MAINTIEN DU GOÛT PUBLIC
DES DEVOIRS DE L'ÉTAT ENVERS LA NATION DANS LES QUESTIONS D'ART ET DE GOÛT.
L'enseignement des arts serait insuffisant, si l’État ne continuait pas son influence en maintenant le bon goût par les grandes créations de l’art, par les institutions publiques et par une direction générale supérieure.
L'enseignement des arts!, étendu à toute la nation, ne serait pas suffisant pour élever le goût public, si l'État ne prolongeait pendant un certain temps son influence au delà de
1 J'ai cru devoir embrasser l'enseignement public des arts dans son vaste ensemble, et cette partie de l’enseignement que j'appelle le maintien du goût public m'avait vivement préoccupé; mais, mon travail s'étant étendu outre mesure, j'ai retranché ce chapitre, et je n’en ai conservé qu'un résumé sommaire placé en appendice.
l'éducation des jeunes gens. Dans cette situation transitoire, la nation restera en quelque sorte sous la tutelle d’une direction supérieure, qui maintiendra le bon goût par les productions de nos premiers artistes et par de nouvelles institutions.
Depuis que le goût public a perdu son guide, qui longtemps a résidé au milieu d’une cour magnifique et dans une aristocralie brillante, un besoin insatiable de nouveautés, et des nouveautés les plus misérables, est devenu le principe de la mode, le tourment de l’industrie, la plaie des arts. Retourner à cet heureux temps où le dorique et ses quelques ornements suffisaient à quatre ou cinq siècles d’immense activité artiste, c’est impossible, car depuis deux mille ans cette fermeté de goût qui se contentait de perfectionner les plus pures données du beau ne s’est plus rencontrée ; revenir même à cette époque soumise où l'autorité religieuse et l'autorité royale prescrivaient à la mode une certaine fixité par la seule influence du respect qu’elles inspiraient, c'est également impossible, car ces grands ressorts sont à jamais détendus. Les modes se suivent, les styles se pourchassent les uns les autres; partout une soif de nouveautés, décorées du nom de progrès, a envahi le goût, et nous impose la loi du changement continu.
Tout observateur attentif reconnaîtra que le principe de cette maladie réside moins chez les artistes et chez les industriels que dans le public. En sortant de la Grèce, en se répandant dans le monde, l’art a changé de caractère : il a persévéré comme un luxe et comme un spectacle auquel était conviée la foule; il n’a plus été l'expression du goût national, l'éloquence du cœur de chacun, le cri parti des entrailles mêmes de la nation. Ce fut dès lors et c’est encore un théâtre sur lequel une confrérie d'artistes joue devant un public plus ou moins nombreux : si les acteurs élèvent l’art en épurant leur langage, en ennoblissant leurs gestes, la foule des spectateurs ne les comprend plus et n’applaudit pas; or, comme l'artiste est amoureux des bravos et l'entrepreneur avide de recettes, l’art descend vers la foule pour se mettre à sa portée,
ET DE L'INDUSTRIE. 395 et c'est ainsi qu'il se ravale. Il faut donc régénérer la foule plus encore que les artistes.
Dans cette situation, l'État doit intervenir puissamment, et il le fera sans s'imposer de lourdes charges. On sent le besoin de son concours, on ira au-devant de son initiative; sa volonté, ses indications, son encouragement moral, vaudront des capitaux, car, à son appel, les capitaux se réuniront pour créer des merveilles. Mais l'État ne sera pas à tout jamais chargé de cette responsabilité; il s’en déchargera sur la nation, quand celle-ci se sentira capable, comme le peuple l'était en Grèce, de redevenir le guide et le juge des arts et de l’industrie,
La nation aura ce double rôle quand, d'un côté, elle domivera la mode, quand, de l’autre, elle aura retrouvé les émotions des grands enthousiasmes. Quelque espérance que nous fondions sur la contagion du bon goût, nous n’espérons pas ôler à la mode le droit d’être parfois absurde; ce sera déjà beaucoup de gagné si elle ne l'est pas toujours, et si nos artistes, avec des principes fixes, sont capables de résister à ces invasions du mauvais goût, de manière à les maintenir dans certaines limites et à en abréger l’usurpation. La mode, désormais moins inconstante, aura de plus prompts retours. Jusqu'à présent, quand elle a fait quelques pas en avant, elle en à fait quelques-uns en arrière; le moyen de l’atteindre n'a pas été de la suivre en s’efforçcant de courir aussi vite qu'elle, ça été de l’attendre: comme ces chasseurs qui, au lieu de s'attacher à la piste du cerf et de le suivre dans ses longs détours, vont sur son passage; comme Ingres, nautonier expert, qui a attendu dans le port, choisi en 1804, que la bourrasque de lantique à la David, du primitif à l’allemande, du romantisme et du réalisme fût passée: ainsi les artistes, formés dans les vrais principes et convaincus de la bonté de leur cause, attendront les retours de la mode, ou plutôt ils la domineront aussitôt que les arts, devenus une part de l'éducation, redeviendront une passion publique. Combien sera petite la puissance de la mode
à côté de cette puissance de conviction! Que valent argent, pensions, honneurs, à côté de cette commotion électrique qui s'appelle la sympathie publique? Donnez-moi l'auditoire intelligent d’un peuple enthousiaste, et je ne suis pas en peine des acteurs.
La mission de l'État sera facile, car son but est marqué. Il aura été le réformateur du goût public par l’enseignement général; il entreprendra de maintenir ce même goût public en provoquant les créations des artistes, en excitant par ses encouragements tout ce qui est de nature à épurer le goût.
Les arts attendent depuis trop longtemps l’homme qui doit les diriger, l’homme capable de réunir dans ses mains des altributions assez étendues pour leur donner l'unité, de disposer d’un budget assez puissant pour leur rendre la vie. Son programme sera simple, parce qu’il sera dominé par un idéal de perfection en toutes choses : prendre l'initiative de ce qui est grand, noble et pur, s’atteler à tout ce qui est distingué, avec la conviction que la médiocrité vulgaire progresse d’ellemême: telle est la tâche. Louis XIV, dit Voltaire, en fait de beaux-arts, n'aimait que l'excellent. Admirable éloge, qui s'applique encore mieux à d’autres souverains, dont les artistes ont conservé la mémoire, dont les monuments ne sont ni nombreux ni étendus, mais auxquels restera toujours attachée l'admiration des connaisseurs, parce qu’ils portent le cachet d'un goût distingué pour la perfection. C'est dans ce même sentiment que les arts devront être dirigés. Il y faut les vues générales d’un grand esprit et les inspirations de détail d’un cœur généreux. Récompenser le talent qui se manifeste par une œuvre éclatante, la belle affaire ! instituer des concours et couronner le plus habile, le beau mérite! mais repousser les intrigants et les faiseurs; savoir qu'un homme de talent meurt de faim à la poursuite d’un grand projet, qu’un sculpteur bien inspiré ne peut exécuter son groupe faute de marbre, qu'un peintre grelotte sans ouvrage dans sa mansarde, parce qu’il aime mieux voir la nature à sa manière et suivre son idéal que de complaire à la mode du jour; connaître toutes
ces misères et y compatir, ne pas attendre que le vrai mérite tende la main, mais lui tendre les bras, c’est là remplir dignement cette haute mission.
Quand une nation est formée dès l'enfance à l'étude et à l'appréciation des arts, elle est fortement impressionnée par leurs productions. Quand l'État ne conçoit les monuments publics et leur décoration que dans de hautes pensées de religion, de morale et de gloire nationale, les commandes de travaux ne sont plus des moyens factices de faire vivre les artistes, elles sont les ressorts puissants de l’art lui-même: car, si l'artiste n’y voit plus seulement son gagne-pain, s’il y sent sa gloire et son avenir, le public ne passe pas indifférent devant les œuvres du génie; il comprend leur éloquence, il s’échauffe de leur passion, il s’électrise à cet enthousiasme. Il y a deux raisons pour que l'État commande des travaux d'art, et toutes les deux sont à l'avantage de l’homme de talent. L'État donne des travaux à l'artiste qui sait et qui est assez Jeune pour apprendre encore, afin qu’en lui offrant les moyens de produire de grandes choses, il élève sa pensée et élargisse sa manière. L'État donne aussi des travaux à l'artiste qui a conquis tous les développements de son talent, afin qu’il laisse des œuvres magnifiques, honneur du pays, précieux modèles pour les générations à venir; mais il reste sourd aux sollicitations des jeunes gens qui ne savent pas encore leur métier, des artistes qui n'ont que du métier, et des vieillards illustres dont la main trahirait la gloire. Aux premiers il continue l’enseignement, aux seconds il ouvre les voies fécondes de l'industrie; pour les derniers, il a des honneurs, des pensions et des asiles. Le principe de l'égalité est applicable dans sa plus grande extension à l'éducation artiste. Un enseignement libéral et complet est offert à tous sans exception dans les écoles gratuites. L'égalité cesse où commence l’exercice du talent. Ici des droits s’établissent suivant certains degrés, et je ne sais pas dans l’histoire un peuple qui n'ait fait plier la démocratie de sa politique sous l'aristocratie du génie. À Athènes, où tous les citoyens prétendaient aux
charges publiques, où tous concouraient à la confection des lois, où les destinées du pays étaient confiées à la popularité passagère d'un nom, à la séduction capricieuse du hasard, quand il s'agissait de choisir un artiste et d’élever un monument, on suivait la marche sûre de l'expérience. L'artiste reconnu le plus digne par ses succès antérieurs était choisi d'un commun accord, et toute compétition du charlatanisme élait écartée : car l’Athénien consentait à risquer un choix douteux en politique, à essayer d’une loi mauvaise; mais, pour une statue qui marque le goût d’une époque, pour un monument définitif qui transporte aux âges futurs le témoignage de la distinction d'une génération entière, ils auraient cru se manquer à eux-mêmes s'ils avaient laissé quelque chose à la fantaisie ou au hasard.
Nous serons aussi difficiles dans nos choix, aussi exigeants que les Grecs; nous ferons même davantage, car il ne suffit : pas dé donner les travaux aux grands artistes, il faut créer des occasions de produire pour les hommes de génie : c’est la manière de se montrer reconnaissants envers la Providence qui nous les donne. Une administration qui laisse sans emploi les vrais talents devrait être comptable envers la nation de la perte qu'elle lui cause. Ces années précieuses de verve et de force productives perdues sans retour sont, pour la gloire et pour l'avenir artiste de la France, un vol qu’on lui fait. Des millions pris dans les caisses de l'État lui font moins de tort que ces chefs-d’œuvre étouffés en germe. On condamne l’employé infidèle aux galères, on sévira contre l'administrateur incapable. Géricault a sollicité pendant trois ans, et il est mort sans pouvoir obtenir que la liste civile achetàt pour 6,000 francs son Naufrage de la Méduse. Léon Cogniet garde depuis six ans dans son atelier et va peut-être vendre en Angleterre son tableau du Tintoret au lit de mort de sa fille, un tableau digne d’être conservé à l’école pouf lui servir de modèle. Prudhon, Decamps, Roqueplan, et combien d’autres talents, demandaient à être pris à leur juste mesure, et n’ont pu s'essayer dans la grande peinture; ils ont vu s'épuiser en
ET DE L'INDUSTRIE. 399 petite monnaie le trésor de leurs jeunes inspirations, se faner la fleur de leur talent, pendant qu'on mettait murailles et plafonds à la merci de l'incapacité notoire et avérée.
Une administration prévoyante a même quelque chose de mieux à faire que de donner des travaux; elle donnera aux hommes de génie les moyens de ne rien faire, d’être oisifs à leurs heures, improductifs selon leur nature, c'est-à-dire de ne travailler, de ne créer, de ne produire que lorsque la saine et vraie inspiration s'emparera d'eux et les poussera à l’enfantement vigoureux des œuvres radieuses.
Les commandes de l'État devraient être faites d'après un plan général, de manière à associer tous les talents et à mettre le public de moitié dans leurs efforts. Elles se combineraient avec d'autres mesures qui, s'étendant à tous les détails importants, à tous les intérêts respectables, faciliteraient les études des uns, les travaux des autres, encourageraient les progrès des arts et de l’industrie, et feraient converger tous les efforts généreux vers le même but, en couronnant tous les succès des mêmes récompenses et des mêmes honneurs.
Les œuvres sublimes des artistes célèbres ont sur le goût public une influence considérable; mais, pour le maintenir dans la bonne voie, il est d’autres moyens efficaces. L'État n’en doit négliger aucun. Il demandera le concours des bibliothèques et des musées, des cours publics ei des lectures du soir ; il prendra l'initiative de magnifiques publications à bon marché et de splendides théâtres où l’on entre presque gratuitement. Se rappelant l’axiome si juste : Mens sana in corpore sano, il provoquera les exercices qui font les hommes forts, en leur apprenant à apprécier les justes proportions et la beauté harmonieuse du corps humain ; il donnera des promenades aux citadins pour leur faire connaître la belle nature, cette autre bonne institutrice du goût. Partout il visera à la perfection au profit de tous : s’il élève des monuments, il appellera les premiers architectes, il mettra à leur disposition les plus riches matières, il provoquera tous les essais de décorations nouvelles qui peuvent allier la beauté la plus exquise à la
grandeur la plus majestueuse; s’il construit des édifices d'utilité publique, il leur donnera un grand caractère monumental; s’il perce des rues, s’il ouvre des places, les œuvres de la sculpture, les immenses décorations peintes, y entreront avec le flot de la population pour devenir, comme aux grandes époques, le musée en plein air et l'instruction du peuple. La nation tout entière, voyant les arts descendre ainsi dans la rue et se mêler à la vie publique, comprendra que la vie privée doit s'imprégner à son tour de leur douce influence, et l'atmosphère elle-même deviendra artiste, comme elle l'a été pendant des siècles en Grèce.