’en conserver que la conscience et n'être pas mordu de la prétention d’en faire montre. L’anatomie est aux sculpteurs et aux peintres ce que le latin et le grec sont aux poëtes, ce que l'instruction est aux gens du monde, quelque chose que l’on sait et qu’on se garde bien de laisser voir. Une femme qui ferait la révérence comme elle l'a apprise de son maître de danse exciterait le rire et passerait pour une provinciale; un écrivain qui cite du latin est tenu pour pédant ; les artistes qui affichent leur science anatomique, comme Michel-Ange et son école, choquent et refroidissent les spectateurs. Il ne faut donc pas montrer ce qu’on sait d'anatomie, mais on doit apprendre afin de rendre les mouvements non pas seulement dans leur possibilité et leur vérité, mais avec la conscience du mécanisme qui les a produits.
Les anciens ont dessiné et modelé admirablement bien la figure humaine sans étudier l'anatomie; ils voyaient notre machine en mouvement chaque jour et à toute heure, et ils en devinèrent le mécanisme par l'observation attentive du jeu de chaque membre. L'art trouvait mieux son compte dans cette étude pratique et vivante que dans la sèche étude de l’ostéologie. Je ne voudrais pas que nos jeunes artistes devinssent, en ces choses, beaucoup plus savants que les artistes de l’antiquité, M. Gerdy a cru pouvoir prouver, je le sais, dans son Anatomie des formes extérieures du corps humain, que les anciens, dans leurs statues , et les maîtres de la Renaissance, dans leurs tableaux, ont commis les plus grossières fautes contre l'anatomie. C’est un peu avec cette science, ce n'est pas entièrement avec elle que nos artistes surpasseront ces grands devanciers. Trop étudier anatomie serait se jeter dans des curiosités inutiles, dans une science superflue. On ne doit pas perdre de vue, il est vrai, que les conditions de la société ont tellement changé, qu'aujourd'hui, sans avoir étudié notre construction par l'anatomie, la statuaire antique et le modèle, on ne connaît pas le corps humain. L'élève de l’école suivra donc un cours général d'anatomie, d'ostéologie et de myologie; mais, devenu maître de ces trois bran-
ches d'une même science, il regardera attentivement la nature, afin d'apprendre de Dieu, l'ouvrier modèle, le soin qu'il a pris de cacher ce mécanisine admirable, qu'il avait plus d'intérêt à montrer, lui, le créateur, que l'artiste, qui n’en est que le copiste.
Il manque un ouvrage et un professeur à cet enseignement. En effet, il ne s’agit pas de la science anatomique de l'École de médecine, mais de l'anatomie dans ses rapports avec les formes extérieures du corps humain , et, bien que des tentatives fort estimables aient été faites pour rattacher ce côté de la science à l’art antique et à la pratique de l'art, cependant un ouvrage méthodique, servant à l'enseignement et pouvant toujours être consulté avec profit, devrait étre demandé à un artiste assez médecin ou à un médecin assez artiste pour le composer et en suivre les déductions dans l'enseignement.
Après celte étude, je placerais un cours d'esthétique dans les conditions pratiques de l’art. Je lui donnerais pour professeur l'esprit le plus ingénieux, la nature la plus délicate qu’on pût trouver parmi les artistes les plus forts ou les amateurs les Inieux exercés.
Un cours de l’histoire de l'architecture. Savoir comment ce grand art a répondu par ses transformations successives aux besoins créés par les goûts de chaque époque, à ses moyens d'exécution et à ses matériaux, c’est se préparer à répondre aux besoins de notre temps et à trouver le grand problème qu'appellent de nos jours l'esprit d'association, la réunion facile d'immenses capitaux, les procédés rapides d'exécution et l'emploi de matériaux parfaitement appropriés et mis par leur bas prix à la portée de la spéculation. L'architecture n'est pas indépendante du mouvement général de ja civilisation; elle en est, au contraire, l'expression vivante, la traduction matérielle, Professer l’histoire de l'architecture, c’est faire l'histoire des peuples par leurs monuments. Voyez à quelle hauteur doivent se placer le maître et ses élèves, quels horizons étendus, quelle carrière immense ouvre ce cours.
A qui confier cet enseignement? À un esprit distingué qui, après une forte éducation classique, aura remporté le grand prix d'architecture; qui, après un séjour à Rome et à Athènes, aura étudié les monuments de tous les peuples, depuis les pyramides d'Égypte jusqu’au pont tubulaire du détroit de Menai, depuis le Parthénon jusqu'aux grandes gares de chemins de fer. Comme Hérodote à Olympie, il dirait aussi à ses auditeurs : « Ce que je raconte, je l'ai vu.» Et soyez sûr qu'il serait écouté avec fruit par ses élèves.
Un cours d'histoire générale. Le peintre a été dans l'antiquité et au moyen âge le véritable historien; il pourra reprendre cette noble mission quand il aura appris à lire dans l’histoire le jeu des grandes passions, à saisir dans ses annales les scènes qui font vibrer ies cordes du cœur, éclater la note humaine, quand il saura pénétrer les grands hommes et s'en pénétrer. Il nous faudrait ici un professeur éloquent, inspiré par la poésie de l’histoire, faisant revivre par la magie du langage les âges primitifs, les actions généreuses et les hauts faits, parvenant ainsi à détacher la jeunesse du prosaique réalisme et à la transporter dans le monde pittoresque de l'héroïsme de tous les temps. Que n’apprendront-ils pas dans ce cours? Une chose surtout leur sera enseignée, démontrée à chaque pas: c’est que la ruine des empires entraine tout, tout, jusqu’au souvenir des races disparues, tout, excepté Îles œuvres de l'imagination et les créations de l'art. On croit qu’elles sont perdues ou ruinées parce qu’elles sont délicates et fragiles; mais elles renaissent, sinon dans leur splendide intégrité, au moins dans des fragments dont la mutilation voile les défauts et laisse notre admiration deviner toutes leurs beautés. C'est que les chefs-d'œuvre sont animés d’une vie particulière. Tandis que tout ce qui vit doit mourir, les œuvres de l'imagination vivent et ne meurent pas. On les anéantit, et elles renaissent sous une forme différente, conservant jusque dans {es reproductions Îles plus imparfaites la pensée créatrice.
Un cours d'archéologie. Je voudrais que les élèves prissent
de celte science ce qu’elle a de fécond, et qu'une fois hors de l'école ils ne fussent plus tentés de l’étudier; comme ces passions dont on est facilement désabusé à l’âge où on ne doit plus les éprouver, quand on les a déjà ressenties dans sa jeunesse, et qui, au contraire, deviennent des entrainements irrésistibles quand on en est atteint alors pour la première fois : ainsi l’archéologie, apprise de bonne heure, devient une ressource pour toute la vie de l'artiste; étudiée tardivement, c'est une mer sans fond et sans rivages, où il se perd corps et biens.
Un cours de littérature, Je ne veux pas sonder l’abime d’ignorance dans lequel sont plongés et vivent les artistes. Qu'il suflise de dire que ce grand mot de littérature cachera , au MOINS pour les élèves des premières années, des leçons d’orthographe, de grammaire et de style.
Je n'ai certainement pas épuisé la liste des cours que réclameront les développements de l'enseignement de la jeunesse artiste; il en sera de même des lectures, dont J'indiquerai sommairement quelques-unes. Je dis lectures, et non pas cours, parce que leurs sujets ne comportent pas un grand nombre de séances et qu’elles suffiront seulement à remplir utilement quelques heures. Ainsi , un cours de chimie générale serait déplacé à l’École des beaux-arts, tandis que des lectures sur la chimie appliquée aux arts peuvent donner aux Jeunes architectes et aux jeunes peintres des notions qui leur seront utiles dans toute leur carrière, soit en les dirigeant dans leurs manipulations, soit en leur permettant de juger en connaissance de cause les matières qu'ils sont obligés d'employer et qui assurent, par leur bonne ou mauvaise composition, la destruction rapide ou la conservation indéfinie de leurs œuvres. Il en est de même d’un cours de physique, dont l'étendue surchargerait inutilement la mémoire des élèves; mais des lectures qui expliqueraient aux jeunes gens d’une manière saisissante de difficiles problèmes d'effets de lumière et de perspective, ainsi que la théorie si curieuse, si intéressante aussi, du contraste des couleurs, seraient cer-
374 JNION DES ARTS
tainement les bienvenues. Quand on sait que le Parthénon et probablement tous les monuments grecs de la belle époque n’ont pas une seule ligne droite, soit horizontale, soit verticale, et que les déviations de chacune d'elles en courbes et en inclinaisons vers le centre sont un problème mathématique insensible à la vue et qui concourt à l'harmonie de l'impression générale, on apprend qu'il ÿ à daus les arts, comme dans la nature, des principes cachés qui méritent d'être étudiés, et dont nous devons chercher la raison, bien qu'ils échappent à une perception superficielle. Le contraste des couleurs est de cette ‘nature : il a’ses règles, ses principes; et nous semblons l'ignorer. Aux architectes je dirais : Étudiez la loi des courbes et des inclinaisons, puisqu'on a pu sur l’Acro: pole d'Athènes en retrouver l'économie; aux peintres : Rendezvous maîtres de la théorie du contraste des couleurs, puisque vous avez le bonheur de posséder l'homme de génie qui a arraché à la nature le secret de ses harmonies et vous a mis à même de tirer des conséquences, utiles dans l'application, de inille faits que vos prédécesseurs ont eus sous les yeux sans les voir. J'ai entendu des gens habiles se moquer des recherches de M. Chevreul, j'ai vu de grands artistes hausser les épaules en disant (et ils croyaient dire quelque chose de spiriluel) que Titien, Corrége et Rubens n'avaient pas étudié les règles du contraste des couleurs. Tout cela n’empêcha pas M. Chevreul, avec une persévérance que Dieu donne à la conviction, de propager ses idées, et rien n’empêchera qu'avant peu sa théorie ne soit une part obligée de l'enseignement et une condition des examens, un système qu'il sera aussi nécessaire de connaître que les proportions de la figure et les règles de la perspective dans l'exercice des arts, que l'orthographe et l'arithmétique dans la vie privée. Vous croyez qu’on pourra devenir coloriste mathématiquement? me dira-t-on. Je n'en doute pas, comme on devient musicien en étudiant la musique; seule ment, si l'étincelle sacrée manque, vous ne créerez rien en musique, rien en peinture. Mais n’abordons pas ce sujet, revenons à nos lectures. Il est bien entendu que l’enseigne-
ST DE L'INDUSTRIE. 474 ment suivi, l'étude approfondie à fait place à des aperçus ingénieux et rapides, à des expositions éloquentes mais restreintes. Ainsi au cours d'archéologie générale s’ajouteraient utilement des lectures sur des points particuliers de cette étude. MM. Viollet le Duc et Lassus seraient invités à présenter en quelques soirées leurs idées et le résultat de leurs recherches sur l'architecture gothique; M. Didron, sur l'iconographie chrétienne; M. Rio, sur l’art religieux; M. Beulé, sur ses fouilles à l'entrée de l’Acropole d'Athènes. MM. Ch. Blanc. Montaiglon, Jeanron, Dussieux, feraient l’histoire de quelques peintres. M. Vitet prendrait deux ou trois séances pour lire son étude charmante sur Le Sueur et pour raconter la vie du Poussin, qui, semblable à celle des grands philosophes de l'antiquité, peut être donnée en modèle aux jeunes gens. M. de Chennevières dirait ce qu'a été l’art en province. M. Ruprich Robert rendrait compte de ses observations sur la botanique dans son association avec l’ornementation peinte et sculptée. Horace Vernet, Ingres, Delacroix, Decamps, viendraient successivement exposer leur manière de voir la nature, de comprendre le beau, de rendre leurs idées; Courbet et Clesinger eux-mêmes seraient admis à expliquer, ou à excuser, leur brutal système de peinture et de sculpture. Un jour, un grand anatomiste exposera une lumineuse théorie sur les races humaines, d’après leur constitution et leurs types. Un autre jour, le père de Ravignan décrira dans son magnifique langage les beautés du christianisme et les ressources que les arts peuvent trouver encore dans son histoire. Après lui, M. Michelet montera en chaire et racontera, ou plutôt il peindra la guerre des Gaules au point de vue gaulois, et les croisades comme les raconterait un compagnon de Saladin, car, dans ces grandes émotions, il est une voix qu’on n'a pas entendue, celle du vaincu; Gaulois et Arabes peuvent dire, comme dans la fable : Si nos confrères savaient peindre ! Quand on placardera à la porte de l'École des beaux-arts les lectures de la semaine, il y aura grand émoi dans le monde artiste, car on y apprendra des choses inattendues : MM. Saint-Marc Girardin ou Sainte-Beuve analysant
les beautés pittoresques de notre théâtre dramatique, M. Thiers communiquant ses vues sur la renaissance des arts à Florence, M. Cousin développant ses idées philosophiques sur le beau; M. Mérimée racontant son tour de France, revue spirituelle et instructive de nos monuments; M. Botta discutant la priorité des Égyptiens dans la culture des arts: le duc de Luynes recherchant les origines asiatiques de l’art grec. Il est impossible qu'au contact de ces grands esprits, de ces voix éloquentes, la nouvelle génération artiste ne sente pas sa mission s'élever et sa responsabilité grandir.
Je n’ai point l'intention d'épuiser un programme qui aura pour caractère principal l’inattendu , et pour utilité première d'introduire dans l'enseignement l'intérêt, la passion, la vie en un mot, ce ressort si détendu de nos jours, et qui doit reprendre son énergie.
Une bibliothèque et une collection d’estampes seraient le complément de cette éducation. L'une et l'autre, assez restreintes et toutes spéciales, s’augmenteraient principalement de legs des artistes, assurés de la reconnaissance de leurs camarades par une estampille à leur nom qui éterniserait sur leurs gravures et sur leurs livres le souvenir de leur générosité. Une bibliothèque spéciale des arts comprend environ 1,000 bons ouvrages in-8°. Le reste est une insipide redite qui ferait prendre en dégoût les arts et l’érudition aux élèves auxquels on en imposerait la lecture. La bibliothèque admettra en outre environ 3,000 volumes d'ouvrages à figures qui présentent, dans leurs planches, l'histoire de l’art par ses monuments. Elle acquerra plusieurs exemplaires de quelques livres classiques et usuels pour les mettre à la disposition de tous ceux qui ne peuvent les acquérir. La collection d’estampes devra offrir, en belles épreuves, les œuvres complètes des maîtres, j'entends des peintres graveurs et des grands graveurs; tout le reste, y compris les doubles des gravures des maîtres, sera distribué en recueils archéologiques et classé méthodiquement par ordre chronologique, avec des catalogues spéciaux pour les différentes natures de recherches. Il
ne faut pas davantage aux artistes, aux élèves, aux apprentis et aux ouvriers. [ls ne sont pas et ils ne doivent pas devenir des bibliophiles et des érudits de profession, mais ils viennent chercher commodément et rapidement, suivant leurs inspirations et mille directions différentes, qui les diverses représentations d’un sujet dont il est préoccupé, qui une pose, un type particulier, une nature exceptionnelle, qui un détail de costume, de coiffure, d'ameublement, — que sais-je? Souvent l'artiste y viendra feuilleter au hasard et en rapportera plus qu’il n’était venu chercher. Ce qui distinguera cette bibliothèque de toutes les bibliothèques de Paris, c’est qu’elle restera ouverte lessoir quand ses sœurs fermeront, et qu’on l'ouvrira le matin quand les conservateurs des autres bibliothèques dormiront profondément. J'entends tous les jours de l’année, sans une seule exception, de cinq heures du matin à dix heures du soir.
DES MODIFICATIONS QUI DOIVENT ÊTRE APPORTÉES À LA DISTRIBUTION DES PRIX DE L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS; DU DÉVELOPPEMENT DE L'ÉCOLE DE ROME, ET DE L'ÉDUCATION ARTISTE PAR LES VOYAGES.
Quelques prix dus à de Bénérpuses fondations et les grands prix accordés par l'État sont la récompense des st et le but de leur ambition. Ni les uns ni les autres ne répondent à l'importance et au développement que les arts ont pris; ils atteignent quelques sommités, ils laissent exposés aux séductions les plus compromettantes des talents naissants qu’il importe d'aider et de soutenir à ce moment difficile des premiers pas dans la carrière.
MM. de Caylus, Latour-Landry, Leprince, Le Clère et Des-
chaumes ont été de généreux fondateurs de prix pour des
! Je ne crois pas nécessaire, si même l'espace ne me manquait pour de longs développements, d'exposer les raisons qui rendraient cette bibliothèque si utile aux artistes et aux ouvriers artistes de la capitale, ni de démontrer la facile exécution de ce service public, pendant toute lannée, de cinq heures du matin à dix heures du soir. Je dirai seulement que cette bibliothèque artiste, publique pour tous, devrait être disposée tout entière en pupitres, pour que les jeunes gens pussent dessiner,
études spéciales et des cas déterminés; ils trouveront des imilateurs, et nous verrons un jour les prix si nombreux, que les élèves seront assurés, au bout de chacun de leurs efforts, d’une récompense honorable et d’un moyen d’alléger les sacrifices faits par leurs familles. Ce point est important, car une délicatesse propre aux natures distinguées ravit souvent aux études de l’art les sujets qui promettaient le plus. Ces jeunes gens voient le grand prix de Rome si éloigné, ils voient
copier et calquer à leur aise. Je dis calquer, quoique ce soit une dérogation aux règlements ordinaires, parce que, excepté les œuvres des maitres qui doivent être scrupuleusement respectées, les autres gravures ont peu à souffrir de ce genre de reproduction , quand on exige l'emploi de crayons d’un certain numéro; parce qu’en outre il importe de fournir aux jeunes artistes ce moyen de recueillir rapidement les nombreux détails, les analogies, les objets de comparaison qui forment comme les matériaux des études poursuivies dans l'atelier et à l'école. S'il doit en résulter pour quelques ouvrages élémentaires et classiques une ruine certaine au bout d'un petit nombre d'années, le grand mal! on en rachètera de neufs, et le temps qu'on aura épargné aux artistes rachètera lui aussi avec usure ces quelques écus perdus.
On me permettra de citer dans cette note, sans y rien changer, ce que j'écrivais au mois de mai 1848. L'article était composé et il allait paraître lorsque la Presse fut suspendue. C'est dans ses premiers jours de retour à la liberté, le 16 août, qu’elle le publia. Les idées qu'il renferme sont aussi neuves et aussi applicables aujourd'hui qu'il y a trois ans, tant est grande l’ardeur à adopter les propositions fécondes.
{DES BIBLIOTHÈQUES DES OUVRIERS, ET DE L'ABUS DES VACANCES { DANS LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES.
«On s'occupe beaucoup du peuple, et particulièrement de son instruc- «lion, mais je ne vois pas qu'on ait encore institué pour lui quelque chose «qui révèle une idée ou qui porte en soi un germe fécond d'avenir. Le peuple «ne s’abuse pourtant pas, au moins il ne s'abuse pas longtemps, et quand «il voit un général ou un palais prendre son nom, il sait tout d'abord ou il «comprend bientôt la valeur de ces compliments; il va au positif, il demande «du réel, il cherche autour de lui les hommes vraiment dévoués à sa cause, «car ceux-là font peu de phrases et beaucoup de bien.
«Ces idées me sont venues à propos de ce fatal écriteau que je vois ap- «pendre si souvent à certaine grande porte de la rue de Richelieu. Je me «rencontre là avec une foule désireuse comme moi d'utiliser sa journée, et «nous lisons avec un sentiment commun d’amertume et de désappointement
de si près les charges qu'ils imposent à leurs parents, que bientôt le découragement s'empare de leur âme, et ils vont demander aux ateliers d'ornemanistes et de dessinateurs industriels une assistance qui ne leur est donnée qu’en échange de leurs qualités les plus précieuses et de tout leur avenir d'artiste. D'un autre côté, autant il était naturel d’avoir pour chaque art un seul grand prix tous les ans quand le nombre des artistes était restreint, et quand la protection de l'État était
« l'arrêt que voici : La Bibliothèque nationale est fermée depuis le..... jus- «qu'au. .... unclusivement. La foule s'écoule : les uns rentrent chez eux en «regrettant le temps perdu; les autres, ne sachant comment l’employer, «l'emploient mal.
« Pour moi, j'ai occupé ce loisir forcé à me demander pourquoi, après «avoir réduit la journée de travail de deux heures, le Gouvernement n'avait «pas donné aux ouvriers le moyen d'employer ces deux heures à cultiver « leur intelligence. Ne disait-on pas dans le décret que tel était le but de «cette diminution des heures de travail? On n'ignorait pâs qu'un ouvrier «ne peut lire et s’instruire qu'aux heures de repos qui précèdent ou suivent «les heures de travail, ou bien aux jours des dimanches et des fêtes. Mais « justement Îles bibliothèques sont fermées le matin, elles sont fermées le «soir, le dimanche on les ferme à double tour; et quand des fêtes laissent «chômer les ateliers plusieurs jours de suite, on placarde bien vite à 1a « porte le grand écriteau des vacances.
«À une époque où je m'occupais de l’organisation des bibliothèques pu- «bliques, j'ai voyagé en Angleterre, en Allemagne et en Italie pour exa- «miner la composition des collections publiques, leur personnel et leurs «règlements. À Gênes, je poursuivais cet examen quand le dimanche ar- «riva. Là , comme ailleurs, les bibliothèques publiques se ferment, et j'étais «les bras croisés. Mon domestique de place, compatissant à mon désœu- « vrement,;"me dit : — Vous pouvez employer votre journée; nous avons à «Gênes une bibliothèque publique qu'on ne ferme jamais : c’est la biblio- «thèque du peuple; elle ouvre au point du jour en été comme en hiver; «elle ferme à minuit, et n’a de vacances ni le dimanche ni les jours de « fête. — Je crus un instant que ce compatriote de Christophe Colomb vou- « lait donner à sa ville natale tous les mérites à la fois, et ceux qui rendent «célèbres au grand jour et ceux qui font bénir dans l'ombre.
«J’allai à la bibliothèque du peuple; voici ce que je vis, ce que j'appris : «vers 1790 vivait à Gênes un homme de bien, Paul-Jérôme-François Fran- «zoni, Il dévoua sa vie à l'éducation des apprentis pauvres, au bien-être «des ouvriers. I avait vu, dans une longue et bienfaisante carrière, que le «peuple va au cabaret faute de pouvoir aller ailleurs et lit de mauvais
réservée à des artistes qu'il adoptait, et dont il prenait, pour ainsi dire, charge d'âme, autant, aujourd’hui que les conditions sont entièrement changées, ces prix sont-ils insuffisants. Autrefois le grand prix donnait droit à une pension pendant trois années pour continuer ses études à Paris et à un séjour de trois années à l’école de Rome; autrefois aussi le nombre de ces élèves de Rome n’était pas limité; le surintendant des bâtiments désignait à la bienveillance royale, en dehors du premier prix, les jeunes gens dont les efforts ou les qualités exceptionnelles avaient mérité cette faveur. Avec une organisation aussi élastique, Barye n'aurait pas été privé, après avoir obtenu deux fois le second prix, de ce moyen de développer ses qualités éminentes ; il eût été envoyé à Rome hors
«livres parce qu'on ne lui en donne pas de bons. En mourant, vers 1778, «il légua sa bibliothèque (10,000 ouvrages usuels) à ses amis les ouvriers, «consacrant à cêtte œuvre pie, et sa maison pour la loger, et sa fortune pour «assurer le rude service tel qu'il l'entendait. Voici son règlement : Nul prêt «de livres au dehors; place pour tous les lecteurs qui se présentent; ouverture «dela bibliothèque au point du jour, c'est-à-dire à cinq heures du matin en «été, à six heures en hiver; fermeture à minuit; pas de vacances, pas de «clôture un seul jour de l'année, sans excepter ni les dimanches ni les «jours de fête.
«J'entrai dans cette bibliothèque : elle était remplie de lecteurs qui pa- «raissaient être des ouvriers, la plupart associés deux à deux, lisant dans le «même livre ou regardant ensemble des gravures; quelques érudits profi- «taient, eux aussi, pendant la fermeture des autres bibliothèques, de la libé- «ralité de Franzoni. L'ordre semblait se maintenir par la volonté. de tous, «le silence par le besoin de chacun. Je pris connaissance, au moyen d'un «catalogue régulier, de la composition de cette collection : c'est bién ce qui «convient : des livres usuels et des manuels, des encyclopédies et des traités «de tous les arts, des livres d'histoire et de voyages. Je m'approcbai de «l'employé de service : il était simple et prévenant; je sus de lui que l'asso- «ciation formée pour le service de la bibliothèque, et entretenue aux frais « de la fondation , se compose d’un chef élu, seul chargé de l'administration, «et d'un certain nombre de membres qui se succèdent les uns aux autres «et à tour de rôle depuis le matin jusqu'au soir. On me dit en outre que la «bibliothèque était visitée principalement le soir et le matin, ie dimanche «et les jours de fête. Aux autres jours, aux autres heures, elle voit arriver «les-ouvriers sans ouvrage ou convalescents, les gens désœuvrés ou les éru- «dits, qui, pendant la fermeture des autres collections, ont recours à celle-
rang, aux frais du roi, et, au lieu d’un ornemaniste de talent, nous compterions, j'en ai la conviction, un grand sculpteur de plus dans notre école. Je voudrais reconquérir aux arts tous ces modes de protection, les augmenter, en imaginer d’autres.
Une loi exempterait du service militaire les dix plus forts élèves de l’école. IL faut se rappeler que nous sommes en pleine paix, et que celte exemption fut accordée au premier el au second prix de l’École des beaux-arts dans le plus fort de la guerre, en 1807. Quoi de plus naturel que de demander au pays une générosité proportionnée à sa quiétude, en affranchissant d’un lourd service et de dangers menaçants les hommes rares destinés à faire sa gloire et à lui procurer ses plus nobles jouissances ? |
«ci. Je m'informai si le service n'était pas trop fatigant : on y était fait; si « l’on observait le règlement dans toute sa rigueur : il n'y est jamais dérogé; «enfin s’il existait un fonds d'acquisition : on compte sur les dons, et on ne «compte pas en vain, puisque la bibliothèque possède aujourd'hui près «de 22,000 volumes. C’est donc bien une fondation utile, féconde, qui « fonctionne depuis près d'un siècle à Gênes, et qui, de nos jours, devrait «avoir des imitateurs partout.
«Sans doute, notre république ne prétend pas avoir la première toutes «les bonnes idées, mais elle voudra les adopter toutes quand l'expérience «de la pratique les aura sanctionnées. Qu'on décide donc ‘e° présent «qu'on suivra dans l'une de nos bibliothèques publiques le règlement de « Franzoni; le personnel sera doublé, triplé, s'il le faut, pour suflire au «service; les livres exclusivement scientifiques seront échangés contre des «livres de science pratique; et, quand une bibliothèque aura fonctionné «ainsi pendant une année, quand on aura vu si nos bons ouvriers ont vrai- «ment l'ambition de mettre leur instruction au niveau de leurs droits, alors «on étendra ce système dans Paris et dans nos grandes villes industrielles.
«Ces utiles fondations ne devront pas assurer aux autres bibliothèques «la continuation abusive de leurs vacances; mais Soyons sans inquiétude , «l'exemple est une leçon, et, quand il y aura à Paris une bibliothèque tou- «Jours ouverte, vous verrez qu'on n’osera pas si souvent fermer les autres.
«Franzoni ne comptait que sur la reconnaissance de ses amis, les ou- «vriers de Gênes : son nom sera connu, j'espère, et béni par les ouvriers «de Paris. Pour moi, de retour en France, j'envoyai en Sardaigne une caisse « de beaux et bons livres, et je reçus du chef de l’association une lettre tou- «chante dans laquelle on me promettait que mon nom serait placé parmi «les bienfaiteurs de l'œuvre. Je conserverai ce titre, car il m'est cher.»
Les prix des classes consisteraient en sommes d'argent équivalentes à une pension. Les prix des concours seraient de quatre catégories. Le premier et le second assureraient le séjour à Rome pendant trois ans, le séjour à Athènes et les moyens de voyager pendant trois autres années; au troisième , au quatrième et au cinquième prix reviendrait une pension de mille francs pendant trois années; au sixième, au septième el au huitième, une pension de cinq cents francs pendant le même espace de temps, avec obligation de continuer les études de l'École, sans préjudice de la possibilité de remporter les premiers prix et d'échanger le séjour de Paris contre celui de Rome. Mon intention est claire, je voudrais former une nombreuse pépinière de jeunes artistes marqués dans la foule par leurs dispositions heureuses, par ce germe de talent que tout conspire aujourd’hui à étouffer; les attacher aux études sévères, les conserver aux poursuites ardues des plus hautes données de l’art, en.les plaçant dans une position indépendante, en les détachant des nécessités de la vie. Je ne demande pour eux ni la richesse ni les loisirs : je sais que la lutte est un stimulant, et les difficultés un aiguillon pour le génie; je n’ignore pas que toute forte création doit être accompagnée douleur, que rien ne vient au monde sans déchirement et Sans larmes; mais je ne crois pas que le talent ni le fruit mürissent bien sur la paille; ce n’est pas là qu'ils trouvent leur maturité naturelle : ils y sentent le moisi. Un modeste bien-être est l'accompagnement fortuné et comme le soleil enchanteur de ces débuts pleins d'enthousiasme et d’illusion. Je le demande pour cette élite, afin de la maintenir dans la bonne voie, afin de l'empêcher de succomber aux séductions de la spéculation qui lui assure la fortune rapide dans des travaux faciles.
L'Académie resterait chargée de donner le programme des concours et d'en juger le résultat. Je ne lui fais pas l'injure de discuter les accusations élevées contre elle. Quel est le tribunal infaillible? Quel est l’aréopage dont l'autorité séculaire n’a pas été mise en cause? Qu'on essaye d'en composer un autre qui réunisse aussi bien que l'Académie, élevée au nombre
de soixante membres, les conditions de haute imparlialité, de compétence incontestable. Qu'on le trouve, et les artistes s'y soumettront : en attendant, ils s’honoreront d’être jugés par leurs pairs, et ne récuseront même pas les musiciens, les graveurs et les architectes qui apportent dans ces décisions un élément mitigé, une aptitude aussi bonne, un point de vue différent et des opinions moins engagées.
Je passe sous silence des questions de détail que soulèvent la rédaction des programmes, la brièveté des expositions, etc. Une administration vigilante donnera satisfaction à tous les intérêts lésés. Je pars avec les jeunes lauréats pour Rome.
Fontainebleau fut, depuis François I‘ jusqu’à Louis XIV, la Rome de nos jeunes artistes; Mignard y étudia encore pendant deux années. À partir de 1666, l'élite de la jeunesse artiste dut à un grand roi de posséder un palais dans la ville éternelle et de réaliser le plus doux des rêves. Le palais Mancini a été remplacé par la villa Médicis; c’est un autre palais et une situation admirable. Elle domine les plus hauts monuments de Rome, et elle est entourée d’un jardin délicieux où l'ombre des beaux arbres et la fraîcheur des eaux jaillissantes invitent l’âme à tous les épanchements. Au milieu de ces délices grandioses, l'artiste trouve une douce existence qui lui permet de vivre dans le passé sans souci du présent. Il reçoit les conseils bienveillants d'un directeur qui est un ami et trouve l’émulation entre artistes qui sont des camarades. Au dehors, la considération la plus flatteuse; au dedans, l'amour de l’art avec ses jouissances et ses aspirations infinies. Pouvoir s'adonner tout entier à ses études, aux projets qu'enfante l'imagination, aux rêves que crée le bonheur, et dans ses rêves placer avec sécurité son avenir, y eut-il Jamais une plus noble récompense offerte par une nation à ses enfants les mieux doués ,un stimulant plus intelligent donné au jeune talent? Pourquoi donc tous les élèves de Rome ne sontils pas à leur retour de grands peintres, de sublimes sculpteurs, des architectes incomparables, des musiciens inspirés ? Cette question a été la source et le thème de bien des récrimi-
nations mal fondées. Comme toute vieille institution, comme la monarchie, l’école de Rome a été attaquée violemment; elle n'en est pas moins restée une des gloires du règne de Louis XIV et la plus féconde des institutions créées en faveur des arts. Quand on aura dit que LeSueur, Greuze, Géricault, Auber, Paul Delaroche, Scheffer, Decamps, Johannot, Roqueplan, Delacroix et tant d'autres ont eu du talent sans avoir eu le grand prix, on aura tout dit et on n'aura rien dit. Il ya des talents en dehors de l’école, mais il en est bien peu qui n'eussent pas gagné à placer sous sa direction les facultés natives qu'ils ont exploitées seuls. On sent toujours par un petit coin, quelque habileté qu’on ait mise à le cacher, la lacune et le déficit. D'un autre côté, il n’est pas dit, parce qu'on part pour Rome praticien consommé, qu'on en reviendra peintre habile. Être assis une seule soirée sur la terrasse de la villa Médicis, cela vaut une vie d’études; mais vivre cinq années dans ce séjour et n’en pas revenir un grand artiste, ce n'est pas prouver le vice de l'institution, c’est constater l'impuissance individuelle et les limites infranchissables assignées au talent par une volonté supérieure. L'Académie de Paris ne délivre pas des billets de génie payables à vue sur l'Académie de Rome, mais elle assure à ses lauréats les conditions les plus favorables au développement de leurs facultés. Charles Le Brun fut envoyé à Rome (1643-1646), avant la fondation de l’école, par le chancelier Séguier, qui l'y entretenait à ses frais, après l'avoir chaudement recommandé au Poussin. C’est là qu'en étudiant la sculpture antique, et en méditant sur les compositions du peintre des Andelys, il forgea ces belles chaines qui ne le fixèrent pas au style le plus pur, mais qui arrêtérent et dominèrent toujours cette nature fougueuse et exubérante. Supprimez Rome de l'éducation de Le Brun, et vous trouverez au fond de son talent un Van Loo colossal. Pour ne citer que des chefs, Rubens et Van-Dyck ont également rencontré en Italie le complément de leurs qualités; ôtez cette bonne influence de leur carrière artiste, et je ne sais plus quel dévergondage de composition , quel tripotage de chairs vous découvrirez dans
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ET DE L'INDUSTRIE. 38D leur œuvre. En somme, une grande part de la gloire et des espérances de l’école française n'est-elle pas dans les élèves de Rome : Ingres, Picot, Corot, David, Rude, Hérold, Pradier, Forster, Cogniet, Halévy, Duban, Labrouste, Vaudoyer, Berlioz, Flandrin, Simart, Maillard, Cavelier, Guillaume, Paccard, Barias, Hébert, Signol, Le Nepveu, Cabanel, Benouville, Gounod, Bouguereau, Diebolt? Au lieu de citer de mémoire, j'eusse dû prendre la liste entière de l’école: etil m'eût été facile de rattacher à chaque nom quelque œuvre remarquable.
Les rôles ne sont pas changés. La ville éternelle possède toujours, et dans ses monuments et dans ses collections, et dans ses admirables peintures murales et dans ses chefsd'œuvre de sculpture monumentale, et dans les horizons de Sa campagne et dans le type de ses habitants, et dans son ciel et dans sa lumière, un cachet de grandeur, une atmosphère de distinction, qui est la véritable école. Quand on sait s'écarter de la fourmilière des touristes, de la route banale tracée par des admirations de commande, quand on parvient à s’isoler, on vit à Rome dans le calme du penseur, dans le repos du sage, dans un milieu dégagé des choses de ce monde; les monuments grandissent à la hauteur de l’histoire, les créations de l’art parlent une langue à part. Sortezvous dans la campagne, les grandes lignes du paysage sont traversées par des figures pleines de dignité qui semblent des statues à la recherche de leurs piédestaux el des monuments qu'elles doivent orner. Un commerce intime et prolongé dans cette retraite sévère crée en l'artiste une nouvelle vie.
Les bons résultats du séjour des élèves à la villa Médicis dépendent en grande partie des notions élémentaires el pratiques qu’ils ont acquises à Paris dans l'éducation de l'atelier et de l'école; ils dépendent aussi de la manière dont ils sont reçus, guidés et conseillés à Rome. Le choix du directeur est donc très-important. À l'origine, il était nommé à vie. Vien, pour la première fois, ne dut exercer ses fonctions que pendant six ans; mais son mandat pouvait être renouvelé. Cette mo-
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dification au règlement primitif est bonne, puisqu'elle permet de rappeler celui dont l'influence s'est épuisée. En général, les choix ont été judicieux, et aujourd'hui encore l'Académie, composée en grande partie d'anciens élèves de Rome, comprend très-bien qu'un grand talent peut seul exercer une autorité prépondérante, et qu'entre les talents il faut encore choisir un homme, un caractère, une individualité.
Tout directeur de l'École sait que les élèves trouvent à Rome un maître qui lui est supérieur à lui-raême en autorité et en influence : c'est Rome même. Il cède donc à ces grandes leçons que le jeune lauréat reçoit en face d’une fontaine publique, au milieu du Colysée, dans la campagne de Rome, qui semble un tableau du Poussin en action, et cependant il doit comprendre que ces jeunes gens, à peine arrivés, s’abandonnent à mille excès d'admiration, à mille débauches d’études entraînantes, et qu'une méthode pour voir, un plan pour étudier méthodiquement, pourraient être conseillés et utilement suivis. Ja sous sa direction des architectes, des sculpteurs, des peintres, des graveurs, des musiciens: il doit réserver à chacun d'eux des conseils appropriés à leurs études, une direction qui se préoccupe à l'avance de leur avenir. Ainsi, de même que les architectes ont partagé leur temps à Paris entre les études théoriques de la classe et les études pratiques du chantier, il leur ménagera à Rome ce même parallélisme d’occupations; mieux encore, il fera naître à leur profit des occasions de construction laissée à leur entière responsabilité, afin qu'en rentrant à Paris ils soient non plus seulement des dessinateurs habiles, mais des hommes complets. Quant aux sculpteurs. Mais vais-je me substituer au directeur de l’École de Rome ? Faites un bon choix, et vous aurez une bonne direction.
Un autre soin me préoccupe : le séjour de Rome est-il le seul favorable aux études? Est-il également bon pour toutes les études? N'est-il pas, après un certain temps, plutôt nuisible pour certaines natures, tandis que pour d’autres il est comme leur élément unique et indispensable ? Que de difficultés, bon Dieu! dans cette éducation artiste, par suite de la
diversité des natures et des dispositions, par suite aussi d’un égal besoin de direction et d'indépendance ! J'ai pensé que des succursales de l'École de Rome établies à Athènes, à Damas, sur la limite du désert, et à Bagdad, aux confins du grand Orient; que trois années de voyage accordées à certains élèves. après trois années de séjour à Rome, concilieraient toutes les exigences, si le directeur de l'École, comme le médecin habile qui sait découvrir dans son malade et dans les eaux minéräles de l’Europe entière des analogies intimes, savait deviner dans l'élève les secrètes correspondances de son génie avec le génie d’un peuple, de ses tendances naturelles avec les beautés particulières à une contrée.
Considérons les arts dans leur spécialité; nous examinerons ensuite les artistes eux-mêmes dans leurs diversités. Un architecte qui passe trois années consécutives à Rome, et deux à Athènes ou en Grèce, sans voir autre chose , Sans s'inquiéler des cathédrales de la Sicile, des monuments arabes de l'Orient et de l'Espagne, des monuments gothiques de la France et de l'Allemagne, n'aura sans doute pas, du premier coup, réponse à tout, et l'esprit, comme la main, prêt à satisfaire toutes les fantaisies, maïs il aura vécu au sein des grandes choses; au milieu du Colysée et du Forum, en face du temple de Thésée et au haut de l'Acropole, il aura pris les bonnes manières de ce grand monde, et, quelle que soit dorénavant sa destinée, il conservera la marque supérieure et la distinction puisées dans ce commerce intime. Ce ne sera pas un vernis d'emprunt, un costume de comédie; ce sera une habitude vraie, et comme une seconde nature avec laquelle il comprendra ensuite tous les styles, tous les goûts et la manière d'y satisfaire. Telle est l'éducation de l'architecte; mais il est aussi dans cette carrière une éducation pratique indispensable, et celle-ci, quand l’autre est ferme et assurée, peut se trouver bien d’une année de voyages qui permette à l'artiste d'étudier les constructions de chaque peuple, de chaque climat, et de connaître ainsi les usages et les procédés de chaque nation; il examine, il éprouve, il juge l'emploi des
matériaux propres aux diverses contrées, les inventions conseillées par les climats chauds ou froids, par la richesse de telle matière, par la pénurie de telle autre : les briques dans le Nord, le fer en Angleterre et en Amérique, le pisé en Allemagne et en Afrique, la faïence émaillée en Espagne, le bois en Suisse, dans le Tyrol et en Turquie, les moyens employés en Orient pour obtenir de l'ombre et une ventilation continue, les moyens imaginés en Russie pour chauffer uniformément toute l'habitation; que sais-je encore et que n'oublié-je pas? L'architecte, prenant de chaque chose ce qu'elle a d’applicable à nos usages, de chaque expérience ce qu'elle offre de concluant dans ces pays et ce qu’elle présentera d'avantageux dans le nôtre, revient en France aussi instruit, aussi spécial, sur chaque point de l’industrie, que pas un, car il a tout vu et tout soumis à l'épreuve d’un esprit observateur, d’un goût exercé dans l'intimité des chefs-d'œuvre de l'art, d’une science sûre d'elle-même, parce qu’elle a pour fondement l'étude et la pratique.
Pour les peintres et les sculpteurs, l'Italie est un pays de séductions; si l’on n’est pas équipé comme il faut, on n'arrive pas au but, on s’en détourne, on s'arrête dans mille chemins de traverse qui n’aboutissent à rien, et quelquefois on s’y perd. C’est pourquoi j'ai demandé avec tant d'instance que l'élève ne quittât l’école de Paris que sûr de son métier, sûr également, quoiqu’à un moindre degré, de son jugement et de ses tendances. Cuirassé de la sorte, il verra les Vénitiens sans se faire décorateur, Michel-Ange sans tourner à l'anatomiste, Corrége sans s’affadir, Pérugin et les vieux maîtres sans devenir maigrelet, pauvret et pointu, Raphaël enfin sans limiter, quoiqu’en le prenant pour guide et pour modèle.
Mais, si l’arrivée en Italie a ses dangers, un trop long séjour à Rome peut aussi avoir ses inconvénients. Une étude prolongée des mêmes maîtres et de la même école entame l’indépendance que l'artiste doit conserver sous peine de perdre toute originalité, toute initiative. Je crois que M. Ingres, associant de bonne heure à l'étude de Raphaël la vue des chefs-d'œuvre
ET DE L'INDUSTRIE. 389 de l’art grec, et la contemplation, à Athènes même, de la belle nature et des nobles types qui ont inspiré les artistes de la Grèce, serait resté raphaélesque dans une mesure plus large, plus dégagée, et où sa propre originalité, si forte, si puissante, se serait révélée plus à l’aise; je crois qu'Overbeck, en suivant la même voie, aurail élargi son point de vue: Angelico de Fiesole serait resté son maître de prédilection, l'école de Pérugin son école, mais avec une liberté d’allures. une étendue d'horizons qui auraient donné jour à des développements tout autres de son rare talent.
Il faudra donc, après les trois années de séjour à l'École de Rome, faire voyager les jeunes artistes, peintres et sculpteurs, pour qu’ils voient la nature sous ses plus beaux aspects, l’homme dans ses types les plus distingués, dans ses mouvements les plus nobles, drapé naturellement dans des costumes pittoresques. J'ignore comment on est peintre sans avoir vu l'Orient, comment, dans nos tristes parages, on se crée, avec des peines infinies, cet idéal de beauté que la nature a prodigué là-bas avec son soleil. Sans doute le génie remplace tout : Raphaël et Le Sueur ont trouvé instinctivement ces mêmes types; ils ont vu dans leur âme cette race d'élite qui depuis l'enfant au maillot jusqu’au vieillard, depuis le simple chamelier jusqu’au chef de tribu, promènent à travers la vie un calme inaltérable, une majesté simple et comme une supériorité dédaigneuse. Mais là où Raphaël et Le Sueur, par une sorte de divination du génie, se rapprochent davantage des types orientaux, là justement ils ont élevé le plus haut leur art. Que serait-ce donc s'ils avaient vu l'Orient? L'enfant Jésus, sur les bras de sa mère, se rencontre de loin en loin dans les montagnes d'Albano, il se trouve au seuil de chaque cabane dans les villages crientaux; Salvator Rosa n’a jamais rêvé de paysages plus sauvages, plus mélancoliques, que la route de Jéricho où se passa la scène touchante du bon Samaritain : les Israélites sont encore dans le désert, et toute l’histoire du peuple de Dieu en action dans la Terre-Sainte. N’allez pas si loin. Arrêtez-vous en Grèce, c’est déjà l'Orient, et, qui mieux
est, un Orient idéalisé. Là, tout est en de justes proportions; on ne trouverait pas un tambour-major dans toute la race hellénique, car, dans son association avec la nature, l’homme est toujours en harmonie avec elle. Rien de petit, rien de colossal. Les espaces sont proporlionnés aux hauteurs; les arbres, d'un port élégant, revêtus d’un feuillage vigoureux, sont en harmonie avec l'atmosphère. En France la verdure est opaque et les masses de végétation en disproportion avec l'entour, en Italie le type est trop vigoureux, trop accentué, tandis qu’en Grèce tout semble enveloppé dans une simplicité élégante et distinguée. Cette qualité incomparable, la simplicité, rare vertu, déesse qui nous est inconnue, a régné despotiquement sur la nation grecque; elle l'a dominée à sa plus grande époque de développement intellectuel et de puissance créatrice; elle plane encore sur la contrée, dans les contours de ses montagnes; elle se montre dans la sobriété de sa végétation, la beauté mélancolique de ses ruines, la pureté de l'air, la coloration du terrain , la rigidité des horizons, la ligne précise et arrêtée de chaque objet. C’est tout un ensemble de simplicité qui parle éloquemment aux grandes âmes, au grand goût, qui les charme et les repose, en même temps qu'il attriste les esprits médiocres et les natures vulgaires, pour lesquels ces beautés ne sont que misères, cette richesse qu’un désert.
Je ne puis m'empêcher de penser que Prud’hon, ou de nos jours Meissonnier, Hamon, Vidal, eussent vivifié leur idéal chétif et monotone, en contemplant les races fortes des campagnes romaines, les races sveltes de nos Pyrénées, des montagnes de la Grèce, du Liban et du désert d'Arabie. Leur originalité native, quoi qu'ils eussent vu, aurait dominé leurs souvenirs, et elle aurait conservé, de ces impressions de jeunesse, une grandeur, une ampleur, une dignité, qui se serait associée, pendant leur carrière d'artiste, à la poursuite de leur idéal. Ainsi l'habitant du Midi, en venant vivre au milieu de nous, perd son accent nalal, et conserve dans sa diction un nerf et une vigueur que nous lui envions. Schnetz aurait dû
ET DE L'INDUSTRIE. 391 sortir de l'Italie : l'Orient appelait celui qui a si bien dégagé de la race italienne son type antique et primitif. Un séjour plus long à Athènes aurait distrait et détourné Decamps de ses caricatures de petits Turcs, en le faisant entrer plus intimement dans le secret de l'antique noblesse des. races modernes de la Grèce; Courbet, passant six mois à Venise, en compagnie de Giorgione et de Paul Véronèse, puis six autres mois au désert, dans la société des fils d'Abraham, aurait élevé son talent incontestable à toutes les grandeurs de la plus belle nature interprétée de la plus noble manière. Cordier, le sculpteur réaliste, et réaliste dans la bonne acception du mot, aurait saisi, avec la précision rigoureuse qu'il a prodiguée dans son étude de nègre, les beautés naturelles de ces races privilégiées.
À l'École de Rome , à l'École d'Athènes, aux voyages dans les contrées étrangères, de bonnes gens opposeront des raisons de ce genre : «Il faut être avant tout de son pays. La nature est belle partout. Imitez ce que vous avez sous les yeux et rendez-le bien. » À cela il n’y a qu'une réponse : Comparez l'homme grossier à celui qui a reçu une bonne éducation, et vous vous convaincrez que non-seulement celui-ci vaut mieux par l'extérieur, mais que les sentiments du cœur ont autant gagné que les dehors. Avoir vu la nature la plus belle aide à mieux comprendre une nature inférieure et à trouver ses plus beaux côtés. Quand vous revenez de Grèce, vous retrouvez dans la population d’Arles son ancienne colonie hellénique, vous découvrez sur les bords de la Loire des sites comparables aux plus charmants aspects de l'Orient, vous rapportez de la forèt de Fontainebleau des études qui semblent faites au pied de l'Érymanthe. C'est que la fréquentation des belles natures, loin d’inspirer de l'éloignement pourles natures moins bien douées, aide à les étudier sous leur meilleur aspect, à les prendre par leur beau côté, pour les rapprocher autant que possible de l'idéal qu’on s’est formé ailleurs: ainsi un pelit esprit ne trouvera que nullité chez des gens qu’un espril supérieur saura faire valoir en les plaçant sur le terrain de
392 UNION DES ARTS leur expérience, en tirant profil de leurs connaissances spéciales.
J'ai dit que Rome était pour certains artistes un élément vital qu'ils ne quittaient que pour dépérir, ne pouvant prendre racine dans un autre sol. Poussin et Claude Lorrain ont passé leur vie à Rome: s'ils sont nés hors de son enceinte, c’est un pur caprice de la nature. Nicolas Poussin a tenté de vivre en France, il a senti presque aussitôt qu’il y dépérissait. Quand la Mort de Jules César fut saluée à Paris de ce bruyant applaudissement qui reteniit encore à nos oreilles, un juge intelligent aurait pu deviner que le jeune peintre auteur de ce brillant coup d'essai avait besoin de Rome, de ses types, de ses monuments et de ses collections, pour alimenter et contenir son talent précoce, vigoureux, mais essentiellement influencé par l'extérieur et comme par le reflet de ses entours : Court est revenu en: France, son talent est resté à Rome.
Ayant autant développé sa libérale protection, l'État a droit de demander aux élèves de ses écoles des preuves de leurs efforts, des témoignages de la sévérité de leurs études. Lés architectes continueront ces belles restaurations des monuments antiques qui forment dans les archives de l'École le corpus glorieux de l'architecture classique, magnifiques matérlaux d’un ouvrage qui devrait être immédiatement publié. Ce vœu a été souvent émis. Déjà M. Le Breton demandait cette publication au nom de la classe des beaux-arts dans la séance publique du 28 octobre 1815 : « Sans publicité, disait-il, ce «trésor d’excellentes études serait enfoui dans nos archives «presque sans aucune utilité, et il est susceptible d'en avoir «une très-grande. On ne peut pas communiquer les originaux «sans courir le risque de les altérer et bientôt de les détruire. « Un accident même pourrait les anéantir. Inconnus du pu- «blic, inutiles à l'instruction, embarrassants par les grandes « dimensions des dessins, hasardeux par leur nature, ce se- «rait ne pas mériter de les posséder que de les garder ainsi. » On ne peut mieux dire, et, après trente-cinq ans d'inutile attente, il est bien temps de satisfaire ce vœu légitime, et
d'entreprendre cette belle publication , en comblant l'arriéré, en prévoyant l'augmentation annuelle de la collection. Les élèves de Rome auront leur programme de travaux qui laissera plus de part à l'imagination et développera davantage l'originalité native de chacun. Ce programme s’attachera à stimuler les études sérieuses des architectes et des sculpteurs d’après l'antique, des peintres et des graveurs d'après les maîtres, par la perspective flatteuse de la publication immédiate de leur dessin en scrupuleux fac-simile, récompense qui tournera à leur gloire en même temps qu’à l'avantage de l’enseignement public, auquel ces dessins serviront de modèles.
Je ne m'étendrai pas sur ces divers points, l'Administration des beaux-arts devant puiser dans son expérience des besoins, dans les indications fournies par l'opinion publique et qui lui sont transmises par ses agents, enfin dans la discussion de ces graves questions au sein d’une commission composée d'hommes compétents, tous les éléments d'une réorganisation générale de l’enseignement supérieur.