APPLICATION DE L'ART A L'INDUSTRIE
L’INDUSTRIE A BESOIN D'UN GUIDE SÜR ET SES APPRENTIS DE PATRONS INSTRUITS.
Il a été pourvu avec soin à l’enseignement du dessin dans toutes les écoles, à l’enseignement du dessin aux apprentis et aux ouvriers, à l'enseignement supérieur des arts, et en donnant une direction élevée et un vigoureux essor aux talents divers qui surgissent de ce vaste enseignement, j'ai montré comment on continuerait l'éducation du peuple en maintenant le goût public !; il me reste à examiner de quelle manière on formera à la meilleure pratique des procédés les plus perfectionnés tous ceux qui, déjà préparés par le dessin, sont capables de faire progresser l'industrie, de façon à satisfaire par des productions toujours plus pures un public devenu délicat et exigeant, de manière aussi à conserver en face de la rivalité étrangère une supériorité qui fait notre vogue et assure l'avenir de nos exportations. L'étude de cet important sujet terminera ma tâche.
Si la France en était à ses débuts, je n’ajouterais rien aux conseils que j'ai donnés. Le dessin introduit dans l’enseignement public, l'apprentissage des ouvriers chez les maîtres et
37 ’ 1 * J'ai supprimé, faute d'espace, cette partie de mon travail; on en trouvera un résumé sommaire en appendice.
l'éducation des artistes dans des écoles spéciales entièrement réorganisées, le goût public devenu affaire d’État, suffiraient et au delà pour stimuler les progrès de son industrie : mais la France a conquis une position hors ligne difficile à conserver en présence de la concurrence éveillée par nos succès à l'Exposition universelle de Londres. Pour s’y maintenir, il lui faut à tout prix s'élever en innovant, s’épurer en secouant la rouline; car, en fait de pastiches de tous les styles, on s’acquitte de cette sotte besogne à Marlborough-House aussi bien qu'à Paris. Or la routine trône en France plus qu’on ne croit : elle ÿ trône en fermant les yeux sur tout ce qui se fait hors de nos frontières; elle y trône avec des airs de supériorité, des airs de novateur, autant d’airs connus qui n’empêécheraient pas la concurrence étrangère de nous supplanter dans l'opinion publique et surtout dans l'estime d’un public d'élite qui fait l'opinion.
La domination de cette routine pèsera sur l'industrie tant que l'État ne prendra pas l'initiative; sans lui les progrès se feront terre à terre, les entreprises seront timides, les innovations bornées, nos rivaux enhardis. 1] ne faut pas se faire illusion : alors même qu’une grande réorganisation de l'enseignement des arts aura donné à nos industriels plus et de meilleures idées, des dessinateurs habiles, des ouvriers artistes, ils subiront encore une entrave qui arrêtera les tentatives, même celles dont le succès semble le mieux garanti. Cette entrave, chacun la connaît : c’est l'absence ou la cherté des capitaux. Quand les chemins de fer auront terminé le réseau des lignes fructueuses, quand les grandes affaires auront placé leurs actions, quand la rente ne donnera plus, comme en Angleterre, que des intérêts minimes, il est possible que les capitaux français entrent dans l'industrie; jusqu’à présent ils s’en sont écartés, et les chefs de fabrique, aussi bien que les chefs des petits ateliers, ne hasardent ni une idée neuve ni un projet nouveau qui entraineraient des déboursés considérables ou dont la réalisation serait lente. L'État doitintervenir. Personne ne songe à demander au Gouvernement de se faire industriel,
de se substituer au jeu naturel des affaires commerciales; il s'y ruinerait et ferait du tort à ceux qu'il prétendrait aider. Voici la portée et les limites que nous voudrions donner à son intervention.
De même que les arts auront une direction supérieure qui facilitera la réalisation grandiose des plus nobles inspirations par des commandes et par l'exécution de grands travaux aux frais de l'État, de même aussi l’industrie aura un chef de file assez puissant pour faire toutes les expériences coûteuses, les essais aventureux, les tentatives désespérées, pour exécuter les , grands projets et les modèles exceptionnels, pour être, non pas l'hôpital, il n’en manque pas, mais l'asile désiré des inventeurs que leur sublime folie a chassés de tous lieux. L'ancienne monarchie avait apporté ce secours à l'industrie en transformant les Gobelins en une sorte de manufacture modèle qui fabriquait dans les limites restreintes de l’approvisionnement des palais et des résidences du roi, qui ne fabriquait, par conséquent, que des objets remarquables, d’une exécution hors ligne, mais qui fabriquait assez pour entretenir et développer les procédés les meilleurs et les données les plus heureuses de l’art appliqué, pour former dans son sein et renouveler incessamment des ouvriers supérieurs.
Je demande la restauration de cet utile établissement : rien de plus, trop heureux de pouvoir proposer une chose utile qui n’est point une innovation, qui a pour elle expérience et des résultats dont nous pouvons constater la portée féconde et la bonne influence.